L'infernale angoisse , l'enfer, où sont les limbes
2. Le souverain bien, Dieu, cause de la joie qui m'entoure, de la splendeur dont je brille, s'appelait sur terre El . Plusieurs commentateurs, au lieu de EL, écrivent VN, entre autres Grangier et Venturi; mais Daniello ,; Lombardi et Portirelli écrivent EL. Saint Isidore , dans ses Étymologics , se sert de ces propres paroles : « Primum apud Hebrœos Dei nomen EL dicitur, secundum nomen E LOI est »Ce témoignage appuie donc l'opinion de Dante, quant au premier nom. A l'égard du second, que Dante;dit ELI, et Isidore ELOI, la différence entre ces deux mots paraît provenir de la manière de les prononcer. « Jésus, sur la croix, cria ELI, ELI.»(Saint Matthieu, chap. 27. )« Jésus, sur la croix, cria ELOI, ELOI.» (Saint Marc, chap. ta.) Ce changement d'EL en ELI ou ÉLOl devait av>ir lieu, parce que les habitudes des hommes sont comme les feuilles des arbres ; les unes tombent, d'autres les remplacent. — Quant à la montagne, etc., le purgatoire au haut duquel est le paradis terrestre, suivant Dante, je n'y demeurai que depuis la première heure jusqu'à celle qui est seconde, quand le soleil, à six
heures, passe l'arc du quadrant, c'està-dire : je n'y demeurai que sept heures. Voici la note de Lombardi : «Dante suppose que le jour est divisé en douze heures , et que la sixième est mezzo giorno, midi. Or, comme dans tout pays on compute que le soleil à midi est élevé au-dessus de l'horizon de 90 degrés, qui forment la quatrième partie du cercle, appelée vulgairement quadrant, il dit qu'après la sixième heure, le soleil change de quadra. Au lieu de faire répondre par Adam, qu'il a habité le paradis depuis la première heure jusqu'à la septième, il lui fait dire qu'ii l'a habité jusqu'à l'heure seconde après la sixième, en tout sept heures. » C'est une ancienne opinion qu'Adam n'est resté que sept heures dans le paradis terrestre. (Voyez Pierre Comestor dans son chap. xxiv de Y Histoire scolastique.) -^ J'ai eu raison de manifester quelque doute, lorsque j'ai demandé (note 4 du chant xxv, page 474) si le poète serait irréprochable, en faisant sa profession de charité. Il faut remarquer que dans tout ce chant, où il ne devait être question que de la charité, Dante n'a pas une seule fois parlé du pardon des injures : on pouvait s'attendre que cette fois-là seule, il se serait exprimé avec quelques ménagements et quelques retours sur lui-même. Il se contente de dire en général : J'aime les plantes que cultive le jardinier éternel, les créatures répandues dans le monde. On eût pris plaisir à voir le poète, dont les regrets sont si attendrissants au commencement de ce chant où il traite de l'espé: rance , s'abandonner un instant a un mouvement de sensibilité généreuse avec d'autant plus d'effusion, que, dans le chant xxvn, le même poète aurait tout aussi bien pu reprendre sa massue, et, caché derrière saint Pierre, porter à ses ennemis de Borne et de Florence les coups les plus terribles.
les habitudes des hommes sont comme la feuille sur le rameau ; l'une s'en va et l'autre vient ' . Quant à la montagne qui s'élève le plus au-dessus de la mer, là où ma vie fut successivement pure et déshonnête, j'y restai depuis la première heure jusqu'à celle qui suit la sixième, quand le soleil dépasse l'arc du quadrant. »
». Voyez sur ce même potut, a peu savant si distingue parmi les savants ; près, l'explication que m'a remise le explication que j'ai insérée Paradis, respectable M. Etienne Quatremèrc, ce chant xiv, note a, page ne.
CHANT XXVI f.
Tout le paradis alors chanta, Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit, avec une telle mélodie , que ce chant m'enivrait : il me semblait voir l'univers entier se réjouir, et mon ivresse entrait dans mes sens par l'ouïe et par la vue. 0 bonheur, ô allégresse ineffable ! O vie entière d'amour et de paix ! 0 richesse assurée sans désir! Devant moi, les quatre esprits paraissaient enflammés ' ; et celui qui était venu le premier commença à étinceler davantage, et se montra tel que serait Jupiter, si lui et Mars devenaient oiseaux et changeaient de plumage. La Providence, qui règle les différents devoirs, avait de toutes parts imposé le silence au choeur bienheureux , lorsque j'entendis ces mots : « Si je me transcolore, ne t'étonne pas; car à mesure que je parlerai, tu verras se transcolorer aussi tous les esprits qui sont près de moi. Celui qui sur la terre usurpe ma place2, ma place, ma place, vacante devant le Fils de Dieu, a fait du lieu où j'ai souffert le martyre, un cloaque de sang et de débauches, qui réjouit le pervers tombé de là-haut. » Je vis alors le ciel couvert de cette même teinte que produit, le soir et le matin , au levant et au couchant, le soleil caché par des nuages. Béatrix elle-même changea de figure, comme une femme vertueuse qui ne se reproche rien , mais qui a honte en entendant la faute des autres. Une telle éclipse a dû attrister le ciel, lors de la Pas-
t. Saint Pierre, saint Jacques, saint chc contre celle de Mars qui est rouge
Jean et Adam. —Celui qui était venu et enfbrumée.
le premier, saint Pierre, devint tel 2. Allusion à un pape du temps. Saint
que serait Jupiter, si Mars et lui étant Pierre dit trois fois ma place. oiseaux , il échangeait sa couleur blan- •
sion de la suprême puissance ' . Alors la lueur sainte 2 s'écria , d'une voix aussi terrible que sa nouvelle couleur avait été effrayante : « Ce n'est pas pour être achetée à prix d'or, que l'épouse du Christ a été nourrie de mon sang, de celui de Lin et de Clet. C'est pour acquérir cette vie joyeuse, que Sixte, Pie, Calixte et Urbain répandirent aussi tout leur sang après tant de larmes. Notre intention n'a pas été qu'une partie du peuple chrétien s'assit à la droite de nos successeurs , et qu'une autre partie s'assît à la gauche , ni que les clefs qui m'ont été confiées fussent empreintes sur les étendards de ceux qui combattraient les nations baptisées , ni que mon image fût apposée en cachet sur des privilèges vendus et menteurs , dont souvent je rougis étincelant de colère. Dans toutes les pâtures, on voit des loups ravisseurs en habits de berger. O divine justice, pourquoi parais-tu endormie? Des habitants de la Gascogne et de Cahors s'apprêtent à boire de notre sang. 0 commencement heureux, faut-il que tu tombes
i. Quand Jésus-Christ, la suprême puissance, expira sur la croix.
