‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 61 sur 64 · Voilà encore trois fois Cristo · texte numérisé non relu

Voilà encore trois fois Cristo

(Voyez Paradis, chant xu , page 406, et chant xiv, page <I7.)

souveraine, sont en quelque sorte les racines de cette rose. A gauche tu vois le père dont la téméraire gourmandise a rendu notre vie si amère ' ; à droite est cet ancien père de la sainte Église à qui le Christ a donné les clefs de cette fleur brillante. Près de ce dernier est celui qui connut avant de mourir, tous les malheurs de la belle épouse qui fut acquise par le supplice des clous et de la lance. Près de l'autre est ce chef sous lequel se nourrit de manne une nation ingrate, indécise et dédaigneuse. Auprès de Pierre, tu vois Anne si joyeuse d'admirer sa fille, qu'elle ne la perd pas de vue, quoique, comme toutes les autres, elle ne cesse de chanter Hosanna. En face du premier père de famille , est Lucie qui t'envoya ta femme sainte, quand tu fermais les yeux sur les bords du précipice. Parce que le temps de ton sommeil ne cesse de fuir, nous nous arrêterons, semblables au bon tailleur qui règle et dispose le vêtement, suivant la quantité de drap*. Nous élèverons notre vue vers le premier amour, afin que tu pénètres dans sa splendeur, autant que tu le pourras. Vraiment, de peur que tu ne restes en arrière, croyant avancer en remuant tes ailes, il faut, en priant, obtenir cette grâce de celle qui peut te seconder : tu te joindras à moi d'intention; dirige ton cœur vers ce que je vais dire \» et il commença ainsi sa sainte prière :

i. A gauche, Adam; à droite, saint (p. 9); c'est elle qui envole Béatrix an Pierre; près de ce dernier, saint Jean secours de Dante, et alors Béatrlx prie l'Évangélisle, auteur de l'Apocalypse ; Virgile de servir de guide au poète.

p[e^rAn7eSdedMaritdeenSf'ce ^ni/arempuntecomebuonsartore,

d'Adamt LUcirQuerquès commenta! Cke,com'egUhaMpanno.falagoHn,.

teurs voient dans Lucie, sainte Lucie de Mot à mot, «ici nous ferons un

Syracuse, la patronne de ceux qui ont point, comme un bon tailleur, qui,

mal aux yeux. Le poète l'invoque, ajou- selon le drap qu'il a, fait le Jupon. ..

tent-ils, parce qu'il était louche. Ven- Lombardi explique l'intention du poetr,

turi rejette cette opinion, et pense qu'on et dit que le tailleur, suivant la quantité

n'a pu s'y arrêter un moment que de drap dont il dispose, fait le vêtement

par plaisanterie. Lombardi et Portirelli plus ou moins ample. L'expression est

adoptent cependant cette interpréta- piquante et précise, mais nous ne nous

tion, c'est-à-dire qu'il s'agit de la martyre aventurerons pas facilement en Fronce

de Syracuse, mais sans parler de l'intérêt â des comparaisons si imprévues et d'un

que le poëte pouvait avoir à invoquer autre ordre de style que celui auquel

cette sainte. Il est question de Lucie au un auteur s'expriinant en paroles gra-

deuxiéme chant de V Enfer (voy. p. 8); ves, vient de nous accoutumer, au luuiq»

