‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 57 sur 64 · Et qui m'a réduit à la maigreur · texte numérisé non relu

Et qui m'a réduit à la maigreur

Juvénal a dit :

•■ Ut dignus venias hederis et imagine macrâ. >•

Dante imite rarement Juvénal. Il l'a imité encore, Paradis, chant xv. page «s.

3. Banni de la belle bergerie, de la ville de Florence. A propos de la bergerie où il était agneau, il ajoute : « Avec une autre toison.»

<. Recevoir la couronne de laurier,

dans le baptistère de Saint-Jean. Tout ce morceau est très-bien senti. Le poète a été heureusement inspiré, en plaçant ces idées de retour et de clémence dans le chant où il va être interrogé sur l'espérance par saint Jacques de Galice. Mais le poète sera-t-il aussi sage, quand il fera, plus bas, sa profession de charité?

s. Il se rappelle les caresses que saint Pierre vient de lui faire , après l'avoir interrogé sur la foi. Puis, de cette ronde que le premier vicaire, etc , saint Pierre, avait quittée, sortit une lumière, saint Jacques.

6. Regarde, regarde, voilà le Baron, etc. Le baron saint Jacques de Galice, mort à Jérusalem et transporté dans la ville de Compostelle, en Espagne.

côté de sa compagne , tous deux se montrent en tournant et en murmurant leur amour réciproque, de même les deux princes glorieux ' s'accueillirent mutuellement, en louant la grandeur de Dieu , qui est la nourriture du ciel. Après avoir terminé leurs gratulations, ils se placèrent devant moi sans parler, et me parurent si pleins de feu, qu'ils éblouissaient 'ma vue. Béatrix dit alors en riant2 : «Aine sainte, qui as célébré l'allégresse de notre Basilique , parle de l'espérance dans cette élévation céleste. Tu sais que tu figuras l'espérance 3, autant de fois que Jésus-Christ se fit voir à trois dans tout son éclat. » La lumières m'adressa la parole. « Lève la tête , me dit-elle , prends de l'assurance ; ce qui vient ici du monde mortel, doit se mûrir à nos rayons. » Je reçus avec reconnaissance cet encouragement de l'esprit céleste , et j'osai lever mes yeux sur ces montagnes qui sous leur poids firent courber mes regards 5. La seconde lueur reprit : « Puisque notre Empereur 6, par une faveur particulière , permet qu'avant la mort tu te hasardes ainsi avec ses comtes dans les détours les plus secrets de sa cour, afin que , connaissant la vérité de notre bonheur, tu puisses réconforter en toi et chez d'autres, l'espérance qui là-bas imprime une vive charité,

i. Saint Pierre et saint Jacques. du chef de la synagogue; la troisième

2. Béatrix* dit alors en riant, etc. Elle fois, à sa transfiguration sur le mont parle a saint Jacques : « Ame glorieuse, Thabor : chaque fois , Pierre figurait la etc.» Dante, ici, est tombé dans une er- foi ; Jacques, l'espérance ; et Jean, la reur bien excusable , il est vrai. L'épi- charité.

tre qu'il veut citer n'est pas de saint a. La lumière, saint Jacques. Jacques de Galice, dit le Majeur, mais s. Sur les apôtres Pierre et Jacques,

de saint Jacques dit le Mineur. Dante .< Levait oculos meos in montes undè

aura probablement puisé ses renseigne- veniet auxilium mihi, » ps. 120. — La

ruents dans des versions qui ont été seconde lueur, saint Jacques, encore, depuis, citées par Jacques 77- g. Puisque notre Empereur, etc. Mil-

rin de la Compagnie de Jésus. (Anvers , ton n'a pas craint d'imiter Dante , dan*

1632, 5 vol. in-fol.)— Par basilique, Dante un autre sens , et il dit , liv. IX, v. 6t

entend, au figuré, l'Église triomphante. {Paradis perdu): « Impératrice de ce

3. Tu sais que tu figuras l'espérance , beau monde, resplendissante Eve!» etc. J. C. , pour manifester sa divinité et vers 62e du même livre : « Impérapar de nouveaux miracles , retint trois trice, le chemin est court et facile.» fois avec lui trois de ses disciples , Dante , dans le xxxiv0 chant de VEn- Picrre .{Jacques et Jean : la première fer, appelle Lucifer : « Imperator del fois, quand il guérit le lépreux; la doloroso regno.v

deuxième fois, quand il guérit la fille

dis-moi : Qu'est-ce que l'espérance? Dis, comment fleuritelle dans ton àme? Dis, d'où est-elle venue a toi? »