». Saint Pierre reprend : Ce n'est pas pour être achetée à prix d'argent, que i'Égiise a vu mon martyre, celui de Lin et de Clet, papes des premiers temps.
Sixte et Pie, papes, vivaient sous le règne de l'empereur Adrien : Calixte, sous celui de Caracalla ; Urbain, sous celui d' Alexandre-Sévère. — Notre intention n'a pas été qu'une partie du peuple chrétien s'assit à la droite de nos successeurs, et qu'une autre partie s'assit ù la gauche (saint Matthieu, 23, dit que le jour du jugement dernier, les élus seront à la droite de Jésus-Christ, et les réprouvés à sa gauche), ni que les clefs qui m'ont été confiées servissent d'étendards aux Guelfes contre les Gibelins.—Là-bas, dans toutes les pâtures , on voit des loups ravisseurs habillés en bergers, des ministres de la religion qui ne veiller^ r ■■>- n soin de leurs troupeaux -O tf \ jstice, pourquoi parais-tu cnàorm\ëV<Èxsurgc, quare obdormis, Domine? » (Ps. v>.)— Des habitants de la Gascogne et de Cahors, Clément V, archevêque de Bor-
deaux, et Jean XXII, né à Cahors. — Mais la Providence qui protégea Rome par le bras de Scipion , etc. Scipion est ici pour donner l'idée d'un grand général, et se rapporte toujours à l'espoir que concevait Dante de voir Henri VII soumettre l'Italie. Lombardi pense que le poëte veut parler de Can le Grand. — Et toi, mon fils, qui vas retourner sur la terre, publie ce que saint Pierre t'a révélé.
Tout ce morceau était profondément gravé dans la mémoire de Milton, lorsqu'il composait un célèbre passage de son livre xii, vers ss et suivants.
Voici une note de Lombardi sur la partie de cette invective qui Concerne les privilèges vendus et menteurs:
« Le prudent lecteur doit être averti que Dante ne fait parler ainsi saint Pierre que relativement à quelques pontifes de son temps, sur la conduite desquels les historiens sont divisés, et qu'en chrétien fidèle, il n'en reconnaît pas moins en eux la suprême dignité qui , comme l'enseigne saint Léon :
Etiam in indigna, hœrcde non déficit.»
(S. Léo, Serai. 2.)
dans une vile fin! Mais la Providence, qui par le bras de Scipion protégea dans Rome la gloire du Monde , vous secourra, je crois, bientôt; et toi, mon fils, que le poids de la dépouille mortelle fera retomber là-bas, ouvre la bouche, et ne cache pas ce que je ne cache pas moi-même. »
De même que l'air se charge de flocons de vapeurs condensées par le froid , lorsque les cornes de la chèvre du ciel sont en contact avec le soleil *, de même je vis dans la sphère se former comme des flocons de ces vapeurs triomphantes qui s'étaient arrêtées avec nous. Mes regards les suivirent jusqu'au milieu d'elles, et cène fut que jusque-là qu'ils purent s'étendre. Béatrix, qui jugea que je ne pouvais plus rien apercevoir, me dit alors : « Baisse ta vue, et remarque comme tu as tourné toi-même. » Je reconnus que depuis le moment où j'avais regardé la terre, pour la première fois, j'avais parcouru tout l'arc d'une moitié du premier climat2; je voyais, au delà de Gade3, ce passage que le téméraire Ulysse tenta de franchir; et en deçà, le rivage sur lequel Europe devint un si doux fardeau. J'aurais encore découvert une plus grande partie de ce point imperceptible; mais le soleil était éloigné de moi de plus de l'espace d'un signe. Mon esprit embrasé de charité , qui brûle du plus tendre amour pour ma Béatrix, s'enflammait plus que jamais du désir de reporter
i. Lorsque. le soleil est dans le signe que voulut parcourir Ulysse. Le poète a
du Capricorne. déjà parlé de cette entreprise d'Ulysse.
2. Il avait fait autant de tours que (Enfer, chant xxvi, page 219.) Le rile signe des Gémeaux dans lequel il vage sur lequel Europe devint un si était alors. Le signe était passé du me- doux fardeau, le rivage de Phénicie ridien a l'horizon : six heures s'étaient qu'habitait Europe, fllle d'Agénor, roi écoulées* depuis le moment où il avait de ce pays, et qui se laissa enlever par regardé la terre pour la première fois. Jupiter changé en taureau ('Ovide, (Voyez chant xxu, vers 133, page 402) Métamorphoses, livre II,' vers s:.s.) Dante, suivant Ptolémée , divisait la J'aurais découvert une plus grande parterre habitable en sept climats. Ici, le tie de la terre, etc., mais alors le soleil premier climat est vers le tropique du était à peu prés dans le 22e degré du Cancer. Comme le poète se dit perpen- Bélier, suivant w ,nue disent les acadédiculairemcnt placé sur l'horizon oeci- miciens de ' a et eonséquemdental de notre hémisphère, qui, d'après ment éloigné u>. ..éiuèaux ou se trouvait son système, est le littoral occidental Dante, de plus d'un signe, de toute la de l'Espagne,. il va ajouter qu'il voit au distance du Taureau qui sépare le Bélier delà de Gade, aujourd'hui Cadix. et les Gémeaux.
s. Je voyais, au delà de Cadix, l'Océan
488 LE PARADIS, CBANT XXVIL
ma vue sur elle. Si la nature, dans le corps humain, et l'art, dans ses peintures, produisent des appâts qui attirent nos yeux , pour arriver à notre cœur, tous ces attraits réunis ne seraient rien devant le plaisir divin qui m'enivra de nouveau , lorsque je me retournai vers son visage riant. La vertu que me communiqua son regard, me détacha du signe cher à Léda1, et m'enleva jusqu'au ciel qui a le plus de vélocité. Les points de cette sphère, plus lucides et plus prompts à se mouvoir, sont si uniformes , que je ne sais pas dans quelle partie me plaça Béatrix. Elle voyait mon inquiétude, et alors, avec un visage si joyeux que Dieu y paraissait empreint , eMe commença ainsi : a La nature du monde qui veut qu'au milieu il y ait repos, et que tout le reste soit en mouvement 2, trouve ici son unique principe : ce ciel n'a pas d'autre point où il s'arrête que l'entendement divin qui l'embrase de cet amour dont il reçoit le mouvement, et de cette vertu d'où émanent différentes influences.
