‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 60 sur 64 · partie de la manière de compter les «Diffugiunt stellœ, quarum ugmina · texte numérisé non relu

partie de la manière de compter les «Diffugiunt stellœ, quarum ugmina

heures en Italie. Le potite embrasse à cogit

la fois les deux hémisphères ; il nous Lucifer, et cœli stationc novissinuif

entraîne avec lui dans la partie du erit.» inonde opposée à la nôtre , et nous ra-

en se fermant à moitié , à en diminuer l'éclat , mon esprit , incapable de se rappeler le sourire enivrant de Béatrix , essaye d'affaiblir en moi ce même souvenir'. Depuis le premier jour où je l'avais vue dans cette vie mortelle 2, jusqu'à ce moment , il ne m'avait pas été impossible de bien chanter ses charmes ; mais désormais il faut que mes vers se désistent devant sa beauté, et que j'imite l'artiste qui renonce à son travail, lorsqu'il l'a porté au dernier degré de perfection. Celle dont j'abandonne l'éloge à une trompette plus harmonieuse que la mienne , parce que je dois d'ailleurs mettre fin à mon entreprise périlleuse, commença à parler ainsi avec les gestes et la voix d'un guide expérimenté : « Nous sommes montés du plus grand des corps célestes à celui qui n'est que pure lumière , lumière intellectuelle , pleine d'amour, amour du vrai bien , rempli de joie , joie qui surpasse toutes les félicités3. Ici, tu trouveras les deux milices du paradis. La dernière est déjà revêtue de la splendeur que tu verras au jour du dernier jugement '. »

Un éclair subit nous empêche de distinguer les objets les plus grands ; de même une lueur éblouissante m'environna d'un tel éclat, que je ne pouvais plus rien distinguer. Béatrix me dit : « L'amour qui satisfait ce ciel5, accueille ainsi ceux qui s'y présentent , pour les disposer à concevoir la grandeur de sa gloire. » A peine eut-elle achevé ce peu de mots , que je me sentis élevé au-dessus de mes premières facultés, et j'acquis dans les yeux une telle force, qu'ils auraient pu se défendre contre le plus vif éclat. Je vis une lumière, en forme

i. Quel langage passionné ! J'ai suivi Venluri, pour exprimer la félicité éter-

l'interprétation de Lombardi. nelle!

». Il n'y a plus de doute, il s'agit bien 4. Le *poete va voir les deux milices

de Béatrix, fille de Portinari, que Dante du Paradis: la première se compose

a aimée sur la terre. Aucun commen- des anges restés fidèles ; l'autre, des

tateur ne s'avise de dire ici que Béa- hommes qui ont mérité la béatitude:

triv est la théologie. ceux-ci paraîtront avec la forme qu'ils

3. Nous sommes montés du plus grand auront ie jour du dernier jugement,

des corps célestes, du premier mobile, lorsqu'ils reprendront leur corps sanc-

au ciel empyrée , au ciel qui n'est que tifié.

pure lumière , etc. Belle gradation , dit ï. Dieu, qui habite ce ciel.

LF. rAIÏADIS, CITANT XXX. 503

de fleuve ', qui brillait entre deux rives ornées des fleurs d'un admirable printemps. De ce fleuve sortaient des étincelles qui se mêlaient à ces fleurs, et leur donnaient le brillant de rubis entourés d'or : mais bientôt ces étincelles , comme enivrées d'une odeur céleste, se rejetaient successivement dans le gouffre merveilleux , tandis que d'autres en sortaient à leur tour.

