‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 9 sur 44 · XLV.Ï · texte numérisé non relu

XLV.Ï

à l’Europe que l'Afrique est entourée par la mer ; Léonard Fibonacci, traité de fainéant par scs compatriotes, crée l'algèbre moderne; Accurse, Jean André, Pierre des Vignes, illustrent les lois par leurs travaux immortels. Les communes se développent’ la liberté s'affermit. Les Pisans s'emparent des îles de la Méditerranée ; Venise et Gènes régnent sur l'Archipel, et par une coïncidence unique dans l’histoire, 'il se trouve que les douze ambassadeurs envoyés à Boniface par les souverains de l'Europe, sont tous Florentins. •

Une erreur, répandue surtout parmi les étrangers, est que Dante a créé la langue qu'il écrit. Certes, aucun poêle venu depuis n’a égalé la puissance de ce génie, qui plane sur tous les autres comme l’aigle. Mais ce n’est pas un homme, c'est un peuple tout entier qui crée une langue. Dans tout le poëme de Dante on ne saurait trouver un seul mot qui n'ait élé employé, soit dans les écoles et dans le langage commun, soit dans la prose ou dans les vers de ses contemporains.

Tous ces écrivains se distinguent par la pureté du style et par une grâce inimitable. 11 suffit de citer les noms de Guido Guinicelli, Guittone d'Arezzo,Cecco Angiolieri, Bonaggiunta de Lucques, Jacques de Lentino, Cinode Pistoie, Guido Cavalcanli, noms célèbres à celte époque, et qui n’ont pas perdu depuis tout leur éclat. Giotto, le père de la peinture moderne, Oderisi l’enlumineur, et Casella le musicien, vivront dans les chants du poète comme un des plus nobles souvenirs de l'amitié qui régnait alors parmi les artistes. Les empereurs et les saints eux-mêmes ne dédaignaient pas de rimer comme de simples ménestrels. 11 nous reste un hymne au soleil de saint François d'Assise, d'une inspiration hardie et profonde, et plusieurs ballades de Frédéric 11 et de Manfred qui ne sont pas dépourvues d’une certaine élégance. La poésie, fêtée dans les cours, aimée du peuple, accueillie pieusement dans les cloîtres, abritait de ses ailes d'or ces siècles à jamais disparus, que nous devrions regretter du fond de l'âme, et pour lesquels nous affectons un si étrange dédain.

Mais ce qui caractérise surtout le génie énergique et guerrû r du moyen âge italien est celle ardeur inquiète et fiévreuse avec

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laquelle on se jetait dans les luttes et dans les thèses, dans les argumentations et dans les ripostes, dans tous les exercices titaniques du raisonnement et de la mémoire, qui ne fatiguaient pas plus ces hommes de fer, que de porter dans les tournois et dans les joutes leurs gigantesque armure. Aristote et Platon, saint Augustin et Origène, Albert le Grand et saint Thomas, les noms les plus célèbres de la théologie et de la philosophie, n'étaient plus que le drapeau autour duquel les combattants se pressent au moment du danger, un cri de ralliement, un mot d’ordre pour se reconnaître en cas de déroute. Leur parole grave domine le bruit de celte époque tumultueuse toute remplie de la célèbre querelle des réalistes et des nominaux, combat à outrance que se livraient dans le tournoi des écoles Guillaume de Champeaux et Abailard*. C’est là que se montre dans toute sa supériorité le génie de Dante.

Il adopte la terminologie scolastique dans toute sa rigoureuse exactitude, mais sans déguiser son mépris pour les subtilités puériles, pour les captieuses arguties des sophistes ; il accable surtout de sa mordante ironie ce nœud coulant de la logique qu'on appelle syllogisme*.

En physiologie, en physique, en médecine, Dante a non-seulement devancé son siècle, mais il a mérité le respect et le plus sérieux examen du nôtre. Plusieurs passages du poème devraient former l'objet d’études spéciales qui ne seraient pas sans profit, môme aujourd'hui quo la via d’un homme suffit à peine pour cultiver un seul détail de la science, qu'un simple bachelier était obligé alors d'embrasser tout entière. Les derniers chants du Purgatoire prouvent que le poète était très-versé dans l'histoire naturelle; il a connu le sommeil des plantes*, l'action de la lumière solaire sur la maturation des fruits, les circonstances qui influent* sur la couleur des feuilles, et la circulation qui se fait dans les végétaux 4. Il parle de l’aiguille aimantée comme d’une chose dont

