‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 25 sur 44 · I. 'ENFER · texte numérisé non relu

I. 'ENFER

Lorsque son père eut cessé de vivre et que la ville de Bacchus fut devenue esclave, Manto s’en alla longtemps par le monde. Là-haut, dans la belle Italie, s’étend un lac au pied des Alpes qui bordent l’Allemagne, au-dessus du Tyrol ; il s’appelle Bcnaco. Mille sources d’eau vive, après avoir baigné l’Apennin entre Garda et Val-Camonica, vont dormir au fond de ce lac. Au milieu est un point où les évêques de Trente, de Brescia et de Vérone auraient le droit de bénir, s’ils faisaient ce chemin (2). Sur la pente où la rive est plus basse, s’élève Peschicra, puissant et beau rempart pour servir de frontière à Brescia et à Bergame. C’est là que déborde l'eau qui ne peut pas être contenue dans le Benaco, et qu’elle devient fleuve à travers les vertes prairies. Dès que ce fleuve a repris son cours, ce n'est plus le Bcnaco, c’est Mincio qu’on l’appelle jusqu’à Governo, d’où il s’élance dans le Pô; mais il n'a pas couru longtemps, qu’il rencontre une plaine dans laquelle il s’étend et forme un marais qui souvent est malsain dans l’été. Or la vierge sauvage, passant là par hasard, vit au milieu du marais une terre sans culture et privée d’habitants; et, fuyant tout commerce avec les hommes, elle s’y arrêta avec scs serviteurs pour exercer son art ; elle y vécut et y laissa son corps inanimé. Les hommes dispersés dans les environs se rassemblèrent depuis dans ce lieu, déjà fortifié par l’étang qui l’entourait de toutes parts ; ils bâtirent la ville sur les os de la morte, et en mémoire de celle qui la première avait choisi ce lieu, ils l’appelèrent Manloue, sans tirer d’autre sort. Ses habitants furent

jadis plus nombreux, avanl que la folie de Casalodi n'eût été trompée par Pinainonte (5). J’ai voulu t’avertir, car si jamais tu entendais donner une autre origine à ma patrie, aucun mensonge n’altère la vérité.

Et moi : — Maître, tes paroles sont empreintes pour moi d’une telle certitude, et s’emparent tellement de ma foi, que tous les autres discours me seraient comme des charbons éteints; mais dis-moi si dans cette foule qui s’avance, tu vois quelque âme digne d’être remarquée; car c’est à cela que vise mon esprit.

Alors il me répondit : — Celui dont la barbe descend du menton sur les noires épaules fut augure au temps où la Grèce se trouva tellement dépeuplée d’hommes qu’il en resta à peine dans les berceaux; c’est lui qui donna le signal avec Calchas pour couper le premier câble en Aulide. Il eut nom Eurypyle; c’est ainsi que l’a chanté quelque part ma haute tragédie, lu ne l’ignores pas, loi qui la sais toute par cœur. Cet autre efflanqué s’appela Michel Scotto, et fut très-versé dans l’art des fraudes magiques. Voici Guido Bonatti, voici Asdenle, qui voudrait n’avoir jamais quitté son cuir et sa ficelle, mais il se repent trop tard. Vois les malheureuses qui laissèrent l’aiguille, la navette et le fuseau pour être sorcières, et qui firent leurs sortilèges avec des herbes et des images.

Mais viens désormais, car déjà Caïn avec son fardeau d’épines (4) occupe la limite des deux hémisphères, et touche la mer sous Scville. Et déjà, hier dans la nuit, la lune était ronde, tu dois bien l’en souvenir,

L’ENFER

car elle t’a servi plus d’une fois dans la sombre forêt.

Et tandis qu’il parlait de la sorte, nous allions toujours.

CHANT XXI

Ainsi nous vînmes de pont en pont, en parlant d'autres choses que ma Comédie n’a souci de chanter, et nous tenions le sommet de l’arche, lorsque nous nous arrêtâmes pour entendre d’autres plaintes vaines et pour voir l’autre fosse de Malébolge, qui me parut affreusement obscure.

Comme dans l’arsenal des Vénitiens bout pendant l'hiver la poix gluante pour calfater les vaisseaux brisés qui ne peuvent plus traverser la mer, et landis que les uns font un nouveau navire, que les autres goudronnent les flancs de celui qui a fait plusieurs voyages; que le marteau retentit dé la proue à la poupe; ceux-ci font des rames, ceux-là tournent des câbles, d’autres rapiècent la voile de misaine et celle d’artimon; ainsi, non par l’effet du feu, mais par un ordre divin, bouillait dans ce gouffre un bitume épais qui engluait les bords à l’entour. Je voyais bien celte poix, mais je ne voyais à sa surface que des bouillonnements soulevés par la chaleur, qui se gonflaient partout et retombaient affaissés. Tandis que je regardais fixement vers le fond, mon guide en s’écriant : — Prends garde, prends garde! — m’entraîna vers lui de l’endroit où j’étais.

Alors je me tournai comme un homme à qui il larde de voir ce qu’il doit fuir, el qui, affaibli par une peur subite, regarde tout en fuyant. Et je vis derrière nous un diable noir, qui venait en courant sur le rocher. Ab! comme il était terrible dans son aspect, et qu'il me paraissait cruel dans son attitude, avec' ses ailes ouvertes et léger sur ses pieds ! Un pécheur chargeait son dos élevé et pointu, et il en tenait les nerfs des pieds serrés dans sa main.

Et il s’écria : O Malcbranchc (i), qui gardez notre pont, voici un des anciens de Santa Zita, mettez-le au fond, je retourne pour en chercher encore à cette terre qui en est bien remplie ; tout homme y est vénal, excepté llonturo, pour de l'argent, de non on y fait oui.

Il jeta le damné et s’en retourna par le rocher dur, et jamais un chien lâché sur un voleur ne le poursuivit plus rapidement. Le malheureux plongea, et reparut le dos courbé en arc, mais les démons qui étaient couverts par le pont s’écrièrent : — Il n’y a pas ici de sainte Image, ici on nage autrement que dans le Serchio ; donc, si tu ne veux pas sentir nos crocs, ne t'élève pas au-dessus de la poix. Puis ils l’accrochèrent avec plus de cent fourches, et disaient : — Il faut que tu danses à couvert; escroque en cachette, si tu le peux .

Ainsi les cuisiniers commandent à leurs aides de repousser avec des crochets au fond de la chaudière la viande qui surnage.

Et le bon maître : — Pour qu’on ne voie pas que tu

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L’ENFER

y es, va te cacher derrière un rocher qui puisse te servir d’abri, et quelque offense qui me soit faite, ne crains rien, car je connais les choses, je me suis déjà trouvé à une pareille lutte.

Alors il traversa le pont; mais quand il eut atteint le sixième bord, il eut besoin de montrer un front assuré. Avec cette fureur et avec cette tempête avec laquelle les chiens se jettent sur le pauvre mendiant qui s’arrête tout à coup et demande; ainsi les diables sortirent de dessous le pont, et tournèrent contre lui tous leurs crocs; mais il cria: — Qu’aucun de vous ne soit rebelle. Avant de me toucher, que l’un de vous s’avance pour m’écouter, et puis qu’il m’accroche s’il l’ose.