Le soleil de mes yeux me dit alors : « Tu brûles de comprendre ce que tu vois : ton désir me charme; mais, avant que je satisfasse une si grande soif, il faut que tu boives de cette eau. » Béatrix ajouta : « Ce fleuve, ces topazes qui en sortent et qui y rentrent, ces rivages émaillés de fleurs, sont l'emblème qui te cache la vraie béatitude de ces esprits. Ce n'est pas que ces choses soient difficiles à comprendre ; mais ta vue en défaut n'a pu encore rien considérer d'aussi élevé. » Il n'est pas d'enfant qui, en se réveillant, après avoir dormi plus que de coutume, se précipite sur le sein de sa mère, plus rapidement que je ne me baissai pour faire, de mes yeux, de plus ardents miroirs , en buvant de cette onde qui ne court là que pour nous rendre plus parfaits. A peine l'extrémité de mes lèvres y eut-elle touché, que ce fleuve, qui était long d'abord, me parut arrondi; et, de même que ceux qui sont sous le masque, en se dépouillant de leurs déguisements, n'offrent plus les mêmes traits, ainsi les fleurs et les étincelles, devenues plus joyeuses, changèrent de forme, et je vis les deux Cours du ciel présentes à mes yeux. O splendeur de Dieu, par laquelle je vis le triomphe du royaume véritable, donne-moi la force de dire commentée vis ce triomphe! Là-haut est une lumière, par l'effet de laquelle le créateur est rendu visible pour la créature qui met son bonheur à le voir. Elle s'étend en forme circulaire , tellement que sa circonférence serait une trop large ceinture pour le soleil. Ce qui apparaît de cette lumière est un rayon de Dieu, réfléchi

i. Une lumière en forme de fleuve, cédant du séjour de Dieu. » ( Apoc. , etc. « On me montra un fleuve d'eau chap. as.) vive, splendide comme du cristal, pro-

sur la partie supérieure du premier Mobile , qui eu reçoit sa force et sa puissance; et comme un coteau dont le pied est baigné par une rivière , s'y répète avec les herbes et les fleurs qui le recouvrent, de même je vis toutes les âmes, qui de notre séjour sont retournées là-haut, répandues sur plus de mille degrés, se répéter dans cette lumière : et, si la partie inférieure présente tant d'éclat, que ne doit pas être celui de cette rose , à l'extrémité de ses feuilles ! Ma vue ne s'égarait pas ; elle embrassait la longueur et la hauteur de cette allégresse que l'on distingue facilement; à quelque distance qu'on se trouve , de près ou de loin , on ne voit pas plus , on ne voit pas moins. Les lois de la nature sont vaines, là où Dieu gouverne immédiatement.

Béatrix s'apercevant que, malgré mon silence, je désirais cependant interroger, me dit de fixer ma vue sur le calice de la rose éternelle, qui s'étend, se divise en degrés, et exhale une odeur de louanges pour ce printemps qu'on ne voit jamais finir. Elle ajouta : « Remarque combien est grande la réunion de ceux qui sont vêtus de blanc ' ; vois tous nos de-

I. Je n'ai pas interrompu, par des les deux milices dont il a été parlé plus

notes, le discours de Béatrix, et la haut, les anges et les aines humaines

description des deux Cours du ciel; je qui ont mérité le ciel. J'ai répété ici

vais donner rétrospectivement quel- avec intention ces mots je vis , etc.,

ques éclaircissements sur cette partie parce que le poète dit trois fois vidi.

du poème. — Le soleil de mes yeux, Venturifait, à ce sujet , des reproches

l'objet le plus beau à mes yeux, Béatrix. à nante ; Biagioli le défend , et soutient

— Ce fleuve, qui était long d'abord, que le poète l'a voulu ainsi très-raison-

ine parut arrondi , etc. Landino, Vellu- nablement. Voici la note de Biagioli :

tcllo , Grangier, Venturi et Lombardi « Averti par une longue expérience que

prétendent que ce fleuve, par sa Ion- Dante n'écrit pas la plus minime chose

gueur, ligure d'abord l'esprit de Dieu , sans cause, je pense que , par cette ré-

qui , après s'être répandu dans toutes pétition , il veut exprimer ce voir de

les créatures, revient sur lui-même. Bia- l'intelligence, qui est un et seul, et qui,

gioli pense que la forme allongée est rendu par un mot, ne peut pas être

l'immense étendue de la divine lumière, rendu par un autre, sans souffrir une

et la forme arrondie, la forme de son diminution dans la quantité, dans la

éternité. Dante n'a-t-il pas voulu dire qualité, dans la cause, argument infail-

simpleraent qu'il y eut autant de diffé- lible qui prouve qu'un mot n'a pas d'au-

