‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 24 sur 44 · LENT EU · texte numérisé non relu

LENT EU

— Phlégias, Phlégias, tu cries en vain contre nous, lui dit mon maître, tu ne nous garderas que le temps de passer le marais.

Comme celui qui apprend une grande tromperie qu’on lui a faite et qui s’en désole, ainsi fit Phlégias dans sa colère concentrée. Mon guide descendit dans la barque et me fit entrer après lui, et seulement quand je fus dedans, elle parut chargée. Aussitôt que mon maître et moi nous fûmes dans le bateau, l’antique proue s’en alla, creusant dans l’eau un sillon plus profond que de coutume. Tandis que nous courions sur cette eau morte, un damné plein de fange se dressa devant moi, et me dit : — Qui es-lu, toi qui' viens avant ton heure?

Et je lui dis : — Si je viens, je ne reste pas ; mais qui es-tu, toi qui es devenu si immonde?

11 me répondit : Tu le vois, je suis un de ceux qui pleurent.

Et moi : — Reste donc à jamais dans les pleurs et dans le deuil, esprit maudit, car je te reconnais, quoique tu sois tout souillé de fange.

Alors il se cramponna de ses deux mains à la barque ; mais le guide adroit le repoussa, en disant : — Va-t’en d’ici avec les autres chiens.

Puis il me jeta les bras autour du cou, me baisa le visage, et médit: — Ame fière, bénie soit celle qui fut enceinte de toi ! Celui-ci fut dans le monde un orgueilleux ; aucune qualité n’orne sa mémoire, aussi son ombre est-elle furieuse dans l’enfer. Combien en est-il là-haut qui se croient de grands rois, et se vau-

treront ici comme des porcs dans la lange, laissant après eux d’horribles mépris !

Et moi : — Maître, je serais très-content de le voir plonger dans cette boue avant de sortir du lac.

Et lui : — Tu n’auras pas aperçu le rivage que tu seras satisfait. 11 convient que tu jouisses de ce désir.

Peu de temps après, je le vis tellement déchirer par les âmes fangeuses, qu’en ce moment encore j’en loue et remercie Dieu. Tous s’écriaient: — À Philippe Argenti (1)1 — et ce furieux esprit florentin tournait ses dents contre lui-même. Nous le laissâmes là, et je n’en parle plus; mais aussitôt des sons plaintifs frappèrent mon oreille, et j’ouvris mes yeux tout grands, et je regardai devant moi.

Le bon maître me dit: — Désormais, mon fds, nous approchons de la ville qui s’appelle Dité, ville aux sombres citoyens, au peuple immense.

Et moi : — Maître, déjà j’aperçois dans la vallée ses mosquées (2) rouges comme si elles sortaient du feu.

Et lui me dit : — Le feu éternel qui les embrase en dedans les fait paraître rouges, comme tu le vois dans ce bas enfer.

Nous arrivâmes aux fossés profonds qui environnent cetie terre désolée ; les murailles me paraissaient être de fer. Ce ne fut qu’après un long détour que nous parvînmes dans un endroit où le nocher s’écria d’une voix forte :

— Sortez, voici l’entrée.

Je vis sur les portes des milliers d’esprits, que leurs

L’ENFER

fautes ont fait pleuvoir du ciel, qui s’écriaient avec dépit :

— Quel est celui qui, sans être mort lui-même, traverse le royaume des morts?

Et mon sage maître leur fit signe qu’il voulait leur parler secrètement. Renfermant un peu leur terrible courroux, ils répondirent :

— Viens donc seul, et que celui-là s’en aille, qui a été si hardi que d’entrer dans ce royaume ; qu’il recommence seul son voyage insensé, qu’il essaye, s’il le peut, car tu resteras ici, toi qui l’as escorté dans cette contrée ténébreuse.

Juge, lecteur, si je fus consterné au son de ces paroles maudites, puisque je croyais ne m’en retourner jamais.

— O mon guide chéri, qui plus de sept fois m’as rendu la sécurité et tiré des affreux périls qui se dressèrent devant moi, ne m’abandonne pas, lui dis-je, dans une telle détresse, et s’il nous est défendu d’aller plus loin, retrouvons nos traces ensemble promptement.

Et ce seigneur, qui m’avait mené jusque-là, me répondit : — Ne crains rien, personne ne peut empêcher notre passage, tel est le pouvoir de celui qui nous le permet. Attends-moi ici, et soutiens et nourris ton esprit abattu de bonne espérance. Je ne te laisserai pas dans ce gouffre profond.

A ces mots, il s’en va et me laisse là, le doux père, et moi, je reste dans le doute, car le oui et le non se combattent dans ma tète. Je ne pus entendre ce qu’il

leur dit; mais il ne resta guère avec eux, et ils rentrèrent précipitamment. Nos ennemis fermèrent les portes sur la poitrine de mon maître, qui resta dehors et revint vers moi à pas lents. Il avait les yeux à terre et les sourcils rasés de tout orgueil, et il disait dans ses soupirs : — Qui m’a fermé la maison de douleur!

Et s’adressant à moi : — Si tu me vois irrité, ne t’alarme pas, me dit-il ; je sortirai vainqueur de cette épreuve, quels que soient au dedans ceux qui se préparent à la défense. Leur outrecuidance n’est pas nouvelle; ils l’ont déjà montrée à une porte moins secrète qui se trouve encore sans serrure. Sur cette porte tu as vu l’inscription de mort; et déjà, ayant franchi son entrée, celui par qui cette forteresse nous sera ouverte descend le rocher et traverse les cercles sans escorte.

CHANT IX

La pâleur que la crainte répandit sur mon visage, lorsque je vis mon guide retourner en arrière, fit bientôt disparaître sa propre pâleur. Il s’arrêta attentif comme un homme qui écoute; car son regard ne pouvait le mener loin dans l’air noir et dans le brouillard épais.

— Cependant il nous faudra gagner la bataille, dit-il, sinon... Il s’est offert un appui... Oh! qu’il me tarde qu’il arrive. Je vis bien comment il déguisa le

L’EXFER.

commencement de son discours, par les paroles qui vinrent ensuite et qui étaient tout à fait différentes des premières. Néanmoins son langage m’effraya, parce que je donnais à ces mots tronqués un sens plus sinistre qu’ils ne l’avaient peut-être.

— Au fond de cette triste spirale quelqu’un descendit-il jamais du premier cercle où le seul châtiment est d’être sans espérance?

Je fis cette question, et lui : — Il arrive rarement, me répondit-il, qu'un de nous fasse le chemin que je parcours. Il est vrai qu’une autre fois je descendis icibas, conjuré par cette cruelle Érichtho qui rappelait les esprits à leurs corps. Ma chair était depuis peu veuve de moi, lorsque Érichtho me fit entrer dans ces murs pour en tirer un esprit du cercle de Judas. C’est l’endroit le plus bas, et le plus sombre, et le plus éloigné du ciel, qui enferme tout; je connais le chemin, sois donc tranquille. Ce marais, qui exhale la grande puanteur, environne la cité de douleur, où désormais nous ne pouvons entrer sans combat.

Et il ajouta d’autres paroles; mais je ne m’en souviens plus, car mon œil m’avait entièrement attiré au sommet flamboyant de la haute tour, ,où je vis se dresser tout à coup trois furies infernales teintes de sang, ayant des formes et des gestes de femmes. Elles étaient ceintes d’hydres très-vertes; elles avaient pour cheveux des serpenteaux et des cérastes, dont leurs fières tempes étaient nouées. Et lui, qui avait bien reconnu les suivantes de la reine des pleurs éternels :

— Voilà, me dit-il, les féroces Érinnyes; celle qui

esta gauche est Mégère; celle qui pleure à droite est Alccto; Tisiplionc est au milieu.

A ces mots il se tut. Mlles fendaient leur poitrine avec leur ongles, se battaient avec leurs mains, et criaient si fort, que par frayeur je me serrai contre le poète.

— Vienne Méduse, nous le changerons en pierre, s’écriaient-elles toutes en regardant en bas; nous avons mal fait de ne pas nous venger sur Thésée de son attaque.

— Détourne-toi et tiens ton visage caché, car si la Gorgone se montre et que tu la voies, il ne te restera nul espoir de retourner là-haut.

Ainsi parla mon maître, et il me détourna lui-même ; et ne s’en fiant pas à mes mains, il me ferma les yeux avec les siennes. — 0 vous qui avez des intelligences saines, remarquez la doctrine qui se cache sous le voile de ces vers étranges.

Et déjà s’avançait sur les ondes turbulentes le fracas d’un son plein d'épouvantement qui faisait trembler les deux rivages, semblable à un vent impétueux qui, dans les ardeurs contraires, bat la forêt, et sans relâche brise les rameaux, arrache et emporte les fleurs, marche superbement en chassant la poussière devant lui, et fait fuir les bêtes et les pasteurs.

Il me découvrit les yeux et me dit : — Maintenant fixe le nerf de ta vue sur cette écume antique, là où la fumée est plus âcre.

Comme les grenouilles, devant la couleuvre ennemie, disparaissent toutes à travers l’eau, jusqu’à ce

L’ENFER

que chacune d’elles se soit enfouie dans la vase, je vis plus de mille âmes en déroute fuir ainsi devant quelqu’un qui traversait au pas le Styx à pieds secs. Il repoussait de son visage l’air épais, étendant devant lui la main gauche, et ne paraissait fatigué que de cette peine. Je vis bien que c’était un envoyé du ciel, et je me tournai vers le maître, qui me fit signe de me tenir tranquille et de m’incliner devant lui. Oh! qu’il me paraissait plein d'indignation! Il s’approcha de la porte, et avec une baguette il l’ouvrit sans aucune résistance.