Tous s’écrièrent : — Vas-y, Malacoda. Alors les autres restèrent immobiles, et l’un d’eux s’avança vers mon guide et lui dit: — A quoi bon? •

— Crois-tu, Malacoda, dit mon maître, que je sois parvenu ici bravant tous vos efforts, sans le vouloir divin, sans une destinée propice? Laisse-moi aller, car on veut dans le ciel que je montre à quelqu’un ce chemin sauvage.

Alors son orgueil s’abattit, et laissant tomber sa fourche à ses pieds, il dit aux autres : — Hélas! qu’on ne le frappe point!

Et mon guide me cria de loin : — 0 toi qui te tiens l>!otti sous les roches du pont, reviens à moi sans crainte.

Je me levai et je vins à lui en courant; mais les diables marchèrent sur moi tous ensemble, et je craignais

LA DIVISE COMEDIE

qu’ils ne tinssent pas leurs promesses. C’est ainsi que je vi£ trembler ces soldats qui sortaient par une capitulation de Caprona, se voyant au milieu de tant d’ennemis. Je me collai de toute ma personne aux flancs de mon guide, sans détourner les yeux de leurs visages, qui n’étaient pas rassurants. Ils baissaient leurs crocs et se disaient entre eux : — Veux-tu que je le touche un peu sur l’échine? Et ils répondaient : — Oui, accroche-le un peu.

Mais le démon qui parlait à mon guide se tourna soudain en criant: — Paix, paix, Scarmiglione.

Puis il nous dit: — Vous ne pouvez pas aller plus avant sur ce rocher, car la sixième arche s’est tout entière écroulée dans le fond ; mais s’il vous plaît d’aller plus loin, prenez par cette grotte, vous trouverez près d’ici un autre pont que vous pourrez traverser. Hier, cinq heures [dus tard que l'heure où nous sommes, douze cent soixante-six ans se sont écoulés depuis que ce chemin a été rompu. J’envoie de ce côté plusieurs des miens voir si quelque damné sort de la poix; allez avec eux, ils ne seront pas méchants.

En avant, Alichino et Calcabrina, commença-t-il à dire, et toi Cagnazzo, et Barbariccia conduira la décurie. Venez, Libicocco et Draghignazzo,Ciriatto le Denlu et Gralfiacane et Farfarel et Rubicante le Fou. Parcourez les contours de la poix bouillante, et <[ue ceux-ci soient en sûreté jusqu’à l’autre pont qui reste encore debout sur le gouffre.

— 0 mon maître I dis-je alors, qu’es-t-ce que je vois? Hélas! allons-nous-cn sans escorte, si tu sais marcher ;

Digitizcd-oy Gaûulc

L’ENFER

pour moi, je n’en demande pas. Si tu es prudent comme à ton ordinaire, ne vois-tu pas comme ils. grincent des dents et comme ils nous menacent du regard?

Et lui à moi : — Ne crains rien, laisse-les grincer des dents à leur aise ; c’est contre les malheureux qui brûlent dans la poix.

Ils tournèrent à gauche ; mais avant de se mettre en marche, chacun d’eux avait serré la langue entre ses dents pour faire signe à son chef.

Et lui de son derrière avait fait une trompette.

CHANT XXII

J’ai vu déjà des cavaliers lever le camp, commencer la bataille et faire la montre, et plus d’une fois se sauver par la fuite ; j’ai vu des coureurs dans votre contrée, ô Arétins, et j’ai vu passer des cavalcades, j’ai vu férir dans les tournois et courir dans les joutes, au son des trompettes et des cloches, des tambours et des sjgnaux de forteresses, des instruments étrangers et des nôtres ; mais jamais je n’ai vu ni cavaliers, ni fantassins, ni vaisseau, au signal de terre ou d’étoile, s’avancer au son d’un si étrange hautbois. Nous marchions avec les dix démons. — Affreuse compagnie I — Mais à l’église avec les saints, et à la taverne avec les gloutons.

Cependant mes regards étaient toujours attachés à la poix pour voir la nature de l’étang et les- esprits qui brûlaient dans ce gouffre. Comme les dauphins

avertissent les matelots, en se courbant en arc, qu’il est temps de sauver le navire, ainsi parfois, pour alléger leur peine, quelques-uns de ces pécheurs montraient leur dos, et disparaissaient plus prompts que l’éclair ; et comme au bord des eaux d’un fossé se tiennent les grenouilles, le museau dehors, et cachant dans la vase leur corps et leurs pieds, ainsi se tenaient de toutes parts les pécheurs ; et quand Barbariccia s’approchait, ils s’enfonçaient sous la poix bouillante. Je vis, et mon cœur en frissonne encore, un pécheur être en retard, comme il arrive qu’une grenouille reste au bord et que l’autre disparaît. Et Grafliacane, qui était plus près de lui, l’accrocha par ses cheveux gluants, et l’enleva comme une loutre. Je savais déjà les noms de tous ces diables, car je les avais observés lorsqu’ils furent choisis; et quand ils se nommèrent entre eux, j’y fis attention.

— O Rubicante ! tâche de lui enfoncer tes grands ongles dans les lianes pour l’écorcher, s’écriaient tous à la fois les maudits.

Et moi : — Mon maître, essaye d’apprendre, si tu le peux, quel est l’infortuné tombé aux mains de ses adversaires.

Mon guide s’approcha de lui, lui demanda d’où il était, cl il répondit : — Je suis né dans le royaume de Navarre (1). Ma mère qui m’avait engendré d'un ribaud, destructeur de ses biens et de lui-même, me plaça au service d’un seigneur. Puis je fus familier du bon roi Thibault, et je me mis à pratiquer les escroqueries que j’expie dans cette chaleur.

L’ENFER

Et Ciriatto, de la bouche duquel sortait de chaque côté une défense, comme à un sanglier, lui fit sentir comment l’une d’elles déchirait. Parmi de mauvais chats était tombée la souris ; mais Barbariccia le serra dans ses bras, et dit : — Restez là pendant que je l’enfourche.

Puis il tourna le visage vers mon maître : — Intcrroge-le, dit-il, si tu désires savoir de lui quelque chose avant qu’on l’extermine.

Et le guide : — Dis-moi donc, connais-tu parmi les autres coupables quelque Latin au fond de la poix ?

Et lui : — J’ai quitté naguèreun damné qui en était proche ; que ne suis-je encore à couvert avec lui! je ne craindrais ni griffe ni crochet.

Et Libicocco s’écria: — C’en est trop! et il lui prit si bien le bras avec son croc, qu’en le déchirant il en emporta un lambeau. Draghignazzo voulut aussi l’accrocher aux jambes, mais leur décurion promena tout autour son regard effroyable. Lorsqu'ils furent un peu apaises, mon guide demanda sans retard au pécheur, qui regardait encore sa blessure :

— Quel est celui que tu as quitté, dis-tu malheureusement pour venir à la rive ?

Il répondit : — C’est frère Gomita (2), le juge de Galiurc, ce vase rempli de fraude, qui, tenant dans ses mains les ennemis de son maître, les traita si bien, que chacun s’en loua. Il prit leur argent et les laissa partira leur aise, comme il le dit lui-même; et dans ses autres emplois il ne fut pas un escroc vul-.

gairc, mais lo roi dos voleurs. Souvent converse avec lui don Michel Zanclic de Logodoro, et leurs langues ne se lassent jamais de parler de la Sardaigne. Hélas! vovez cet autre qui grince des dents. Je parlerais encore, mais je crains qu’il ne s’apprête à me gratter la teigne.

