‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 10 sur 44 · I.VII · texte numérisé non relu

I.VII

Souabe, la France par la branche cadelle d’Anjou, et l'Espagne par les princes d'Aragon, qui héritèrent par alliance du royaume de Sicile.

Ravagée par trois invasions successives, l’Italie s’était vue, dès le sixième siècle, séparée en deux parties, dont l’une était échue aux Grecs, l’autre aux Longobards. Le jour de Noël de l’an de grâce 800, Charlemagne, debout sur les ruines du vieux monde, l'épée victorieuse dans sa droite, le globe symbolique dans sa gauche, évoqua de sa poussière le grand Empire romain. Mais la main de l’homme ne relève pas ce que la main de Dieu a renversé; les illusions dont les Italiens s’étaient bercés un instant disparurent bientôt, et il ne resta plus de ce vain fantôme d'empire qu’une longue succession de malheurs, une haine inextinguible et héréditaire trempée dans le sang, scellée par l'anathème.

Toute l’histoire du moyen âge est remplie de cette interminable querelle des investitures. Les papes et le peuple romain, appelés, du moins pour la forme, à voter l’élection de Charlemagne, et s’appuyant d’ailleurs sur l’origine des anciens Césars, prétendaient que le droit d’élire et de couronner l’Empereur leur appartenait exclusivement. D'un autre côté, l'empereur, inscrit déjà dans l'ordre des patriciens, et devenu par sa dignité impériale chef des Romains, en sa triple qualité de prince, de sénateur et de premier citoyen, revendiquait le droit de participer à l'élection et à la confirmation des papes. Tandis que la question, renfermée dans un cercle sans issue, se débattait juridiquement entre les deux pouvoirs suprêmes, les peuples en profitèrent pour conquérir leur liberté et pour étendre leurs privilèges. Rome, Venise, Ravennc, s’étaient déjà plus ou moins affranchies, lorsque le moine Hildebrand, l’apôtre de l'indépendance italienne, étant monté sur la chaire pontificale, sous le nom à jamais glorieux de Grégoire VII, poussa ce cri de liberté qui fut écouté avec un tressaillement profond d’un bout à l'autre de la péninsule. Dise, Lucques, Asti, Gènes, Milan, répondirent les premières à l’appel et se constituèrent en communes, bientôt leur exemple fut suivi par les autres villes, et pendant

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les dix dernières années du onzième siècle, et les deux premières du siècle suivant, la grande révolution fut accomplie.* Malheureusement les successeurs d'Hildebrand n'entrèrent pas avec le même succès ou avec la même franchise dans cette voie de liberté et de régénération que le grand pontife venait d’ouvrir. Un parti puissant et nombreux, qui s'était formé au sein des républiques italiennes, tourna ouvertement ses vœux vers l’Empereur. Les dénominations de guelfes et de gibelins, dérivées de deux mots allemands Wolf et Wibling, furent adoptées par la suite pour désigner le parti impérial et le parti papal.

Ce fut Frédéric Barberousse qui osa résister le premier au pouvoir toujours croissant des souverains pontifes. 11 reçut la couronne impériale des mains d'Adrien IV, le 18 juin 1155. Son premier acte de tyrannie fut d’abolir les consuls dans les villes libres et de les remplacer par des vicaires de son choix. Sept fois il couvrit l’Italie d’un réseau de fer, opposa au pape légitime trois antipapes, et fit raser Milan comme ces villes maudites dont parle l’Écriture. Battu en 1176 par la ligue lombarde, dans la célèbre bataille de Legnano, il se vit forcé de rendre aux communes les privilèges qu’il leur avait enlevés, rentra sous l’obéissance d’Alexandre III, auquel il avait fait une guerre si acharnée, et mourut réconcilié avec Dieu et avec l’Église aux croisades.

Son fils Henri fut marié à la belle Constance, fille posthume de Roger le Normand, premier roi de Sicile et de Pouillc. Constance avait prononcé scs vœux de religieuse dans un couvent de Palerme, avant ce mariage qui devait donner naissance à Frédéric II, et transmettre par héritage les royaumes de Sicile et de Naples à la maison de Souabe.