« Un cercle de lumière et d'amour entoure ce ciel comme les autres; mais d'ailleurs il n'est compris que de Dieu, qui le contient dans son immensité. Le premier Mobile 3 ne reçoit aucune autre impulsion. Les autres sphères reçoivent la sienne, comme le nombre dix renferme la moitié et la cinquième partie de ce nombre. Actuellement, il peut t'être prouvé que le Temps tient ses racines dans un tel vase, et ses feuilles dans les autres sphères ^.
« O cupidité qui asservis tellement les mortels, qu'aucun
i. Ru signe dos Gémeaux ou il se trou- nis forment les nombres plus considi'vait encore, et l'éleva rapidement à un râbles. Discussion scolastique qui ralautre ciel, au premier mobile. On peut lentit un peu l'action. Dante, dans toute remarquer ici l'adresse avec laquelle le sa métaphysique! Mais poursuivons: le poêle varie ses différents changements poëte, et surtout le poëtc satirique . ne de situation. tardera pas à se montrer de nouveau.
2. C'est ici que tu verras le principe 4. Dante ici montre plus d'assurance de ce monde circulaire qui imprime que saint Augustin , qui dit ingénuune rotation régulière aux sphères in- inent : « Ce que c'est que le temps, M ferieures. personne ne me le demande, Je le sais ;
3 Le premier mobile ne reçoit aucun mais si je veux l'expliquer à quelqu'un
mouvement d'aucun autre corps; il est qui m'interroge sur cette question, je
la mesure première de tous les autres ne sais rien. » mouvements, comme les nombres réu-
n'a la force d'élever ses yeux au delà de cette mer! La volonté des hommes présente quelquefois des fleurs; mais la pluie continuelle abâtardit les bons fruits. On ne trouve l'innocence et la sincérité que chez les enfants; et ces vertus disparaissent avant que le premier duvet ait couvert les joues. Tel, quand il balbutie encore, veut déjà jeûner, qui, lorsque sa langue est déliée, dévore toute espèce d'aliments, dans tous les temps et dans toutes les occasions. Tel quand il balbutie encore, aime et écoute sa mère, mais désire la voir ensevelie , lorsqu'il a la parole libre. Ainsi le teint de la noble lille de celui qui apporte le matin et laisse le soir, blanc d'abord au premier aspect, devient tout à fait noir '.
« Et toi , si tu veux voir diminuer ton étonnement , pense que sur terre il n'est plus personne qui gouverne : aussi la famille humaine est hors de la voie. Mais avant que janvier sorte de l'hiver :, à cause de cette fraction de temps qui est
i. La nature humaine, fille de l'astre qui apporte le jour, et qui laisse la nuit, de bonne, devient mauvaise
2. Avant que Janvier cessant d'appartenir à l'hiver, tombe dans le printemps, ce qui peut arriver, parce qu'on a négligé de faire correspondre l'année civile avec l'année solaire.
Voici des observations explicatives de ce passage de Dante, que J'extrais de l'ouvrage intitulé : Considérations sur les quinze premiers papes gui ont porté le nom de Grégoire, in-s; Paris, 1844. Page i7o, on lit :■■ L'année est, suivant l'opinion des physiciens, le temps que la terre emploie à faire une révolution entière dans son orbite. Pendant ce temps, le soleil nous semble parcourir toute l'écliptique ou les douze signes du zodiaque. Chez! les anciens, on n'a pas déterminé d'abord d'une manière précise la mesure de ce temps. Les Égyptiens ne l'évaluaient qu'à trois cent soixante-cinq Jours. Cependant , comme, tandis que la terre consomme une révolution entière dans son orbite, elle fait, relativement au soleil, trois cent soixante-cinq tours et à peu près un quart, sur son axe, ce qui compose l'année de trois cent soixante-cinq jours
et environ six heures, on reconnut dans la suite que les équinoxes reculaient tous les quatre ans d'un Jour à peu près.
Pour remédier à cet inconvénient, on proposa d'employer ces six heures excédantes en faisant tous les quatre ans une année composée d'un Jour de plus que les autres, de sorte que cette quatrième année est de trois cent soixantesix jours, et appelée bissextile (chez les Romains, ce jour était placé le sixième jour avant les calendes de mars ); et cette année-là, il y avait deux fois le sixième jour avant les calendes de mars. (Voyez le Calendrier romani qui se trouve à la fin de l'Histoire de Pie FUI, page -443.) Cet arrangement se fit sous le régne de César. Originairement, le Calendrier romain avait été formé par BpmuUis, et disposé en meilleur ordre par Numa Pompilius. et il appartenait à un des grands hommes de l'empire de contribuer à perfectionner ce travail. Sossigéne, célèbre mathématicien d'Alexandrie, développait les avantages de sa réformation, et demandait que le Calendrier s'appelât dorénavant la Correction Julienne. Il en fut ainsi, et l'année Julienne commença quarante-cinq ans avant la nais-
négligée là-bas , ces cercles supérieurs auront un tel mouvement ', que cette fortune attendue si impatiemment tournera les poupes là où sont les proues; la flotte courra dans la sage direction : enlin le vrai fruit viendra après la fleur. »
sance de N.-S. On y fit quelques changements au concile de Nicée, l'an 32s.
Les conciles de Constance en uu, de Bàle en 1439 , et de Latran en isi6, s'occupèrent de cette question. Nicolas V, et trente ans après, Sixte IV, donnèrent des soins à cette controverse. Sixte IV employa le mathématicien Regiomontanus (Jean Muller). Le concile- de Trente remit l'affaire au suprême Pontife. Sous Jules-César, on avait approché du but, mais on ne le touchait pas tout à fait, car pour qu'il n'y eût point de mécompte, il eût fallu que le temps employé par la terre à parcourir son orbite, eût été exactement de trois cent soixante-cinq jours et six heures; mais il s'en faut d'environ onze minutes, et cette quantité, quoique très-petite, répétée pendant "un grand nombre d'années, devint si considérable, qu'à la fin du xvie siècle les équinoxes étaient avancés de dix jours. Voici comment ce fait est expliqué : les onze minutes négligées dans la réformation de Jules-César, et non observées par le concile de Nicée, après cent trente-trois ans, formaient un jour de vingt-quatre heures.