1 Brockeii, cap. nr, sect. m. — Cocsm, Préf. aux œuvres d' Abailard. 1 Dante, de Monarchia. — Paradis, chant XIII.

3 Enfer, chant II.

4 Purgatoire, chant XXV.

INTRODUCTION

l'usage était commun de son temps, et décrit avec une admirable justesse de mots la scintillation des étoiles, les vapeurs <|ui se tonnent dans la combustion, l'arc en ciel, les éclipses, la voie lactée1, et quelques constellations de l'hémisphère austral Dans le deuxième chant du Paradis, il est question d'une expérience de rntoptrique. L'astronomie élémentaire parait avoir été à la portée de tout le monde ; car le poète emploie très-souvent dans ses descriptions les longitudes adoptées en Italie au treizième et au quatorzième siècle, et désigne les saisons par les phénomènes astronomiques dont elles sont accompagnées. Le langage de Dante est toujours philosophique ; il cherche dans les plus curieux phénomènes des comparaisons et des images qui étonnent par la nouveauté autant que par l'exactitude. Il semble avoir deviné la cause de plusieurs faits qui se rattachent au magnétisme, surtout cette intuition prophétique5, cette communication immédiate de l'esprit humain avec des êtres d une nature supérieure pendant le sommeil ou l'extase. 11 explique avec une expression profondément poétique le passage instantané de la vie organique à la vie intelligente, au moment où la parole divine, le Verbe, se met eu communication avec l'àme 4. Enfin il n'y a pas un vers, pas un mot de la Divine Comédie qui n’exige une très-grande attention» une réserve extrême, lorsqu'il s'agit de matières scientifiques.

On a blâmé l’emploi de la mythologie ou plutôt des réminiscences classiques qui se lient aux doctrines du paganisme, dans une époque éminemment chrétienne. Ceux qui parlent de la sorte n’ont pas compris, n’ont pas lu entièrement le poème. La mythologie n'était pas au moyen âge ce qu’elle est devenue depuis tlans les mains des poètes anacréontiques, qui chantent les Dis, les Jeux et la Folie, divinités toutes de leur façon. C'était une question grave et dangereuse, un terrain brfdant encore, que les l'èrcs de l’Église avaient disputé pas à pas aux champions du

1 Paradis, chant XIV.

* Purgatoire, chant I.

5 Ibid., chant XXVII.

4 Ibid., chant XXV.

c INTRODUCTION.

polythéisme *. Dans l’impossibilité de détruire de fond en comble une doctrine qui avait régné si longtemps sur le monde, on essayait d'en signaler les contradictions les plus choquantes, les plus grossfères erreurs. 11 serait trop long de rapporter les arguments par lesquels les docteurs chrétiens battaient en brèche les assertions des idolâtres. A leur tour, les plus grandes écoles philosophiques, les pythagoriciens, les épicuriens, les académiciens, les néoplatoniciens, publiaient la liste de leurs miracles et vantaient la priorité de leurs traditions. Les Pères répondaient par un formidable appareil de citations et de dates, et attribuaient les prodiges et les oracles des païens à l'intervention de l’esprit du mal, à qui Dieu a permis de tenter l’homme ici-bas et de lui susciter des obstacles dans ses jours de faiblesse et d’épreuve. Ils rétablissaient enfin les textes mutilés ou altérés par les philosophes et restituaient dans leur place et dans leur sens véritables les idées, les principes et les exemples empruntés à la Bible.

De celte longue et violente polémique jaillit une science nouvelle : ce fut l’explication symbolique et chrétienne delà tradition des Gentils. 11 est évident que l’esprit humain, frappé de cécité ù la chute d’Adam, incapable de concevoir scientifiquement les causes des phénomènes qui excitaient en lui l’étonnement ou la terreur, éprouva un penchant irrésistible à peupler l’univers d’êtres bienveillants ou terribles. De là la première source du paganisme. On imagina des relations mystérieuses entre l'homme et les êtres supérieurs qui habitaient le monde invisible, on adora sous des personnifications transparentes les attributs de Dieu ou les grandes énergies de la nature. Or la science symbolique acceptait la fable comme un mythe, et dégageait de toute erreur matérielle, de tout voile poétique, l’idée de la Divinité et des intelligences libres, des causes efficientes, des moteurs célestes agissant sur la création sous les ordres de l'éternelle Providence.

