‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 12 sur 44 · LXX11I · texte numérisé non relu

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rencontre de Beatrix lui inspira les premiers vers, et un sonnet publié sans nom d'auteur lui mérita la réponse de tous lesrimeurs en renom, y compris Guido Cavalcanti, le plus grand poète italien de son siècle après Dante, et son plus tendre ami dans la suite. 11 faudrait citer le livre d'un bout à l’autre s’il était possible de le traduire. 11 faudrait pouvoir rendre ce qu’il y a de déchirant dans ces naïves paroles avec lesquelles le poète raconte tout ce qui se passa dans son âme d'enfant à l'apparition de la céleste créature ; et son frisson convulsif, sa mélancolie profonde, sa fièvre, ses visions, et sa muette douleur, qui faisait demander aux belles dames florentines quel chagrin pouvait le rendre si pâle, tandis que lui souriait tristement sans répondre, et sa ruse innocente pour donner le change aux curieux sur le véritable objet de son amour ; sa joie ineffable lorsque sa bien-aimée le saluait doucement de la tète, ou lui jetait un sourire ; son inexprimable angoisse lorsqu'il songeait que Beatrix n'était pas immortelle et qu'il pouvait la perdre d’un jour à l’autre ; et enfin sou désespoir sombre, sauvage, inconsolable, lorsqu’il apprend que tout est fini. Chaque mot frappe le coeur comme un coup de hache. On contemple avec effroi l'abîme de douleur où cette âme désolée va s'engloutir. Pourrait-on croire après cela qu’il s’est trouvé des hommes, des maîtres d’école, pour affirmer gravement que tout cet amour est imaginaire et que Béatrix n'est qu'une allégorie?

Cet irréparable malheur vint frapper Dante au moment où il entrait dans une carrière nouvelle. A vingt-quatre ans, il avait déjà dépassé tous les poètes de son époque. Brunetto Latini l’avait initié avec une tendresse paternelle aux graves études de la théologie, de la philosophie et de la jurisprudence ‘ ; études que Dante avait probablement terminées à l’université de Bologne3. 11 culti—

1 Tiiun. iv, 483. — Enfer, chant XV.

3 Voici comment, à l’époque dont nous parions, un professeur de Bologne prenait congé de ses élèves, en terminant son cours de Digeste : « Et dico vobis quoi! in nnno sequenli inlendo doccre ordinaric, bene et legaliter, sicut unqtiam feci. Non credo legere extraordinarie quia

l.XMV

INTRODUCTION

vait avec succès la musique et le dessin, et ses brillantes qualités le Taisaient rechercher plus encore que son profond savoir et sa renommée croissante. Tous les regards étaient fixés sur lui : Charles Martel, fils du roi de Naples, s'honorait de son amitié; les femmes chantaient ses vers, les jeunes gens admiraient sa contenance hautaine et sa bouillante énergie. Enfin il se présenta une occasion solennelle où il put montrer que le sang du vieux Croisé coulait dans ses veines.

La république de Florence, voulant en finir avec les Gibelins d’Arezzo et de I'ise, mit en campagne mille trois cents chevaliers et un grand nombre de fantassins. Bologne, Lucqucs, Pistoïe et les autres alliés des Florentins avaient fourni leurs contingens en hommes et en chevaux, et l'année guelfe, augmentée de ces renforts, arriva à Campaldinoprès de Bibiena, et se trouva en vue des Arétins le 11 juin 1289. Les Florentins firent balte, et les capitaines de l'expédition placèrent au premier rang les Ferilori, en leur ordonnant d'attendre l’attaque de pied ferme et en leur défendant de charger sous peine de mort. On appelait Feritori les cavaliers les plus braves et les plus nobles, désignés par le chef du sestière pour engager la bataille. Ils se tinrent donc immobiles comme des soldats de pierre, la visière basse, la lance en arrêt, réprimant leur impatience et présentant aux gibelins leurs écus d’argent au lis de gueules.

Alors l'évêque d’Arezzo, qui avait la vue basse, demanda : — Quel est ce mur?

— Monseigneur, lui répondit-on, ce sont les boucliers de l'ennemi *.

A ces mots, l'évêque, qui était en même temps le général de l'armée gibeline, donna l’ordre d'attaquer, et se lançant lui-même au galop, alla se briser contre cette muraille de fer avec Guillaume des Lazzi et Buonconle de Montefeltro. Les Guelfes soutinrent

scholares non sunl boni pagatorcs; quia volunt «cire sed nolunt solvere, juxta illud • Scire volunt omnes, merccdcni solvcre nemo. Non hnbeo vobis p’.ura dicere; eatis cuni bencdiclionc Domini. » Tjuabosciii, iv, 54.

1 Dixo Cohpagxi, lier, ital p. 473, 474.

INTRODUCTION. lxxv

le choc victorieusement et sans reculer d’un seul pas. Maislorsque les deux armées furent assez rapprochées pour que les combat tans pussent lutter corps à corps, les chevaliers florentins, immobiles à la place que leurs chefs leur avaient assignée, virent s’élever autour d'eux un rempart de cadavres. Les Arétins, rampant comme des couleuvres, se glissaient sous les chevaux, et leur enfonçaient leurs coutelas dans le ventre. Malgré ce lâche expédient, si contraire aux mœurs chevaleresques du moyen âge, la victoire demeura aux Florentins, qui ne surent pas en profiter en marchant immédiatement sur Arezzo. Ils tournèrent, deux mois après, leurs forces contre Pisc, et à la suite d’une invasion de quelques jours, ils ne gagnèrent à celle nouvelle campagne que le château de Eaprona .

Dans la journée de Campaldino se dessinent nettement les caractères des principaux personnages historiques qui figurent dans la Divine Comédie *. Et d'abord, Dante lui-même, qui plus tard ne voyait d’autre remède à l'anarchie que d’appeler sur les petits tyrans subalternes une répression énergique ; lorsqu'il s’agit de combattre pour son pays, s’offre comme volontaire à faire partie des Fentori, et quittant la lyre pour l’épée, expose au premier rang sa poitrine. 11 nous reste une lettre du poète, où il avoue, avec cette franchise qui sied si bien au véritable courage, l'émotion profonde qu'il éprouva au commencement du danger, et sa joie au moment du triomphe.

Vieri des Cerchi, autre voisin des Alighieri, avait le droit, comme le plus illustre et le plus puissant du quartier, de choisir les chevaliers qui devaient, suivant l'usage, attaquer l’ennemi. Retenu au lit par une grave blessure à la jambe, il avait une excuse bien légitime, pour ne pas monter h cheval ; et déjà dans les maisons attenantes à celle du malade, les mères tremblaient pour leurs enfants. Mais Vieri, au grand étonnement de Florence, se leva de son lit de douleur, et demanda son armure, ne désignant que ses propres neveux pour le suivre au combat '.

Enfin Corso Donati, beau-frère et antagoniste de Vieri des Cer-

1 VlLLAKI, p. 527.

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