Par quatre siècles, cela formerait trois jours. »
Tous ces inconvénients jetaient de la confusion pour la fête de Pâques, laquelle, par ordre du concile de Nicée, doit se célébrer le dimanche qui suit la quatorzième lune tombant dans l'équinoxe de l'hiver, entre le 20 et le 21 mars. — Grégoire XIII, par sa bulle inter gravissimas , datée de Frascati le 24 février isaî, ordonna qu'a dater du s octobre inclusivement de la même année on supprimât dix jours, et qu'ainsi le e octobre devint le îs du même mois, ce qui rétablissait l'ordre pour le temps passé. Il fallait aussi pourvoir à ce qui pourrait arriver pour les onze minutes que Jules-César et le concile de Nicée avpicnt négligées 'embarras que Dante
connaissait très-parfaitement, et signale ici avec une grande sagacité). A l'égard de ces onze minutes qui reviendraient plus tard causer la variation des équinoxes dont nous avons déjà parlé, le saintpère ordonna que tous les cent ans, à dater de l'an 1700 jusqu'à 2000, on omettrait par siècle une année bissextile.
Ainsi-, l'année îeoo le serait, mais les années 1700, jsoo et 1900. ne le seraient pas, et l'année 2000 le redeviendrait.
Cette manière sublime de porter des lois pour les siècles à venir convient bien à celui que Jésus-Christ a commis au soin d'une Église qui ne doit pas périr.
Dante dit :
Ma prima che gennaio tutto sverni , Per la centesma ch' è laggiu negletta.
Venturi dit qu'il parait que, suivant Dante, la variation entre l'année civile et l'année solaire était la centième partie d'un jour. Lombardi répond avec un grand sens : Dante appelle cette variation centesma non pas mathématiquement et étroitement , mais vulgairement et largement, parce que cette variation est voisine de la centesma. — Il n'en est pas moins vrai que Dante montre ici avec quel esprit de pénétration il avait étudié, autant qu'il le pouvait alors, la science de l'astronomie.
1. Les sphères que tu as parcourues auront un tel mouvement, auront si longtemps accompli leur mouvement de rotation, qu'à ia fin, la famille humaine rentrera dans le sentier de la vertu. — La flotte courra dans la sage direction , l'empereur Henri VII arrivera en Italie, ou, selon l'opinion de Lombardi, Can le Grand montera sur le trône impérial, favorisera les armes et les opinions des Gibelins, et rétablira Dante flans la possession de ses biens, en lui rendant le bpnheur de revoir les doux rivages de l'Arno.
LE PAUADIS , CHANT XXYIH. 491
CHANT XXVIII
Lorsque celle qui guidait mon entendement dans le paradis m'eut ainsi découvert la vérité sur la vie présente des misérables mortels, je me souviens que je regardai ces yeux si beaux où l'amour trouve les liens qui m'enchaînent ' . Semblable aux hommes , qui voyant dans un miroir la flamme d'une torche , avant d'avoir vu la torche elle-même, ou d'y avoir pensé, cherchent à s'assurer si le cristal ne leur en a pas imposé, et comprennent qu'ils ne se sont pas trompés, et que la flamme et le miroir s'accordent ensemble, comme le chant .s'accorde avec les paroles, alors je me retournai, et je fus frappé de la vertu des yeux de Béatrix, qui réfléchissaient si bien chaque objet, quand on les considérait attentivement. J'aperçus un point qui jetait une si vive lumière, que la vue éblouie cédait à son tranchant aigu. La plus petite étoile placée près de ce point2 comme une étoile est près d'une autre étoile, paraîtrait une lune. Autour, à la même distance où est cette couronne de vapeurs qui environnent quelquefois le soleil , un cercle de feu tournait si rapidement, qu'il aurait surpassé en vitesse le ciel le plus prompt à se mouvoir. Ce premier cercle était environné d'un second . celui-ci d'un troisième, celui-là d'un quatrième, cet autre d'un cinquième, et ce dernier d'un sixième cercle. Suivait un septième cercle , que l'arc messager
i. Les yeux de Béatrix. Toujours, les la lune. Le poète veut dire que ce
expressions les plus recherchées de point, quoique très-brillant, était d'unç
l'amour. petitesse extrême. Vcnturi voit, dans
s. A côté de ce point si resplendis- ce point si petit, l'image de la spiritua-
sant, l'étoile la plus petite que nous lité, de la simplicité et de l'indivisibilité
voyions dans le ciel, nous paraissait , de Dieu, pour la grandeur, telle que nous voyons
492 LE PARADIS, CtlANT XXVIII.
de Junon ne pourrait contenir '. Il en était ainsi d'un huitième et d'un neuvième, qui se mouvaient moins vite, en raison de la distance où ils étaient du point de l'unité. Tous ces cercles brillaient aussi d'un éclat plus ou moins sincère, suivant qu'ils étaient plus voisins et plus éloignés du point qui en formait le centre. Béatrix, qui me voyait tourmenté d'une vive curiosité, me dit : « De ce point dépendent le ciel et toute la nature J: Vois ce cercle, qui en est le plus près , et apprends que son mouvement a cette rapidité, à cause de l'amour ineffable qui l'anime. » Et moi à elle : « Si notre monde présentait l'ordre dans lequel je vois ces différents mouvements, j'aurais été pleinement persuadé; mais, dans
i. Plus grand que l'arc-en-ciel.
2. Aristote , parlant de Dieu comme du principe essentiellement nécessaire, dit : « Ex tait igitur principio dépendent cœlum et natura. » (Metaphys., lib. xn.) — Vois ce cercle, etc. Le cercle des séraphins a un mouvement plus rapide, parce qu'il est plus près de l'amour ineffable de Dieu, qui l'anime. — Ce temple admirable des anges, qui n'a pour confins que lumière et amour, satisfait ma curiosité dans cette neuvième sphère, temple des séraphins au-dessus duquel est i'Empyrée, où l'on ne voit que lumière divine et amour sacré. — Comment cette différence existe, etc.