elle est une des trois fcir.mes bénies pour un insl.mt,

« Vierge mère ', fille de ton fils, humble, mais élevée plus qu'aucune autre créature, terme fixe de la volonté éternelle, tu as tellement ennobli la nature humaine, que Dieu n'a pas dédaigné de devenir son propre ouvrage. Dans ton cœur a été rallumé cet amour dont les rayons ont fait germer au sein de la paix céleste, cette fleur étincelante. Soleil dans son midi, tu nous embrases d'une ardente charité; tu es, pour les mortels, la source d'une vive espérance. 0 femme, tu es si grande, tu as tant de puissance, que quiconque veut une grâce, et ne recourt pas à toi, veut que son désir vole sans ailes. Ta bonté n'exauce pas seulement celui qui l'invoque , souvent elle prévient généreusement les demandes : en toi est la miséricorde ; en toi est la tendresse ; en toi est la magnificence ; en toi se réunissent les vertus de toutes les créatures. Celui que tu vois près de moi a parcouru le monde, du centre de la vallée infernale , jusqu'à ce haut empire; il a vu une à une les âmes des esprits qui habitent le ciel. Il t'en supplie, accorde-lui assez de force pour qu'il puisse embrasser la connaissance parfaite de la dernière béatitude. Je n'ai jamais désiré ma vision bienheureuse, autant que je souhaite que tu favorises la sienne2. Exauce mes vœux,

i. «Vergine madré, etc. » Voilà pour- de cinq siècles après l'époque où il a

tant des vers de la langue italienne des été écrit.

premières années du xrve siècle. Le 2. Saint Bernard donne à Dante un poSte a cherché toute la pureté d'ex- exemple frappant de vraie charité. Le pression convenable dans cette circon- poêle en profitera, il ne dira plus d'instance. Il a multiplié les images que jures à personne. Il retombera dans l'Écriture lui offrait de toutes parts; il quelques détails scientiliques, mais au a évité le faux brillant. Enfin, ce passage moins il sera digne de voirie Paradis, n'a besoin d'aucun commentaire, plus Saint Bernard est animé ici d'une cha-

dissipe par ton assistance puissante , l'obscurité de ses facultés mortelles , et que le haut plaisir se manifeste à lui de toutes parts. Je t'en conjure aussi , ô reine qui peux tout ce que tu veux, après une si ineffable contemplation, conserve son cœur dans un état de pureté! que ta protection le soutienne contre les passions humaines! Regarde Béatrix et tous ces esprits divins; en joignant leurs mains ils t'adressent avec moi la même prière. » Les yeux que Dieu chérit et vénère se fixèrent sur le saint orateur, et montrèrent que la demande était agréée. Ensuite ils se dirigèrent sur l'intelligence suprême vers laquelle on ne peut pas croire qu'aucune créature envoie ses regards aussi fixement; et moi qui m'approchais, comme je le devais , de l'objet de mes vœux , je sentis que l'ardeur de mon désir était arrivée à son terme. Bernard, en souriant, m'invitait à regarder plus haut; mais déjà je lui avais obéi, et mes yeux pleins d'une nouvelle puissance pénétraient de plus en plus dans le rayon de lumière où tout est vérité. Dès lors , les facultés de ma vue surpassèrent celles de nos paroles qui cèdent à un tel spectacle; insultée par un tel outrage, la mémoire fléchit. Semblable à celui qui voit un objet en songe, et qui, à son réveil, en conserve encore l'impression récente, sans pouvoir se rappeler ce qu'il a vu, je dois avouer qu'en ce moment ma vision échappe à mon souvenir; mais un charme vague, né de cette vision, reste dans mon cœur. C'est ainsi que la neige se fond au soleil; c'est ainsi que le vent emportait les feuilles légères qui contenaient les oracles de la Sibylle. 0 splendeur éternelle, qui te refuses aux expressions des mortels, redeviens une faible partie de ce que tu me semblais être! Accorde à ma langue une telle vigueur , qu'elle puisse transmettre à la postérité au moins une étincelle de ta gloire. Ta victoire sera encore plus éclatante, si tu daignes renvoyer quelques fa-

rité plus vive que celle qui ;est corn- Les yeux que Dieu chérit, les yeux de mandée par saint Matthieu. •■ Ditiges Marie. proximum tuum sicttt te ipsum. » —

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cultes à ma mémoire, et raisonner quelque peu dans ces vers.