La femme pieuse qui dirigeait mes ailes à un vol si sublime, répondit avant que j'eusse eu le temps de reprendre la parole : « L'Église militante n'a pas de fils qui soit plus embrasé que lui d'une vive espérance, comme tu peux le lire dans le Soleil qui éclaire tout notre royaume; aussi lui a-t-il été permis de venir d'Egypte à Jésusalem ', avant le moment marqué pour la fin du combat. Je le laisse maître de répondre aux deux autres points, que tu lui as demandés non pour les savoir, mais afin qu'il pût rapporter combien l'espérance doit te plaire. Cette entreprise ne sera pas difficile. Il n'aura pas d'éloge à faire de lui-même 2 : qu'il réponde donc , et que Dieu l'aide à parler avec succès. »

Comme un écolier qui s'empresse de répondre à ses maîtres, sur le sujet qui lui est déjà connu, pour montrer promptement son savoir, je m'exprimai en ces termes : « L'espérance est une attente certaine de la gloire future, provenant de la grâce de Dieu et de mérites précédents3. Plusieurs étoiles-» m'ont fait connaître cette lumière ; mais c'est le chantre de l'immortel Général5, qui le premier l'a versée dans mon cœur. 11 dit dans sa Tbéodie : « Qu'ils espèrent en toi, ceux « qui ont connu ton nom. » Et qui ne le sait ce nom , s'il a la foi comme moi? Par ton épitre, tu m'as comme lui versé le même breuvage6. Mon cœur en est si baigné, qu'il empreint

i. D'Egypte a Jérusalem : «De la haut il a traduit les paroles de saint

terre, vallée de misère et de captivité ; Paul , pour la définition de la foi. Mil-

au ciel, séjour de la béatitude. •> (Gran- ton , liv. IX , lorsque .T. C. prononce la

yier, Paradis, p. sis.) sentence que Dieu a portée, se sert,

2. 11 n'aura pas d'tloge à faire de lui- autant qu'il peut, des paroles de la Ge-

ruême. Le poëte se serait donné des nèse ; et , plutôt que d'y rien changtr,

éloges à lui-même, s'il eût répondu, suivant l'observation de Louis Racine .

comme l'a fait Béatrix : <■ Que l'iiglise il néglige jusqu'à la cadence des vers.

militante n'avait pas de fils plus cm- 4. Plusieurs écrivains sacrés. (Daniel,

brasé que lui d'une vive espérance. » el>. 12.)

3. Le poëte se sert ici de la définition B. David, chantre des gloires de Dieu :

de l'espérance laissée par Pierre Loin- " Sperent in te qui noverunt nomen

bard, le Maitrc des sentences. (Lib. III, tuum.» (Ps. 9.) —Tbéodie, du mot grec

dist. 26.) 6eo6îa, chant en l'honneur de Dieu.

Dante s'est contenté de traduire la 6. Dante continue de parler à saint

définition écrite en latin , comme plus Jacques de Galiee , en le supposant au-

les autres de votre pluie. » Pendant que je parlais ainsi , dans le sein de cet esprit brillait une flamme étincelante. Il dit en même temps : « L'amour qui m'embrase ' de cette vertu que je n'ai pas abandonnée depuis que je suis sorti de la vie , pour recevoir la palme, veut que je m'entretienne avec toi de cette même vertu qui fait tes délices; et c'est avec plaisir que je t'entendrai me dire ce que l'espérance te promet. » Je répondis : « Les anciennes et les nouvelles Écritures > montrent le point où doivent tendre les âmes que Dieu a cbéries, et ce point se fait voir à moi en ce moment même. Isaïe assure que chacune d'elles sera ornée d'un double vêtement, dans le monde qui leur est réservé; et leur monde est cette douce vie. Ton frère nous manifeste encore mieux cette révélation , quand il traite des vêtements blancs qu'on voit au ciel. » A peine ces paroles furent-elles proférées, qu'on entendit chanter au-dessus de nous : « Qu'ils espèrent en toi 3 ! » et toutes les caroles 4 répondirent par les mêmes paroles. Ensuite il m'apparut une lueur si claire, que si le signe du Cancer5

teur de l'épitre attribuée plus généralement à saint Jacques le Mineur.