Je voudrais savoir comment il arrive que le cercle le plus près du point qui est au centre tourne avec plus de rapidité que les cercles qui suivent, parce que, dans le monde mortel, ce sont les cercles les plus voisins d'un centre qui tournent le plus lentement , et que les cercles les plus éloignés de ce centre tournent avec plus de rapidité pour arriver au même but en môme temps que les cercles les plus voisins. — Existe entre la copie et le modèle, etc. Le ciel, qui est le modèle sur lequel la terre a dû être formée : la terre est donc la copie du ciel. — Celui qui entraine avec lui tous les autres , le premier mobile. — Correspond au cercle qui a le plus d'amour et d'intelligence, correspond au cercle des séraphins, qui sont les êtres les plus voisins de Dieu , et qui ont le plus d'amour et d'intelli-
gence—Si tu examines bien l'efficacité de ces substances célestes qui te semblent disposées en rond , et non leur apparence , le mouvement qu'elles paraissent avoir, tu verras que chacune de ces substances correspond à chacun des cieux avec lequel elle a des rapports , c'est-à-dire , le premier cercle , qui est celui ides séraphins, correspond à la neuvième sphère , au premier mobile, la sphère où tu es maintenant. Le deuxième cercle, celui des chérubins , correspond à la huitième sphère , ou ciel des étoiles fixes. Le troisième cercle , qui est celui des trônes, à la septième sphère , ou planète de Saturne. Le quatrième cercle , qui est celui des dominations , à la sixième sphère , ou planète de Jupiter. Le cinquième cercle , qui est celui des vertus , à la cinquième sphère ou planète de Mars. Le sixième cercle, qui est celui des puissances, à la quatrième sphère ou planète du soleil. Le septième cercle, qui est celui des principautés , à la troisième sphère ou planète de Vénus. Le huitième cercle, qui est celui des archanges , à la seconde sphère ou planète de Mercure. Enfin , le neuvième cercle, qui est celui des anges, ù la première sphère, ou planète de la lune. On voit que Dante met une grande attention ù disposer ses hiérarchies célestes, de manière à se trouver ton jours d'accord avec les principes qu'il établit.
f.E PARADIS, CHANT XXVIir. 493
le monde sensible, les sphères qui s'éloignent le plus du centre sont d'autant plus divines. Daigne satisfaire ma curiosité, dans ce temple admirable des anges, qui n'a pour confins que lumière et amour. Je voudrais savoir comment cette différence existe entre la copie et le modèle; j'en cherche en vain la raison. — Il n'est pas étonnant, dit Béatrix,que tes doigts ne puissent délier un pareil nœud. Il est devenu d'autant plus solide, qu'on n'a pas essayé de le dénouer. Si tu persistes à connaître la raison de ce que tu ignores, recueille toute la subtilité de ton esprit. Les cercles du monde sensible sont grands ou petits, en raison du plus ou moins de vertu qu'ils renferment. La chose la meilleure communique un plus grand bien, et Te plus grand corps, en tant qu'il est parfait, exerce l'influence la plus complète. Donc, celui qui entraîne avec lui tous les autres cieux, correspond au cercle qui a le plus d'amour et d'intelligence. Si tu examines bien l'efficacité de ces substances , qui te semblent disposées en rond , et non leur apparence, tu verras que chacune correspond plus ou moins à chacun des cieux avec lequel elle a des rapports. »
De même que l'air devient plus pur et plus serein, quand Borée, par son souffle le plus doux, dissipe les vapeurs qui troublaient l'atmosphère , et fait paraître le ciel entouré de tout son cortège, de même, à cette réponse claire de Béatrix, je vis la vérité, comme on distingue une étoile dans le ciel. A peine cette femme bienheureuse eut-elle lini de parler, que ces cercles jetèrent des étincelles, ainsi qu'on en voit sortir du fer bouillant, battu à un grand feu. Chaque étincelle, dans soii embrasement, se multipliait en autres étincelles; leur nombre surpassait celui que donneraient les cases d'un échiquier', si on les comptait, en doublant toujours à
I. « Più che 'l doppiar degli scucchi hir, Indien , ayant présenté à un roi de
i' immilla. » Perse le jeu des échecs , qu'il venait
d'inventer, ce prince dit à ce savant .
Lombardi rappelle 1 anecdote que «Je vous donnerai pour récompense ce
rapporte Jean Wallis, de Prog. geom., que vous me demanderez » Le savant
cap. 13. et que conûrme Thomas Hyde, demanda un grain de blé pour la pre-
de f.udis orientations. Sessa Ebn-Da- iiiiérc case, deux pour la seconde, qna-
chaque case. J'entendis les chœurs chanter hosanna autour de ce point immobile 1 qui .les a confirmés , et les confirme dans cette grâce qu'ils n'ont jamais perdue. Et Celle-ci qui voyait en moi de nouveaux doutes , m'adressa la parole et me dit : « Les premiers cercles t'ont présenté les séraphins et les chérubins. Ils suivent avec vélocité leur attraction, pour ressembler au point suprême , autant qu'ils peuvent , et leur sublimité est proportionnée à leur entendement. Les autres amours qui suivent sont appelés trônes du regard divin; ils terminent le premier ternaire. Tu dois savoir quelle joie ils trouvent dans la vue de la vérité qui est le principe de toute intelligence; aussi tu comprends que la béatitude consiste plus à jouir de la vue de Dieu 2, qu'à se livrer au sentiment d'amour qu'il inspire, sentiment qui n'est qu'un effet secondaire de la présence de Dieu. Ce sont les mérites qui procurent cette vue si douce , et c'est la grâce divine et sa volonté bienfaisante 3 qui donnent ces mérites : c'est ainsi que tout est distribué de degré en degré. L'autre ternaire ' qui germe dans ce printemps sans fin, où il ne redoute pas les nuits sombres pendant lesquelles se lève le Bélier, chante perpétuellement hosanna, en formant trois mélodies qui partent des trois chœurs de joie dont il est composé. Dans cette hiérarchie sont
tre pour la troisième, huit pour la qua- i. Chanter hosanna autour de ce trièine, seize pour la cinquième, trente- point, autour de Dieu. deux pour la sixième, soixante-quatre 2. Le poète fait allusion à cette quespour la septième , cent vingt-huit pour tion scolastique : « Jn quo consistât la huitième, deux cent cinquante-six bcatitudoformalis,aninvisione,anin pour la neuvième, cinq cent douze amore?» ( Voyez Martinez, liv. IV, du pour la dixième , et ainsi de suite , en Maître des sentences, dict. 49, q. 2.) doublant toujours , jusqu'à la soixante- 3. Quelques commentateurs disent : quatrième. Le roi se mit à rire d'une La grâce divine et une bonne volonté telle demande , et ordonna que le sa- particulière à chaque substance qui la vant fût payé en blé sur-le-champ ; rend digne de cette grâce divine, mais, quand on eut fait le calcul de ce 4. Le poète suit toujours les dénoraiqu'on lui devait, on trouva que toute nations données par saint Denis l'Aréola Perse ne contenait pas assez de blé pagite, dans ses ouvrages, de Cœlesti pour le payer. — Le poëte veut donc hiérarchie , cap. 7. — Les nuits somdire : Le nombre des substances qui bres pendant lesquelles se lève le Bétonnaient les différents cercles surpas- lier, les nuits d'automne : alors le Bésait celui que donneraient les cases lier, qui se trouve opposé au soleil, ne d'un échiquier, si, pour la première, on parait que la nuit sur notre hémiscomptait un , pour la deuxième deux , phère. Vour la troisième quatre, elc.