Je crois que si mes regards avaient cessé d'être attachés fortement sur ce spectacle resplendissant , et s'en étaient un moment détournés J'aurais perdu- le don ineffable qui m'était accordé; et je me souviens que , devenant plus hardi à soutenir un tel éclat, je confondis bientôt mes yeux dans l'excellence infinie de cette lumière.

O grâce abondante , tu me permettais de contempler la splendeur éternelle où mes regards s'absorbaient, et je vis dans toute sa profondeur, qu'un amour réciproque avait réuni dans un seul volume ce qui est répandu dans le monde en plusieurs feuillets : les substances , les accidents et leurs effets y étaient comme confondus d'une telle manière, que mes chants suffisent à peine pour en faire concevoir une faible idée. Je crois que j'ai bien conservé dans mon esprit la forme universelle de ce nœud qui lie tant de substances diverses, et je pense ne m'être pas trompé; car en y réfléchissant, je me sens rempli d'une douce joie : cependant le moindre point de temps écoulé depuis ma vision en efface la trace, plus aisément que vingt-cinq siècles n'effaceraient celle de l'entreprise qui fit admirer à Neptune l'ombre d'Argo '. Immobile et attentif, je regardais en silence, et je m'enflammais d'une ardeur nouvelle. L'effet de ce spectacle

t. Argo est le nom du vaisseau sur De Jésus-Christ à la fon-

lequel s'embarqua Jason pour aller à la dation de Rome

conquête de la toison d'or. Le poète dit: L)c la fondation de Rome

« Le moindre point de temps écoulé de- à la destruction de Troie. .

puis ma vision, en efface la trace plus De la destruction de Troie

aisément que vingt-cinq siècles n'efface- à l'entreprise des Argonau-

raient celle de l'entreprise qui fit adnai- tes : suivant quelques au-

rerà Neptune l'ombre d'Argo.» Dante n'a teurs, 79 ans; suivant d'au-

pas rois là vingt-cinq siècles au hasard. très, au plus. ... . .

Il est Impossible de faire un calcul plus Avec ces aermers autCurs. ' Juste, à ce que dit Lombardi.

Il s'était écoulé vingt-cinq siècles de- En suivant les premiers auteurs, su puis l'entreprise des Argonautes, jus- siècles 60 ans. Ainsi, à peu près 23 sièqu'au temps où écrivait le poëte. Depuis clés. — Quelle érudition assurée ! quelle Dante, en partant de l'âge de trente-cinq connaissance exacte des faits historiens qu'il dit avoir en 1300, époque où il ques! Le poète a dit juste, moins une écrit son poëme, jusqu'à la naissance de fraction, qu'on est bien excusable de Jésus-Clirist, Il s'est écoulé. . »,aoo ans négliger en poésie.

miraculeux est tel, qu'il est impossible de consentir à toute autre pensée. Le bien qu'on désire est tout en cette lumière : hors d'elle, tout est rempli de défauts; dans elle, tout est doué de la perfection. Pour décrire ce dont je peux me souvenir, ma langue sera donc plus impuissante que celle d'un enfant à la mamelle. Ce n'est pas qu'il y eût dans cette vive lumière que je regardais, plus qu'un aspect uuique, car il est toujours tel qu'il était auparavant : mais pour ma vue qui se fortifiait à mesure que je le regardais, ce seul aspect s'altérait à cause du changement qui s'opérait en moi. Dans la claire et profonde subsistance delà haute lumière, il me sembla que je distinguais trois cercles de trois couleurs qui n'en formaient qu'un seul : le premier était réfléchi par le second, comme Iris réfléchit Iris; le troisième paraissait un feu qui brillait de la lumière des deux autres. Que mes paroles sont vaines ! qu'elles sont molles pour exprimer ce que je conçois ! et ce que je conçois n'est plus rien , si je le compare à ce que j'ai vu. O lumière éternelle , qui ne reposes qu'en toi, qui seule peux t'entendre, et qui souris, après t'être entendue , fortunée d'être seule à t'entendre , le second cercle qui brillait en toi, et que tu réfléchissais, lorsque je l'eus bien considéré, me parut d'une couleur qui approchait de celle de notre corps ' , et qui en même temps n'avait pas perdu la sienne propre. J'étais, devant cette vue nouvelle, semblable à ce géomètre qui s'efforce de mesurer le cercle, et cherche en vain dans sa pensée le principe qui lui manque. Je voulais savoir comment le cercle et notre image pouvaient s'accorder, et comment s'opère l'union des deux natures; mais pour comprendre un tel mystère, mes forces n'étaient pas suffisantes : alors je fus éclairé d'une splendeur de la divine grâce, et mon noble désir fut satisfait. Ici la puissance manqua à mon imagination qui voulait garder le souvenir d'un si haut spectacle; et ainsi que deux roues obéis-