Et le grand chef se tournant vers Farfarello, qui roulait les yeux pour frapper, lui cria : — Loin d’ici, oiseau maudit.

— Si vous voulez voir ou entendre, reprit le pécheur épouvanté, des Toscans ou des Lombards, j’en ferai venir ; mais que les griffes maudites se tiennent à l’écart, afin que les damnés ne craignent pas leur vengeance, et moi, assis dans ce lieu même, pour un que je suis, j’en ferai venir sept, quand je sifflerai, comme c’est notre usage lorsque l’un de nous se met au dehors.

A ces paroles, Cagnazzo leva le museau, et secouant la tête il dit : — Voyez la malice qu’il a trouvée pour se jeter au fond !

Et l’autre, qui était bien riche en artifices, répondit :

— Oui, vraiment, je suis trop malicieux, quand je procure aux miens de plus grands malheurs !

Alichino ne se contint pas, et seul contre tous les autres, il lui dit : — Si tu te sauves, je ne te suivrai pas au galop, mais je m’abatterai d’un coup d’aile sur la poix. Quittons le rocher, et, cachés par le bord, voyons si toi seul tu vaux mieux que nous . tous.

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0 toi qui me lis, tu vas voir un nouveau tour. Chacun tourna les yeux de l’autre côté, et celui-là le premier qui avait montré le plus de méfiance.

Le Navarrois saisit bien son moment : il affermit ses pieds sur la terre, et sauta d’un seul bond, échappant à leur dessein.

Chacun soudain en fut consterné, mais celui-là le fut plus que les autres qui avait été cause de la faute. C’est pourquoi il s'élança, et cria : — Je te tiens.

Mais ce fut en vain ; car les ailes du démon ne purent devancer la peur : le damné plongea sous la poix, et l’autre redressa la poitrine en volant.

C’est ainsi que le canard plonge tout d’un coup à l’approche du faucon, qui remonte vers le ciel honteux et brisé.

Calcabrina, irrité de ce tour, vola derrière .le démon, charmé de voir le pécheur à l’abri, pour s’en prendre à l’autre. Et dès que le damné eut disparu, il tourna ses griffes contre son compagnon et s’entrelaça avec lui sur le fossé. Mais l’autre le saisit avec ses serres, comme un épervier, et ils tombèrent tous les deux dans la poix bouillante. La chaleur les sépara bientôt ; mais ils ne pouvaient se relever, tant leurs ailes étaient engluées. Barbariccia, affligé avec le reste des siens, en fit voler quatre sur l’autre bord avec leurs crocs, et ils descendirent promptement, d’un côté et de l’autre, à leur poste ; ils tendirent

leurs fourches aux pauvres englués, qui étaient à moitié cuits dans la poix.

Et nous les laissâmes dans leur embarras.

CHANT XXIII

Silencieux, seuls et sans escorte, nous marchions, lui devant, moi derrière, comme les frères Mineurs s’en vont dans les chemins. Je songeais, à propos de cette lutte, à la fable d'Ésope où il a parlé de la grenouille et du rat. Car deux mots synonymes (1) n’ont pas tant de rapport entre eux que ces deux querelles, si l’on rapproche bien le commencement et la fin. Et comme d’une pensée jaillit une autre pensée, cette idée m’en fit venir une nouvelle, qui accrut ma première frayeur.

Je me disais : — Ces diables ont élé joués, à cause de nous, avec une telle douleur et une telle bonté, qu’ils doivent en être bien irrités. Si la colère aigrit leur mauvais vouloir, ils vont fondre sur nous plus acharnés que le chien quand il saisit le lièvre avec ses dents.

Je sentais déjà tous mes cheveux se dresser par la crainte, et tout en regardant par derrière, je dis : — Maître, si lu tardes à nous cacher tous les deux, je crains les Malebranchc; nous les avons déjà sur nos pas. .le me les représente si vivement, que je les entends.

Et lui : — Si j’étais un verre plombé, je ne réfléchirais pas plus vite ton image que je ne lis dans tou

Dignized by Coçjjlt

L'ENFER

âme. Dans ce même instant, tes pensées venaient parmi les miennes, sous la même forme, avec lesmémes traits, et j’ai pris île nous (leux un seul conseil. Si cette côte s’abaisse un peu vers la droite et nous laisse descendre dans l’autre fossé, nous échapperons à la chasse que tu redoutes.

11 n’avait pas achevé d’exprimer cette pensée, que je les vis venir avec les ailes étendues, non loin de nous, pour nous saisir. Mon guide me prit tout à coup dans ses bras, comme une mère qui se réveille en sursaut, et qui voyant la flamme grandir autour d’elle, prend son (ils et fuit sans s’arrêter, et, moins occupée d elle que de lui, oublie de vêtir une chemise.

Du haut de la colline il se laissa glisser le long du rocher escarpé qui ferme un côté de l'autre vallon. Jamais l’eau qui descend par un canal pour faire tourner la roue d’un moulin ne tombe plus rapide sur l’aube, que mon maître ne glissait sur celle lisière, m’emportant sur sa poitrine comme son fils, et non comme un compagnon. A peine eut-il touché du pied le fond du fossé, que les démons parurent sur la colline, au-dessus de nos tètes ; mais je ne les craignais plus ; car la haute Providence, qui a voulu les faire gardiens de la cinquième enceinte, leur défend d’en sortir.

Là-bas nous trouvâmes des âmes éclatantes, qui marchaient tout autour à pas lents, pleuraient d’un air abattu et vaincu par la douleur. Elles étaient vêtues de chapes avec des capuchons abaissés sur

les veux, taillées sur celles qui sc font à Cologne pour les moines. Le dehors tout doré éblouit, mais dessous elles sont de plomb, et si lourdes que celles de Frédéric étaient de paille auprès d’elles (2). 0 manteau écrasant pour une éternité !

Nous tournâmes encore à gauche, et nous allions avec les ombres, les écoutant pleurer ; mais ces pauvres âmes sc traînaient si lentement sous leur fardeau, que nous changions de compagnon à chaque pas.

Et je dis à mon guide : — Cherche quelque esprit qui soit connu par son nom ou par ses faits ; et, tout en marchant, porte ton regard autour de toi.

Et l’un d’eux qui reconnut le langage toscan, cria derrière nous : — Arrêtez vos pieds, vous qui courez si vite dans cet air ténébreux. Peut-être saurez-vous de moi ce que vous demandez.

Alors mon guide sc tourna et me dit : — Atlendsle, et puis règle ton pas sur le sien.

Je m’arrêtai et je vis deux pécheurs qui montraient dans leur visage un grand empressement de nous joindre ; mais ils étaient retardés par leur fardeaux et par l’étroit chemin.

Quand ils furent près de nous, ils fixèrent longtemps sur moi leur regard louche sans dire un mot ; puis sc tournant l’un vers l’autre, ils se disaient : — Celui-ci paraît vivant au mouvement de son gosier, et s’ils sont morts, par quel privilège marchent-ils déchargés de la lourde étole?

Puis ils me dirent : — O Toscan ! qui es parvenu

L’ENFER

au triste collège des hypocrites, ne dédaigne pas de nous dire qui tu es.

Et moi : — Le beau fleuve d’Arno m’a vu naître fct croître dans la grande ville, et je suis avec le corps que j’ai toujours eu; mais vous, dont les joues distillent toute la douleur que je vois, qui êtes-vous et quel est ce manteau qui reluit ainsi?