renec entre ce qu'il voyait d'abord, tre synonyme que lui-même. »

quand il n'avait pas bu de l'eau du — Les lois de la nature, etc. Les lois

llcuvc, et ce qu'il vit, après en avoir bu, de la nature ne régnent pas là où Dieu

qu'il y en a entre un objet long et un gouverne; les lois de la nature veulent

objet arrondi? qn'un objet voisin de nous paraisse

— Et je vis les deux cours du ciel ,' plus grand qu'un objet de même gran-

grés si remplis , qu'il reste peu de places à occuper. Dans ce haut siège que tu considères maintenant, et qui est surmonté d'une couronne , s'assiéra , avant que tu soupes à ces noces, l'âme du grand Henri1, qui obtiendra le titre d'Auguste sur la terre, et qui rétablira la paix en Italie, quoique cette contrée soit peu disposée à la recevoir. La passion aveugle qui vous domine, vous fait ressembler au nourrisson que la faim tourmente, et qui ne veut plus voir sa nourrice. Alors sera préfet dans le forum divin un homme qui contrariera les vues de ce monarque, secrètement ou à découvert 2. Mais cet homme ne sera pas longtemps toléré de Dieu dans l'office saint : il sera jeté là où a été précipité Simon le Magicien, et par-dessus celui d'Anagui, qu'il poussera plus profondément dans l'abîme. »

deur qui est très-éloigné. — Le calice de la rose éternelle , etc. Il appelle la rose éternelle, les différents degrés de bienheureux dont Dieu est environné.

Le calice est le milieu de cette fleur qui exhale une odeur de louanges pour Dieu, ce printemps qu'on ne voit jamais finir.

— Ceux qui sont vêtus de blanc :

« Datœ Mis singulœ stolœ albœ.»(Apocal., g.)

i. L'âme du grand Henri, l'âme de Henri VII , empereur. On a vu des poètes distribuer les couronnes de l'immortalité historique. Dante adresse un hommage encore plus flatteur au héros, qu'il regarde comme pouvant être le libérateur de l'Italie, et il fait conserver à ce prince, Jusque dans le ciel, en quelque sorte, les marques distinctives

de la souveraineté et de la puissant':1. 2. Clément V.— Mais cet homme, etc.

Mais ce pontife ne sera pas longtemps toléré de Dieu ; il sera jeté là où a été précipité Simon le Magicien , avec les simoniaques (voyez Enfer, chant xix , page 82); et, pressant de son poids l'homme d Anagni (le pape Boniface VIII, né à Anagni), il poussera ce dernier dans l'abîme à une plus grande profondeur. Voici la note énergique de Biagioli sur ce passage : « Quand un pécheur arrive à cette fente , celui qui y est déjà enfoui tombe plus avant, le survenant se renverse et s'enfonce.

Ainsi, d'un seul trait, notre poète tue l'un, et fait renaître l'antre pour lui donner une seconde mort. Voilà comme peint un grand maître. »

50e LE PARADIS, CHANT XXXI.

CHANT XXXI

La sainte milice , que Jésus-Christ épousa de son sang , se montrait à moi sous la forme d'une rose blanche1. L'autre milice, qui chante en volant autour de Dieu, voit la gloire de celui qui l'enflamme, et célèbre la bonté qui l'a tant élevée: semblable à un essaim d'abeilles qui s'attachent aux fleurs , et vont porter à la ruche les produits de ce premier travail destiné à acquérir une si douce saveur , tantôt elle descendait sur la fleur divine ornée de tant d'âmes bienheureuses, et tantôt elle remontait vers le point où séjourne leur amour. Leur figure était rouge comme une vive flamme 2 ; leurs ailes étaient d'or, le reste de leurs formes d'une blancheur à laquelle ne peut arriver la neige. En descendant sur la rose , de degré en degré , ces esprits lui communiquaient la paix et l'amour qui les enivraient au milieu de leur vol, et le grand nombre de ces substances qui étincelaient interposées entre Dieu et la fleur, n'empêchait pas qu'on ne vît toute la splendeur du maître du monde. Sa lumière pénètre sans obstacle dans tous les corps, suivant qu'ils en sont plus ou moins dignes. Tout ce royaume joyeux et en paix , peuplé d'habitants anciens et nouveaux, avait la vue fixée sur un seul point. 0 lumière des trois personnes divines, qui en brillant aux yeux des bienheureux, comme une seule étoile, leur donnes tant de félicité, daigne abaisser tes regards sur ce monde de tempêtes ! Si les Barbares arrivés de cette plage où l'on voit Hé-