— 0 bannis du ciel, race méprisée, s’écria-t-il sur l’horrible seuil, d’où vous vient une telle outrecuidance? Pourquoi regimbez-vous contre cette volonté qui ne manque jamais son but et qui tant de fois a augmenté vos tourments? À quoi vous sert de vous heurter contre la destinée? Votre Cerbère, s’il vous en souvient, en a encore le cou et le menton pelés.

Puis il s’en retourna par le chemin bourbeux, sans nous parler, semblable à quelqu’un qui est pressé et mordu par un tout autre intérêt que celui des personnes qu’il a devant lui ; et nous dirigeâmes nos pas vers cette terre, rassurés apres ces saintes paroles. Nous y entrâmes sans aucun combat ; et moi, qui désirais voir ce qui pouvait être enfermé dans celte forteresse, aussitôt que je fus entré, je jetai les yeux autour de moi, et je vis de toutes parts une grande campagne pleine de douleurs et d’affreux tourments. Comme près d’Arles, où le Pihône croupit, comme à Pola, près du Quarnaro, qui ferme l’Italie

LA DIViKE COMÉDIE.

et baigne ses confins, les tombeaux rendent le terrain inégal, ainsi ils faisaient là de tous les côtés, mais d'une manière plus terrible. Des flammes serpentaient entre une tombe et l’autre, et les embrasaient tellement, qu’aucun métier employant le fer ne le chauffe davantage. Tous les couvercles étaient soulevés, et il en sortait des plaintes si amères, qu’on voyait bien que c’étaient des cris de malheureux et de torturés.

Et moi : — Maître, quelles sont ces âmes qui, ensevelies dans ces tombes, font entendre leurs soupirs douloureux?

Et lui : — Ce sont les hérésiarques avec tous ceux qui ont suivi leur secte, et les tombes sont beaucoup plus remplies que tu ne le penses; chacun est enseveli avec son semblable, et les tombeaux sont plus ou moins chauds.

Alors il tourna à main droite, et nous passâmes entre les supplices et les hauts remparts.

CHANT X

Maintenant mon maître s’en va par un étroit sentier, entre le mur de la forteresse et les supplices, et moi je marche derrière lui.

— O sublime génie, qui me fais parcourir à ton gré les cercles impies, parle et satisfais mes désirs. Pourrait-on voir ceux qui gisent au fond de ces sé-

L’ENFER

pulcres? Déjà tous les couvercles soïit levés, et personne ne les garde.

Et lui : — Tous les tombeaux seront fermés sur les coupables, quand ils reviendront de Josaphat avec les corps qu’ils ont laissés là-haut. De ce côté, ont leur cimetière Epicure et tous ceux qui le suivent et font mourir l’àme avec le corps. Cependant du fond d’une de ces tombes on va bientôt satisfaire à la demande que tu me lais, et encore, au désir que tu me caches.

Et moi : — Guide chéri, si je ne t’ouvre pas tout mon cœur, c’est pour ne pas t’importuner par mes paroles ; et ce n’est pas la première fois que tu m’as disposé à cette réserve.

— O Toscan qui parcours, tout vivant, la cité du feu en parlant avec tant de modestie, daigne t’arrêter en ce lieu. Ton langage fait voir que tu es né dans cette noble patrie, à laquelle peut-être ai-je été trop funeste.

Cette voix sortit soudain d’un de ces tombeaux, c’est pourquoi je me rapprochai, tout tremblant, un peu plus de mon guide.

Et il me dit : — Tourne-toi, que fais-tu? regarde Farinata (1) qui s’est levé, tu le verras de la ceinture jusqu’à la tête.

J’avais déjà tourné mon visage vers le sien, et il dressait la poitrine et le front comme s’il avait eu l’enfer en grand mépris. Mais mon guide, d’une main prompte et courageuse, me poussa vers lui à travers les sépultures en disant : — Que tes paroles soient précises.

Dès que je fus au pied de sa tombe, il me regarda un peu, et me demanda avec dédain : — Quels furent tes ancêtres?

Moi qui ne désirais que de lui obéir, je ne lui cachai pas ce qu’il demandait, et je lui découvris tout. Alors il releva un peu le sourcil, et il dit :

— Tes aïeux furent terriblement contraires à moi, à mes ancêtres et à mon parti; aussi les ai-je bannis par deux fois.

— S’ils furent chassés, lui répondis-je, ils revinrent l’une et l’autre fois de tous les côtés, mais les vôtres n’ont pas bien appris cet art du retour.

Alors, au bord de la tombe ouverte, une ombre surgit près de l’autre, jusqu’au menton; je crois qu elle s’était levée sur scs genoux. Elle jeta scs regards autour de moi comme pour s’assurer si j’étais avec un autre; mais quand son doute fut complètement dissipé, elle me dit en pleurant :

— Si tu viens visiter cette sombre prison à cause de la hauteur de ton génie, mon (ils, où est-il, et pourquoi n’est-il pas avec toi?

Et je lui dis : — Je ne viens pas de moi-même, celui qui m’attend là conduit mes pas, lui pour lequel votre Guido eut peut-être du dédain (2).

Ses paroles et le genre de sa peine m’avaient déjà appris le nom de ce damné; c’est pourquoi ma réponse fut si juste.

Se dressant subitement, il s’écria : — Comment as-tu dit? Il eut! Ne vit-il pas encore? la douce lumière du jour ne frappc-t-elle plus ses yeux?

L’EN 1ER

Quand il s’aperçut que je mettais quelque retard à lui répondre, il tomba à la renverse et disparut.

Mais l’autre magnanime pour qui je m’étais arrêté, ne changea pas d’aspect, ne tourna pas le cou et 11e plia pas son liane.

— Et si les miens, reprit-il eu continuant son premier discours, ont mal appris cet art, cela me tourmente plus que ce lit de flammes. Mais la reine qui commande ici n’aura pas rallumé cinquante fois son visage, que tu sauras combien cet art est difficile. Et si jamais tu retournes dans le doux monde, dismoi pourquoi ce peuple est si cruel contre les miens dans toutes scs lois.

Je lui répondis : — Le carnage et le grand massacre qui ont rougi l’Arbia font faire une telle oraison dans notre temple.

11 secoua la tête en soupirant, et dit : — Je n’étais pas seul alors, et ce n’est pas sans droit que je m’étais joint aux autres; mais lorsque tout le monde avait consenti à raser Florence, j’étais bien seul à la défendre à visage découvert.

— Puisse un jour votre postérité jouir du repos, lui dis-je; mais, de grâce, déliez ce nœud qui a enveloppé mon esprit. 11 paraît, si je ne me trompe, que vous voyez d’avance ce (pic le temps amène avec lui, et qu’il en est autrement pour le présent.

— Nous voyons, reprit-il, comme ceux qui ont mauvaise vue, les choses éloignées; le maître suprême nous laisse encore celte lueur. Quand les choses s’approchent ou existent, notre lue dité s’évanouit, et si

44 I.A DIVINE COMÉDIE

on ne nous apporte pas ici de vos nouvelles, nous ne savons rien de votre état humain. Tu peux comprendre maintenant que notre science s'éteindra le jour où sera fermée la porte du futur.

Alors, comme repentant de ma faute, je dis : — Vous apprendrez donc à celui qui vient de tomber que son fils est encore parmi les vivants ; et si tout à l'heure je demeurai muet, faites-lui savoir que je l'ai fait parce que j’avais l’esprit occupé du doute que vous m’avez résolu.

Déjà mon guide me rappelait, et je priai l’ombre, plus à la hâte, de me nommerceux qui étaient avecelle.

Elle me dit : — Plus de mille gisent dans ce tombeau avec moi; Frédéric II et le cardinal sont ici, et je me tais des autres.

Puis elle disparut, et je dirigeai mes pas vers l’antique poëte en pensant à ses paroles qui me semblaient hostiles. Il se mit en marche, et tout en allant, il me dit :

— Pourquoi es-tu si affligé? — Et moi je satisfis à sa demande.

— Que ta mémoire conserve ce que tu as entendu contre toi, m’ordonna le sage, et maintenant fais attention. Et il leva le doigt : Quand tu seras devant le doux rayon de cette femme dont le bel œil voit tout, tu apprendras d’elle le voyage de la vie.

Puis il tourna son pied à gauche; nous laissâmes le mur et suivîmes vers le centre un sentier qui aboutissait à une vallée dont la puanteur remontait jusqu’à nous.

L’ENFER

CHANT XI

Sur l’extrémité d’une haute rive Formée par un cercle de grosses roches brisées, nous arrivâmes à un ramas de damnés tourmentés plus cruellement. Et là, à cause de l’horrible puanteur exhalée par cet abîme profond, nous nous retranchâmes derrière le couvercle d’un grand tombeau où je vis une épitaphe qui disait : « Je garde le pape Anastase, que Photin entraîna hors du droit chemin (1). »

— H nous faut descendre lentement, afin que nos sens s’accoutument à cette exhalaison infecte, et puis nous n’y prendrons plus garde.

Ainsi dit le maître; et moi : — Trouve, lui dis-je, un moyen pour que le temps ne soit pas perdu.