Et l’un d’eux me répondit : — Ces chapes dorées sont d’un plomb si lourd, que leur poids nous fait osciller comme des balances. Nous avons été Frères Godenti (3), et tous deux Bolonais. Je me nommai Catalano, et celui-ci Loderingo ; ta ville nous élut à la place d’un seul magistrat, pour protéger sa paix, et ce que nous avons fait, on peut le voir encore près du Gardingo.

Frères, m’écriai -je, vos malheurs... Mais je n’achevai pas, car mes yeux tombèrent sur un damné que trois pals tenaient crucifié par terre.

A ma vue, il tordit son corps, et poussa des soupirs dans sa barbe, et le frère Catalano, qui s’en aperçut, me dit :

— Ce crucifié que tu vois conseilla aux Pharisiens de mettre un homme aux tortures pour le salut du peuple. 11 est là nu, en travers du chemin, comme tu le vois et il doit sentir ce que pèse chacun de ceux qui passent. Le même supplice tourmente dans la même fosse son beau-père et les auteurs du conseil qui fut une semence de malheurs pour les Juifs (4).

Je vis alors Virgile s’émerveiller sur cet homme

étendu si ignominieusement en croix dans l’exil éternel. Puis il adressa au frère ces paroles :

— De grâce dites-nous, si cela vous est permis, n’esl-il pas à droite quelque issue d’où*nous puissions sortir tous deux sans forcer les anges noirs à nous tirer de ce gouffre ?

Or, il répondit : — Plus près que tu n’espères, s’élève un rocher qui part de la grande muraille et qui franchit tous les vallons maudits ; mais il est rompu sur notre fosse, et ne- la couvre pas ; vous pouvez gravir ces décombres, qui s'inclinent en pente et qui remplissent le fond de l’enceinte.

Le guide demeura un peu le front baissé, puis il dit :

— 11 nous expliquait mal l’affaire, celui qui enfourche les pécheurs.

Et le frère : — On m’a raconté à Pologne plusieurs vices du diable; entre autres, j’ai entendu dire qu’il est menteur et père du mensonge.

Le guide alors s’en alla à grands pas, le front un peu troublé par la colère, et moi je m’éloignai de ces âmes écrasées, suivant les traces de ses pieds chéris.

CHANT XXIV

Dans cette paitie de la jeune année où le soleil trempe sa chevelure dans l’urne du Verseau, et où les nuits gagnent déjà du temps sur les jours, quand la gelée des champs imite sa blanche sœur, mais avec

L’ENFER

moins de durée, le villageois qui voit ses provisions finir, se lève et regarde, et voit partout blanchir la campagne; alors il laisse tomber ses bras, et rentré sous son toit va et vient en pleurant comme un malheureux qui ne sait que faire; puis il retourne et renaît à l’espérance voyant qu’en peu de temps le monde a changé d'aspect; il reprend sa houlette et mène ses brebis à la pâture. Ainsi mon maître me fit trembler quand je vis son front se troubler; mais bientôt aussi il mit le baume sur la plaie.

Dès que nous arrivâmes au pont brisé, mon guide se tourna vers moi avec ce doux regard que je lui avais vu d’abord au pied de la colline. 11 ouvrit ses bras après avoir pris conseil en lui-même, regarda attentivement la ruine et me saisit; et comme un homme qui agit et qui délibère à la fois, et qui prévoit tout d’avance, m’élevant vers le sommet d’un bloc, il en désignait un autre en disant:

— Cramponne-toi à cette pierre, mais essaye d’abord si elle peut te soutenir.

Ce n’était pas un chemin pour les pécheurs vêtus de chapes ; car nous deux, lui léger, et moi poussé, à peine pouvions-nous gravir de saillie en saillie. El si la pente n’avait été moins longue de ce côté que de l’autre, je ne sais ce qu’il eût fait; pour moi, j’aurais succombé. Mais comme Malébolge s’abaisse en déclinant vers l'ouverture du puits profond, la situation de chaque vallée exige qu’un des bords soit plus élevé, et l’autre plus bas. Nous atteignîmes enfin le sommet, où est la dernière pierre suspendue. Le souille de mes

poumons élait tellement affaibli quand je fus là-haut, que je ne pouvais aller plus loin, et je m’assis en arrivant.

— Il faut désormais dompter ainsi ta paresse, dit le maître ; car assis sur la plume ou couché sous la couverture on ne parvient pas à la gloire. Et celui qui dissipe sa vie sans elle, laisse derrière lui moins de trace que la fumée dans l’air et Iccume sur l'eau. Or donc, lève toi, et que la fatigue soit vaincue par l’âme qui sort victorieuse de tout combat, si elle ne fléchit pas sous le fardeau du corps. Nous devons gravir une plus longue échelle; ce n’est pas tout d’être sorti d’ici; si tu comprends mes paroles, fais-en ton profit.

Alors je me levai en montrant plus de forces que je ne m’en sentais, et je dis : — Marche donc; je suis fort et hardi.

Nous prîmes la route sur le rocher raboteux, étroit, impraticable, escarpé plus que le précédent. Je pariais en marchant, pour ne pas sembler essoufflé; tout à coup de Vautré fossé sortit une voix incapable d’articuler des paroles; je ne sais ce qu’elle dit, quoique je fusse déjà au sommet du pont qui franchit la vallée ; mais celui qui parlait paraissait emporté par la colère. Je m’étais penché, mais les yeux vivants 11e pouvaient atteindre le fond dans ces ténèbres.

— Maître, lui dis-je, tâche de gagner l’autre boni, et descendons le mur ; car d’ici j’écoule sans comprendre, et je vois sans distinguer.

— Je ne te réponds, me dit-il, que par le fait ; un juste désir doit être accompli en silence.

L’ENFER

Nous descendîmes le pont du côté où il va se joindre avec le huitième bord, et je découvris ia vallée. Je vis un effroyable ramas de serpents si divers de forme, que leur souvenir me glace encore le sang.

Que la Libye ne vante plus ses sables ; car , si elle produit des chélydrcs, des aconlias, des phares, des eenchrys et des amphisbènes, jamais elle n’a étalé, avec toute l’Éthiopie et tous les bords de la mer Rouge, autant et de si redoutables fléaux. A travers cette cruelle et affreuse multitude de serpents, couraient des âmes nues, épouvantées, sans espoir d’abri ou d’héliotrope (1). Elles avaient les mains liées derrière le dos avec des serpents qui passaient autour de leurs reins leur tète et leur queue, et qui se renouaient par devant.

Et voici qu’un serpent s’élança sur un pécheur qui se trouvait près de nous, et le piqua à l’endroit où le cou s’attache aux épaules. En moins de temps qu’on n’écrit un O ou un I, le damné s’enflamma, brûla, tomba réduit en cendres. Puis, quand il fut détruit, par terre, la cendre se rapprocha d’elle-mèrnc, et redevint tout à coup la même ombre. Ainsi les grands sages ont affirmé que le Phénix meurt et renaît, quand il approche de sa cinq centième année. Il ne se nourrit durant sa vie ni d’herbe ni de blé, mais des* larmes de l’encens et d’amome, et le nard et la myrrhe sont ses derniers langes. Tel que celui qui tombe et qui ne sait comment, par la force d’un démon qui le renverse, ou par un étouffement qui engourdit l’homme, quand il se relève, regarde autour de lui tout ému de

la cruelle angoisse qu’il vient d’éprouver, et soupire en regardant; tel était le pécheur après s'étre relevé. 0 justice de Dieu, que tu dois être sévère pour frapper de tels coups de vengeance !