1. L'amour sacré qui m'embrase veut que je te parle de l'espérance.

2. L'Ancien et le Nouveau Testament te montrent le point où doivent tendre les âmes que Dieu a chéries , la gloire du Paradis, selon Vcnluri. — Dn double vêtement. Isaïe dit, chap. ci : uln terra sua duplicia possidebunt;» et plus bas : « Exultabit anima mea in Domino, quia induit mevestimentis salutis et indumento justitiœ circumdedit me.» — On lit dans {'Apocalypse, ch. i : >• Stantes ante thronum in conspectu agni amicti stolis albis.» C'est à ces vêtements blancs que Dante fait ici allusion.

5. Ces paroles que l'on chante audessus de Dante sont les mêmes qu'il a dites à saint Jacques : ce sont les mois sperent in te du psaume 9.

4. Toutes les rondes de bienheureux dont il a été question an commencement du chant xxiv. (Voyez pag. 438.)

s. En hiver, pendant tout le mois que le soleil passe dans le Capricorne, signe

du zodiaque opposé au Cancer, on voit, au coucher du soleil, le Cancer paraître à l'orient; et, quand le Cancer disparait, alors ie soleil se lève. Ici, pour prouver que cette lueur nouvelle avait un éclat au moins semblable à celui du soleil , le poète dit : Si le Cancer, pendant i'hiver, avait une telle lumière , c'est-à-dire, une lumière aussi étendue et aussi éclatante que celle du soleil , alors l'hiver présenterait un mois d'un seul jour, ou un mois de jour continuel, parce que le soleil se lèverait d'abord, et que cet astre serait ensuite remplacé par le Cancer, qui jetterait une lumière égale à celle du soleil : le lendemain , le soleil paraîtrait à son tour, le Cancer lui succéderait, et de là toutes ces suppositions admises, un mois d'un seul jour, ou un mois d'un Jour continuel.

Volpi critique ce passage, et dit qu'il faut se garder d'imiter ces pensées de Dante qui ont besoin d'une explication si détaillée. Ici, je me vois, à regret, forcé d'abandonner le poïte à la malice de Volpi.

avait une lumière aussi éclatante , l'hiver aurait un mois d'un seul jour. Tel qu'une vierge joyeuse se lève et se présente pour danser, plus pour faire honneur à l'épousée, que pour satisfaire un mouvement personnel de vanité, telle je vis cette lumière ' s'approcher des deux premières lueurs qui se mouvaient en rond, comme il convenait à leur ardente charité. Elle accorda sa voix avec celle de la lueur, et Béatrix les regardant attentivement, colorée de la pudeur d'une épouse sage et respectueuse, me dit : « Voilà celui qui eut l'honneur de reposer sur le sein de notre Pélican1; ce fut lui que du haut de la croix Jésus élut au grand devoir.» Béatrix se tut, et ne cessa de contempler avec la même attention les esprits célestes. De même que celui qui regardant fixement le soleil , espère qu'il s'éclipsera un moment, mais finit par en être éhloui, de même je considérais cette dernière lueur3, lorsqu'elle me dit : « Pourquoi t' obstines-tu à vouloir ainsi pénétrer ce qui n'existe pas ici? Sur terre, mon corps n'est que terre : il demeurera tel jusqu'au moment où le nombre des hienheureux sera complet, selon la volonté divine. Il n'y a que les deux lumières 4 qui ont monté devant toi, qui dans le

i. Saint Jean s'approcher de saint virginem virgini; mais il y a ici le

Pierre et de saint Jacques. La compa- grand vfflzio, le grand devoir : exprès-

raison est ici d'une fr;iicheur et d'une sion admirable, comme celle du grand

grâce dont le poëte offre souvent des refus. (Enfer, chant ni, p. «2, lig. i.)

exemples. Cette vierge qui se présente — I.e pélican , oiseau d'Egypte, qui

pour danser est une image charmante. nourrit ses petits de son sang. On a voulu dire que cette comparaison s. Saint Jean devine la pensée de.