Et lui : — Tu vois que j’y songe. Mon fils, me dit-il, au dedans de ces rochers il y a trois petits cercles, rétrécis par degrés comme ceux que tu viens de quitter. Ils sont tous remplis d’àmes maudites; mais pour qu’après il te suffise seulement de les voir, apprends comment et pourquoi elles sont ainsi emprisonnées. Toute méchanceté qui fait naître de la haine dans le ciel a pour but l’injustice, et on atteint ce but en faisant tort à autrui ou par la violence ou par la fraude. Mais comme la fraude est le propre vice de l’homme, elle déplaît plus à Dieu; aussi les frauduleux sont-ils au-dessous des autres et sont assaillis par une plus vive douleur. Le premier cercle est tout rempli de vio-

L’ENFER. '47

le sort, les faussaires, le vol, la simonie, les ru liens, les escrocs et autres ordures.

Par la première espèce de fraude on oublie nonseulement l’ainour naturel, mais aussi l’autre, qui vient s’y joindre et qui fait naître la confiance réciproque. Aussi, dans le dernier cercle, au centre de l’univers sur lequel pèse Dite, quiconque trahit est-il consumé dans l’éternité.

Et moi : — Maître, ton raisonnement procède clairement et explique parfaitement ce gouffre et le peuple qui l’habite. Mais dis-moi : ceux du marais fangeux, ceux que le vent ballotte et que fouette la pluie, et ceux qui se rencontrent avec des paroles si âpres, pourquoi ne sont-ils pas punis au dedans de la cité ardente, si Dieu les a dans sa haine? et s’il n’est pas irrité contre eux, pourquoi sont-ils ainsi punis?

Et lui : — Pourquoi ta pensée s’égare-t-elle ainsi, contre ton habitude? Est-ce que ton esprit regarde ailleurs? Ne te souviens-tu pas du passage dans lequel ton Ethique traite des trois dispositions que le ciel réprouve ? L’incontinence, la malice et la folle bestialité; et comment l’incontinence offense moins Dieu et provoque moins de blâme? Si tu médites bien sur cette vérité, et si ton souvenir se reporte sur ceux qui sont punis en dehors, au-dessus de Dité, tu verras bien pourquoi ils sont séparés de ces pervers et pourquoi la justice de Dieu les marlelle d’une main moins courroucée.

— O soleil qui guéris toute vue troublée, tu me rends si heureux quand tu m’éclaires, que j’aime pres-

que autant douter que savoir. Retourne un peu sur tes pas, où tu as dit que l’usure offense la bonté divine, et délie le nœud.

— La philosophie, me dit-il, apprend dans plusieurs endroits, à ceux qui l’étudient, que la nature prend sa source dans l’intelligence et dans l’art de Dieu. Et si tu lis bien ta Physique, tu trouveras dès les premières pages que votre art suit la nature autant qu’il le peut, comme le disciple suit le mailre, si bien que votre art est, pour ainsi dire, le petit-fils de Dieu. Maintenant, si tu le souviens de la Genèse, an commencement, il est nécessaire que l’homme puise à ces deux sources sa vie cl sa fortune. Or, comme l’usurier suit une autre route, il offense la nature en ellemême et dans l’art qui l’imite; car il place son espérance ailleurs (5).

Mais suis-moi désormais, car il me plaît de marcher. Déjà les poissons se montrent sur l’horizon, et le char est tout près de Corus (4), et c’est là-bas qu’on descend le rocher.

CHANT XII

Le lieu où nous arrivâmes pour descendre la rive était si rude, et ce qui s’y trouvait le rendait tel, que tout regard en serait effrayé. Ainsi qu’en cet éboulement qui, en deçà de Trente, roula sur un des flancs de 1 Adige, soit par un tremblement de terre, soit que le sol manquât d’appui, du haut de la montagne, où

L’ENFElt.

l’éboulement commença, jusqu’à la plaine, la roche est devenue si escarpée, qu’un chemin est laissé à peine à qui se trouve à son sommet; telle était la descente de ce précipice, et sur la cime déchirée du rocher gisait l’opprobre de Crète, ce monstre qui fut conçu dans la fausse vache. Aussitôt qu’il nous aperçut, il se mordit lui-même, comme celui que la rage dévore.

Le sage qui me guidait lui cria : — Tu crois peutpeut-ctre voir ici le prince d’Athènes (1 ), qui te donna la mort dans le monde. Retire-toi, brute; il ne vient pas, lui, instruit par ta sœur; il vient pour visiter vos supplices.

Comme le taureau qui rompt ses liens au moment où il reçoit le coup mortel, ne peut plus marcher, mais bondit çà et là, ainsi je vis faire au Minotaure, et le maître attentif s’écria : — Cours au passage; pendant qu’il est en fureur, il est bon que tu descendes.

Nous suivîmes ainsi ce mouvant amas de pierres que le poids de mon corps faisait rouler sous mes pieds.

Je m’en allais rêvant, et le poète me dit : — Tu penses peut-être à ces décombres gardés par cette brutale colère que je viens d’éteindre? Sache donc que la première fois que je descendis au fond de l’enfer, ce rocher ne s’était pas encore écroulé ; mais peu de temps, si je ne me trompe, avant l’arrivée de celui qui ravit à Dité la grande proie du premier cercle, cette vallée horrible et profonde trembla de toutes parts, et je. crus que l’univers tressaillait d’amour, ce

qui a fait penser à quelques-uns que le monde avait été plus d’une fois replongé dans le chaos (2). Alors ce vieux rocher s’écroula ici et plus encore ailleurs. Mais fixe tes yeux dans le gouffre, car nous nous approchons de la rivière de sang, où bouillent tous ceux qui ont fait violence aux autres. O aveugle cupidité! ô folle colère, qui nous aiguillonnes ainsi dans notre courte vie pour nous plonger dans le sang pendant l'éternité! Je vis un grand fossé, creusé en arc, tout autour de la plaine, tel que me l’avait dit mon guide; et entre l’escarpement du rocher et la fosse rôdaient des Centaures armés de flèches , comme ils avaient coutume de chasser dans le monde. En nous voyant descendre, ils s’arrêtèrent, et trois d’entre eux, quittant la troupe, s’avancèrent avec des arcs et des traits choisis d’avance.

Un*des trois cria de loin : — A quel supplice allezvous, vous qui descendez la côte? dites-le de l’endroit où vous êtes, ou je tire de l’arc.

Mon maître dit : — Nous ferons notre réponse à Chiron, de près, tout à l’heure. Malheureusement tes désirs ont toujours été si impatients.

Puis il me toucha et me dit : — C’est N’essus qui mourut pour la belle Déjanire et se vengea luimême. Celui qui est au milieu et se regarde au poitrail est le grand Chiron, qui nourrit Achille; l’autre est Eolus, <pii fut si plein de rage (5). Ils s’en vont par milliers autour du fossé, perçant de leurs traits les âmes qui dépassent le niveau que leur crime a marqué dans le sang. Nous nous approchâmes de

L’ENFER

ces monstres agiles. Chiron prit une flèche, et, avec la coche, retroussa sa barbe derrière sa mâchoire. Quand il eut découvert sa grande bouche, il dit à ses compagnons :

— Avez-vous remarqué que celui qui marche le dernier fait mouvoir ce qu’il touche? Les pieds des morts ne font pas ainsi.

Et mon bon guide, qui atteignait déjà la poitrine de Chiron à la hauteur où les deux natures se confondent, lui répondit : — Oui, il est vivant, et je dois lui montrer seul la vallée ténébreuse. La nécessité le conduit et non le plaisir. Une femme a suspendu l’hosanna céleste pour me charger de cet oflice nouveau. 11 n’est pas un larron ni moi une âme noire. Au nom de cette vertu qui dirige mes pas dans ce rude chemin, donne-nous un des tiens qui puisse nous guider, nous montrer un gué sur le fleuve, et porter en croupe cet homme, qui ne peut fendre l'air comme un esprit.

Chiron se tourna à droite et dit à Nessus : — Retourne en arrière, guide-les, et protégc-les contre les autres bandes que vous pourrez rencontrer.

Alors nous marchâmes sous l'escorte fidèle, le long des Ilots rouges où ceux qui bouillaient dans le sang poussaient de grands cris. Je vis des pécheurs qui y étaient plongés jusqu’aux sourcils.

Et le grand centaure dit : Ce sont les tyrans qui ont souillé leurs mains de sang et de rapines (4). On pleure ici les crimes sans pitié ; ici est Alexandre, et ce cruel Renvs à qui la Sicile dut tant d’années de

douleur. Et ce Iront au poil si noir, c’est Ezzelin ; et le blond, c’est Obizzo d’Este, qui vraiment lut tué par son fils sur la terre.

Alors je regardais le poëte, et il me dit : — Qu'il te soit maintenant le premier, et moi le second.

Un peu plus loin le centaure arrêta ses regards sur une foule qui avait du sang bouillant jusqu’au cou. 11 nous montra un damné tout seul à l’écart, en disant: — Celui-ci perça sur l’autel, au sein de Dieu, le cœur qui saigne encore sur la Tamise.

Puis je vis des ombres qui tenaient non-seulement la tête, mais le torse entier librs du fleuve, et j’en reconnus plusieurs. Ainsi le sang s’abaissait de plus en plus, au point qu’il, ne baignait que les pieds, et là nous traversâmes la rivière.