Mon guide lui demanda ensuite qui il était, et il répondit: — Je suis tombé naguère de la Toscane dans cette gorge affreuse. J’aimai une vie de brute et non pas d’homme, mulet que je fus (2)! Je suis Vanni Fucci, hèle, et Pistoïe fut ma digne tanière.

Et moi au guide: — Dis-lui de ne pas bouger, et demande-lui quel crime l’a jeté dans ce lieu; car je l’ai connu jadis homme de sang et de querelles.

Et le pécheur qui m’entendit ne se cacha pas; mais il tourna vers moi l’attention et le visage, et se couvrit d’une triste honte. Puis il dit: — Je souffre plus d’être surpris par toi dans la misère où tu me vois, que je n’ai souffert le jour où je quittai la vie. Je ne puis te refuser ce que tu demandes; j’ai été précipité si bas pour avoir volé dans la sacristie les ornements sacrés, et un autre fut accusé à tort de ce crime. Mais pour que tu ne te réjouisses pas de m’avoir vu, si tu sors jamais de ces lieux sombres, ouvre l’oreille à ma prédiction et écoule : Pistoïe d’abord se dépeuple de Noirs ; ensuite Florence renouvelle son peuple et scs mœurs. Mars soulève du Val de Magra un ouragan entouré de sombres nuages. On combattra sur les champs de Picène, au milieu d’une tempête impétueuse et terrible. Et tout à coup il déchirera le brouillard, si bien que tous les Blancs en seront foudroyés.

Et je l’ai dit pour te faire du chagrin.

L’ENFER

CHANT XXV

A ces mots, le voleur éleva ses mains en faisant les figues, et s’écria : — Prend-lcs, Dieu, je les fais pour toi.

Mais alors un serpent — depuis ce temps je les aime — se roula autour de son cou, comme pour dire : Je ne veux plus que tu parles. Un autre s’attacha à ses bras et les lia, se repliant par devant, de sorte qu’il ne pouvait donner aucune secousse.

Ah ! Pistoïe, Pistoïe, pourquoi ne décrètes-tu pas de tomber en cendres et de disparaître du monde, puisque ta perversité grandit tous les jours? Dans tous les cercles impies de l’enfer je n’ai point vu d’esprit plus téméraire envers Dieu, pas même celui qui tomba des murs de Thèbes (1 ).

11 s’enfuit sans plus dire une parole, et je vis un centaure plein de rage accourir en criant . — Où est-il, où est-il, le pervers? Je crois que la Maremme a moins de serpents qu’il n’en portait sur la croupe, jusqu’à l’endroit où commence la partie humaine. Sur son dos, au-dessous de la nuque, un dragon rampait avec les ailes étendues, et lançait du feu sur tous ceux qu’il rencontrait.

Mon maître me dit: — C’est Cacus, qui fit souvent tin lac de sang sous les roches du mont Aventin. Il u’est pas dans la même fosse où sont ses frères, parce qu’il déroba frauduleusement le grand troupeau qu’il

eut près de lui. Mais ses œuvres louches cessèrent sous la massue d'IIercule, qui le frappa de cent coups, et il n’eu sentit pas dix.

Tandis que Virgile parlait, ainsi, l’autre avait passé outre. Et trois esprits (2) arrivèrent sous le pont où nous étions ; mais ni moi ni mon guide ne les vîmes que lorsqu’ils s’écrièrent : — Qui êtes-vous?

Nous cessâmes tout à coup de parler, et nous portâmes notre attention sur eux. Je ne les connaissais pas; mais il arriva, comme il arrive souvent par hasard, que l’un d’eux vint à nommer l’autre, en disant: — Où donc est resté Cianfa? Et moi, pour rendre mon guide attentif, je mis mon doigt sur ma bouche.

Et maintenant, lecteur, si tu hésites à croire ce que je vais raconter, ce ne sera pas étonnant, car moi-même qui l’ai vu, je le crois à peine.

Comme je regardais les esprits, un serpent, qui marchait sur six pieds, s’élança sur l’un des trois et l’enlaça tout entier. Avec les pieds du milieu il lui serra le ventre, avec ceux de devant il lui prit les bras, et enfonça ses dents dans l’une et dans l’autre joue. Il allongea ses pieds de derrière sur les deux cuisses, et glissant sa queue entre elles, la redressa le long des reins. Jamais le lierre ne se cramponna aussi fortement à l’arbre, que la béte horrible n’enlaça ses membres au corps du damné. Puis ils se fondirent comme s’ils eussent été de cire chaude, et mêlèrent leurs couleurs; et ni l’un ni l'autre ne paraissait plus ce qu’il était auparavant. C’est ainsi que devant la flamme brûlant le papier s’étend une cou-

L’ENFER

leur brune, qui n’est plus le blanc, et qui n’est pas encore le noir.

Les deux autres regardaient et criaient : — Hélas! Agnel, comme tu changes 1 voilà que tu n’es plus ni un ni deux!

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu’une, et nous pouvions voir leurs traits confondus dans une seule figure, où deux êtres étaient perdus.

Des quatre traits des bras il n’en resta plus que deux; les cuisses avec les jambes, le ventre et la poitrine, devinrent des membres qu’on n’a jamais vus. Tout aspect primitif y était effacé; l’image étrange paraissait contenir deux êtres, et n’en était pas un, et telle elle, s’en allait à pas lents.

Ainsi que le lézard fouetté par le soleil, aux jours caniculaires, en changeant de buisson, traverse le chemin comme un éclair, ainsi s’élançait vers les deux autres un petit serpent embrasé, livide et noir comme un grain de poivre. Il piqua l un des deux à l’endreit par où nous prenons le premier aliment, et tomba étendu devant lui. Le blessé le regarda sans rien dire, mais, roidi sur ses pieds, il bâillait comme s’il eût été assailli par la lièvre ou par le sommeil. U regardait le serpent, et le serpent le regardait, l’un fumait par la plaie et l’autre par la bouche, et la fumée se rencontrait.

Que Lucain ne nous parle plus du malheureux Sabellus et de Nasidius, et qu il écoute ce que je vais dire. Qu’Ovide ne nous parle plus de Cadmus et d’Aréthuse; s il changea dans ses vers celui-là en-serpent et celle-ci en fontaine, je n’en suis pas jaloux, car il n’a jamais

transformé deux natures l’une en l’autre, de sorte que les deux formes fussent prêtes à échanger leur matière.

