‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 3 sur 44 · VI · texte numérisé non relu

VI

INTRODUCTION

monde visible du monde des esprits, l’allégorie des vices n’a plus aucun sens, car au delà de la vie il n'y a plus de péché.

Lorsque nous parlons du monde des esprits, nous n’enlcndons pas, comme les autres commentateurs, le monde fantastique îles personnifi cations et des allégories, mais ce milieu inconnu et réel, où l’âme humaine, dégagée des voiles qui l'enveloppent, se trouve face à face avec Dieu.

Le premier sentiment que doit éprouver un homme transporté tout à coup dans un monde de vérité et de lumière, c'est un découragement profond, un retour instantané sur lui-même. Il doit se faire dans tout son être comme un craquement général ; des douleurs étranges, des angoisses mortelles, des déchirements convulsifs, doivent menacer de rompre d’un moment à l'antre le lien fatal qui unit l’esprit à la chair. La lutte des deux éléments devient plus vive. D'un côté, l'àmc immortelle, voudrait s'élancer vers la source de toute science, de toute beauté, de tout bonheur; de l’autre, elle se sent entraînée vers la terre par le poids de son corps. Le bandeau tombe de scs yeux, elle lit à nu dans sa conscience, et les passions qu’elle porte en elle-même lui apparaissent dans leur forme hideuse et brutale. La panthère, c’est la luxure; le lion, c’est l’orgueil ; la louve, c’est la cupidité *.

Fasciné par ces visions sinistres, l’homme n’a plus la force de résister; il pousse un cri de détresse, ferme les yeux à la lumière, et se laisse rouler dans l'abîme. Mais la raison lui crie que tout n’est pas perdu, et que par la méditation et par l’expiation il triomphera des appétits de la brute et pourra s'élever jusqu'au pied du trône éternel.

Alors Virgile apparaît ; non pas un être imaginaire et symbolique, mais l'âme véritable de l’ublius Yirgilius Maro. Il sort lentement de dessous terre, au milieu de la plage déserte. Un air de tombeau se répand autour de lui, je ne sais quoi de lugubre, de froid, vous pénètre jusqu’à la moelle des os à l'apparition de ce

1 Percusfit eos leo de silva; lupus ad vesperam vastavit eos, pardus vigilans super civitales eorum. Ornnisqui egressus fuerit ex eis capie- (ur. Jrm.M.

INTRODUCTION

spectre. On devine, rien qu'à le voir, que les premiers sons de sa voix seront rauques et voilés, que le souffle manquera à ses poumons, et qu'il a désappris de parler à force de silence.

Mais aux premiers mois qu'il prononce on comprend sa mission céleste, tant il met d’empressement à offrir des consolations cl des secours dans le plus doux langage que les hommes aient jamais parlé. Trois femmes bienheureuses protègent dans le ciel le pauvre égaré : Beatrix, sa douce maîtresse; Marie, la reine des anges, et Lucie, la glorieuse martyre, patronne spéciale du poète. Les trois femmes terrasseront les trois hèles ; et pour ramener la confiance et l'espoir au cœur du Dante, Virgile promet à l’Italie un sauveur inconnu, un lévrier symbolique envoyé par Dieu pour délivrer le monde des mauvaises passions qui l'infestent. Onel que fût, dans l'intention du poète, ce libérateur mystérieux, annoncé deux fois dans la Divine Comédie, qu'il fût un chef du parti gibelin, ou un nouveau César, le monde attend encore sa venue.

Tous les doutes étant ainsi dissipés, toutes les hésitations vaincues, Virgile, calme, prévoyant, affectueux comme un père, descend le premier dans l'abîme, et Dante le suit, timide, inquiet, curieux, s'attendrissant à chaque pas, tantôt s'appuyant à l'angle d’un tombeau pour sangloter, tantôt lançant des imprécations aux hommes et aux cités, qu'il maudit dans sa colère.

Les deux poètes rencontrent d'abord la foule des fainéants, misérable troupeau qui n’a mérité dans sa vie obscure ni blâme ni éloge. Ces malheureux, réunis aux anges qui ne prirent parti ni pour Dieu ni pour Satan sont dévorés par des insectes 4. Le guide austère leur jette une parole de mépris et passe outre.