i. La milice des bienheureux. L'autre Sinaï angélus in igné flammœ rubi.»

milice est celle des anges, semblable à { Act. apost., cap. 7.) Le reste de leurs

un essaim d'abeilles : « Qualis apes formes plus blanc que la neige. ( Apo-

œstate nova, etc. » {Enéide, liv. I.) cal., 20.)

1 <> Apparuit illis in ilexerto tnontis

licé ' se mouvoir avec son fils qui lui est encore si cher, étaient frappés de stupéfaction devant Rome et ses sublimes monuments, lorsque Latran surpassait en magnificence les choses mortelles, de quelle admiration ne devrais-je pas être rempli, moi qui venais de passer de la nature humaine à la nature divine, du temps à l'éternité, de Florence2 au milieu d'un peuple juste et pur! Dans cette surprise mêlée de joie, j'aimais à ne m'occuper d'aucun autre objet , et à garderie silence. Tel qu'un pèlerin parvenu au temple, l'objet de son vœu , le considère avec délices, espérant déjà redire ce qu'il a vu, tel je portais mes yeux en haut, en bas, autour, partout où circulait cette vive lumière. Je contemplais des figures étincelantes qui m'invitaient à la charité, décorées de la splendeur de l'Esprit-Saint, du sourire qui leur était propre, et ornées de toutes les vertus. Mes regards avaient déjà embrassé la forme entière du paradis, et je ne m'étais arrêté sur aucune partie. Je me retournais, avec une volonté rallumée, pour demander à la femme sainte, des explications que je désirais alors. Je m'attendais à retrouver près de moi Béatrix; ce fut un autre qui me répondit pour elle. J'aperçus à sa place un vieillard vêtu comme les âmes bienheureuses ; ses yeux et ses traits annonçaient la douce joie qu'éprouve un

i. Où l'on voit Helicé ou Calisto, c'est- de-L:itran, la première et la principale

à-dire la grand Ourse, se mouvoir avec église du monde catholique. «Ecclesia-

Arcas, son fils, qui est la petite Ourse rum urbis et orbis mater et captif.»

suivant Vellutello et Grangier, et Boo- «La mère et la tête des églises de Rome

tés ou Arcturus suivant Venturiet Lom- et de l'univers » Aussi est-elle le siège

bardi. On lit dans le Dictionnaire de du souverain pontife, qui, en sa qualité

la Fable, par Choiupré : « Junon une- d'évêque de Rome, va, après son exaï-

tamorphosa en ours Calisto et Arcas talion, prendre possession de ce tcm-

son fils ; on dit que Calisto est la grande pie. Anastase le Bibliothécaire lui donne

Ourse, et qu'Arcas est la petite Ourse le nom de Lateranensis, parce qu'elle

ou Bootès. » — Calisto, fille de Lycaon est construite sur la place qu'occupait

et nymphe de Diane, éprouva ce triste le palais de la famille des Laterani.

