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nable et impie de Philippe. Il envoya traîtreusement à Rome Guillaume Nogaret, pour s’entendre avec les Colonna, ennemis acharnés du pape, et, le 7 septembre 1305, Boniface, cerné dans son palais d'Anagni, tomba au pouvoir des conjurés. Sa maison fut envahie, ses trésors pillés, ses ornements sacrés foulés aux pieds de la soldatesque. Le vicaire du Christ, gardé à vue comme un malfaiteur, resta pendant trois jours et trois nuits exposé aux insultes les plus brutales. Pendant tout ce temps l’impassible vieillard demeura dans son fauteuil, vêtu de ses habits pontificaux, la tiare sur la tète, la croix dans les mains, sans prendre aucune nourriture, sans proférer une plainte, sans faire un mouvement. Délivré enfin par le peuple, il rentra à Rome; mais l’effort surhumain qu’il avait fait pour se contenir lui avait fait perdre complètement la raison. Dévoré par une rage convulsive, il expira le H octobre de la même année, à l'âge de quatre-vingt-six ans, au milieu des plus affreuses douleurs, ce qui parut justifier une prophétie divulguée par ses adversaires, laquelle prétendait que Boniface- monterait sur le trône comme un renard, régnerait comme un lion, et mourrait comme un chien1. Le roi ne se montra pas satisfait de la mort de sa victime. Il poursuivit de sa haine implacable jusqu'à l’ombre du vieillard, et assembla un concile à Lyon, afin d’obtenir que le nom de Boniface VIII fût rayé de la liste des papes. Aussi la colère de Dante, qui éclate neuf fois dans le poème contre l’ambitieux Gaetani, semble-t-elle tomber tout à coup devant cet excès sacrilège, pour se reverser plus écra» santé et plus terrible sur le bourreau des templiers.
Un homme de naissance obscure et de mœurs douces succéda à Boniface, sous le nom de Benoît XI, et retarda de quelques mois la fatale élection de Clément V. C’était un vertueux dominicain de Trévise, d'une vie irréprochable, et se conformant strictement aux préceptes de la charité évangélique*. Le sacré collège en l’élevant à la dignité suprême, crut protester en quelque sorte contre l’ambition immodérée et les soucis temporels de Boniface.
1 Murat. Ann. 1301.
* Ibid. Ann. à Tann. lôOi — Diso Compagsi, Cronica.
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Le nouveau pape essaya en vain de guérir les plaies de la discorde civile, et de réparer les fautes de son prédécesseur. Dante lui sut gré de ses bonnes intentions, quoique non suivies d'effet, et accorda à son ombre l'amnistie du silence.
Clément V était né en Gascogne. Il fut élu le 5 juin 1305, et pour être agréable à son souverain, qui l’avait fait nommer par son influence, il n’eut rien de plus pressé que de transporter le siège pontifical à Carpentras, et de là à Avignon. Les poètes italiens du moyen âge déplorent cet événement comme une calamité nationale. La dépravation de la cour d’Avignon n’a pas d’exemple dans l’histoire. On y trafiquait des choses les plus saintes à prix d’argent ; la prostitution y avait pris un développement si effroyable, que Jeanne Ir”, reine de Naples, d’homicide et adultère mémoire, se vit obligée plus tard d’y apporter remède par un règlement célèbre. Clément V viv ait publiquement avec la fille du comte de Foix *, la belle comtesse du Périgord, et légua une fortune immense à ses parents. On apprit avec effroi que cet homme était mort sans abjurer une vie si contraire à la loi qu’il devait faire respecter par les autres. Une circonstance sinistre et tout à fait fortuite vint encore ajouter à ces superstitieuses terreurs. Le cadavre du pape était exposé dans une chapelle ardente; les cardinaux et les autres prélats qui auraient dû le veiller s’étant retirés pendant la nuit, le feu prit au catafalque, le cercueil brûla, et le corps fut dévoré par les flammes jusqu’à la ceinture. Ce fut alors parmi le peuple une conviction générale, que comme le corps brûlait sur la terre, l’âmc se consumait dans le feu éternel *.