Mais non loin de là, un des esprits rebelles s’oppose à leur passage. L'esprit des ténèbres, pour se rendre visible aux yeux d'un vivant, prend la forme de Caron; car pour Dante comme pour les

1 Aliquos ex nngciis propter socordiam humi esse lapsos, quod nonilum perfecte ex ilia in utrainquc partem proclivitate, in siniplicem ilium atque unura expediissent se liabitum. Clemext. Alexaxdh .Sir. VII.

4 Illos locuslarum et niuscaruin occiderunl morsus : quia digni crant ab hujusmodi exterminari.

XWII

INTHODUCTION.

l'ères de l’Église, les personnages mythologiques ne sont que des déguisements empruntés par le diable pour nuire à l'homme. Le maudit, après avoir considéré le poêle, lui adresse ces amères paroles: « Va-t'en ; que viens-tu faire ici? lu es un juste, toi! »

Mais Virgile l’adjure au nom de Dieu, et le démon incline son front humilié, se vengeant sur les damnés, qu'il frappe à coups redoublés d’aviron, avec celle joie féroce si bien rendue par Michel-Ange. Des blasphèmes à faire voiler d’horreur les anges du paradis partent de ce groupe de réprouvés; l’Enfer lui-même pâlit et s'ébranle, et Dante, qui n’est pas encore aguerri h ces terribles émotions, sent comme un nuage passer sur ses yeux, et tombe à la renverse.

Transporté par une force inconnue, — car comment aurait-il passé la rivière sans se salir au contact des damnés? — Dante se trouve au premier cercle. Les esprits qui se sont rendus glorieux sur la terre, soit par les lettres, soit par les armes, et qui n'ont pas obtenu de Dieu la grâce du baptême, habitent, dans les limbes, un château de lumière, auquel on parvient parsept portes. Ces portes nous représentent, dit on, les sept arts du trivium et du quadrivium, la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l’arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie. Dans celte resplendissante demeure l’intelligence est placée, à juste titre, plus haut que la force, le génie est au-dessus du courage. Aristote est plus grand que César. Virgile présente son élève à la noble école des poètes antiques, à la tète desquels marche Homère, le poète souverain.

Jusque-là lésâmes n’éprouvent d'autre peine que la privation de la présence de Dieu. Le véritable Enfer commence au second cercle; un démon en garde l'entrée. Monstrueux assemblage de brutalité et d'orgueil, horrible comme le crime, grondant comme le remords, il juge et condamne avec la rapidité de la pensée. L'inquisiteur infernal a pris l’aspect de Minos, le plus intègre magistrat de la terre, pour parodier ainsi l’infaillibilité dérisoire de la justice humaine. Virgile répète les paroles sacramentelles cl pénètre dans la deuxième enceinte, où les âmes des luxurieux sont

INTRODUCTION

xi\

ballottées par une tempête éternelle. Après lu scène des deux amants de Rimini, pour laquelle on a épuisé toutes les formules laudatives, Dante s’évanouit une seconde fois, accablé par la pitié comme il l’avait été par la crainte.

Au troisième cercle, on expie le péché de gourmandise. Un démon vorace et difforme, hurlant par trois gueules comme Cerbère, épouvante et déchire les damnés. Virgile ne daigne pas lui adresser la parole; une poignée de terre suffit pour apaiser les aboiements de la bête infernale, et les deux poêles s’éloignent en foulant aux pieds ce mélange infect de pécheurs et de boue. Le châtiment le plus juste est infiigé aux excès de la chair ; lessensuels sont écrasés par la grêle, les gloutons avalent de la fange, les ivrognes se gorgent d'une eau noirâtre et bourbeuse *. S'il restait quelques doutes au lecteur sur la portée des symboles mythologiques qu’on rencontre à l'entrée de chaque cercle, ils seront complètement dissipés si l’on remarque le soin que prend le poêle de donner les traits de la figure humaine à tous ces types empruntés à la Fable, de peindre exactement les yeux, la barbe, la bouche, le cou, les mains de ces personnifications monstrueuses, de montrer sans cesse l'ennemi de l'homme sous le corps hideux qui lui sert d'enveloppe.