les hautes déesses , d'abord les dominations , puis les vertus , ensuite les puissances. Dans les deux premiers chœurs de la troisième hiérarchie, se meuvent les principautés et les archanges : le dernier est consacré aux jeux des anges. Ces ordres reçoivent leur lumière de Dieu , et rendant successivement aux intelligences inférieures l'influence qu'ils ont reçue , tous ils sont attirés , et tous ils attirent vers l'image de Dieu '. Denis a contemplé avidement ces chœurs sacrés; il les a distingués et nommés comme moi.
« Puis Grégoire a été d'un autre sentiment; mais quand il a ouvert les yeux dans ce ciel, il a ri lui-même de sa méprise. Ne t'étonne pas cependant1 qu'un mortel ait , sur la terre, manifesté cette vérité inconnue aux hommes : celui qui avait vu le ciel , la lui avait démontrée , avec d'autres vérités éternelles relatives à ces suprêmes intelligences. »
i.Ce tercet mérite la plus grande attention :
« Questi ordini di su tutti s' ammi-
rano , E di riiù vincon si, che verso Iddio Tutti tirati sono e tutti tirano. »
On lira avec plaisir cette note de M.
de Romanis ; qu'il doit a Portirelli : «Joseph Barctti , dans sa Dissertation anglaise sur la poésie italienne , rapporte l'opinion de Tagliazucchi , grand mathématicien de Turin, qui a démontre que. dans ce passage, est clairement exprimé le système d'Isaac Newlon sur l'attraction.»
Voilà encore Danle l'un des inventeurs d'une des plus importantes lois physiques.
— Denis, Denis l'Aréopagite. — Grégoire, etc. Grégoire le Grand ne décrit pas le ciel comme saint Denis : saint Denis le décrit comme vient de faire
Dante. Il le distingue en trois hiérarchies de trois ordres chacune : la première contient les séraphins, les chérubins et les trônes ; la seconde, les dominations, les vertus et les puissances; la troisième, les principautés, les archanges et les anges. Grégoire le Grand, dans sonHomelie xxiv, les décrit autrement :
il met les puissances au rang des trônes , et les trônes au rang des principautés, les principautés au rang des puissances, etc.; mais , quand il est arrivé au ciel, Grégoire a ri de sa inéprise.
2. Ne t'étonne pas cependant qu'un mortel , saint Denis , ait manifesté aux hommes la disposition des hiérarchies :
celui qui avait vu le ciel, saint Paul, pouvait démontrer cette vérité à saint Denis , son élève. Saint Paul , après avoir été ravi au ciel, y avait vu loui les secrots de Dieu.
CHANT XXIX
Lorsque les deux fils de Latone ', couverts l'un du Bélier, l'autre du signe de la Balance , se font ensemble une ceinture de l'horizon, pendant autant de temps qu'il s'en écoule, du point où le zénith les tient en équilibre , jusqu'au point où l'un et l'autre , changeant d'hémisphère , se dégagent de cette ceinture, Béatrix, en considérant avec un visage qu'embellissait un sourire, le point qui m'avait tant frappé, garda le silence. Ensuite elle parla ainsi : « Sans te demander ce qui te tourmente, je vais te dire ce que tu veux savoir :je l'ai lu dans celui qui est le centre de tous les lieux et de tous les temps. L'amour éternel créa neuf amours sacrés *, non pour augmenter sa perfection (elle ne pouvait s'accroître davantage ) , mais afin de pouvoir dire , en étincelant , « Je subsiste. » Il était auparavant renfermé dans son éternité, au delà des temps, incompréhensible, comme il lui a plu : cependant jusques alors, il n'était pas demeuré dans l'inertie , et ce que Dieu dit sur les eaux3, n'avait eu lieu ni avant , ni après. La forme et la matière jointes ensemble et dans leur état de pureté, obtinrent une disposition parfaite. Comme trois flèches partent à la fois d'un arc tricorde 4, comme un rayon du
). Béatrix garda le silence pendant 3. « Spiritus Domini ferebatur su-
autant de temps que le soleil et la lune. per agitas.» (Gen., 1.) Ces eaux , dit
ou Apollon et l'hoché, enfants jumeaux Grangier, sont prises là pour les créa-
de Latone , restent en présence , sous le tures. Au total . le poète veut faire en-
Belier et la Balance , lorsque l'un de tendre que la création ayant été opérée
ces astres est au levant , et que l'uulre hors du temps , ne peut se dire opérée
est au couchant; c'est-à-dire, Béatrix ni avant, ni après : par suite de ce qu'il
garda le silence peu de temps, en con- ajoutera plus bas , on comprendra que
sidérant le point qui l'avait tant frap- son sentiment est que la création fut
pée. la gloire de Dieu. instantanée.
2. Ce sont les neuf ordres de substan- a. Tricorde- J'ai hasardé ce mot. On
ces célestes qui furent créés de Dieu: emploie d'ailleurs cette expression dans
nous avons donné assez d'explications, quelques ouvrages anciens, où l'on
à cet égard , chant xxvm , page 193. parle d'arcs à trois cordes.