— De même (pie tu vois ici le fleuve aller toujours en diminuant, dit le centaure, tu dois croire que de l’autre côté il devient toujours plus profond jusqu’au point où il faut que la tyrannie gémisse. C’est là que la divine justice tourmente Attila, le fléau de la terre, et Pyrrhus, et Sextus; c’est là qu’elle arrache, dans les flots bouillants, des pleurs éternels à René de Corneto, à René de Pazzi, qui lirent une si longue guerre aux grands chemins.

Puis il nous tourna le dos et repassa le gué.

Qiyilizud by Çj1 J1

L'ENFER

CHANT XIII

Nessus n’avait pas atteint l’autre rivage, que déjà nous entrions dans un bois qui n’était marqué d’aucun sentier. Là point de feuilles vertes, mais d’une couleur sombre ; point de branches lisses, mais des rameaux noueux et tordus ; point de fruits mais des épines empoisonnées. Les bêtes sauvages, qui ont en horreur les lieux cultivés entre Cecina et Corneto, n’ont pas de buissons plus hérissés et plus touffus. C’est là que font leur nid les hideuses Harpies, qui chassèrent les Troyens des Strophades, en leur prédisant leurs tristes destins. Elles ont les ailes larges, le cou et le visage humain, des pieds armés de serres, le ventre énorme et couvert de plumes; elles poussent des cris lamentables du haut de ces arbres étranges.

Le bon maître me dit : — Avant d’aller plus loin, sache que tu es dans la seconde enceinte, et que lu y seras jusqu’à ce que tu arrives aux sables douloureux. Or donc, regarde bien et tu verras des choses qui feraient douter de mes récils. J’entendais des gémissements de toutes parts, et je ne voyais personne qui gémit ; c’est pourquoi je m’arrêtai tout troublé. Il imagina, je suppose, que j’attribuais toutes ces voix sortant de ces troncs à des esprits qui se cachaient à notre approche.

Or le maître me dit : — Si tu brises une petite

branche d’un de ces arbres, les pensées que tu as changeront bientôt.

Alors j’avançai un peu la main, et je cueillis un rameau d’un grand arbre épineux ; et le tronc s’écria : — Pourquoi me brises-tu ?

Puis quand il fut devenu noir de sang, il se reprit cà crier : — Pourquoi me déchires-tu? n’as-tu aucun sentiment de pitié? Nous fumes des hommes, et maintenant nous ne sommes plus que des troncs ; ta main devrait être moins cruelle, eussions-nous été des âmes de serpents.

Comme une bûche verte qu’on brûle par un bout pleure par l’autre et siffle avec le vent qui s’en échappe, ainsi de celte branche jaillissaient à la fois le sang et les paroles. C’est pourquoi je la laissai tomber, et je demeurai comme un homme qui craint.

— S’il avait pu croire d’avance, ô âme blessée, répondit mon guide, ce qu’il avait lu dans mes vers, il n’aurait pas porté la main sur toi. Mais la chose était tellement incroyable, que je l’ai poussé à une action que je regrette moi-même ; mais dis-lui qui tu fus, afin qu’il puisse, en manière de réparation, raviver ta renommée dans le monde, où il lui est permis de retourner.

Et l’arbre reprit : — Tu me séduis si bien avec tes douces paroles, que je ne puis me taire ; et vous, pardonnez-moi si je me laisse prendre à l’attrait de vous parler. J’ai tenu les deux clefs du cœur de Frédéric (1 ), et je les tournai si doucement pour ouvrir et pour fermer, que j’écartai tous les autres de sa confiance. J’ap-

Dujilizad by

Ii’ ENFER.

portai tant de foi dans mon office glorieux, que j’en perdis le sommeil et le pouls. La prostituée qui ne détourna jamais ses yeux adultères du palais de César, mort commune et vice des cours, enflamma contre moi tous les cœurs, et Auguste s’enflamma tellement de leur flamme, que mes brillants honneurs se changèrent en triste deuil. Alors mon âme, indignée, croyant fuir le mépris par la morf, me rendit injuste contre moi, si juste. Par les nouvelles racines de cet arbre, je vous jure que je n’ai jamais failli à mon maître, qui fut si digne d’honneur. Et si quelqu’un de vous retourne au monde, qu’il relève ma mémoire gisante encore du coup que l’Envie lui a porté.

Le poète attendit un instant et me dit : — Puisqu’il se tait, ne perds pas de temps, mais parle, interroge-le, si tu veux en savoir davantage.

Et moi : — Demande-lui plutôt, toi-même, ce que tu crois qui peut me plaire ; moi je ne le pourrais pas, tant la pitié brise mon cœur.

11 reprit alors : — Puisse cet homme faire librement ce que tes paroles lui demandent, esprit emprisonné ; mais, de grâce, ne refuse pas de nous dire comment l’âme se lie à ces nœuds, et dis-nous, si tu le peux, si quelqu’une se dégage jamais de ces membres.

Alors le tronc souffla fortement, et le souffle se changea en ces mots : — On vous répondra brièvement. Lorsqu’une âme féroce part du corps d’où elle-même s’est détachée, Minos l’envoie au septième cercle. Elle tombe dans la forêt, et aucun lieu ne lui

est fixé; mais là où la fortune la jette, elle germe comme un grain d’épeaulre ; elle s’élève en arbuste, et en arbre sauvage ; les harpies, en broutant ses feuilles, la blessent, et la blessure ouvre une voie à la douleur. Comme les autres âmes, nous viendrons chercher nos dépouilles; mais aucune de nous ne s’en revêtira, car il n’est pas juste de reprendre ce qu’on a soimême quitté. Nous traînerons ici nos corps et nous les suspendrons dans la triste forêt, chacun à l’arbre de son âme malheureuse.

Nous écoutions encore le tronc, croyant qu’il avait autre chose à nous dire, lorsque nous fûmes frappés d’un bruit, comme celui qui entend venir à son poste le sanglier et la chasse avec les aboiements de la meute et le frémissement du feuillage ; et voilà que deux esprits venaient vers nous par la gauche, nus, déchirés, et courant si rapidement, qu'ils brisaient toutes les branches delà forêt.

Le premier s’écriait : — Viens donc, viens donc, ô Mort ! Et l’autre qui ne croyait pas courir assez vite : — O Lano (2), tes pieds ne furent pas si légers aux joutes du Toppo.

Et comme l’haleine lui manquait peut-être, il fit un seul groupe de lui et d’un buisson. Derrière eux la forêt était remplie de chiennes noires, affamées, bondissantes comme des lévriers détachés de leur chaîne. Elles enfoncèrent leurs dents dans les flancs de celui qui s’était caché, le déchirèrent lambeaux à lambeaux, et emportèrent au loin ses membres palpitants.

Cüü^le..

I/ENFER

Mon guide alors me prit par la main et me mena vers le buisson qui pleurait en vain à travers ses sanglantes blessures.

— 0 Jacques de Saint-André, s’écria-t-il, à quoi t’a-t-il servi de te faire un rempart de mes branchesl en quoi suis-je coupable de ta vie criminelle?

Le maître s’arrêta près de lui et parla ainsi : — Quel es tu, toi qui par tant de blessures souffles avec du sang ces plaintes douloureuses ?

Et lui : — Ames qui arrivez pour voir le terrible ravage qui me sépare ainsi de mes feuilles, ramassezles au pied de ce triste buisson. Je fus de la cité qui prit saint Jean-Baptiste à la place de son premier patron ; c’est pourquoi celui-ci la contristera toujours avec son art. Et s’il n’était que sur un pont de l’Arno il reste encore quelque trace de lui, les citoyens qui rebâtirent cette ville sur les cendres qu’Attila avait laissées, auraient perdu leur travail (3).

Je me fis un gibet de ma maison.

CHANT XIV

Dès que l’amour du sol natal m’eut saisi, je rassemblai les feuilles éparses et je les rendis au tronc dont la voix venait de s’éteindre. Nous arrivâmes à l’endroit où la seconde enceinte se sépare de la troisième et où l'on voit l’art terrible de la justice divine. Pour bien expliquer les objets nouveaux, je dis que

nous parvînmes à une lande dont le sol repousse toute espèce de plantes. La forêt de Douleurs lui fait guirlande, comme le triste fossé entoure la forêt ; là nous posâmes nos pieds tout au bord. Le sol était d’un sable aride et fin, pareil à celui que foulèrent les pieds de Caton (1). 0 vengeance de Dieu I combien devront te craindre ceux qui liront ce que j’ai vu de mes yeux ! Je vis plusieurs troupeaux d’àmes nues qui toutes pleuraient bien tristement; mais une loi diverse leur paraissait imposée : les unes gisaient sur leur dos, d’autres étaient accroupies, et d’autres marchaient sans cesse; le nombre des dernières était plus grand, celles qui gisaient dans leur supplice étaient moins nombreuses, mais leur langue était plus prompte à la douleur. De larges flammes pleuvaient lentement sur le sable, comme la neige sur les Alpes lorsque le vent ne souffle pas. De même qu’Alexandre (2), lorsque, dans les chaudes régions de l’Inde, il vit tomber sur son armée des flammes entières jusqu’à terre, fit fouler le sol aux pieds de ses soldats, afin que le feu s’éteignît plus facilement à mesure qu’il tombait ; ainsi descendait l'éternel incendie, et le sable s’enflammait comme l’amadou sous le briquet pour doubler la douleur de ces âmes. De çà, de là, sans trêve, se débattaient leurs mains misérables pour secouer la flamme nouvelle.