La science des allégories était fort en honneur au temps de Dante. La magie, quoique énergiquement combattue par l’Église,

* S. Aucun.* de Civilale Dei. — S. Thomas, Contra gentes. — S. Jesiix, Apol. etc., etc., etc.

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avait des représentants redoutables dans-toutes les cours de l’Europe ; et ce qui prouve de la manière la plus incontestable le courage et la supériorité du poète, c’est qu’il ose reléguer dans un coin de l'Enfer1 et accabler de son mépris des hommes toutpuissants devant lesquels avaient tremblé Charlemagne et Barberousse. Un professait publiquement à Florence le plus scandaleux matérialisme. Épicure comptait des empereurs et des cardinaux au nombre de ses prosélytes *. Par une confusion inexplicable, les athées fraternisaient avec les païens, et le paganisme devenait une hérésie.

Dante a compris tout le parti qu'il pouvait tirer dans son poème de la tradition païenne adoptée comme symbole. La mythologie n’est pour lui, comme pour les plus profonds théologiens, qu un langage figuré et poétique, une émanation matérielle de l'idée, le lien commun qui enchaîne toutes les croyances ; et il n'est pas permis de se méprendre au sens de ses paroles, lorsque, ramenant tous les cultes au pied de l’Être infini, qui est le seul, le vrai Dieu, sous quelque nom qu’on l’adore, le poète s'écrie : « O souverain Jupiter, crucifié pour nous sur la terre !s » Vers admirable, quoique blâmé par la plèbe des critiques, et qui résume le grand système de la philosophie de l'histoire, développé plus tard par Vico 4.

La partie métaphysique du poème révèle des études profondes sur les philosophes de l’antiquité Entraîne vers Platon par ses sympathies d’artiste, par son amour de l'idéal, Dante lui a emprunté des idées, des noms, et jusqu’au titre d'un de ses livres. La lecture de Cicéron, de Boèce, de saint Augustin, l’avait initie aux doctrines de l’Académie; des traductions et des commentaires du Timée, un surtout de saint Thomas d'Aquin, firent mieux comprendre en Italie la célèbre théorie sur les idées ; mais rien ne saurait égaler l’admiration que le poète italien professait pour

1 Enfer, chant XX.

* Ibid., chant X.

* Purgatoire , chant VI.

4 Vico, Scienta nuova.

Lii INTRODUCTION.

Aristote. Je ne sais quel reflet de grandeur impériale devait le lui rendre plus cher. Ses deux auteurs favoris dans toute l'antiquité semblent avoir été placés par Dieu à côté des deux plus grands hommes d'action : Virgile était le poète d’Auguste, Aristote le précepteur d’Alexandre.

Aussi Dante fait-il asseoir le philosophe de Stagire au-dessus de tous les autres génies sur le trône de l’intelligence ; à ses pieds, perdu dans la foule, l'Arabe Averroës, le grand commentateur, partage la gloire de son maître*. C’est une pensée mélancolique et touchante de rapprocher ainsi l'auteur souverain et le traducteur fidèle, le créateur sublime et son modeste interprète, qui a mis toute son ambition, tout son labeur à rendre exactement les traits de son modèle.

Il n’y a pas d’exemple d’un empire aussi durable, aussi universel, aussi absolu, exercé sur l'intelligence humaine. Sous certains rapports, il n’a pas cesse complètement, et le nom d’Aristote vient se mêler de loin en loin dans nos discussions d’art et de théâtre. Il est donc bien simple que les grands génies du moyen âge aient courbé le front sous son sceptre de fer.

L’auteur de la Divine Comédie, tout en adoptant la méthode inflexible du maître, est visiblement gêné par les entraves de l’entendement. Il proteste dans plusieurs endroits contre l’abus des formes scolastiques, auxquelles on attachait alors tant d'importance ; mais au fond il a suivi l’école péripatéticienne dans la définition de l’homme, dans l’appréciation exacte de l'amour et de ses effets, comme élément de moralité; dans l’analyse des facultés intellectuelles, dans la classification des vices, et surtout dans l’ordre et dans l’ensemble de cette belle doctrine qui organisait dans une large synthèse toutes les connaissances de l’esprit humain.

La théologie et la philosophie de Dante ne sauraient exister l’une sans l’autre. Tous les grands problèmes qui se rattachent à ces deux sciences trouvent leur solution dans deux ordres d’idées différentes. Tout se tient, tout s’enchaîne dans cette admirable sé-

* Enfer, chant IV.