ressemblait à ceilc de la danseuse du Dante, qui cherche à reconnaître si ce

Purgatoire, chant xxvirt. Cependant, saint est monté au ciel en corps et en

qu'on relise l'une et l'autre, on verra âme, parce qu'il est dit dans son évan-

que ce sont deux pensées différentes , gile, chapitre dernier : « Exiit ergà

mais également animées et gracieuses. sermo inter fratres quod discipulus

t. « lste est Joannes evangelista qui ille non moritur;» et qu'il rapporte

in cœnâ Domini, suprâ pectus J. C. (Joan., si) ces propres paroles de J.C.

recubuit, cui Christus in cruce peu- « Sic ewn volomanere donec veniam.»

dens , Matrcm suam virginem virgini I.e saint donne l'explication suivante :

commendavit. (Joan., 13.) Voilà ce «Là-bas, mon corps n'est que terre,

Jean évangéliste, qui, dans la cène de mon corps est resté sur terre, comme

N. S., reposa sur le sein de J. C, et à celui des autres hommes, et il y res-

qui Jésus , suspendu sur la croix , rc- tera jusqu'au jugement universel, c'est-

commanda sa Mère, confiant une vierge à-dire , jusqu'au moment où chacun rc-

à un homme vierge.» Je suis surpris prendra sa chair et sa figure.» que Dante n'ait pas conservé l'image 4. Jésus-Christ et Marie, que tu as

cloître bienheureux soient revêtues des deux robes. Tu rediras ces explications dans le monde où tu retourneras. » A ces mots , la ronde des trois esprits cessa ses doux mouvements et ses chants, ainsi qu'au signal du sifflet, les rames qui fendaient l'onde cessent d'être agitées , soit que le pilote craigne un écueil , soit qu'il veuille donner du repos à l'équipage. Hélas ! que je fus attristé, lorsque m' étant tourné vers Béatrix, je ne pus la voir ', quoique je fusse près d'elle, et dans l'heureux royaume!

vus tout à l'heure monter plus haut (voyez chant xxiii, page 46tf), sont les seuls qui aient été revêtus des deux robes. La première robe est l'âme béatifiée ; la seconde robe est le corps glorifié. On lit dans l'Ecclésiastique, chapitre 13, que les élus, après la résurrection , jouiront aussi , tous , des deux glorifications de l'esprit et du corps, dont aujourd'hui jouissent en paradis Jésus-Christ et Marie.

i. Tant l'éclat que jetait saint Jean avait ébloui les yeux du poëte.

Voici comment Biagioli termine ses

notes sur ce chant : « Actuellement , je demande à quiconque juge sans passion, et se plaît dans le vrai, si aucun autre, même parmi ceux qui appartiennent à la noble école ,du maître de la haute poésie (Homère), en décrivant la cour de Vénus ou les jardins des Hespérides , saurait répandre sur un si îarge sujet autant de beautés que le poëte en répand dans un si petit espace.» Je me suis plu à répéter ce jugement de Biagioli, qui est empreint d'un juste enthousiasme.

CHANT XXVI

Pendant que j'étais ainsi privé de voir Béatrix , a cause de l'éclat que jetait le dernier esprit sacré ' qui m'avait parlé , il sortit de cette vive lumière une voix que j'écoutai attentivement, et qui prononça ces mots : « En attendant que tu retrouves ta vue que j'ai obscurcie , il convient que je te dédommage, et que je m'entretienne avec toi. Commence donc; dismoi vers quel point se dirige ton âme? Rassure-toi d'abord; ta vue est éblouie , mais n'est pas morte ; et d'ailleurs la sainte femme qui te conduit vers ces bienheureuses régions, possède dans le regard la même vertu qu'avait la main d'Ananias2. » Je répondis : « Qu'à son gré, que tôt ou tard elle apporte un remède à ces yeux, qui furent les portes par les quelles elle entra avec le feu dont je brûle 3 ! Le Bien , qui a béatifié toute cette cour, est l'Alpha et l'Oméga de ce que l'amour4 me dicte de facile ou de difficile à exécuter. » L'esprit qui m'avait déjà une fois rassuré sur mon subit éblouissement, m'adressa une autre fois la parole et médit: «Il faut raffiner à un van plus étroit. Tu dois déclarer qui a dirigé ton arc vers un but si sublime. » Je répondis : « C'est par des arguments philosophiques , et par l'autorité qui descend du ciel, que cet amour s'imprime en moi. Le bien, aussitôt qu'on le conçoit, excite d'autant plus la charité, qu'il parti-

i. Saint Jean. Il sortit de la lumière Trovommi amor ciel tutto disarmato,

de ce saint une voix qui parla au poL'te Ed aperta la via per gli occhi al core.