— Maître, lui dis-je alors, toi qui as tout vaincu, hormis les fiers démons qui se sont dressés contre nous sur le seuil de Dité, quel est ce grand qui paraît

L’ENFER

mépriser l’incendie, étendu sur le sable, se tordant de rage, et que la pluie de feu ne paraît pas dompter?

Et le maudit voyant que je parlais de lui à mon guide, s’écria : — Tel je fus vivant, tel je suis mort. Que Jupiter fatigue son forgeron, auquel il demanda dans sa colère la foudre aiguë dont je fus frappé à ma dernière heure, qu’il lasse les autres tour à tour dans la forge noircie du mont Gibel, en s’écriant : Bon Vulcain ! à l’aide ! à l’aide I comme il le fit au combat de Phlégra ; qu’il me foudroie de toute sa force, il ne jouira pas de sa vengeance.

Mon guide alors parla avec tant de force, que je ne lui avais jamais entendu élever la voix si haut : — O Capanée (3), par cela même que ton orgueil ne fléchit point, tu es puni plus cruellement, il n’y a que ta rage qui soit un supplice digne de ta démence.

Puis, se tournant vers moi d’un visage plus calme il ajouta : — Il fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes; il eut et semble encore avoir Dieu en dédain et semble le priser peu ; mais, comme je viens de le lui dire, ses outrages ont dans sa poitrine même leur digne prix. Or, suis-moi, et garde-toi bien de mettre les pieds sur le sable brûlant; mais tiens-les toujours serrés au bord de la forêt.

Nous arrivâmes en silence à l’endroit où jaillit hors du bois un petit fleuve, dont les flots rouges me font encore frissonner. Semblable au ruisseau du Bulicame (4), que les prostituées se parta-

GO I.A DIVINE COMÉDIE

gent entre elles, il s’écoulait à travers le sable ; son lit et ses deux flancs et les bords extérieurs s’étaieni durcis en pierre, et je compris que c’était là que nous devions passer.

— Parmi toutes les choses que je t'ai montrées depuis que nous avons franchi la porte dont l’entrée n’est refusée à personne, tes yeux n’ont rien vu d’aussi remarquable que ce fleuve dans lequel toute flamme s’éteint.

Telles furent les paroles de mon guide, et je le priai de m’accorder l’aliment dont il m’avait donné le désir.

— Il est au milieu de la mer. un pays dévasté, me dit-il, dont le nom est la Crète, et sous le roi de cette île le monde fut chaste. Là s élève une montagne qui était autrefois fière de scs eaux, de sa verdure, et qui s’appelait Ida ; maintenant elle est déserte comme une vieille chose. Rhéa la choisit pour berceau fidèle de son fils, et afin de mieux le cacher, quand il pleurait elle y faisait pousser des cris. Dans l’intérieur du mont se tient debout un grand vieillard qui tourne le dos à Damiette, et qui regarde Rome comme son miroir ; sa tète est formée d’or fin, ses bras et sa poitrine sont d’argent pur, puis il est de cuivre jusqu à l’enfourchure : le reste, jusqu’en bas, est du fer le plus beau, sauf que son pied droit est d’argile, et qu’il pèse plus sur ce pied que sur l’autre ; chacune de ces parties, excepté l’or, est fendue d’une crevasse, d’où des larmes tombent goutte à goutte, et mêlées ensemble, percent la montagne •

L'ENFER

puis suivant leur cours, elles pénètrent dans cette vallée, y forment l’Achéron, le Styx, le Phlégéthon, et descendant par un étroit canal jusqu’au fond de l'abîme, elles font le Cocyte ; comme tu verras cet étang, je ne t’en parle pas ici.

Et moi : — Si ce ruisseau descend ainsi de notre monde, pourquoi ne le voyons-nous que sur ces bords?

Et lui : — Tu sais que ce lieu est rond, et quoique tu aies beaucoup marché vers la gauche, en descendant toujours, tu n’as pas encore parcouru le cercle entier. Or donc, si quelque objet nouveau nous appafaît, l'étonnement ne doit pas se peindre sur ton visage.

— Maître, repris-je, où se trouvent le Phlégéthon et le Léthé? Tu ne parles pas de ce dernier, et tu dis que l’autre est formé par celte source?

— Certes, tu me plais dans toutes tes questions, me

répondit-il ; mais le bouillonnement de l’eau rouge devait répondre à une des demandes que tu me fais (5). Tu verras le Léthé, mais hors de cette fosse, là où vont se laver les âmepquand le repentir a effacé le péché. j

Puis il dit : — Il est temps de quitter la forêt ; tâche de venir derrière moi; les bords qui ne brûlent pas nous offrent un sentier, et en tombant sur eux toute vapeur s’éteint.

CHANT XV

Or, nous marchons sur l’un des bords de pierre, et la vapeur qui sort du ruisseau, s’élevant comme un nuage, abrite du feu l’eau et la rive. Comme les Flamands entre Gand et Bruges, craignant le flot qui s’élance sur eux, font leurs digues pour repousser la mer; et comme les Padouans, au bord de la Breuta, élèvent des barrières pour défendre leurs villes et leurs châteaux, avant que Chiarcntana ressente la chaleur (1) : tels- étaient les bords de ce fleuve: mais le maître, quel qu’il fût, les avait faits moins hauts et moins forts. Nous étions déjà si loin de la forêt, que je n’aurais pu la voir si je m’étais retourné en arrière, quand nous rencontrâmes une troupe d’âmes qui venaient en côtoyant la berge, et chacune d’elles nous regardait, comme on se regarde le soir, sous la nouvelle lune, en lixant scs yeux sur nous, cqinmc le fait un vieux tailleur pour enfiler son aiguille. Tendant que ces esprits me regardaient ainsi, je fus reconnu par l'un d'eux, qui me prit par le pan de ma robe et s’écria : — Quel miracle!

Lorsqu’il leva le bras vers moi, je regardai fixement son visage brûlé, et son front noirci par la flamme ne m’empêcha pas de le reconnaître. Alors, inclinant ma figure vers la sienne, je lui répondis : . — Est-ce bien vous, messire Brunetto (2)?

Et lui: — 0 mon fils! ne te déplaise point que Bru-

I/ENFER. 05

netto Latini revienne un peu sur ses pas avec toi, sans plus suivre leur trace.

Et je lui dis : — Je vous en prie de toutes mes forces, et si vous voulez que je m’asseye auprès de vous, je le ferai, s’il plaît à celui avec qui je vais.

— O mon fils ! reprit-il, si une de ces âmes s’arrête un instant dans son chemin, elle reste cent ans sans se défendre du feu lorsqu’il les atteint. Poursuis donc ta marche, je te suivrai de près, puis je rejoindrai ma bande, qui s’en va pleurant ses malheurs éternels. Je n’osais pas quitter le bord du ruisseau pour descendre près de lui ; mais je tenais ma tête inclinée comme un homme qui marche avec respect.

11 me dit alors : — Quel hasard, ou quel destin t’amènent ici avant ton dernier jour, et quel est celui qui te montre le chemin?

— Là-haut, sur la terre, dans la vie sereine, lui répondis-je alors, avant que mon âge fût accompli, je me suis égaré dans une vallée; hier malin je la laissai derrière moi, cclui-ci m’apparut au moment où j’y rentrais, et il me ramène par ce chemin dans ma patrie.

Et lui, à moi : — En suivant ton étoile, tu ne peux manquer d'arriver à un port glorieux, si j’ai bien prévu l’avenir, dans la vie heureuse. Et si je n’étais pas mort si vite, voyant que le ciel t’était si propice, je t’aurais encouragé dans ton œuvre. Mais ce peuple ingrat et pervers qui descendit anciennement de Fiésole, et qui tient encore de la montagne et du rocher, pour prix de ta vertu, sera ton ennemi, et c’est raison,

car le doux figuier ne peut pas porter ses fruits au milieu des cormiers sauvages. Une vieille tradition les appelle dans le monde aveugles, race avare, envieuse, superbe; garde-toi de te salir au contact de leurs mœurs. Ta destinée te réserve à tant d’honneur que les deux partis auront soif de toi; mais l’herbe restera loin de leur bec. Que les bêtes de Fiésole fassent litière d’ellcs-mèmes, mais qu’elles ne touchent pas à la plante, s’il en fleurit encore une sur leur fumier, dans laquelle revive la sainte semence de ces Romains qui y restèrent lorsque s’éleva ce nid d’impiété.

-—Si le ciel eut exaucé ma prière, lui répondis-je, vous n’eussiez pas encore quitté la terre; car je ne l’oublierai jamais, et elle me brise le cœur, votre chère et douce image paternelle, lorsque vous m’enseigniez d’heure en heure, dans le monde, comment l’homme devient immortel ; aussi, le gré que je vous en sais, il faut, tant que je vivrai, qu’il retentisse dans mes paroles. Ce que vous m’annoncez sur ma carrière, je le grave dans ma mémoire et je le garde pour le faire commenter par une femme qui le saura, si je parviens jusqu’à elle. Je veux seulement que vous sachiez ceci; tant que ma conscience est tranquille, je suis résigné à mon sort, quel qu’il soit. Ces avis ne sont pas nouveaux pour mes oreilles; que la fortune tourne sa roue comme il lui plaira, et le vilain sa houe. Mon maître alors se tourna en arrière sur sa droite, me regarda et me dit : — A bien écouté qui se souvient.

Cependant je continuai de parler avec messire Bru-

o.y-iii hrflP'"

L’ENFER. C5

netto, et je lui demandai les noms de ses compagnons les plus célèbres et les plus éminents.