Jean XXII ferme la série des papes qui ont régné pendant la vie de Dante. C’était un homme du peuple, né à Cahors, de petite taille, d’une mine chétive, mais d’un immense savoir. Il fut consacré à Lyon, et se montra vendu au roi de France, comme l’avait été son prédécesseur. 11 mourut le 4 décembre 1 334, et le trèsvéridique historien Villani raconte qu’on trouva dans son trésor privé dix-huit millions de ducats en monnaie frappée, et sept mil-
1 Vii.lasi, Cron.
* Ibid.
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lions en vases d’or. Aussi, à l’époque dont nous parlons, dire à quelqu'un qu’il était né à Cahors, c’était l'appeler usurier.
Ce sont là, si notre mémoire est fidèle, les noms les plus éminents du moyen âge que Dante a jugés dans son poème. Hâtonsnous* de dire que scs sympathies ou ses aversions politiques ne l’ont jamais entraîné à placer ses adversaires ou scs amis parmi les damnés ou parmi les élus, ainsi que pourraient le supposer des lecteurs vulgaires. Comme homme, il éprouve toutes les émotions de la tendresse ou de la colère, et les exprime hautement, énergiquement, avec toute l’ardeur et tout l’emportement d une conviction inébranlable; mais comme révélateur de la justice éternelle, il rend à chacun selon ses œuvres, et à défaut d'une manifestation plus certaine des arrêts de Dieu, il suit la conscience publique et la voix presque infaillible du peuple. Vox populi, vox Dei.
Dante a souvent flétri les abus de la cour romaine. Mais l’histoire n’est pas moins sévère que le poète, et s’il a répété des accusations qui étaient alors dans toutes les bouches, sa réprobation ne s’adresse qu’à l'homme; chaque parole de blâme est précédée de protestations solennelles de vénération et de déférence pour le caractère sacré dont les souverains pontifes sont revêtus. Au reste, Grégoire VII et saint Pierre Damien avaient élevé la voix avec une égale fermeté pour arrêter les débordements du clergé dans ces temps déplorables.
Reprenons dans leur ordre chronologique les principaux événements qui ont eu lieu pendant la vie du poète, pour nous expliquer la part qu’il y a prise et l'influence qu’ils ont pu exercer sur son poème. Nous verrons que les peuples n’y sont pas plus épargnés que les princes. Déjà aux vertus antiques et aux mœurs patriarcales de la vieille république de Florence, dont nous avons dans le Pa radis un tableau si ravissant, avaient succédé l’orgueil, la cupidité et l’envie, trois brandons qui embrassent toujours les
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villes corrompues. A ces maux était venu se joindre, dès l’année 1215, le pire de tous les fléaux, la division des partis.
Florence ne comptait pas encore quatorze mille âmes, et déjà ses habitants étaient séparés par une ligne de démarcation profonde. Les familles d’origine romaine constituaient les patriciens, les gentilshommes de vieille roche; les autres, descendant de Fiesole, ou venant même de la Lombardie, ne vantaient pas leur souche avec moins de fierté. Un citoyen de Florence qui pouvait se rattacher à une bourgeoisie irréprochable et pure de tout alliage, était quelque chose de plus noble et de plus fier qu’un citoy en de l'ancienne Rome. Il fallait faire ses preuves pour être admis dans la petite enceinte protégée par le campanile de Saint-Jean- Baptisle. L’antipathie primitive qui avait régné de tout temps entre les originaires de Rome et les descendants de Fiesole, éclata tout à coup, lorsque de nouvelles familles vinrent des environs s’établir dans la ville. Une des plus puissantes était celle desBuondelmontï, seigneurs de Montebuono.