Frédéric II est une des plus belles figures du moyen âge. Ame fière et tendre, la vertu semblait avoir chez lui quelque chose de plus noble, la passion quelque chose de plus sombre que dans le commun des hommes. Brave jusqu’à l’imprudence, sévère jusqu’à la barbarie, généreux jusqu'à la prodigalité, il serait difficile de dire s’il inspirait plus de crainte que d'amour.

INTRODUCTION

Les savants, les artistes, les poëtes trouvaient en lui un juge éclairé, un hôte généreux et bienveillant. Il parlait avec une facilité extrême le latin, l’allemand, le français, le grec et l’arabe commentait les philosophes anciens, composait des traités, chantait des ballades *. Enfin tel était l'ascendant de cet homme extraordinaire, que son secrétaire Pierre des Vignes, auquel il avait fait arracher les yeux pour un soupçon, se brisa le crâne contre les murs de son cachot, ne pouvant supporter la disgrâce de son maître. Adversaire implacable de l’Église, Frédéric chassa les moines de ses Etats, professa hautement l’épicuréisme, et mourut sous le poids de l'excommunication, étouffé, dit-on, par un de ses enfants.

Ce ne fut pas assez de cette mort terrible. La malédiction de Rome le poursuivit dans sa race entière. 11 avait laissé trois fils : Enzo, Conrad et Manfred. Enzo, roi de Sardaigne, fut fait prisonnier à Fossalta, et expia le malheur de sa naissance par vingt-deux ans de captivité. Conrad IV, qui avait hérité de la couronne de Pouille, miné par une lente maladie, n’atteignit pas sa vingt-sixième année. Manfred, le plus jeune de ses enfants et peut-être le plus aimé de tous, fut aussi le plus malheureux.

« A toutes les brillantes qualités de son père, Manfred réunissait une beauté mélancolique qui inspirait le plus tendre intérêt. Son front calme et pur était encadré de beaux cheveux de ce blond doré qui fait l’orgueil des mères. Son regard bleu et limpide se voilait parfois d'un nuage de tristesse, sa main frissonnait sur les cordes de son luth, ses vers avaient des cris déchirants qui allaient à l’âme ; c’est que le roi poète avait le pressentiment de sa fin prématurée. Aussi lorsque à sa dernière bataille, l’aigle se détacha de son casque et roula aux pieds de son cheval effrayé, s’écria-t-il sourdement : Hoc est signum Dei I

Enfin le jeune Conradin, le dernier rejeton de cette maison infortunée, vint accomplir à son tour cette tragique et fatale destinée. Le bruit de sa mort s'étant répandu en Italie dès

1 IUcobdaxo Malespim, Cronica.

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l'année 1258, Manfred, qui avait gouverné jusqu'alors au nom de son neveu, prit la couronne de Sicile. Mais Dieu n’avait pas permis que le pauvre enfant mourût dans les bras de sa mère.

♦ Il franchit les Alpes en 1268, traversa l’Italie aux acclamations des gibelins, et tombant comme la foudre au cœur des Abruzzes, brisa au premier choc l’armée redoutable de Charles d’Anjou. Mais vaincu par une ruse de guerre, vers la fin du jour, dans la plaine de Saint-Valentin, près du château de Tagliacozzo, il fut (rainé jusqu'à Naples, et là, après un jugement inique, l'infortuné prince, âgé à peine de seize ans, eut la tète tranchée, avec son cousin Frédéric d’Autriche et les plus braves capitaines qui s'étaient dévoués à sa fortune.

Depuis la déchéance de Frédéric, prononcée par Innocent IV, Rome avait exclu, par ses intrigues, les princes de Souabe du pouvoir. Après les élections tumultueuses et sans résultat de Guillaume comte de Hollande, de Richard d’Angleterre et d’Alphonse de Castille, les voix sc portèrent sur Rodolphe, comte de Habsbourg. Mais ni Rodolphe, ni Albert son fils, qui lui succéda à l’Empire, ne descendirent jamais en Italie, trop occupés qu'ils étaient de l'autre côté des Alpes, le père à affermir son pouvoir, le fils à combattre vainement la résistance héroïque* de la Suisse. Les gibelins avaient fonde leur dernier espoir sur Henri de Luxembourg; mais le malheureux empereur, appelé en Italie par les vœux de Dante, ne devait toucher cette terre promise que pour y mourir empoisonné par une hostie.