Et lui : — Il est bon d’en savoir quelques-uns ; mais il faudra me taire des autres, car le temps manquerait à les nommer. Sache, en somme, qu’ils furent tous clercs, grands lettrés et d’éminente renommée, tous souillés dans le monde du même péché. Priscien et François d’Accurse s’en vont avec cette troupe misérable, et si tu as envie de cette lèpre, tu aurais pu y voir celui qui, par le serviteur des serviteurs, fut changé des bords de l’Arno à ceux du Bacchiglione, où il laissa ses nerfs mal tendus (5). J’en dirais davantage; mais je ne puis ni venir ni parler plus longtemps, car je vois s’élever des sables une nouvelle vapeur. Voici une autre foule; je ne dois pas me trouver avec elle. Je te recommande mon Trésor, car je vis encore dans ce livre ; c’est la seule prière que je t’adresse.

Puis il se retourna, et partit comme ceux qui courent à Vérone au drap vert, au milieu de la campagne, et sembla dans sa course celui qui gagne et non celui qui perd.

CHANT XVI

J’étais déjà dans un endroit d’où l’on entendait, comme un bourdonnement d’abeilles, le bruit de l’eau qui tombait dans l’autre cercle, lorsque trois ombres se détachèrent à la fois, en courant, d’un groupe qui

LA DIVISE COMÉDIE

passait sous la pluie de l’àprc martyre. Elles venaient à nous en s’écriant :

— Arrête-toi, toi qui nous semblés, à ton vêtement, être quelqu’un de notre pays dépravé.

— llélas ! que de plaies récentes ou anciennes, embrasées parles flammes, je vis dans leurs membres! J’en souffre encore, rien qu’à m’en souvenir. Mon guide prêta l’oreille à leurs cris, retourna son visage vers moi, et me dit :

— Attends, ces âmes ont droit à tes égards ; et n’était le feu dardé par la nature de ce lieu, je dirais qu’un tel empressement te siérait mieux qu’à elles.

Aussitôt que nous nous arrêtâmes, les âmes recommencèrent leur premier cri, et quand elles furent près de nous, elles formèrent un cercle à elles trois. Comme les athlètes nus et frottés d’huile cherchent leur prise et leur avantage avant de s’enlacer et de se battre ; ainsi ces ombres dirigeaient, en tournant, leur visage vers nous, si bien que leurs têtes et leurs pieds allaient toujours en sens contraire.

— Et si la misère de ce sable mouvant, commença à dire l’une d’elles, et nos figures écorchées et noircies attirent ton mépris sur nous et sur nos prières ; puisse du moins notre renommée plier ton âme à nous dire qui tu es, toi qui, avec tant d’assurance, frottes . tes pieds vivants au sol de l’enfer. Celui-là dont tu me vois suivre la trace, quoiqu’il s’en aille nu et pelé, eut un rang plus élevé que tu ne crois; il fut le petit-tils de la bonne Gualdrada ; son nom fut Guidoguerra, et dans sa vie il fit de grandes choses avec son esprit et

Digitize£jjj^oogIc

L'ENFER

avec son épée. L’autre qui foule le sable après moi, est Tegghiajo Aldobrandi, dont le nom devrait être aimé dans le monde. Et moi, qui suis mis en croix avec eux, je fus Jacopo Rusticucci ; et certes c’est ma femme dédaigneuse, plus qu’autre chose, qui m’a perdu (1).

Si j’avais pu être à l’abri du feu, je me serais jeté dans leurs bras, et je crois que mon maître l’eût souffert; mais comme je pouvais me brûler et me cuire, la peur l’emporta sur ma bonne volonté qui me rendait si avide de les embrasser.

Je répondis : — Ce n’est pas du mépris, mais bien de la douleur, que la vue de vos peines a gravé dans mon âme d’une manière à jamais ineffaçable, aussitôt que mon maître m’a dit des paroles par lesquelles j’ai compris que j’allais voir des âmes telles que vous êtes. Je suis de votre terre, et j’ai toujours entendu et répété avec amour vos œuvres et vos noms glorieux. Je quitte le fiel et je m’en vais aux doux fruits que m’a promis mon guide véridique ; mais il faut auparavant que je descende jusqu’au centre.

— Puisse ton âme conduire longtemps ton corps ! répondit-il, et puisse ta gloire te survivre! Mais disnous : la courtoisie et la valeur habitent-elles encore dans notre ville, comme autrefois, ou en sont-elles tout à fait exilées? Car Guglielmo Borsière (2), qui partage depuis peu nos tourments et qui s’en va là-bas avec nos compagnons, nous contriste beaucoup par ses paroles.

— La race neuve et les gains subits ont engendré

en toi l’orgueil et les excès, ô Florence! cl déjà tu en pleures !

Ainsi m’écriai-je les yeux levés, et les trois qui entendirent cette réponse échangèrent un regard, comme il arrive lorsqu’on est frappé par le vrai.

— S’il t’en coûte toujours si peu de satisfaire autrui, reprirent-ils tous, toi heureux, qui parles ainsi à Ion gré! Mais s’il t’est donné de sortir de ces sombres demeures pour revoir les belles étoiles, lorsque tu te plairas à dire : J’y fus, daigne parler de nous aux hommes.

Puis ils rompirent le cercle, et en s’enfuyant leurs pieds légers semblèrent des ailes; en moins de temps qu’il n’en faut pour dire amen, ils avaient disparu.

Mon maître alors trouva bon de partir. Je le suivais, et après quelques pas le bruit de l’eau était si près de nous, qu’il nous aurait empêchés de nous entendre.

Comme ce fleuve qui a son cours propre, en se dirigeant vers l’orient, depuis le montViso, sur la gauche des Apennins, qui s’appelle Acquacheta dans sa partie supérieure, avant d’arriver à la plaine, et qui perd ce nom à Forli, retentit en tombant des Alpes dans un ravin, sur le monastère de Saint-Benoit, qui devrait être un abri pour mille moines (5), ainsi tombant par une roche escarpée, retentissait cette eau bourbeuse avec un tel bruit, qu’en peu de temps l’oreille en eût été assourdie. J’étais ceint d’une corde avec laquelle j’avais pensé prendre la panthère à la peau nuancée. Après m’être ôté cette corde, ainsi que mon guide me l avait ordonné, je la lui tendis

L’ENFER

repliée et roulée. Alors il se tourna sur sa droite et la lança un peu loin du bord dans le gouffre profond.

— Il faudra bien, me disais-je, que quelque chose d’étrange réponde à ce nouveau signal, que le maître suit ainsi de son œil.

Oh ! que les hommes doivent être prudents près de ceux qui ne voient pas seulement les actions, mais dont l’intelligence lit les pensées au fond de l’âme !

11 me dit : — Bientôt va monter ici ce que j’attends, et ce que ta pensée rêve va bientôt paraître à tes yeux.

L’homme doit fermer sa bouche à toute vérité qui ressemble au mensonge; car elle l’expose à la honte, sans qu’il y ait de sa faute. Mais ici je ne puis me taire, et je te jure, ô lecteur, par les vers de celte comédie (puissent-ils ne pas être privés d’une longue faveur 1), que je vis venir d'en bas, en nageant dans cet air sombre et épais, une ligure effrayante à voir pour tout cœur intrljîide. C’est ainsi que celui qui descend quelquefois pour dégager l’ancre accrochée à un écueil, ou à quelque autre objet caché dans la mer, remonte en allongeant ses bras et en ramenant ses pieds.

CHANT XVII

— Voici le monstre à la queue acérée, qui perce les monts, brise les murailles et les armures ; voici celui qui infecte l’univers.

Ainsi mon guide commença à me parler, et il lui fit signe d’approcher des bords de marbre où nous maria

chions. Et celte hideuse image de la Fraude vint à nous et avança la tète et le buste ; mais elle ne tira pas sa queue sur le bord. Sa figure était celle d’un homme juste, tant son aspect était doux ; le reste de son corps était d’un serpent. Le monstre avait deux griffes velues jusqu’aux aisselles; le dos, la poitrine et les flancs étaient peints de nœuds et de mouchetures. Jamais les Turcs ou les Tartares n’ont croisé dans leurs draps des fils de tant de couleurs, jamais Arachné n’a tissu de si riches toiles. Comme parfois les canots amarrés au rivage sont à demi dans l’eau, à demi sur la grève, et comme parmi le- Tudesques gloutons le castor s’accroupit pour faire sa guerre, ainsi l’affreuse bète se tenait sur le bord rocailleux qui entoure le sable. Sa queue entière se jouait dans le vide et redressait sa fourche envenimée, dont la pointe était armée comme celle du scorpion.

Mon guide me dit : — Il faut nous écarter un peu de notre chemin pour atteindre cette bête perfide qui s’étend l«à-bas.

Alors nous descendîmes à droite, et nous fîmes dix pas tout au bord pour bien éviter le sable et les flammes. Quand nous fûmes arrivés à elle, je vis, un peu plus loin, des âmes assises sur le penchant du précipice.

Et le maître me dit : — Afin que tu remportes une pleine connaissance de cette enceinte, va, et contemple leur supplice. Que ton entretien soit court; pendant ton absence, je prierai celui-ci qu’il nous prête son dos vigoureux.