L’homme et la bètc se répondirent ainsi. Le serpent fendit sa queue en fourche, et le blessé serra ses pieds ensemble. Ses cuisses et ses jambes se collèrent tellement entre elles, qu’en peu de temps il ne resta plus aucun signe pour distinguer le point de la jointure. La queue fendue prenait la forme qui se perdait chez l’homme, et tandis que la peau s’amollissait d’un côté, elle se durcissait de l’autre. Je vis les bras rentrer par les aisselles, et les deux pieds de la bête, qui étaient courts, s'allonger autant que les bras de l’autre s'étaient raccourcis. Les pieds de derrière du serpent tordus ensemble formèrent le membre que l’on cache, et celui du malheureux se fendait en deux. Tandis que la fumée couvre l'un et l’autre d’une couleur nouvelle et donne au serpent le poil qu’elle avait pris à l’homme, l’un se dresse et l’autre tombe à terre, sans tordre les prunelles impies sous lesquelles chacun d’eux changeait de museau. Celui qui était debout retira le sien vers les tempes, et de l’excédant de matière qui vint à cet endroit sortirent les oreilles des joues effilées. Ce qui ne courut pas en arrière et resta de trop, dessina le nez au milieu de la figure, et donna aux lèvres leur grandeur naturelle. Celui qui rampait allongea son museau, et renfonça les oreilles dans sa tèle^ comme le limaçon rentre ses cornes. Et sa langue, naguère unie et prompte à parler, se fend, tandis que celle de l’autre, qui était fendue, sè referme, et la fu-

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mée s'arrête. L’âme qui était devenue serpent siffle et fuit dans la vallée ; l’autre, derrière elle, crache en parlant ; puis, lui tournant ses nouvelles épaules, il dit à l’autre : — Je veux que Buoso aussi rampe comme moi par ce sentier.

Ainsi j’ai vu dans la septième enceinte les formes se changer tour à tour, et qu’ici la nouveauté m’excuse si ma plume ne cherche pas de fleurs. Or, quoique mes yeux fussent troublés et mon âme étonnée, les damnés ne purent s’enfuir assez secrètement que je ne reconnusse Puccio Sciancato; et c’était le seul des trois compagnons venus d’abord qui ne fut pas changé.

L’autre était celui que tu pleures, ô Gavillc.

CHANT XXVI

Réjouis-loi, ô Florence! tu es si grande, que tu étends ton aile sur la terre et sur la mer, et que dans l’enfer même ton nom est répandu. J’ai trouvé parmi les voleurs cinq de tes citoyens dont j’ai honte, et tu n’en tires pas un grand honneur. Mais si à l’approche du matin les songes sont vrais, tu sauras en peu de temps ce qu’on te souhaite à Frato comme ailleurs. Et si déjà c’était, ce ne serait pas assez tôt; que n’est-il arrivé? puisque cela doit être ainsi, car plus je vieillirai, plus le poids m’en sera lourd. Nous partîmes, et mon guide remonta par les mêmes roches qui nous avaient servi d’escalier pour descendre, et m’entraîna avec lui. Et poursuivant la route solitaire

entre les éclats et les saillies du roclier, nos pieds ne s’en tiraient pas sans l’aide de nos mains.

Alors je m’attristai et je m’attriste encore, quand je reporte ma pensée à ce que j’ai vu, et je retiens mon cœur plus que jamais, pour qu’il ne coure pas sans que la vertu le guide; et que si une bonne étoile ou une plus haute faveur m’ont donné le bien, je ne me l’envie pas à moi-même.

Comme le villageois qui se repose sur la colline, dans la saison où celui qui éclaire le monde nous cache moins sa ligure, à l'heure où la mouche fait place au moucheron, voit par milliers des vers luisants par la vallée dans laquelle il vendange ou il laboure, d’autant de flammes étincelait la huitième fosse, comme je pus le voir dès que je fus là d’où I on découvrait le fond. Tel que celui qui fut vengé par les ours (1 ) vit le char d’Élie s’envoler, quand les chevaux cabrés s’élancèrent vers le ciel, au point qu’en les suivant des yeux, il ne pouvait rien voir que la flamme montant comme un nuage; ainsi des flammes se suivaient au fond du gouffre, et chacune d’elles, sans montrer son larcin, recélait un pécheur.

Je m’étais dressé sur le bord du pont pour regarder, et si je ne m’étais tenu à une roebe, je serais tombe sans être poussé. Et le maître, qui me vit si attentif, me dit :

— Dans ces leux il y a des âmes, et chaque âme se revêt du feu qui la brûle.

— Maître, répondis-je, en t’écoutant j’en suis plus sûr, mais je me doutais déjà que c’était ainsi, et j’allais

L’ENFER

te demander quelle âme est dans ce feu qui vient à nous tellement divise vers la cime, qu’il paraît s’élever du bûcher où furent mis Étéocle et son frère?

11 me répondit : — Dans ce feu sont tourmentés Ulysse et Diomède, et ils courent ensemble à la vengeance divine, comme ils couraient à la colère. On pleure dans cette ilammc la ruse du cheval qui ouvrit la porte d’où sortit la noble semence des Romains. On y pleure la fraude pour laquelle Déidamie, quoique morte, se plaint encore d’Achille, et l’on y subit la peine pour l’enlèvement du Palladium (2).

— Maître, lui dis-je, s’ils peuvent parler du milieu de cette flamme, je t’en prie, et puisse ma prière en valoir mille, ne me refuse pas d’attendre ici jusqu’à ce que la flamme aux deux cornes soit arrivée près de nous: vois comme mon désir me penche vers elle.

Et lui à moi : — Ta prière est digne d’éloges, et pour cela je l’accepte, mais retiens ta langue. Laissemoi parler, car j'ai déjà compris ce que tu veux; et comme ils furent Grecs, peut-être dédaigneraient-ils ton langage.

Dès que la flamme fut arrivée devant nous et que mon guide jugea propices l’heure et le lieu, je l’entendis parler en ces termes :

— O vous qui êtes deux dans la même flamme, si j’ai bien mérité de vous pendant ma vie, si j’ai mérité de vous peu ou beaucoup lorsque j’ai écrit dans le monde les vers sublimes, ne vous éloignez pas; mais que l’un de vous nous dise eu quel lieu il est allé se perdre et mourir.

La corne la plus élevée de la flamme antique commença à s’ébranler en murmurant, pareille à celle que le vent fatigue; puis remuant çà et là la cime, comme une langue qui va parler, elle jeta une voix en dehors et dit :

— Quand je quittai Circé, qui me retint plus d’une année près de Gaële, avant qu’Enéc l’eût nommée ainsi, ni la douceur de mon fds, ni la piété de mon vieux père, ni le saint amour qui devait rendre heureuse ma Pénélope, ne purent vaincre en moi P ardeur qui m’entraînait à connaître le monde, les vices et les vertus des hommes ; mais je me mis à travers la grande mer ouverte, avec un seul navire et le peu de compagnons qui ne m’abandonnèrent point. J’ai vu l’un el l’autre rivage jusqu’à l’Espagne, et Maroc et la Sardaigne et les autres îles que cette mer baigne de ses eaux. Moi et mes compagnons nous étions déjà vieux et cassés lorsque nous arrivâmes à cet étroit canal où Hercule posa ses bornes pour avertir l’homme de ne pas les franchir. Je laissai Séville à ma droite, comme j’avais laissé Cette à gauche.