Voila pour l’Allemagne.

L'intervention française fut provoquée par les papes. Charles d'Anjou, frère de saint Louis, avait épousé, en 124G, Béatrix, fille de Raymond, comte de Toulouse. On prétend que l’ambition de cette femme, qui voulait être reine comme ses trois sœurs, poussa Charles à accepter les offres de Clément IV, qui disposait du royaume de Sicile comme d’un fief échu à l’Église. Charles d’Anjou fut couronné solennellement roi de Douille et de Sicile, le G janvier 1266, battit Manfred près de Cepperano, et triompha, deux ans plus tard, de l'inexpérience de Conradin,par les conseils d’Allard de Saint-Valéry. On ne peut contester à ce prince une

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extrême bravoure, un sang-froid admirable, une haute capacité politique, mais il fut accusé d’hypocrisie, de cruauté, d'avarice. Le soupçon assez fondé d'avoir empoisonné saint Thomas, et le meurtre infâme de Conradin, flétriront éternellement sa mémoire *. On eût dit que le jugement de Dieu confirmait en quelque sorte la réprobation des hommes. En 1 282, Palerme secoua le joug de la tyrannie française par l’éclatante vengeance des Vêpres siciliennes. Charles son fils aîné, qui lui succéda plus tard, tombé au pouvoir de Roger Doria, fut condamné à mort, et ne dut sa vie qu’à la générosité de Constance, fille de Manfred, qui l'envoya prisonnier en Aragon, oubliant que le père de son ennemi Jvait refusé une tombe à son père.

Charles 11 ne recouvra sa liberté qu'en 1288, sur l’engagement solennel qu’il avait pris de faire assurer par le pape et par le roi de France la libre possession de la Sicile aux princes d’Aragon. Trois de ses enfants restèrent en otage jusqu'à l'accomplissement de sa promesse. Charles était boiteux et difforme, mais il rachetait, ces défauts physiques par un caractère doux et par une piété sincère. 11 fit bâtir une église expiatoire à la place où Conradin avait été décapité, et cessa de vivre le 5 mai 1509. Dante l’accuse d’avoir marié, par avarice, sa fille Béatrix à un vieillard, Azzo Vlll, marquis de Ferrare*. Il laissa une belle et nombreuse famille. Charles Martel son aîné, prince noble et généreux, hérita par sa mère du royaume de Hongrie, et y mourut jeune encore. Robert, un des frères puînés de Charles Martel, s’empara du trône de Naples au préjudice de son neveu, seul héritier légitime. Dante ne nomme pas ouvertement Robert dans le cours de son poëme, mais il lui jette une allusion pleipe d'amertume.

Voilà pour la France.

L'intervention espagnole dans les affaires d'Italie date du mariage de Pierre d’Aragon avec Constance. Cinq mois après les Vêpres sanglantes, Pierre aborda à Trapani et fut couronné à

1 Purgatoire, chant XX.

, * Ibid.

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Païenne, à la grande joie des gibelins, qui voyaient monter suite trône de Sicile la fille de Manfred. Mais excommunié à son tour, il eut à se défendre contre Charles de Valois, que le pape attirait en Italie pour balancer la puissance aragonaise. Pierre fit des prodiges de valeur. Frappé d’un coup de lance, il était tombé épuisé et sanglant aux mains de l'ennemi ; mais au moment où on l’emmène, il rouvre les yeux tout à coup, arrache une épée à l’un des hommes de l’escorte, et se fraye un passage au milieu de l’armée victorieuse. Il mourut des suites de ses blessures, le 6 octobre 1285, âgé de quarante-six ans. 11 avait eu quatre enfants : Alphonse, Jacques, Frédéric et Pierre, qui le suivit bientôt dans la tombe.