I/ENFER

Ainsi, côtoyant le bord du septième cercle, je m’en allai tout seul vers l’endroit où ces tristes âmes étaient , assises. Leur douleur éclatait dans leurs yeux; de çà, de là, elles s’aidaient de leurs mains contre la pluie de feu, contre le sol brûlant. Ainsi font les chiens dans l’été, tantôt du museau, tantôt de la patte, quand ils sont mordus par les puces, par les mouches et par les taons. Lorsque j’attachai mes regards sur quelques-uns de ces malheureux sur lesquels tombe le feu terrible, je n’en reconnus aucun, mais je m’aperçus qu’ils avaient tous une bourse suspendue à leur cou, avec certaines couleurs et certains signes, dont leur œil paraissait se repaître (1). Et comme je regardai parmi eux, je vis sur une bourse jaune je ne sais quoi d’azur qui avait la forme et l’attitude d’un lion; puis, suivant le cours de mon regard, je vis sur une autre bourse, rouge comme du sang, une oie plus blanche que le beurre. Et un damné, qui portait son sachet blanc marqué d’une truie azurée et pleine, me dit :

— Que fais-tu dans cette fosse? Va-t’en; et puisque tu es encore vivant, sache que mon voisin Yitaliano viendra s’asseoir ici à ma gauche. Parmi ces Florentins, je suis Padouan : souvent ils m’assourdissent les oreilles en s’écriant : « Vienne le chevalier souverain qui apportera la bourse aux trois becs. »

Puis il tordit la bouche et tira sa langue comme lin bœuf qui lèche ses naseaux. Et moi, craignant, si je restais davantage, de déplaire à celui qui m’avait recommandé de me dépêcher, je revins sur mes pas, m'éloignant de ces âmes harassées. Je trouvai mon

guide monté sur la croupe du terrible animal, et il me dit : — Sois fort et hardi. On ne descend désormais que par de semblables échelles. Monte devant, je veux être au milieu, afin que la queue ne puisse te nuire.

Tel que celui qui sent approcher le frisson de la lièvre, si bien qu’il en a les ongles livides, tremble de tout son corps à la vue d'un lieu froid, tel je devins à ces paroles. Mais scs menaces me firent cette honte qui devant un bon maître enhardit le serviteur.

Je m’assis sur le dos du monstre; je voulus dire : Embrasse-moi ; mais la voix ne vint pas comme je l’avais cru. Et lui, qui m’avait autrefois secouru en d’autres dangers, aussitôt que je montai, me serra étroitement et me soutint dans ses bras, en disant :

— Gcryon, pars maintenant, trace de larges cercles, et descends doucement; songe au nouveau fardeau que tu portes.

Comme la nacelle se détache du rivage en voguant en arrière, en arrière ainsi le monstre recula ; et quand il se sentit tout à fait libre, là où était la poitrine il tourna la queue, et, l’ayant tendue comme une anguille, il l’agita, et ramena l’air avec ses griffes.

Phaéton, lorsqu’il lâcha les rênes de son char et sillonna le ciel d une trace de flamme; Icare, lorsqu’il sentit déjà son dos se déplumer sous la cire fondue, tandis que son père lui criait : « Tu tiens une fausse route, » ne lurent pas saisis d’une plus grande peur que moi, quand je me trouvai suspendu dans Pair sans voir autre chose que le monstre. Il nage lente-

ment, lentement, tourne et descend ; mais je ne m’en aperçois qu’au vent qui me frappe et de front et par dessous. Et déjà j’entendais le torrent mugir avec un terri ble fracas au-dessous de nous, à droite; c’cst pourquoi je penchai la tête et regardai en bas. Alors ma terreur redoubla à l’aspect de l’abîme ; car je vis des feux et j’entendis des pleurs, et je me ramassai tout tremblant sur moi-même. Et je compris alors, aux affreux supplices qui s’approchaient de toutes parts, ce que je n’avais pas compris auparavant, que je tournais et que je descendais.

Comme le faucon qui, après être resté longtemps sur son aile, sans voir ni leurre ni oiseau, fait dire au fauconnier : « Ilélas ! tu descends, » et descend, fatigué, avec cent détours, au lieu d’où il s’était élancé rapidement, et va s’abattre, rebelle et irrité, loin de son maître; ainsi Géryon nous déposa au fond, tout au pied de la roche escarpée, et, déchargé de notre fardeau, il disparut comme un trait de la corde.

CHANT XVIII

Il est un lieu dans l’enfer nommé Malébolge, tout en pierre et de la couleur du fer, ainsi que la muraille qui l’environne. Droit au milieu de la plaine maudite s’ouvre un puits très-large et très-profond, dont je décrirai la forme en son lieu. Donc l’espace qui reste entre le puits et le pied du rocher dur est rond, et le fond en est partagé en dix vallons. Comme pour la

garde des murs, plusieurs fossés entourent les citadelles pour en protéger les abords, tel était l’aspect de ces gouffres; et comme des ponts sont jetés du seuil de ces forteresses à la campagne, ainsi du pied de la muraille s’élançaient des rochers, et, coupant les bords et les fossés, ils allaient se terminer et se réunir autour du puits. C’est dans ce lieu que nous nous trouvâmes lorsque Géryon nous eut secoués de son dos : le poëte prit à gauche, et je le suivis.

A ma droite, je vis une nouvelle désolation, de nouveaux tourments et de nouveaux bourreaux, dont la première fosse était remplie. Les pécheurs étaient nus au fond : les uns venaient vers nous, les autres marchaient avec nous, mais à pas plus pressés.

Ainsi les Romains, au temps du jubilé, ont trouvé la manière de faire passer la foule sur le pont en deux fdes : les uns ont le front tourné vers le château et vont à Saint-Pierre, les autres reviennent vers la colline. Sur les deux bords de la roche noirâtre, je vis des démons cornus armés de grands fouets, qui battaient cruellement les damnés par derrière. Ah! comme ils leur faisaient lever les jambes au premier coup; personne n’attendait le second ni le troisième. Tout en marchant, mon regard tomba sur un de ces misérables, et je dis aussitôt : J’ai déjà vu cet homme. Alors je m’arrêtai pour le contempler, et mon doux seigneur en fit autant, et me permit de retourner un peu sur mes pas. Le flagellé crut se cacher en baissant sa tête; mais cela lui servit peu, car je m’écriai :

— 0 toi qui baisses les yeux vers la terre, si tes

L’ENFER

traits ne sont pas trompeurs, tu es Venedico Caccianimico (1); mais qu’est-ce qui te vaut de si cuisantes sauces?

Et lui à moi : — C’est à regret que je l’avoue ; mais j’y suis forcé par ton clair langage, qui me rappelle le monde où j’ai vécu. C’est moi qui entraînai la belle Ghisola à céder aux désirs du marquis, quoi qu’on ait dit sur cette immonde histoire. Et je ne suis pas le seul Bolonais qui pleure ici; mais le lieu en est si plein, que moins de langues ont appris à dire Sipa entre la Savena et le Reno, et si tu en veux une preuve, rappelle-toi notre cœur avare.

Tandis qu'il parlait, un démon le frappa de sa lanière et dit : — Marche, ruflian; il n’y a pas ici de femmes à vendre.

Je rejoignis mon escorte, et après quelques pas nous arrivâmes près d’un rocher qui partait de la rive; nous le gravîmes aisément, et, marchant à droite sur ce pont, nous nous éloignâmes du mur éternel. Lorsque nous arrivâmes à l’endroit où l’arche s’arrondit pour donner passage aux damnés, mon maître me dit :

— Arrête-toi, et regarde de front ces autres misérables dont tu n’as pas vu la figure, parce qu’ils marchaient avec nous.

Du haut du vieux pont nous regardions la file qui venait vers nous du côté opposé, et que le fouet écrasait également. Et le bon maître sans attendre ma demande, me dit :

— Regarde ce grand qui s’avance et qui ne paraît

pas verser une larme de douleur. Quel royal aspect n’a-t-il pas encore! C’est Jason, qui, avec son cœur et avec son esprit, ravit la toison d’or à Colchos. Il passa par l’ilc de Lemnos, lorsque les femmes hardies et cruelles frappèrent de mort tous les mâles. Là, par des gestes et par des paroles douces, il trompa la jeune Hypsipyle, qui avait déjà trompé toutes ses sœurs; puis il l’abandonna seule et enceinte. Ce crime le condamne à ce supplice, qui venge aussi Médée (2). Ceux qui trompent ainsi s’en vont avec lui. Et maintenant,, nous en savons assez sur ce premier vallon et sur ceux qu’il renferme.

Déjà nous étions au lieu où l’étroit sentier se croise avec le second bord et forme le pilier d’un autre pont. De là nous entendîmes les cris des pécheurs accroupis dans l’autre fosse, qui soufflent à pleine joue et qui se frappent avec leurs propres mains. Les parois de ce gouffre étaient incrustées d’une lie gluante, qui, s’élevant du fond, s’y collait comme une pâte et repoussait la vue et l’odorat. Et telle est la profondeur de cette fosse, qu’il fallait monter au point* le plus haut de l’arche pour en atteindre le fond. Nous y parvînmes, et, penché sur le fossé, je vis des damnés plongés dans un cloaque où les sentines humaines semblaient s’ètrc vidées. Et comme je cherchai des yeux, je vis l’un d’eux avec la tête tellement souillée d’excréments, qu’on ne pouvait pas voir s’il était clerc ou laïque.

Il s’écria : — Pourquoi es-tu si avide de me regarder plutôt que les autres immondes?