£n 1215, messire Buondelmonle des Buondelmonti, fiancé à une jeune fille de la maison des Amidei, refusa brusquement de l’épouser, et se maria avec une Donati. Les Amidei et les Uberli, leurs parents, jurèrent de tirer vengeance de cet outrage ; et le jour de Pâques, Schiatta Uberli, Lamberluccio Amidei, Oderigo Fifanti, et Mosca Lainberti, au moment où Buondelmonle, revêtu d’un costume magnifique, passait à cheval devant les maisons des Amidei, fondirent sur lui, le poignard à la main, et l’achevèrent sur les débris d’une vieille statue de Mars. Les nobles de Florence se séparèrent en deux factions; les uns tenaient pour les Uberli, les autres pour les Buondelmonti. Ils prirent le nom de guelfes et de gibelins, ue sachant trop pourquoi, car longtemps après, Boccace lui-mèine, malgré son érudition, se perdait dans l'étymologie de ces vieux mots tudesques.
Dès que les partis eurent un étendard sous lequel ils purent se ranger, ils se tirent une guerre perpétuelle et implacable, et les vainqueurs exilèrent régulièrement les vaincus. Les guelfes, bannis en 1248, avaient chassé à leur tour les gibelins en 1258. Mais cette fois les gibelins avaient à leur tète un homme d’une audace
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et d’un génie comme on n’en trouve guère que dans l'antiquité ou au moyen âge. Farinata des Uberti, auquel Dante consacre un des plus beaux épisodes de son poème *, s’étant réfugié à Sienne, demanda cent hommes à Manfred, pour avoir l’honneur, disait-il, de voir flotter le drapeau impérial à la tête de l’armée gibeline. Manfred ne refusa pas un si faible secours. C’était là ce qu’attendait Farinata Les cent cavaliers allemands, hien repus etù moitié ivres, furent taillés en pièces dans le premier engagement, et le drapeau de 1 Empereur fut traîné dans la fange. Manfred, pour venger cette défaite, envoya alors huit cents cavaliers, commandés par le comte de San Severino, et Farinata assiégea Montalcino, afin de forcer les guelfes à sortir en rase campagne. Tegghiajo Aldobrandi conseilla aux Florentins, avec toute l’autorité que lui donnait sa haute expérience et son noble caractère, de ne pas tenter la fortune d’une bataille avec des forces inégales. Mais un autre orateur se leva et répondit dédaigneusement à Tegghiajo, que s’il avait peur, il était hien libre de rester chez lui. Aldobrandi fronça légèrement le sourcil, et regardant fixement son adversaire, reprit avec hauteur : « Si vous pénétrez aussi avant que moi dans les rangs de l’ennemi, vous pourrez vous croire un homme. »
Les guelfes descendirent dans la plaine d’Arbia au nombre de quarante mille. Au plus fort du combat, Bocca des Abati, vendu aux gibelins, s’approcha deJacopo Vacca des Pazzi, qui portait le drapeau, et abattit d’un seul coup la main et l’étendard. La déroute fut complète. Les guelfes échappés à l’ennemi trouvaient dans l’Arbia une mort inévitable, et la rivière ensanglantée roula dix mille cadavres. Les gibelins triomphants décidèrent à l'unanimité de raser Florence ; mais Farinata se leva seul contre tous pour défendre sa patrie, et il ne se trouva pas dans cette assemblée, si tumultueuse auparavant, un homme qui osât répliquer un mot, ou soutenir le regard foudroyant du grand citoyen*.
La famille de Dante était guelfe, et, par une singulière destinée, le poète qui devait mourir dans l'exil fut conçu dans l'exil. "
1 Enfer, chant X.
* Villam, Cron.
1NTR0DUCTI0 N.
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11 comptait parmi «es ancêtres d'origine romaine trois nobles frères: Moronlo, Eliseo et Caeeiaguida, dont le dernier, nommé chevalier par l'empereur Conrad, mourut en Syrie vers l'année 1147 ; sa femme Aldigeria, de Parme, suivant les uns, suivant les autres de Ferrare, donna à ses descendants le nom d'Alighieri. Le père du poète avait épousé en premières noces Lapa des Cialufïî. Sa seconde femme, dont les biographes n'ont pas su découvrir la famille, s’appelait du nom mélodieux de Bclla. Ce fut la mère de Dante*.