« O frères, dis-je, qui par cent mille dangers ëlcs parvenus à l’occident, pour le peu qui vous reste de cette veille de vos sens, n'allez pas vous priver de connaître ce monde sans habitants qui est par delà le soleil; songez à votre origine : vous n’ètespas faits pour vivre comme des brutes, mais pour chercher la vertu et la science. »

J’aiguillonnai tellement mes compagnons au voyage par cette courte harangue, qu’après j’aurais pu les

L’ENFER

contenir à peine. Et tournant notre poupe vers l’orient, de nos rames nous fîmes des ailes à notre vol insensé, gagnant toujours vers la gauche. La nuit voyait déjà toutes les étoiles de l’autre pôle, et le nôtre était si bas qu’il sortait à peine du niveau de la mer. Cinq fois l’éclat de la lune s’était rallumé et éteint sur le nouvel horizon, depuis que nous avions franchi la limite fatale, lorsqu’il nous apparut une montagne brunie par la distance, et elle me sembla si haute, que jamais je n’en avais vu de plus élevée. Nous nous réjouîmes; mais bientôt notre joie se changea en douleur; car un tourbillon partit de celte terre nouvelle et frappa le front du navire ; il le fit tourner trois fois avec toutes les eaux; à la quatrième, il lit aller la poupe en haut et la proue en bas, comme il plut à autrui, jusqu’à ce que la mer fût refermée sur nous.

CHANT XXVII

Déjà la flamme s’était redressée et, immobile, avait cessé de parler, et déjà elle s’éloignait congédiée par le doux poêle, quand une autre flamme qui venait derrière elle nous lit tourner les yeux vers sa cime, à cause d’un bruit confus qui s’en échappait. Comme le bœuf sicilien qui poussa les premiers beuglements par les cris de celui dont la lime l’avait façonné, et ce fut justice, mugissait par la voix de la victime, et, quoiqu’il fût d’airain, semblait percé par la douleur ; ainsi les tristes paroles, ne trouvant ni voie

Il» LA DIVINE COMÉDIE.

ni jour, se confondaient d’abord au bruit de la flamme; mais dès qu’elles eurent trouvé une issue par la cime en lui imprimant cette impulsion que la langue leur avait donnée à leur passage, nous entendîmes :

— 0 toi vers qui je dresse ma voix, et qui tout à l’heure parlais lombard en disant : — Maintenant tu peux t’en aller, je ne t’excite plus; — quoique j’arrive un peu tard peut-être, daigne rester un peu avec moi pour me parler. Tu vois que je reste, moi, et je brûle. Si l’on vient de te jeter dans ce monde aveugle de ce doux pays latin, d’où j’apporte ici tous mes crimes, dis-moi si les Romagnols ont la paix ou la guerre; car je fus des montagnes entre Urbin et la chaîne d’où s’échappe le Tibre.

J’écoutais encore attentif et penché, lorsque mon guide me touchant de côté, me dit : — Parle, toi, celui-là est Latin.

Et moi, qui avais déjà la réponse toute prête, je commençai à parler sans tarder : — 0 âme qui es cachée sous la flamme, ta Romagne n’est et ne fut jamais sans guerre dans le cœur de ses tyrans; mais je n’y ai pas laissé de guerre ouverte. Ravenne est ce qu’elle a été longtemps, l'aigle de Polenta s’étend sur elle et couvre Cervia de scs ailes (1). La terre qui-soutint la longue épreuve et fit un amas sanglant de Français, se trouve encore sous les griffes du lion vert, et le vieux et le nouveau dogue de Yerrucchio, qui traitèrent si cruellement Montagna, percent de leurs dents leur proie accoutumée. Les villes do Lamonc et de Santcrno sont dominées par le lionceau au nid blanc,

qui change de parti de l’été à l’hiver; et celle que baigne le Savio, comme elle est entre la plaine et la montagne, vit entre la tyrannie et la liberté. Or, je te prie de nous dire qui tu es: ne sois pas plus dur qu’on ne l’a été envers toi, et puisse ton nom vivre longtemps sur la terre.

Quand la flamme eut rugi quelque temps à sa manière, elle remua çà et là sa pointe aiguë, et laissa échapper ce souffle :

— Si je croyais que ma réponse s’adressât à quelqu’un qui dût un jour retourner dans le monde, cette flamme cesserait de s’agiter; mais puisque jamais un être vivant n’est sorti de ce gouffre, si l’on dit vrai, je te réponds sans crainte d’infamie.

Je fus d’abord homme d’armes, ensuite cordelier, croyant que le cordon me suffirait pour faire amende, et certes mon espoir n’eût pas été trompé, sans le grand prêtre, à qui mal en arrive! C'est lui qui me rejeta dans mes premiers péchés, et je veux que lu saches comment et pourquoi.

Tant que j'ai animé cette forme de chair et d’os que me donna ma mère, mes œuvres ne furent pas de lion, mais de renard. Je connus toutes les ruses et les sombres détours, et je maniai si bien mon art, que ma renommée s’étendit au bout de la terre. Quand je me vis arrivé à cet âge où chacun devrait baisser les voiles et serrer les cordages, tout ce que j’aimais d'abord me déplut, et je me rendis à Dieu, repentant et confessant mes fautes; liélasl et cela m’aurait sauvé, misérable que je suis ! Mais le prince des nouveaux Pha-

risiens, faisant la guerre près de Latran, non pas aux Sarrasins ni aux Juifs, — car tous ses ennemis étaient chrétiens, et aucun d’eux n’était allé vaincre Saint-Jean d’Acre, ni trafiquer dans les terres du Soudan, — méconnut en lui son souverain office et les ordres sacrés, et en moi ce cordon par lequel maigrissaient autrefois ceux qui le portaient. Et comme Constantin pria Sylvestre, aux monts de Soracle, de guérir sa lèpre, ainsi celui-ci me pria de le guérir de sa fièvre orgueilleuse; il me demanda des conseils et je me tus, parce que ses paroles me paraissaient d’un homme ivre.

Il ajouta : — Bannis le soupçon de ton cœur; je t’absous d’avance, mais apprends-moi le moyen de renverser Penestrino. Je puis ouvrir et fermer le ciel, comme tu le sais; c’est pourquoi elles sont deux, ces clefs dont mon prédécesseur n’a pas connu le prix.

Ces graves arguments me poussèrent, eL croyant que le pire était de ne point parler, je dis : — Père, puisque tu me laves du péché où je vais tomber, promets beaucoup et tiens peu, et tu triompheras du haut de ton siège.

François vint me chercher après ma mort, mais un des noirs chérubins lui dit : — Ne l’emporte pas, ne me fais pas tort. Il doit venir là-bas avec mes damnés, parce qu’il a donné le conseil perfide, et depuis ce jour je l’ai tenu par les cheveux. Car on ne peut absoudre celui qui ne se repent pas, et on ne peut pas en même temps se repentir et vouloir, puisque la contradiction s’y oppose.

Hélas! comme je tressaillis quand il me saisit en

disant : — Tu ne pensais donc pas que j étais logicien? 11 me traîna devant Minos; et celui-ci replia huit fois sa queue autour de ses reins endurcis, et quand il l’eut mordue avec rage, il cria : — Ce damné est de ceux que le feu dérobe.

Voilà pourquoi je suis perdu où tu me vois, et pourquoi, ainsi vêtu, je vais gémissant (2).

Quand il eut achevé de parler, la flamme douloureuse s’en alla, en tordant et en agitant sa flèche aiguë. Moi et mon guide, nous passâmes outre en suivant Le rocher, jusqu’à l’autre arche jetée sur le fossé où sont punis ceux qui pèchent en semant la discorde.