L’ENFER

Et moi à lui : — C’est que, si ma mémoire ne me trompe pas, je t’ai déjà vu avec des cheveux secs, et tu es Alexis Interminelli de Lucques (3); c’est pourquoi je te regarde plus attentivement que les autres.

Et lui alors, en se frappant la tête : — Ici m’ont plongé les flatteries dont ma langue ne fut jamais lasse.

Puis mon guide me dit : — Porte un peu plus loin tes regards, afin que tu puisses bien atteindre le visage de cette immonde fille échevelée, qui se gratte là-bas avec ses ongles infects, et qui tantôt s’accroupit, tantôt se tient debout. C’est Thaïs la prostituée, qui répondit à ces mots de son amant : M’aimes-tu beaucoup ? — Immensément.

Et maintenant nos regards en ont assez vu.

CHANT XIX

O Simon le Magicien (i ), ô vous, ses misérables sectateurs, qui prostituez pour de l’or et pour de l’argent les choses de Dieu, ces épouses destinées aux bons, c’est pour vous maintenant que doit sonner la trompette, car vous êtes plongés dans la troisième fosse. Déjà nous étions arrivés à la tombe suivante, à cet endroit du pont qui surplombe au milieu du fossé. 0 suprême sagesse ! que ton art est sublime dans le ciel, sur la terre et dans l’enfer, et quelle justice préside à tes arrêts! Je vis sur les côtés et dans le fond cette pierre

livide percée de trous d’une égale largeur et chacun était rond. Ils ne me paraissaient ni plus ni moins grands que ceux qui sont dans ma belle église de San- Giovanni, disposés pour la facilité de ceux qui baptisent, et l’un desquels j’ai brisé, il y a quelques années, pour sauver quelqu’un qui s’y noyait; et que ceci soit le cachet qui détrompe les hommes (2).

Hors de chacun de ces trous sortaient les pieds d’un pécheur jusqu’au gros de la jambe; le reste était dedans. Leurs deux plantes brûlaient, et leurs muscles se tordaient à briser des cordes et des entraves. Comme la flamme parcourt en l’effleurant la surface de choses onctueuses, ainsi le feu glissait sur leurs pieds de la pointe au talon.

— Maître, dis-je, quel est celui qui s’agite et qui se tord plus que les autres, et que brûle une flamme plus rouge?

Et lui à moi : — Si tu veux que je te transporte làbas par cette pente inclinée, tu sauras de lui son nom et ses péchés.

Et moi : — Ce qui te plaît me plaît aussi; tu es le maître, lu sais que je ne m’écarte jamais de la volonté, et tu comprends ce que je tais.

Alors nous arrivâmes au qualrièmebcrd, nous tournâmes et nous descendîmes à main gauche, au fond du gouffre étroit et criblé. Et le bon maître me serrait toujours sur son sein, jusqu’à ce qu’il m’eut déposé près du trou de celui qui se plaignait si fort en agitant ses pieds.

— O toi, qui que tu sois, que je vois ainsi renversé.

Digjti/gdJayL

L’ENFER

àme triste et enfoncée comme un pal, parle, si tu le peux.

J’étais comme le moine écoutant la confession du perfide assassin, qui, à moitié enfoncé dans la terre, le rappelle toujours pour retarder la mort.

Il s’écria : — Quoi! te voici déjà debout, te voici déjà debout, Boniface? L’horoscope m’a donc menti de plusieurs années. Es-tu déjà rassasié de cet or pour lequel tu n’as pas craint d’enlever par trahison la belle épouse, pour la maltraiter ensuite?

Je demeurai comme ceux qui, ne comprenant rien à ce qu’on leur dii, restent presque honteux et ne savent que répondre.

Alors Virgile me dit : — Réponds-lui vite : Je ne suis pas celui, non, je ne suis pas celui que tu penses. Et je répondis ainsi qu’on me l’ordonnait.

L'esprit alors tordit ses deux pieds; puis soupirant et d’une voix remplie de larmes, il me dit : — Hélas! que me veux-tu donc? Si lu as tant à cœur de savoir qui je suis, que tu aies pour cela seul franchi cette enceinte, apprends que je fus revêtu du manteau sacré, et que je fus vraiment fils de Y ourse tellement cupide d’enrichir les oursins , qu’on m’a mis ici dans une bourse, comme là-liaut j’y mettais de l’or. Tous les simoniaques qui m’ont précédé sont passés parla fenle de cette pierre, et sont ici au-dessous de ma tète. Je tomberai là-bas à mon tour lorsque viendra celui pour lequel je t’ai pris quand je t’ai adressé ma brusque apostrophe. Mais je me serai brûlé les pieds et j’aurai été renversé pendant plus de temps qu’il n’en

restera, lui, planté, avec ses pieds rouges. Car après lui viendra du couchant un pasteur sans loi et d’œuvres plus honteuses, qui nous recouvrira tous les deux. Ce sera un nouveau .lason, semblable «à celui dont il est parlé dans le livre des Machabécs, et le roi de France sera faible envers lui, comme l’autre roi le fut envers .lason (3).

Ici je ne sais si je fus bien sensé, mais je lui répondis sur ce ton : — Dis-moi donc, toi, quel prix Notrc-Seigneur exigea-t-il de saint Pierre pour remettre les clefs en son pouvoir? Certes, il lui dit seulement: Suis-moi. Ni Pierre ni les autres ne demandèrent à Matthias de l'or ou de l’argent, lorsqu’il fut élu à la place qu’avait perdue le traître. Reste donc là, car tu es puni justement, et garde bien ton or mal acquis qui t’a rendu si hardi contre Charles. Et si je n’étais retenu par le respect que je porte aux saintes clefs qui l’ont été confiées dans la vie heureuse, je me servirais de paroles encore plus dures ; car votre avarice attriste le monde, en foulant les bons et en élevant les méchants. C’est vous, Pasteurs, qu’aperçut l’Évangéliste, quand il vit celle qui est assise sur les flots se prostituer aux rois ; celle qui naquit avec sept tètes et qui fut ornée de dix cornes, tant que la vertu fut chère à son époux. Vous vous êtes fait un Dieu d’or et d’argent; quelle différence y a-t-il donc entre vous et les idolâtres, sinon qu’ils adorent une idole, et que vous en adorez cent? Ah! Constantin, que de maux enfanta, non ta conversion, mais cette dot que reçut de toi le premier pape enrichi (4).

L’ENFER

SI

Et tandis que je lui chantais ces notes, soit colère, soit remords, il agitait les deux pieds avec force. Je crois que mon guide m’approuva, tant il écouta d’un air content mes paroles franches et vraies. Il me prit dans ses bras, m’enleva sur sa poitrine, et remonta le chemin par lequel il était descendu ; et il ne se lassa point de me serrer contre soi, jusqu’à ce qu'il m’eut porté sur le sommet du pont qui conduit de la quatrième enceinte à la cinquième. Là iLposa doucement son doux fardeau sur ce rocher escarpé et sauvage, qui serait pour les chèvres un rude chemin. De là je découvris un autre vallon.

CHANT XX

Il me faut décrire en vers une peine nouvelle et donner matière au vingtième chant de mon premier Cantique des damnés. J’étais déjà tout penché pour regarder ce fond inondé de larmes amères; et je vis des âmes qui allaient tout autour de ce vallon du même pas que les processions dans notre monde, et qui pleuraient en silence. Comme mon œil tomba plus bas sur ces pécheurs, ils me semblèrent tous étrangement tordus du menton au commencement du buste; car ils avaient le visage retourné sur les reins, et force leur était de marcher à reculons, ne pouvant pas regarder devant eux. Il se peut que quelqu’un, par l’effet d’une paralysie, se^oit ainsi disloqué tout à fait; mais je ne l’ai pas vu, et je ne le crois pas.

LA DkVINE COMÉDIE.

O lecteur 1 puisse Dieu te laisser prendre quelque fruit de cette leçon; mais juge aussi toi-même si je pouvais rester l’œil sec, quand je vis de près notre image tellement retournée, que les larmes ruisselaient des yeux sur les fesses. Je pleurais appuyé à l'angle d’un rocher, si bien que mon guide me dit :

— Es-tu aussi de ces autres insensés? Ici vit la pitié, quand elle est bien morte; nul n’est plus impie que celui qui plaint les hommes que Dieu a jugés. Lève, lève la tête, et vois celui sous lequel s’ouvrit la terre aux yeux des Thébains, qui s’écriaient: « Où tombestu, Amphiaraiis, pourquoi quiltes-lu le combat? » Et il roula d’abîme en abîme jusqu’aux pieds de Minos, qui saisit tous les pécheurs (1). Vois comme il a fait sa poitrine de son dos : parce qu’il a voulu voir trop en avant, il regarde en arrière et marche à rebours. Voici Tirésias, qui changea d’aspect lorsque d’homme il devint femme, tous scs membres s’étant transformés; et il fallut depuis qu’il frappât de sa verge les deux serpents enlacés, avant de recouvrer son sexe viril. Celui qui s’adosse à son ventre, c’est Arons; dans les monts de Luni, cultivés par le Carrarais qui habite la vallée, il se creusa une grotte dans les marbres blancs pour sa demeure, d’où il pouvait contempler sans obstacle les étoiles et la mer. Et celle qui couvre de ses cheveux épars le sein que lu ne vois pas, et qui a de l’aulic côté toute sa peau velue, c’est Manto, qui erra de terre en terre, et s’arrêta cnlin aux lieux où je naquis. C’est pourquoi je veux que tu m’écoutes un peu.

Page 1