et qui l'interrogea sur la charité. (Pétrarque, sonnet 3.)

s. La main d'Ananias rendit la vue à 4. L'amour; la charité. Saint Jean

saint Paul. (Act. 9) dira ensuite : «Qui a dirigé ton arc vers

3. « Oculi sunt in amore duces. » un but si sublime, etc., qui a tourné ta

(Ovide.) Ut vidi ut perii. (Virgile.) charité, etc. »

cipe plus à la bonté divine; aussi le cœur de celui qui connaît clairement la vérité de l'excellence de ce bien1, doit nécessairement aimer l'essence qui surpasse toutes les autres en perfection , puisque , hors de cette même essence , il n'y a qu'un rayon de sa lumière. Cette vérité m'est encore enseignée par celui qui me démontre le premier amour des substances éternelles ; ; je l'apprends encore par les paroles de celui qui est la vérité même, et qui dit à Moïse, en parlant de soi : «Je te ferai voir la première valeur3.» Tu me la prouves aussi , toi qui as publié des mystères sacrés avec une voix si éloquente 4. » L'esprit répliqua : « En suivant pour guide l'intelligence des hommes, et l'autorité qui appuie ces raisonnements, aime donc Dieu avec la plusteudre préférence. Mais dis- moi encore si tu sens que d'autres attraits te portent vers Dieu, et avoue-moi quels sont les aiguillons mordants qui t'excitent à cette tendresse. » Je devinai sur-le-champ la sainte intention de l'aigle du Christs, et je prévis bien jusqu'où il voulait amener ma profession de foi. Je continuai en ces termes : « Tous les aiguillons qui peuvent exciter à aimer Dieu, ont aidé ma chanté. Ce monde créé pour nous, cette existence qui m'a été donnée, cette mort soufferte pour que je vive , le ciel que tout fidèle comme moi espère obtenir, enfin les lumières de la raison et de la foi, m'ont éloigné de la mer du mauvais amour, et m'ont amené au port de l'amour droit. J'aime donc les plantes6 que cultive le jardinier étei-

t. I.a source pure de cette bonté qui dans son Banquet : « His omnibus per-

tire son essence de Dieu. Quiconque spicuum esse aio ainorcm Deorum esse

connaît la source de la charité, aime antiquissimum, augustissimumque.»

Dieu qui surpasse tout en perfection, (Voyez le commencement du Banquet-

parce que, hors de Dieu, il n'y a que de Platon.)

des rayons épars et imparfaits de sa s. «Moïse dit à Dieu : Montre-moi ta

lumière. gloire. Dieu dit: Je te montrerai tout

î.SuivantGrangier.saintDenisl'Aréo- le bien. »(Exode, 53.) pagite, qui dans son livre de Divinis a. Toi Jean, qui as parlé dans ton

nominibus , « Traite de la charité que Évangile de la génération du verbe

porte Dieu à toutes les substances sim- divin.

piternclles, ou heureuses créatures, s. Saint Jean; «Aquila ipse est Joan-

coiume sont les anges et lésâmes es- nés sublimium prœdicator. » (Saint

lues. » Suivant Venturi , Arislote, qui Augustin, Tract, in Joan., ss.) traite une semblable question; enfin, g. Le poiHc entend dire, j'aime donc

suivant l.ombardi, Platon, qui a écrit les plantes que cultive Dieu, le jardi

LE PARADIS, CilAST XXVI. 4fil

nel, suivant le mérite qu'il leur a communiqué. » Je me tus a ces mots. Alors un doux chant se fit entendre dans le ciel. Ma Dame répéta avec les autres esprits : 0 saint, ô saint, ô saint1. L'homme arraché au sommeil par une vive lumière qui frappe tout à coup ses yeux, de membranes en membranes, abhorre cette splendeur, tant il est ébloui dans son réveil subit, jusqu'à ce que son jugement lui apporte du secours; de même Béatrix, par les rayons qui sortaient de sa vue, et qui brillaient à plus de mille milles, dissipa les ténèbres où m'avait jeté tant d'éclat. Bientôt revenu à moi, tout étonné, je demandai le nom d'une quatrième lumière que j'apercevais avec nous. Ma Dame me dit : « Dans ces rayons, la première âme que la première vertu ait créée contemple avec joie son créateur2. «