Alphonse avait hérité des vertus de son père. Il lui succéda dans le royaume d'Aragon, et ne régna que six ans. Dante regrette amèrement la perte d’un prince qui avait ranimé un instant les espérances, toujours déçues, du parti impérial. C’est donc à Alphonse, déjà mort, et non pas à ses deux frères, que s'adresse la tendre louange de l’aïeul, lorsque parlant au poète, il le prie de visiter, à son retour sur la terre, la belle Constance « qui avait enfanté l’honneur de la Sicile et de l’ Aragon*. » C’est Alphonse qui aurait réalisé les vœux de Manfred, si Dieu lui avait mesuré la vie d’après le désir qu’il avait de faire le bien. Dante ne pouvait, sans se contredire ouvertement, appeler dans un endroit Jacques et Frédéric l’honneur des deux royaumes qu’ils se partagèrent après la mort de leur frère, et les accabler de ses reproches dans la suite du poème. Au reste, le poète avait été lié autrefois avec Frédéric, et avait formé le dessein de lui dédier le Paradis, lorsque le prince aragonais étant arrivé à Pise après la mort de Henri Vil, avait fait croire aux gibelins qu'il consentirait à prendre le commandement de l’armée impériale. Mais par un revirement aussi inattendu qu'humiliant pour lui, loin de résister à l’armée guelfe, il courba la tête sous la bulle qui le déclarait usurpateur, devint tributaire envers l'Église de trois mille onces

1 Purgatoire, chant III.

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d’or, et épousa une fille de Charles II, pour assurer à la maison d'Anjou la succession de la Sicile.

Voilà pour l’Espagne.

Ainsi les destinées de l'Italie s’agitèrent pendant trois siècles entre trois grandes puissances, trop heureuses d’emporter chacune un lambeau de la proie qu'elles ne se sentaient pas la force de garder tout entière. La politique de Rome flottait incertaine de l'un à l’autre de ces écueils également dangereux, suivant le caractère, les intérêts ou les obligations des hommes élevés à la dignité pontificale.

Comme chefs spirituels de l'Église, les papes étaient préoccupés au moyen âge de la haute idée de réunir dans une seule croyance l’Orient et l’Occident, et de combattre l'islamisme par les croisades. Comme princes temporels, ils ne songeaient qu’à étendre leur puissance, tantôt par le génie, en marchant à la tête des peuples et résistant avec eux à la domination des empereurs, tantôt par la ruse, en nivelant tout ce qui grandissait autour d’eux, peuples ou rois, appelant de tous les points du monde des invasions étrangères, donnant et reprenant la Sicile comme prix du marché. C'est que la papauté est une chose sainte et auguste, tandis que les papes ne sont que des hommes.

Grégoire VU, Alexandre III, Innocent III, cette trinité pontificale du moyen âge, ont travaillé noblement et sans arrière-pensée à la régénération italienne, mais leurs successeurs sont bien loin de mériter cet éloge; Innocent IV, qui régna depuis l’an 1245 jusqu’à l’an 1254, marque déjà l’ère de la décadence.

A la mort d’innocent V, le sacré collège élut un neveu d'innocent IV, appartenant à une des plus nobles familles génoises. Dante pouvait avoir environ dix ans lorsque Ottobono desFieschi prit le manteau pontifical sous le nom d’Adrien V. C’était un vieillard infirme et cassé, fier de ses ancêtres, et attaché aux biens de la terre plus qu’il n’eùt fallu pour un disciple du pauvre pêcheur. Rappelé bientôt devant Dieu pour y rendre compte de son avarice, Adrien laissa les clefs à un cardinal espagnol, qui prit le nom de Jean XXI et qui fut remplacé à son tour par un Orsini, Nicolas III.

INTRODUCTION

Ce dernier, frère de Uertoldo Orsini, comte d<; Romagne, ne s'occupa que d'enrichir sa famille, et poussa jusqu'au scandale la dilapidation des biens de l'Église au profit de ses parents. 11 garda onze ans le pouvoir. A tort ou à raison, on lui supposa le projet de faire deux royaumes de la Lombardie et de la Toscane, pour les donner à ses neveux. Il traita secrètement avec Rodolphe d'Autriche, ôta à Charles d’Anjou le titre et les droits de sénateur romain, et autorisa, par une forte somme d'argent, la fille de Manfred à faire valoir ses droits à la couronne de Sicile.