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un

rie de phénomènes et de mystères qui vient de Dieu et qui retourne ii lui. La Comédie de Dante et la Somme de saint Thomas sont les œuvres philosophiques les plus vastes et les plus complètes qui aient paru au moyen âge.

Le poète n'a point reculé devant l'aridité des matières. Les idées les plus abstraites, les plus hautes conceptions trouvent place dans ses vers. L'essence et la nature de Dieu, sa manifestation dans l'univers, le molifqui a déterminé l'Être suprême à créer, la nature et le ministère des intelligences intermédiaires entre Dieu et l'homme* la révolte d'une partie des anges, l'origine du mal; la création de l’homme, son innocence primitive, sa chute; l’Incarnation du Verbe, la Rédemption, la Résurrection, le Jugement divin, le châtiment, la récompense, les lois des êtres créés, leurs rapports, leur tin; en un mot toutes les questions les plus ardues, celles qui sont du ressort de la raison pure et celles qui rentrent dans le domaine de la foi, sont posées et résolues dans le poème. Quelques idées métaphysiques qu'on ne trouve dans la Divine Comédie qu'à l'état d’ébauche, et comme effleurées par digression, reviennent sous un nouveau jour dans un autre livre du poète intitulé le Convito, où, sous la forme de commentaire, l’auteur a complété son système philosophique.

La pensée dominanterde Dante est l’unité morale et politique ; on la trouve au fond de tous ses écrits ; c’est cette belle pensée nationale qui a dicté au poète son traité Sur la langue vulgaire1, chef-d’œuvre d’une critique large et libérale; et surtout son livre de Monarchia , gigantesque projet d’empire universel dont il voulait faire présent h sa patrie, rêve impossible et sublime qu’un homme aurait accompli de nos jours, si Dieu n'avait pas dit à l'orgueil humain, comme à l'Océan : Tu n’iras pas plus loin.

En ce qui touche le dogme, Dante a suivi strictement la Bible ou les docteurs les plus orthodoxes, comme le prouvent les notes qui accompagnent notre analyse, et qu'on pourrait multiplier à l’infini. Parmi les Pères et les philosophes chrétiens dont la lecture lui était plus familière et dont il aimait à retracer les images

1 De Vulgari eloquio. Dante, Opéré. Veneria.

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hardies et le style coloré, il faut placer en première ligne saint Augustin, Boëcc, saint Grégoire, saint Denis l'Aéropagite, Albert le Grand, Isidore de Séville, Pierre Lombard, Hugo et Richard de Saint-Victor. 11 reproduit les idées, la forme, les comparaisons, les allégories, les expressions textuelles de leurs écrits. C’est dans des livres tels que l'Itinéraire de l'âme vers Dieu, l'Échelle dorée des vertus, les Sept chemins de l'éternité, que Dante a pu trouver ce parfum de poésie mystique si ardente et si chaste, si idéale et si vraie.

Mais la vénération du poète pour saint Bonaventure de Bagnoreggio et pour saint Thomas d'Aquin tient presque du culte. Ces deux astres du ciel d'Italie, qu’on vit briller au même siècle, accomplir la même carrière et disparaître à la fois de l’horizon, ont laissé sur le monde chrétien un tel sillon de lumière et de gloire, qu’il suffit de les nommer pour que tout front se courbe, pour que toute intelligence s'incline. Dante les a placés à la plus belle sphère de son Paradis *, avant que l'Église, confirmant le récit du poète, les eût élevés au rang des saints. C’est avec justice que le moyen âge donnait à ces deux génies les titres d'Angélique et de Séraphique. Après tous nos progrès, après tous les travaux auxquels le genre humain s’épuise depuis tant de siècles, on rencontre dans leurs livres telle page que nous venons d’atteindre à peine, ou qui est encore pour nous de l’avenir.