sort, parce qu'elle avait été séduite par 2. Landino, Florentin, par amour pour

Jupiter (voy. Purgatoire, chant xxv, sa patrie, soutient que Dante, par Fio-

page505.)-La plage où l'on voit Hélice, renza, entend toute la terre; mais Gran-

ies pays du nord. — l.atran, il y a à gier, Venturi, Lombard! et Biagioli ne

Rome une porte appelée de ce nom, se méprennent pas sur ce trait satirique

que le poëtc prend ici pour la ville lancé contre les habitants de la ville

même. C'est à côté de cette porte qu'est qui avait exilé le poète, bâtie la célèbre basilique de Saint-Jean-

père tendre. Je m'écriai : « Et, elle, où est-elle? » Il répondit : « Elle m'a envoyé ici pnur satisfaire à ton désir, et si tu regardes au troisième cercle du degré le plus haut ', tu la verras sur le trône que lui ont mérité ses vertus. » Je levai les yeux sans répondre, et je la vis couronnée des rayons éternels qui étaient réfléchis sur elle. Quoiqu'elle fût à une distance plus grande que celle qu'on peut compter de la région où se forme le tonnerre, à la partie la plus profonde de la mer, sa figure descendait jusqu'à moi sans obstacle. Je lui adressai cette prière : « O femme, en qui j'ai placé toute mon espérance, et qui, pour mon bonheur, as daigné laisser la trace de tes pas dans l'enfer \ c'est à ta puissance et à ta bonté que je dois d'avoir vu tant de prodiges. De l'esclavage, tu m'as appelé à la liberté, par toutçs ces voies, par tous ces moyens qui étaient en ton pouvoir. Conserve-moi ta magnificence, et que mon âme, que tu as secourue si efficacement, te soit encore agréable , quand elle se séparera de son corps ! » Je priai ainsi, et celle-ci, tout éloignée qu'elle paraissait, sourit, me regarda, et se tourna vers la fontaine éternelle. Le vénérable vieillard reprit ensuite , et me dit : « Afin que tu achèves ton saint voyage, et pour le protéger, une prière touchante et un amour divin m'ont envoyé vers toi. Vole donc avec les yeux vers ce jardin. Sa vue te donnera la force de considérer les rayons célestes. La reine du ciel3, qui m'enflamme d'amour, nous accordera sa grâce, parce que je suis son fidèle Bernard. » Comme cet homme accouru de la Croatie \ pour voir

i. Au rang des trônes, qui sont le trol- les divers dons qu'il a répandus dans

sième cercle de la première hiérarchie. les autres, et qu'il a partagés entre les

2. Béatrix était descendue dans l'en- plus célèbres Pères de l'Eglise. On le

fer pour prier Virgile de servir de guide regarde comme le dernier d'entre eux,

à Dante. (Enfer, chant il, p. 7.) — De par rapport au temps où il a vécu; mais

l'esclavage tu m'as appelé à la liberté , il a paru animé de l'esprit des anciens ;

de la terre tu m'as appelé au ciel. il a été la langue de l'Église dans ses

s. Marie, qui m'embrase d'amour, combats, etc.» (Abrégé de l'histoire ec-

nous accordera sa grâce, parce que je clésiastique, tome V, page 269.)

suis son fidèle Bernard. J'ai été le plus 4- La Croatie est ici pour un lieu

ardent admirateur de ses vertus. éloigné. — Noire Véronique, le saint

« La grande merveille du xuc siècle, suaire conservé à Rome dms l'église de-

c'est saint Bernard. Il semble que Dieu Saint-Pierre, a voulu renfermer en ce grand homme