Le démon de la richesse veille à la garde du quatrième cercle, les avares et les prodigues poussent en sens contraire d’énormes rochers, et se reprochent leurs fautes réciproques.

Dans le cinquième cercle, inondé par un marais fétide, sont punies la colère et la paresse ; les furieux se démènent à la surface, les paresseux grouillent dans la vase *. A l’arrivée des poêles, deux flammes s’élèvent au sommet des tours de la cité infernale. Averti par ce signal, le démon Phlégias, emblème d'impiété et de colère, accourt au-devant des nouveaux venus, et forcé parles, ordres célestes, les reçoit dans sa barque. Mais des milliers d'anges rebelles bordent les murs de la ville d'un cercle de feu \ Trois

1 Aquis et grandinibus et pluviis pcrsecutionem passi. Sap. xvi, 10.

* iîequievit in fæcibus suis. Jerem.

3 S. Thomas, prima quiest. 05. art. 0.

I NTIt 0 DUCTI ON.

d'entre eux se montrent aux jeux de Dante sous la forme des trois Euménides. Leur beauté et leur tournure féminines dénotent la séduction que les maudits exercent sur l’homme ; sur leur front superbe sifflent des serpents venimeux ; l’hydre, symbole de rébellion, est nouée à leur ceinture. Les trois démons tentateurs appellent à grands cris la Gorgone, la tête pâle et terrifiante de Méduse. Virgile lui-même hésite; c’est en vain qu'il a répété la formule par laquelle il conjure les esprits en vertu de sa mission divine. L’incrédulité lui oppose des remparts de fer. Sa voix a suffi quand il s'agissait seulement de vaincre les passions; maintenant son élève court un danger mortel.

Ferme les yeux, pauvre et faible créature, devant la terrible énigme de la destinée. Heureux ceux qui s’humilient ! Dieu ne les abandonnera pas au moment de la lutte. Ferme les yeux, poêle, et espère !

El voilà qu’un envoyé du ciel, le premier, le seul qui traverse ces régions maudites, calme et fier au milieu de l'ouragan qu'il soulève, touche la porte de sa fatale baguette, et tous ces fantômes sinistres s’évanouissent comme un rêve.

Nous ne nous arrêterons pas davantage sur celte scène si vraie, si simple, si pleine d'enseignement. Quelques commentateurs modernes, préoccupés de l’allégorie politique, ont cru voir dans ce passage une allusion à l’arrivée de l'empereur Henri VII sous les murs de Florence ; c'est là une interprétation bien plus ingénieuse que solide. L'intérieur de la forteresse est rempli de tombeaux ardents dans lesquels sont ensevelis les impies. Des cris lamentables sortent du fond de ces tombes, et glacent l’âme d’effroi *.

Dans le septième cercle on voit rangés en trois catégories les violents contre le prochain, contre soi, contre Dieu. Les tyrans et les voleurs de grande route sont enfoncés dans le sang, les âmes

1 Vidi iinpios scpultos. Eccl. vm, 40. — Jaciam contra le aggerem et munimenta ponam in obsidionem tuam. Ilumiliaberis, de terra loqueris, et de liumo audietur eloquium luum, et erit quasi pythouis de terra vox tua, et de huino eloquium tuum mussitabit. Isai. xxix, 5 et 4.

INTRODUCTION

des suicidés sont enfermées dans les troncs d’arbres, les sodomites courent sur le sable brûlant ; les usuriers, accroupis par terre, les blasphémateurs, couchés tout de leur long, la face tournée vers le ciel, éprouvent le double tourment du sable enflammé et de la pluie ardente.

Tous les accouplements mythologiques de l’homme et de la bête, le Minolaure moitié roi moitié taureau, les centaures moitié chevaux moitié hommes, les harpies moitié femmes moitié vautours *. couvrent de leur masque obscène les démons relégués dans ce cercle. En effet, l’esprit du mal doit se trouver bien à son aise, et se draper avec un certain orgueil dans tous ces vêtements allégoriques que le poète lui taille dans la Fable.