I. Me parut d'une couleur, etc. Le avait conservé une partie delà couleur second cercle était Jésus-Christ , qui de la chair mortelle.

sent à une même action, ma pensée et mon désir, dirigés avec un même accord ', furent portés ailleurs par l'amour sacré qui met en mouvement le soleil et les autres étoiles.

«. Ma pensée et mon désir, semblables à deux roues d'un char qui obéissent en même temps à la même impulsion, se dirigèrent ailleurs, vers une autre idée, avec le même accord , avec une impulsion pareille à celle qui fait agir deux roues, parce que Celui qui met en mouvement le soleil et les étoiles, Dieu, ne voulut pas que je visse plus longtemps un tel spectacle, ni que-le souvenir de tant de merveilles se gravât plus profondément dans ma mémoire.

Tout ce chant termine convenablement le poëme. Voici enfin de très-excellentes réflexions de M. Ginguené, sur ce dénoùmcnt :

« Dante a fait très-sagement de finir avec cette brièveté religieuse et de nous donner une dernière leçon , en trompant pour ainsi dire l'attente où il nous avait mis lui-même d'une chose Impossible et hors de la portée du genre humain.... Un rayon delà grâce l'illumine et lui montre tout à cDup le fond de l'inexplicable mystère. Cette faveur est pour lui seul; il ne peut trouver dans son imagination, ni dans sa mémoire, aucune image pour la rendre sensible :

l'Être éternel ne le lui permet pas, et il se soumet à sa volonté. Ce dénoûment est tout ce qu'il devait, tout ce qu'il pouvait être : le poète n'a plus rien à nous dire, et l'objet de son poèïne, comme celui de son ouvrage, est rem-

pli » (Histoire littéraire d'Italie, t. If,

J'ai terminé une grande tâche. Voilà cette immense composition qui enivre d'enthousiasme l'Italie entière. La Fran ce, invitée plus tard à connaître et à percevoir avec sa haute intelligence tout ce que la Divine Comédie renferme de sage , de hardi et d'abondamment instructif; la France a, de toutes parts, offert l'hommage de son admiration, peut-être un peu tardive.,J'ai contribué, j'ose le dire, à l'accord qui règne, en ce moment, sur ce sujet, entre ma patrie et la péninsule Ausonienne. Dans cette action, dont la pensée m'a poursuivi pendant presque toute ma vie, je suis heureux d'avoir joint, un des premiers, mes louanges à celles dont l'Italie environne le gran padre Alighieri, et d'avoir ensuite, après Rivarol, averti la France qu'à ses portes, sans qu'aucun de ses historiens en eût fait mention, dans l'espace de plus de quatre siècles , il avait existé un génie du premier rang, un philosophe catholique, éminent théologien, et le plus profond moraliste qui ait su, avec charme, enseigner la vertu, et, d'une main redou table, attaquer le vice et punir les crimes commis dans tout l'univers, depuis le commencement du monde, jusqu'au moyen âge

Introduction. Page v

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