Comme la feuille que la force du vent fait incliner, et qui reprend ensuite la place qu'elle avait auparavant, par l'effet de la puissance qui la tient suspendue, je m'inclinai plein d'admiration à ces mots de Béatrix; mais un désir d'interroger me rendit mon courage. .Te commençai ainsi : « O fruit qui naquis dans l'état de maturité, ô antique père des humains, toi qui vois une fille et une bru dans chaque épouse , je te conjure aussi dévotement que je puis , de me parler! Tu conçois le désir que j'ai de t'entendre. Je ne dis plus rien, pour que tu me répondes plus tôt. » Tel qu'un animal 3, sous une couverture, s'émeut de manière que ses caresses se recon-

nier éternel, et je les aime d'un amour tre ; I.mnbardi assure que le poète n'a

égal au mérite que bien leur a donné. pas parlé au figuré, et a \oulu dire:Tcl

i. Sanctus, sanctus, sanctus. | Apoc., qu'un animal couvert d'un drap s'agite

chap. A.) tellement, qu'il faut que sa tendresse

2. Adam. Le poète va l'appeler, fruit paraisse, parce que la couverture qui le

qui naquit dans l'état de maturité, cache suit tous ses mouvements. J'ai

parce que « Adam fut créé, dit Gran- adopte cette opinion. Quant au chien

gicr. eu l'âge de trente ans, et en stature de Grangier et de Venluri, il est certain

parfaite, et avec l'accomplissement et qu'un chien sait bien, a l'avance, flairer

perfection de tous ses sens. •• son maître, et que quand il le sent près

î. Tel qu'un animal, etc. Grangier et de lui, il ne fait pas de caresses tran-

\enturi pensent que le poète parle ici quilles. Il s'est d'abord vivement agité,

au ligure, et que par le mot cuverto il puis sa joie déborde en accès qu'il ne

entend les premières caresses, d'abord peut plus contenir, tranquilles, qu'un chien bit a son mal-

naissent au mouvement de cette couverture qui s'agite, telle la première âme, sous la lumière qui la couvrait , me faisait comprendre qu'elle se plaisait joyeusement à me satisfaire. Elle s'exprima ainsi : « Sans que tu m'aies manifesté ta volonté , je la discerne mieux que tu ne discernes toi-même ce, qui te paraît le plus certain, parce que je la vois dans ce miroir ' que rien n'éclaire, et qui réfléchit toutes choses. Tu veux savoir quand Dieu me plaça au milieu de ce sublime jardin2, où celle-ci te disposa à franchir de si hauts degrés; comhien de temps ce jardin me fut cher; quelle fut la cause du grand dédain3; enfin quelle langue je parlai à cette époque. Mon fils, ce n'est pas pour avoir goûté du fruit', mais pour avoir oublié la promesse, que je fus condamné à un tel exil. De l'endroit d'où ta femme chérie a mis en mouvement Virgile 5, je désirai ce séjour où tu me vois , pendant quatre mille trois cent deux révolutions du soleil 6. Cet astre parcourut neuf cent trente fois les signes qui sont sur sa route , pendant que j'habitai la terre. La langue que je parlais s'éteignit, avant que la race de Nembrod? eût entrepris l'ouvrage interminable, parce que les effets rationnels ne sont pas durables8, et que le plaisir des hommes varie suivant

i. Oans ce miroir, Dieu. deux ans suivant le calcul d'Eusèbe,

ï. Au milieu du paradis terrestre. depuis la création du inonde jusqu'à la

5. Grand dédain. Magnifique exprès- mort de Jésus-Christ. Or, en addition-

sion pour peindre le mécontentement nant les quatre mille trois cent deux

de Dieu. ans pendant lesquels Adam resta dans les

4. Je n'ai pas été puni pour avoir limbes, et les neuf cent trente ans de sa mangé de la pomme : cette action était vie, on a un total égal de cinq mille en elle-même innocente, mais elle est deux cent trente-deux ans. Le calcul de devenue un crime, parce qu'on m'avait Dante est très-juste. (Voyez la Genèse, défendu de manger de ce fruit. chap. s, et Baronius , Martyr, 23 dé-

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