Aucun passage n’est ménagé du cercle des violents k celui des fourbes: pas d’échelons creusés dans le rocher, pas de fentes ni de saillies auxquelles on puisse s’accrocher ou se suspendre; c’est une gorge noire, sourde, immense, dont l’œil humain ne saurait sonder la profondeur; Virgile lui-même n’ose se pencher en avant, de peur d'être saisi d’effroi et de vertige. Il prend la corde que Dante porte autour des reins *, la roule en nœuds symboliques, et la jette loin de lui dans le gouffre. On voit alors monter lentement le démon de la fraude 3 sous la forme de Géryon ; monstre étrange et redoutable, h la face humble et douce, au pelage fauve, diapré de mouchetures et d'anneaux mystérieux. Le diable obéit hypocritement à l’injonction que lui fait Virgile, et s’approche d’un air timide, se promettant bien de frapper avec sa queue de scorpion * l’imprudent qui va s’asseoir sur ses larges épaules. Mais le guide auguste, qui prévoit et écarte tous les dangers avec la sollicitude d’une mère, se place entre Dante et la queue acérée du démon, forçant le maudit à les déposer, sans la moindre offense, au fond du huitième cercle.

1 Homo ahsquc gratia est ut arbor silvestris ferons fructuin, quibus poni infernales et lïarpyiæ pascunlur. S. Bedsard.

* Erit justifia cingulum lumborum ejus, et Odes cinctorium l'ennui ejus. Isai. xi, 5.

3 Bestia quæ ascendit de abysso. Apocalyps.

* Met in ore habet, in occulto candie spiculum : ita homines qui lin— gua blandiuntur, latenler feriunt. Petb. Vai,er

Mil

INTRODUCTION

Dans les dix fosses dont nous avons décrit plus haut la structure, les fourbes endurent des supplices proportionnés à leurs crimes.

Les séducteurs et les entremetteurs sont flagellés sans pitié et sans trêve 1 ; les flatteurs sont plongés dans un égout fétide * ; les simoniaques qui ont prostitué l'Église, chaste épouse du Seigneur s, ont la plante des pieds allumée comme une torche ardente ; les devins et les sorciers marchent à reculons et regardent en arrière, traînant avec douleur leurs corps disloqués par une contorsion affreuse *.

Les faux monnayeurs, ceux qui ont joué un faux personnage, les menteurs, les calomniateurs, couverts de lèpre, se vautrent dans la pourriture 5.

Après avoir montré le diable sous tous les aspects empruntés à la mythologie, il fallait enfin lui rendre la physionomie grotesque et terrible que lui attribuaient les légendes du moyen âge. Le type du laid apparaît ici dans toute sa splendeur. Tous ces démons sont d’une vérité à faire dresser les cheveux sur la tète. On les voit avec tout l'attirail de cornes, de griffes, de fouets, de crochets dont les a armés l'imagination. Ils sont roussis, noircis, brûlés, bos>ués, anguleux, pointus comme un diamant noir taillé à mille facettes. Quel mélange de cruauté, de malice, de mensonge, d’impudence et de bassesses ! Avec quelle légèreté fantastique ils glissent sur le rebord des arcades ! comme ils éventrent joyeusement leurs damnés ! leurs jointures craquent comme les charnières d’un squelette en mouvement. Interrogez-les, ils vous trompent ; regardez-les, ils vous ré-

1 Fætor intolerabilis, flagella coedcntium, liorrida visio dæinonum. S. Grégoire.

* Quasi stercus in via conculcabilur. Eccl. ix, 10.

5 Simoniacus procurât quod Ecclesia quao est sponsa Christi, de nliis gravida sit quam de sponso. S. Thomas. — Argentum suum et auruni suum fecerunt sibi idola. Os. vin.

* Quis miscrebitur incantalori a serpente percusso? Eccl. xii. Nox illis pro visione erit et tenebræ... pro divinalionè. Micileas.

5 Pulredo in ossibus ejus quæ confusione res dignas gerit. Frov. xii.

INTRODUCTION

Page 1