Mais quelques mois s'étaient écoulés à peine après la signature de sa bulle pontificale, lorsque Martin IV, ancien chauoine de Tours, et naturellement dévoué aux Français, annulant de son autorité suprême tout ce qu’avait fait son prédécesseur, excommunia Pierre d’Aragon, et le déclara déchu de tout droit au royaume. Les chroniques nous apprennent que le pape Martin était grand amateur de la bonne chère, et que toutes les fois qu'il se sentait un peu oppressé par quelque indigestion d'anguilles, il joignait les mains d’un air de componction, et s’écriait en soupirant : « 0 grand Dieu 1 combien de maux ne souffrons-nous pas pour l’Église du Seigneur! O Sancte Deus, quanta mala patimur pro Ecclesia Dei1! »

Après le chanoine rabelaisien, le siège pontifical fut occupé successivement par Jacques Savelli, élu sous le nom d’Honorius IV, et par Nicolas IV, de l’ordre des frères mineurs. Nicolas étant mort le 4 avril 1292, l'Église resta deux ans sans chef au milieu des plus vives agitations politiques.

Enfin le choix des cardinaux se porta sur un pauvre solitaire des Abruzzes, plus habitué aux contemplations célestes qu'aux intrigues de la terre. Il prit le nom de Célestin V *. Effrayé de la responsabilité qui pesait sur sa tète, Célestin versait d'abondantes larmes, et adressait à Dieu les plus ferventes prières pour qu'il lui plût de le délivrer d'un fardeau sous lequel il se sentait succomber. Les frayeurs de cette âme timorée n’échapjèrent pas à ceu< qui espéraient en faire leur profit. Le cardinal Gaetani, esprit

1 Jacopo della Laxa, Comment.

* Rainald. Ann. eccl. t. IV, p. 156.

INTRODUCTION

turbulent et ambitieux, ne pouvant se résigner 'a attendre la mort du saint homme pour recueillir sa succession, eut recours à un artifice qui nous donne la mesure de lintelligcnce du bon solitaire. Au plus fort de la nuit, au moment où le pape agenouillé sur les dalles de son oratoire élevait vers le ciel ses mains suppliantes, on entendait des bruits étranges; des voix surnaturelles lui criaient impérieusement d’abdiquer *. Le lendemain de ces nuits d’angoisses, l’astucieux Gaetani ne manquait jamais de lui faire entendre que la volonté du Seigneur se manifestait par des signes trop évidents pour qu’il lui fût permis de résister plus longtemps, et le pauvre Célcstin, avouant son insuffisance à la face de Dieu et des hommes, déposa la tiare.

Le cardinal Gaelani, ou plutôt Boniface VIII, car il n’avait pas douté un instant qu’on le saluerait bientôt sous ce nom, non content d’avoir abusé de la faiblesse d’esprit de son prédécesseur, et de l’avoir couvert aux yeux du monde de la honte d’une abdication, le jeta au fond d’une tour et en fit un martyr. Boniface monta au pouvoir en homme dont le plan est arrêté d’avance et qui est décidé à ne reculer devant aucun moyen pour en assurer la réussite. Son caractère est un mélange inexplicable de bassesse et de grandeur. Audacieux dans ses projets, souple et rampant pour atteindre son but, insolent dans le succès, héroïque dans le malheur, la soumission le trouvait impitoyable, la persécution lui donnait de nouvelles forces, l’outrage le sanctifiait. Il s’était servi *de l’influence de la maison d’Anjou pour arriver au pontificat, et parut quelque temps marcher d’accord avec le roi de France. Mais il commit la faute énorme d’appeler Charles de Valois en Italie, pour avoir raison de la Toscane. Celte action, qui lui attira le juste ressentiment de Dante, fut la source des plus grands malheurs. Enfin, une rupture éclata entre lui et Philippe le Bel, et le pape écrivait dans sa fureur à Albert d’Autriche : « Nous vous donnons de notre plein pouvoir le royaume de France; prenez-le; il appartient de droit aux empereurs d’Occident. »

Mais les torts de Boniface s’effacent devant la conduite abomi-

1 Doi caccio, Comment.

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