Ne croirait-on pas, en effet, traduire un chapitre de Lavater, en lisant ces paroles :

« La disposition des parties dont l’ensemble constitue le corps humain offre de nombreuses variétés qui, interprétées avec art, semblent correspondre aux diverses dispositions de l’âme... La grosseur de la tète, lorsqu'elle est démesurée, est un indice ordinaire de stupidité; sa petitesse extrême trahit l'absence de jugement et de mémoire. Une tête plate et affaissée par le sommet annonce l’incontinence de l’esprit et du cœur ; allongée et de la forme d'un marteau, elle a tous les signes de la prévoyance et de la circonspection. Un front étroit accuse une intelligence in-

1 Paradis, chant X.

INTRODUCTION." lv

docile et des appétits brutaux; trop élargi, il indique peu de discernement ; s’il est carré et d'une juste dimension, il est marqué au sceau de la sagesse et peut-être du génie.

« Les yeux bleus et brillants expriment l'audace et la vigilance. Ceux qui semblent troubles et vacillants révèlent l’habitude des boissons iortes et des voluptés grossières. Ceux qui sont noirs, sans aucune autre nuance, désignent une nature débile et peu généreuse. Ceux qui, rouges et petits, s'avançant à fleur de tête, accompagnent ordinairement un corps sans tenue et une langue sans frein. Mais quand le regard est perçant, quoique* voilé d'une légère humidité, il annonce la véracité dans le discours, la prudence dans le conseil, la promptitude dans l'action. Une bouche bien fendue, fermée par des lèvres minces et dont la supérieure dépasse médiocrement l’inférieure, exprime des sentiments nobles et courageux. Une bouche petite et dont les bords amincis se pressent pour réprimer le mouvement, laisse percer la ruse, ressource habituelle de la faiblesse. Les lèvres entr'ouvertes et pendantes sont te symptôme de l’inertie et de l'incapacité. Celte observation peut se répéter sur plusieurs animaux, etc. *?» i

Quel novateur social de nos jours s'exprimerait en termes plus radicaux que ceux-ci :

« On ne lit point que le Seigneur ait fait au commencement deux hommes, l’un d’argent pour être le père des nobles, l’autre de fange pour être le père des roturiers; mais il en fit un seul de la même argile, par qui nous sommes frères. Le même épi donne à la fois la fleur de farine et le son. Le son est une misérable pâture qu’on jette aux pourceaux, et de la fleur de farine on pétrit un pain d'élite qui est servi sur la table des rois. Sur une même tige naissent la rose et l’épine. La rose est mie noble créature, bienfaisante pour qui l'approche ; elle répand avec une douce profusion ses parfums autour d’elle. L’épine, au contraire, est une vile excroissance qui déchire les mains assez imprudentes

1 S. Bonavest, Compendium theologicæ veritatis, lib. II, cap. lviu, MX.

ivi •Introduction.

pour l'effleurer. Ainsi d'une même souche deux hommes pourront naître : l'un vilain, l’autre noble. L’un, comme la rose, fera le bien autour de lui, et celui-là sera noble; l'autre, comme l’épine. blessera ceux qui l’approcheront, jusqu'à ce qu'il soit jeté comme elle au feu, mais au feu éternel, et celui-là sera vilain. La véritable noblesse est celle de l’âme. »

« ... Il faut observer qu'un gouvernement tyrannique, c’est-àdire qui se propose la satisfaction personnelle du prince et non la félicité commune des sujets, cesse par là même d’être légitime : ainsi le professe Aristote aux troisièmes livres de la Morale et de la Politique. Dès lors, le renversement d'un semblable pouvoir n'a pas le caractère d'une sédition, à moins qu'il ne s'opère avec assez de désordre pour causer plus de maux que la tyrannie ellemême. Dans la rigueur des termes, c'est le tyran qui mérite le no.n de séditieux, en nourrissant les dissensions parmi le peuple, afin de se ménager un despotisme plus facile. Car le gouvernement tyrannique est celui qui est calculé dans l'intérêt exclusif du pouvoir, au préjudice universel de la multitude *. »

Ce ne sont pas là les seuls passages, ni les plus étonnants que nous pourrions citer; mais nous craindrions d'être débordés pat notre sujet. La Divine Comédie n’est pas seulement une œuvre philosophique et religieuse, c’est l'épopée républicaine et guerrière du moyen âge italien. L'histoire du siècle de Dante est un des plus beaux livres qu’on puisse faire. La biographie du poète occuperait à elle seule plusieurs volumes. Nous ne pouvons que jeter un coup d’œil rapide sur les principaux événements qui nous paraissent indispensables à l’intelligence du poème.

Trois grandes puissances pouvaient intervenir à cette époque dans les affaires d’Italie : l’Allemagne par la maison impéiialede

1 S. Thomas, prima qnæst. 105.

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