LE PAllADIS, CHANT XXIX 407
soleil brille à la fois dans un verre, dans un cristal, et dans un morceau d'ambre, ainsi cet effet triforme ', en sortant des mains de son créateur, lança ses rayons à la fois dans tout son être. Avec les créatures fut cjéé l'ordre qu'elles devaient garder : celles qui avaient les formes pures, obtinrent le haut lieu, dans le monde. La simple matière fut placée plus bas; au milieu , une partie des formes pures et la matière s'unirent d'un tel lien que jamais elles ne se délient. Jérôme1 a écrit que les anges ont été créés longtemps avant la formation de l'autre monde; mais la vérité que jeté fais connaître, a été publiée plusieurs fois par les écrivains de l'Esprit-Saint3, et tu t'en convaincras, si tu guettes avec attention. La raison seule t'apprend que les moteurs universels 4 n'ont pu exister si longtemps sans leur perfection : tu sais donc où, quand, et comment ces amours sacrés ont été créés. Voilà trois ardeurs de ton désir qui sont apaisées. En moins de temps que dans un compte on n'arriverait à vingt 5, une partie des anges se révolta et porta le trouble dans vos éléments. L'autre partie, lidèle, commença à se livrer avec allégresse à ce mouvement continuel6 : tu vois que jamais elle ne s'en écarte. La cause de la chute des premiers ; fut cet enorgueillir maudit de celui
i. Les anges, la forme et la matière. che à Milton; mais il est important de
Tout ce passage est hérissé d'une meta- rechercher jusqu'à la moindre trace
phvsique si élevée, qu'il est très-difficile des idées qui déterminent les grands
à comprendre. H faut une profonde ten- hommes dans leurs sublimes entrepri-
sion d'esprit pour suivre le fil des pen- ses. Dante a tant pris aux autres, qu'on
secs du poète. peut bien lui avoir pris à lui-même. —
a. Saint Jérôme a effectivement été En tombant du ciel , les anges rebelles
de ce sentiment relativement aux an- entr'ouvrirent la terre pour entrer
gcs. Les Pères grecs , Origène , Basile dans l'Enfer, où la vengeance divine les
et d'autres , ont pense de même; mais avait rélégués , et ils mirent le trouble
saint Thomas les a réfutes. (Part. I, dans les éléments.
qu.Bl, art. 3.) 6. Ce mouvement de rotation eontl-
ô. -<<jui vivit in œternum creavit nuelle auquel se livraient les substan-
omnia simili- Celui qui vit dans l'éter- ces célestes.
nité a tout créé en même temps. » 7. La cause de la chute des anges fut
(Ecclésiastique, chap. 18.) l'orgueil de Lucifer, que tu as vu op-
4. Les anges. Par les anges , le poêle primé sous tous les poids rassemblés
entend ici les substances réunies des de l'univers. Dante rappelle ici la fin
trois différentes hiérarchies. de la première partie du poème. J'ai
s. Voilà peut-être le morceau où conservé, le plus que j'ai pu, ces belles
Milton a puisé le plan général de son expressions :« Il maladetto superbir» poSlDC. Je n'entends pas faire un repro
que tu as vu gémir sous tous les poids de l'univers. Ceux qui sont ici , plus modestes , reconnurent l'effet de la honte qui les avait élevés à de si hautes compréhensions. La lumière de la grâce et leurs mérites les exaltèrent davantage , et ils jouissent d'une volonté ferme et entière. Je veux aussi que tu croies que c'est leur mérite et leur véritable affection qui les ont rendus dignes de cette grâce. Maintenant, si tu as hien compris mes explications, tu peux contempler librement ces hiérarchies divines. Comme dans vos écoles, on lit que la nature angélique est telle , qu'elle a , ainsi que nous , l'entendement, la mémoire et la volonté , j'ajouterai quelques mots, pour que tu saches qu'avec cette définition peu exacte , on présente une interprétation équivoque. Ces substances, dès qu'elles commencèrent à se réjouir de la vue de Dieu , ne cessèrent de fixer leurs regards sur celui devant lequel rien n'est caché. Cette contemplation n'est jamais interrompue, et, pour tout se remémorer, n'a besoin d'aucun effort. Làbas, on rêve en ne dormant pas, les uns croyant , les autres ne croyant pas dire la vérité. Dans les premiers il y a plus de faute et plus de honte. Raisonnant de cette manière, vous n'êtes pas dans le vrai chemin , en philosophant , tant vous transportent l'amour de l'apparence et une opinion à vous : encore tolère-t-on ici cette conduite ' avec moins de dédain que celle des hommes qui rejettent la sainte Écriture, ou qui
i. Encore tolèrc-l-on ici cette cou- torture à tous les passages. C'est un pavs
duitc avec plus d'indulgence que la où les hommes de toutes les sectes font
faute des hommes qui rejettent la sainte des descentes, et vont comme au pil-
Écrilure, ou qui osent la mal expli- lage ; c'est un champ de bataille où les
quer. nations ennemies qui se rencontrent
Montesquieu , dans ses Lettres per- livrent bien des combats, où l'on s'attasanes , offre des idées qui rappellent que , où l'on escarmouche de bien des ce passage quand il dit : « Ces auteurs manières. >> {Lettre iïb.) n'ont pas cherché dans l'Écriture ce Montesquieu a eu connaissance de la qu'il faut croire, mais ce qu'ils croient traduction de Dante par Colbert d'Eseux-mèmes. Ils ne l'ont pas regardée toutcville. Il ne serait pas étonnant que comme un livre où étaient contenus la lecture de ce poète l'eût vivement les dogmes qu'ils devaient recevoir, intéressé; mais avec quelleforce, quelle mais comme un ouvrage qui pourrait énergie l'auteur de l'Esprit des lois n'adonner de l'autorité à leurs propres t-il pas étendu cette pensée, au reste idées ; c'est pour cela qu'ils en ont cor- très-simple et très-ordinaire! rompu tous lessensetqu'ilsont donnéla