LE T.UUDIS , CHANT X1XÎ. 509

notre Véronique., ne se lasse pas de l'admirer, à cause de son antique réputation, et dit en lui-même, tant qu'on laisse l'image sous ses yeux : 0 mon Seigneur Jésus-Christ, roi véritable, c'est donc ainsi qu'on a pu conserver votre sainte face! tel j'étais en admirant la vive charité de celui qui sur la terre a joui , par avance, dans ses contemplations, d'une partie de la paix divine '. Il continua : ■ Fils de la grâce, tu ne connaîtras jamais cette félicité, si tu tiens ainsi les yeux baissés. Regarde ces cercles jusqu'au plus éloigné, tellement que tu voies la reine à qui ce ciel est dévoué et soumis. » Je levai les yeux; de même que l'orient est plus éclatant le matin, que la partie où s'est couché le soleil, de même, en allant comme d'une vallée sur une montagne, je vis une lumière plus étincelante que toutes les autres; et ainsi qu'insensiblement la partie du ciel où l'on attend le char que Phaéton sut si mal guider, s'enflamme davantage, tandis que les autres parties sont plus obscures, de même cette pacifique oriflamme2 brillait au milieu désunies bienheureuses, et de toutes parts surpassait leur éclat. Autour d'elle, je vis plus de mille anges aux ailes ouvertes, et qui, distingués chacun par leur ferveur et leur éclat, paraissaient la fêter à l'envi. Cette beauté qui comblait aussi de joie les autres saints, souriait à leurs jeux et à leurs chants ; et si je savais m'exprimer aussi bien que je sais imaginer, je n'oserais pas encore essayer de peindre la magnificence de ce spectacle délicieux. Quand il vit mes regards fixés attentivement sur l'objet de son ardeur, Bernard y attacha aussi ses yeux , avec tant de tendresse, qu'il redoubla en moi l'attention avec laquelle j'y avais déjà porté les miens.

• . De saint Bernard, qui sur la terre de Saint-Denis; mais les Italiens avaient

s'est livré à la vie contemplative. également des étendards appelés ainsi.

2. Marie. Les commentateurs pensent (V. Rossi , Trattato deW oroflamma di

que le poète fait allusion à l'oriflamme Brescia.)

CHANT XXXII

Le contemplateur qui est si affectionné à Marie1, consentit à m'offrir d'autres explications, et prononça ces paroles saintes : « La femme si belle que tu vois assise aux secondes feuilles delà rose, est celle qui ouvrit et irrita la plaie que Marie a guérie et refermée. Aux troisièmes degrés, près de la première est assise Rachel. Remarque que Béatrix l'accompagne. Tu peux considérer successivement, à mesure que je te les nomme, Sara, Rebecca, Judith, et la bisaïeule de celui qui , dans le repentir de sa faute, composa et chanta le Miserere mei. Elles se suivent sur la rose, de feuille en feuille; et depuis le septième degré jusqu'en bas , spnt d'autres femmes juives qui occupent avec les précédentes, toutes les étamines de la fleur. Ces femmes forment la séparation qui distingue les esprits que la foi dans le Christ a conduits au ciel. De ce côté où la fleur a toutes ses feuilles, sont assis ceux qui crurent que le Christ devait venir; de l'autre coté, où les places en demi-cercles ne sont pas toutes remplies, on voit ceux qui crurent au Christ venu sur la terre. Dans cette partie, la séparation est encore mieux marquée par le d?gré où est la reine du ciel, et par les degrés inférieurs. Dans l'autre partie, en face de Marie,

i. Saint Bernard : il parla ainsi : La Béthulie. — La bisaïeule de celui qui femme si belle que tu vois assise aux composa le Miserere, Ruth, épouse de secondes feuilles de la rose, est Eve, liooz, bisaïeule de David.— Le degré de qui ouvrit la plaie guérie par Marie. saint Jean, qui toujours saint, etc. Saint Ma percussit , istu sanavit, dit saint Jean resta deux ans dans les limbes Augustin. Plus loin est assise Rachel. qui sont en enfer, et n'en sortit qu'afille de Laban, et épouse du patriarche près la mort de Jésus-Christ, qui lui Jacob; Sara, épouse d'Abraham; Ré- survécut deux ans. — Saint François becca, épouse d'Isaac; Judith, qui d'Assise, saint Benoît, saint Augustin, coupa la tête à Holopherne et délivra

