‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 14 sur 44 · LXXX1V · texte numérisé non relu

LXXX1V

INTRODUCTION

la porte vient de ' braire *, faisant allusion à lj porte Saint- Pierre, près de laquelle les Cerchi avaient leur maison. Vieri, en revanche, ne négligeait aucune occasion de fliorlifier l'orgueilleux gentilhomme. Il répondait à ses injures par des procès, à ses épigrammes par des constructions nouvelles. 11 lui contesta la dot et l’héritage de sa seconde femme, fille de Neri de Gaville, que Corso avait- épousée malgré la volonté de ses parents. 11 acheta le château des comtes Guidi, et éleva les murs de ce domaine en face des maisons des Donati et des Pazzi, pour leur enlever l’air et la vue. Les Donati avaient pour eux les citoyens les plus nobles, les plus braves et les plus déterminés. Le pape leur prêtait secrètement son appui. La popularité croissante des Cerchi commençait à inquiéter le soupçonneux Boniface; et son banquier Geri Spini, par jalousie de profession, l'entretenait dans ces dispositions lâcheuses. Mais les Cerchi avaient l’avantage de la force’ et du nombre ; le peuple se rangeait de leur côté, à cause de leur fortune, de leur bienveillance et de leur origine plébéienne ; les hommes modérés les soutenaient par esprit de justice, et les gibelins, ennemis naturels des Donati et du pape, trop faibles pour les renverser par leurs propres forces, faisaient cause commune avec le peuple, pour l’exploiter au profit de leurs passions ou de leurs principes. Ces alliances, quelque étranges qu’elles puissent paraître, ne sont pas rares dans l’iiistoire des factions ; et nous voyons tous les jours deux opinions radicalement opposées se rapprocher et se confondre un instant pour triompher de l'ennemi commun, sauf à se séparer de nouveau le lendemain de la victoire. C’est ainsi que, contrairement à l’usage, l'aristocratie était guelfe à Florence, plus guelfe même que le pape ; et le peuple, sans se douter du rôle qu’on lui faisait jouer, était devenu gibelin. 11 fallait des noms nouveaux pour cette nouvelle scission, et la ville de Pistoïe se chargea de donner à sa puissante voisine ce baptême de sang.

l!n notaire appelé Cancellieri, jouissant d’une grande considération à Pistoïe, avait eu plusieurs enfants d’un double mariage.

* Diso Coup., p. 481.

INTRODUCTION

Il légua à sa famille une immense fortune, une illustration de fraîche date, et une de ces haines héréditaires qui ne devait que s’accroître à mesure que les deux branches se sépareraient davantage du tronc paternel. Les uns prirent le nom de Cancellieri- Blancs, de Blanche leur mère ; les autres, par opposition, s’appelèrent Cancellieri-Noirs. Un jour, dans le courant de l’année 1286, ou peu avant 1 500 — les historiens, d'accord sur le fait, diffèrent sur la date — le fils d’un Cancellieri-Noir ayant blessé en. jouant un Cancellieri-Blanc, reçut l'ordre de son père d'aller demander pardon sur-le-champ h son oncle et à son cousin, du malheur qui venait de leur arriver a tous, par une fatale imprudence. L'enfant obéit; mais Bertacca Cancellieri eut la cruauté de lui couper la main droite, et lui dit froidement : « Porte-la à ton père ; voilà ma réponse 1 . »

A ce trait de férocité inouïe, les noirs prirent les armes; les blancs étaient déjà sur la défensive, et il y eut des deux côtés des blessés et des morts. Le gouvernement de Florence intervint en vertu du droit de suprématie qu’il exerçait sur les villes secondaires de la ligue guelfe de Toscane, et appela dans ses murs les chefs des deux partis. Les noirs logèrent chez les Frescobaldi, les blancs chez les Cerchi, auxquels ils étaient liés par des relations de famille ; et la haine des habitants de Pigtoie, greffée, pour ainsi' dire, sur les passions de Florence, porta bientôt son fruit de discorde et de sang. Les aristocrates, menés par Donati, s’appelèrent les noirs; les démocrates, représentés par Cerchi, se nommèrent les blancs. Au bout de dix ans, ces noms et les factions qu’ils désignaient se perdirent de nouveau dans les divisions primitives de guelfes et de gibejins ; mais si courte que fût leur durée, ils n’en laissèrent pas moins une trace profonde dans la ville et dans l’histoire de Florence. L’aversion des deux partis éclatait dans les objets extérieurs ; le coutume, la manière de porter les cheveux, les armes, et jusqu’aux tours crénelées d’une façon différente, tout servait à marquer entre les deux factions une ligne de séparation infranchissable.

1 Marciuoxxe Stefaxi, tome IV, Delizie degli erud. Toscani, x

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