osent la torturer. On ne pense pas à ce qu'il en a coûté de sang, pour la répandre dans le monde, et combien plaît celui qui s'accole humblement contre elle. Chacun s'ingénie ' à se montrer au grand jour, cite ses inventions; les prédicateurs les débitent, et l'Évangile se tait. L'un dit que la lune, au moment de la Passion du Christ, retourna en arrière, et obscurcit la lumière du soleil; un autre, que la lumière se cacha d'elle-même, de manière que cette éclipse aurait été commune aux Espagnols, aux Indiens et aux Juifs. On débite en chaire, tous les ans, plus de ces sortes de fables, qu'il n'y a à Florence de tapi et de Bindi. Les brebis ignorantes reviennent de la pâture repues de vent, et leur ignorance ne les excuse pas. Le Christ n'a pas dit à ceux de son premier couvent : Allez, et prêchez au monde des fables. Il leur a donné un texte plus noble , et ils en ont été si pénétrés dans leurs discours , qu'à leur combat pour allumer la foi , ils ont fait, de l'Évangile, des boucliers et des lances. On emploie aujourd'hui des mots burlesques et des bouffonneries; et, quand en prêchant on a fait rire, on enfle orgueilleusement son capuchon »-, et l'on n'en demande pas davantage : mais dans le rebord du capuce se niche un tel oiseau, que si le peuple le voyait, il connaîtrait le peu de valeur des pardons auxquels il se fie. Ace sujet, la sottise s'est tant accrue sur la terre, que l'on accéderait à toute promesse sans preuve d'aucun témoignage. C'est ainsi que saint Antoine engraisse
i. Chacun s'ingénie, etc. Sortie yélié- abréviation de Jacopo ; Bindo est une
inente contre les prédicateurs du .ibiéviation de Mdrobandino. — J. C
temps : l'un , au lieu de prêcher hum- n'a pas dit aux apôtres : « Allez et prè-
blemcnt l'Évangile, veut passer pour chez des fables; » il leur a dit :« l'rce-
un astronome Gavant, et cherche a ci- dicate Evav.gelium. » (Marc , 16)
pliquer comment se forma l'éclipsé 2. On se donne des airs de victoire, et
qu'on remarqua au moment de la mort Ton s'applaudit soi-même. L'oiseau
de J. C- ; l'autre prétend que cette qui se niche dans le rebord du capuce
éclipse tut observée par tous les peu- est, suivant les commentateurs , le dé-
ples de la terre ; ce qui est impossible , mon. « C'est le diable , ce vilain oiseau
puisque la lune ne peut cacher a la fois, noir, et non la blanche colombe, qui se
à toutes les nations, le soleil, qui a plus cache, comme dans un nid, sous le re-
U'étenduc qu'elle.— Lupi et Bindi, noms vers du capuchon, autour du cou ou de
communs à Florence Lape est une la tête. •> (Lombardi.
sou porc ' ; c'est ainsi qu'agissent bien d'autres qui sont pires que des pourceaux, et qui payent en monnaie de mauvais coin. Nous nous sommes trop éloignés de notre sujet2 ; reprenons la vraie route, et regagnons le temps que nous avons perdu. La nature angélique se multiplie tellement de degré en degré, qu'il n'est pas de termes humains pour exprimer le nombre des anges; et, si tu te souviens des révélations de Daniel, tu verras que dans les milliers qu'il cite3, il ne manifeste pas un nombre déterminé. La première lumière qui éclaire toute cette nature , se répand en autant de portions qu'il y a de lueurs différentes auxquelles elle doit s'unir. L'effet de son amour se mesure en raison de la connaissance plus ou moins grande de Dieu, dont les anges ont l'avantage d'être doués; et la douceur de cet amour ineffable bout, et s'attiédit diversement en eux. Considère donc la bauteur et la grandeur de la valeur éternelle qui s'est réfléchie dans cette immense quantité de miroirs où elle se multiplie sans avoir cessé de rester, comme auparavant, dans son unité. »
i- Saint Antoine engraisse son porc':
t Di ques/o ingrassa il porco sant' Antonio. »
Il faut encore citer le texte; on ne serait peut-être pas cru sur parolejc'est Béatrix qui parle, et elle est dans le Paradis : «Synecdoque, dit Venturi, pour exprimer que les religieux de tels couvents vivent dans l'opulence: c'est ainsi qu'agissent bien d'autres que j'estime inoins que cet animal. » — La synecdoque est, comme on sait, la figure par laquelle on fait entendre le plus en disant le moins, ou le moins en disant le plus.
2. Écoutons Venturi : « Le poële connaît par lui-même et con fesse qu'il est
sorti de la route plus qu'il ne devait, l.ombardi ne veut pas que Venturi se permette une pareille réflexion , et il répond : «Mais, si alors il y avait de tels hommes, comme on sait qu'il n'y en avait que trop , il faut liuer le zèle du polite.» Lombardi a oublié de voir ici ce qu'exigent et les convenances du lieu, et le caractère grave de Béatrix , en présence de tant de bienheureux embrasés d'une vive charité, et tout à coup condamnés à entendre , de la bouche d'une femme qui partage leur béatitude, des reproches aussi étrangement exprimés.
3. Milita millium ministrabant ei et decie* milites centena milita ussistebant ti. (Daniel, 7)
CHANT XXX
A six mille milles de distance ', peut-être, la sixième heure répand ses feux, et ce monde voit cependant l'ombre s'éloigner jusqu'à l'extrémité du sol terrestre, quand le milieu du ciel élevé au-dessus de nous se fait tel qu'aucune étoile ne peut plus apparaître. A mesure que s'approche l'éclatante servante du soleil, le ciel se ferme, d'astre en astre, jusqu'au plus brillant 2 : ce fut ainsi que le triomphe des anges destinés à se réjouir autour de l'éclat qui m'avait ébloui , se renferma dans le point qui contient l'univers, et s'évanouit peu à peu à mes yeux. La peine que j'éprouvais de ne rien voir, et mon amour, me déterminèrent à tourner mes regards versBéatrix. Je réunirais ici dans une seule louange , toutes les admirations que j'ai prodiguées à cette femme divine , qu'elles ne suffiraient pas pour la célébrer. Sa beauté surpassait celle de tout ohjet créé, et son créateur seul peut, je crois, la contempler tout entière. Je me confesse vaincu, comme aucun auteur comique ou tragique n'a pu être vaincu par son sujet. De même que l'œil qui peut le moins regarderie soleil, cherche,
t. Voilà un des morceaux les plus dif- mène rapidement à celle que nous ha-
ficilcs du poëme. Dante ne cherche pas bitons. Il faut étudier ici Dante dans le
ici à être mystérieux ; il ne se perd pas calme et dans le silence; et, après
dans une discussion métaphysique sans avoir interrogé avec persévérance les
intérêt; il veut seulement commencer commentateurs , s'attendre encore à
le chant avec noblesse et harmonie , rester indécis sur quelques vers de ce
comme il le [ait souvent , et cependant passage,
chaque vers présente des difficultés 2. On lit dans Ovide : sans nombre. Les images sont tirées en