est le degré du grand saint Jean, qui, toujours saint, vécut dans un désert , souffrit le martyre , et demeura deux ans en enfer. Au-dessous de lui sont François, Benoît, Augustin, et tant d'autres qui se prolongent de cercle en cercle. Maintenant, admire la haute providence divine : ce jardin sera rempli également par ceux qui auront vu la foi sous l'un ou l'autre aspect. Ceux-ci que tu vois encore placés sur la ligne ou sont formées les séparations, n'ont pas obtenu ce bonheur par leur propre mérite ', mais par celui de quelques autres, et sous des conditions que je vais t'expliquer. C'est là qu'on a placé les esprits délivrés des liens corporels avant l'âge de raison pour choisir Tu peux t'en apercevoir à leur figure et à leur voix enfantine, si tu les regardes et si tu les écoutes. Tu as un doute en ce moment, et tu n'oses le proposer; mais Je vais briser le rude lien qui enveloppe la subtilité de tes pensées : dans l'immensité de ce royaume rien n'est soumis à l'empire du hasard, de même qu'on n'y connaît ni la tristesse, ni la soif, ni la faim. Ce que tu vois a été établi par une loi éternelle, et l'anneau est proportionné au doigt : ce n'est pas sans motif que ces enfants qui moururent sitôt, ont obtenu la véritable vie. On entre ici plus ou moins agréable à Dieu. Le roi qui gouverne ce royaume de joie et de félicité, où l'on n'a d'autres désirs que les siens, doue d'une grâce diverse ces différents esprits qu'il a créés suivant son plaisir. Qu'il te suffise de savoir que telle est sa loi : ce fait nous est démontré dans la sainte Écriture par les deux jumeaux qui se querellèrent même dans le sein de leur mère. Mais il convient que la sublime lumière qui accorde une telle grâce, s'orne suivant la couleur de la chevelure; aussi ces bienheureux, quelles qu'aient été leurs actions, ont reçu des places différentes, et participent diversement à la première félicité. Dans les siècles voisins de la création, il suffisait,

l. N'ont pas obtenu ce bonheur par serve que cette opinion du potte est leur propre mérite, mais l'ont dû aux combattue par saint Prosper. (Carmen prières de leurs parents. Lombardi ob- de ingratit, vers 629 et suivants ?

pour être sauvé, qu'on eût l'innocence, et qu'on fût protégé par la foi de ses parents. Après les premiers âges ', il fallut que les enfants mâles acquissent par la circoncision, la force nécessaire à leur aile innocente; mais lorsque le temps de la grâce fut venu, même l'innocence était retenue là-bas, si elle n'avait pas reçu le baptême parfait du Christ2. Regarde maintenant dans le visage qui ressemble le plus au Christ; son éclat seul peut te disposer à voir le Christ. »

En effet, je remarquai que cette beauté faisait pleuvoir une vive allégresse sur les saints esprits créés pour jouir du droit de s'élever jusqu'au bien éternel. Tout ce que j'avais vu auparavant n'avait pas autant excité mon admiration, et ne m'avait pas aussi vivement démontré la gloire de Dieu. Alors l'amour3 qui descendit le premier, sur la terre, en chantant «Je vous salue, Marie pleine de grâce,» étendit ses ailes devant elle. La cour bienheureuse répondit de toutes parts à ce chant divin, en s'animant d'une joie nouvelle. Je dis à celui qui s'embellissait des charmes de Marie, comme l'étoile du matin brille des feux du soleil : « O père saint qui daignes descendre près de moi, et abandonner la douce place que la faveur éternelle t'a marquée, quel est cet ange qui avec tant d'allégresse regardant les yeux de notre reine, est si embrasé , qu'il parait tout de flamme? » Et lui à moi : « Il a toute l'innocence et toute la grâce que peut avoir un ange ou une âme, et nous le voulons tous ainsi, parce que c'est lui qui a porté la palme à Marie, quand le Fils de Dieu a daigné consentir à se couvrir de notre charge mortelle.

« Mais maintenant viens avec les yeux , à mesure que je parlerai, et remarque les Patriciens de ce pieux et juste empire. Les deux vieillards qui sont les plus voisins de l'auguste

* i. Je me suis conformé à l'interpréta- s. L'ange Gabriel.— Celui qui s'embcltion de Grangier, de Venturi et de Bia- lissait des charmes de Marie, saint Bergioli. nard.

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