Comme nous l'avons dit, Durante Alighieri naquit au mois de mai L2G5, la même année que Charles d’Anjou venait à Rome recevoir la couronne de Sicile. Le 11 novembre 1260, après la victoire remportée par Charles sur Manfred, les guelfes rentrèrent à Florence, et Pennée suivante, les gibelins furent exilés. -Le parti impérial se releva un moment à la descente deConradin; mais après la mort tragique de ce prince infortuné, Florence et presque toutes les villes d'Italie rentrèrent sous la domination des guelfes. Les gibelins, rappelés en 1275, se virent proscrits de nouveau en 1275, et ce ne fut que quatre ans plus tard, lorsque les vicaires de Charles d’Anjou sortirent de Florence, qu'on leur accorda une amnistie sérieuse. Le gouvernement était confié à un conseil de quatorze nobles. Six gibelins furent admis dans le conseil, et ce nombre, insuffisant pour leur donner une prépondérance dans les affaires publiques, était du moins une garantie contre les mesures violentes.
Mais en 1282 une révolution populaire opéra une réforme radicale dans le gouvernement. Les ouvrière et les marchands de Florence, réunis en jurandes, dont chacune était sous la direction d'un chef appelé prieur, se soulevèrent contre les quatorze nobles, et prirent eux-mêmes le gouvernement de la république. Ce nouvel ordre de choses, à quelques légères variations près, dura pendant toute la vie de Dante, et malgré les torts que le poète reproche justement à sa patrie, Florence nous apparait -encore, à travers ces époques si sombres du moyen âge, comme
1 Pi lm, Memorie per la vita di Dante.
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une des républiques qui ont su le mieux résoudre l'immense et laborieux problème de l'organisation démocratique dans lequel se déliât encore le monde.
Cependant l'enfance de Dante s'épanouissait au grand air et au grand soleil. Dieu lui envoya la poésie et l'amour à l'âge où les autres enfants ont à peine leur raison J. Dans ces temps de révolution perpétuelle et de discorde civile où à chaque instant une partie de la ville assiégeait l'autre, une étroite intimité, née d'un besoin réciproque de protection et d'assistance, régnait entre les habitants du même quartier, ou plutôt du meme sestiêre, pour' suivre la répartition exacte de l’ancienne cité, si bien que le mot voisin était synonyme de citoyen. Toute la vie privée et publique de Dante, sa jeunesse, sa puissance, ses malheurs, roulent sur trois familles dont les maisons étaient proches de la sienne. '
Un de ces voisins, le plus riche et le plus considéré, était mes* sire Folco Portinari, marié à Cilia des Caponsacchi. LesPortinari demeuraient près de Sainte-Marguerite, et fondèrent de leurs deniers le grand hôpital de Sainte-Marie-Nouvelle. Lejeune Ali— ghieri vit chez eux, pour la première fois, dans une réunion de famille aux fêles de mai, leur tille Béatrice ou Bice, comme ses parons l'appelaient par mignardise. C’était un ange de beauté et de douceur. Dante allait bientôt avoir neuf ans, et Béatrix entrait à peinp dans sa neuvième année. Je ne sais quoi de triste et de grave dans le regard de la jeune tille semblait annoncer aux hommes qu'elle ne resterait pas longtemps sur la terre*. Dante l’adora avec une passion chaste et idéale, la pleura longtemps après sa mort, et la divinisa dans son poème. 11 a jeté toutes les émotions de cet unique amour dans un livre d’une incomparable beauté, intitulé la l ie nouvelle 3. Nous ne connaissons rien de plus touchant, de plus poétique et de plus vrai que celte histoire, qu'on ne peut lire sans être attendri jusqu'aux larmes. La
* Leon Ahet. Vil a di Dante.
4 Boccaccio, Vita di Dante.
5 La Vita niwva, Dame. Opéré; Vcnezia, 175S.
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