CHANT XXVIII

Qui pourrait, même en paroles libres de tout mètre, même en s’y prenant à plusieurs fois, décrire pleinement le sang et les plaies que je vis? Certes aucune langue n’y suffirait, à cause de notre langage et de notre esprit, qui sont trop étroits pour comprendre ces choses. Quand on rassemblerait la foule innombrable condamnée à répandre son sang dans la plaine infortunée de la Pouille par le bras des Romains et par cette longue guerre où il se fit un si large butin d’anneaux, comme l’écrit Tite Lire, qui n’erre point; et tous ceux qui sentirent la douleur des blessures pour avoir résisté à Robert Guiscard, et ceux dont les ossements sont encore entassés à Cepperano,

où tout Apulien lut menteur, et ceux de Tagliacozzo, où le vieux Allard vainquit sans armes; quand tous ces morts étaleraient à la fois leurs membres percés ou mutilés, rien n’égalerait le spectacle hideux de la neuvième enceinte. Jamais tonneau qui perd le fond ou une douve, n’est troué comme un pécheur que je vis fendu du menton jusqu’à l’endroit qui pète. Ses entrailles pendaient entre ses jambes, les poumons étaient à nu, ainsi que le triste sac qui change en excréments ce qu’on avale.

Tandis que j’attachais sur lui fixement ma vue, il me regarda et ouvrit sa poitrine avec sa main en disant : — Vois comme je me pourfends, vois comme Mahomet est déchiré. Devant moi s’en va pleurant Ali, le visage fendu du menton au crâne. Et tous les autres que tu vois ici ont semé sur la terre le scandale et le schisme, c’est pourquoi ils sont fendus ainsi. Là derrière-est un diable qui nous frappe si cruellement en faisant passer chacun de cette foule au tranchant de son épée, quand nous avons fait le tour du triste chemin ; car nos blessures se referment avant que nous revenions devant lui. Mais qui es-tu, toi qui t’arrêtes sur ce pont pour retarder peut-être d’aller au supplice qu’on t'a infligé d’après tes aveux?

— La mort ne l’a pas encore atteint, et le péché ne l’amène pas aux tourments, répondit mon maître; mais pour lui donner de tout une pleine expérience, moi, qui suis mort, je dois le guider dans l’enfer de cercle en cercle, et cela est aussi vrai que je te parle.

IMus de cent esprits, en entendant ces mots, s’ar-

L’ENFER

rêtèrent dans le fossé pour me voir, et l’étonnement leur fit oublier leur supplice.

— Or donc, dis à frère Dolcino, toi qui dans peu verras peut-être le soleil, dis-lui, s’il ne veut pas me rejoindre ici bientôt, qu’il se pourvoie de vivres, afin que la neige épaisse n’apporte pas la victoire au Navarrois, car autrement il ne serait pas facile à celuici de le vaincre ( 1 ).

Après avoir levé le pied pour s’en aller, .Mahomet me dit ces paroles, puis il l’étendit pour partir.

Un autre, dont la gorge était percée et le nez coupé jusqu’aux sourcils, et qui n’avait plus qu'une oreille, après s’être arrêté à me regarder avec surprise comme ses compagnons, ouvrit le premier son gosier, qui était tout ensanglanté au dehors, et dit :

— Toi, qui n’es pas puni pour tes crimes, et que j’ai- déjà vu là-haut au pays des Latins, si une trop grande ressemblance ne me trompe pas, SQ^yiens-toi de Pierre de Médicina, si tu revois jamais* la douce plaine qui s’abaisse de Vercelli à Marcabo (2); et fais savoir aux deux meilleurs citoyens de Fano, à messire Guido et à messire Angiolello, que si les prévisions d’ici-bas ne sont pas vaines, ils seront précipités de leur vaisseau, et noyés une pierre au cou près de la Cattolica, par la trahison d’un tyran parjure. Entre les îles de Chypre et de Majorque, Neptune n’a jamais vu commettre un si grand crime, ni par les pirates, ni par la race des Grecs. Ce traître, qui ne voit que d’un œil, et qui gouverne le pays qu’un de mes compagnons n’aurait pas voulu connaître, les fera venir

pour traiter avec lui, puis il fera si bien que pour apaiser le vent de Foeara ils n’auront plus besoin ni de vœux ni de prières.

Et moi à lui: — Dis-moi, et montre-moi, si tu veux que je porte là-haut de tes nouvelles, quel est donc ce damné à qui la vue de ce pays a été amère?

Alors il porta la main à la mâchoire d’un de ses compagnons .et lui ouvrit la bouche en s’écriant : — Le voici, et il ne peut parler. Exilé, il dissipa les doutes de César en disant que celui qui est prêt perd toujours à attendre.

Oh! qu’il me paraissait effrayé, avec sa langue coupée dans le gosier, ce Curion (5) qui avait été si hardi à parler!

Et un autre qui avait les deux mains tronquées, en levant ses moignons dans l’air sombre, tellement que le sang lui souillait la figure, s’écria : — Tu te souviendras aussi deMosca. Hélas i c’est moi qui dis ce mot; chose faite a toujours une fin, et ce fut le germe fatal pour les Toscans...

— Et la mort de ta race I ajoutai-je.

Et lui, accumulant douleur sur douleur, s’en alla comme un homme fou de désespoir (4).

Et moi, je restai à regarder la foule, et je vis une chose que je n ‘oserais jamais raconter tout seul, sans autre preuve. Mais ma conscience me rassure, cette fidèle compagne qui couvre d’une cuirasse l’homme qui se sent pur.

Je vis certes, et il me semble que je le vois encore, un buste sans tète, marcher comme marchaient les

autres de ce triste troupeau. Il tenait sa tète coupée, suspendue à sa main par les cheveux, comme une lanterne, et cette tôle nous regardait et criait : Hélas !

Il se servait ainsi de flambeau à lui-mèmc ; c’étaient deux en un, un en deux; comment cela peut-il être, celui-là seul le sait qui punit ainsi !

Quand il se trouva debout au pied du pont, il leva haut son bras avec toute la tète, pour approcher de nous ses paroles, qui furent:

— Vois donc ma peine atroce, toi qui en respirant viens visiter les morts, vois s’il en est une plus grande que la mienne. Et pour que tu portes de mes nouvelles, apprends que je suis Bertrand de Born (5); c’est moi qui donnai le mauvais conseil au roi Jean. J’armai l’un contre l’autre le père et le fils; Achitophel n’excita point par de plus perfides aiguillons Absalon * contre David. Et comme j’ai séparé des personnes si proches, je porte, hélas! mon cerveau séparé de son principe, qui est dans ce tronc.

Ainsi s’observe en moi la peine du talion.

CHANT XXIX

La foule immense et les plaies diverses avaient tellement enivré mes yeux, qu’ils avaient envie de se mettre à pleurer.

Mais Virgile me dit: — Que regardes-tu ? Pourquoi ta vue s'attache-t-elle encore à ces ombres tristes et mutilées? Tu n’as pas fait ainsi dans les autres fosses ;

songe, si tu crois compter ces âmes, que la vallée a vingt-deux milles de tour. Et déjà la lune est sous nos pieds, le temps qu’on nous accorde désormais est bien court, et nous avons autre chose à voir que ’ ce que tu vois.

— Si tu avais observé, lui répondis-je, pourquoi je regardais ainsi, peut-être m’aurais-tu permis de rester encore. •

Mon guide s’en allait déjà, et je le suivais, quand je commençai cette réponse, puis je continuai : — Dans cette fosse où mon regard plongeait avec tant d’avidité, je crois qu’un esprit de ma famille pleure la faute qu’on expie là-bas si durement.

Alors mon maître reprit : — Que ta pensée désormais ne se reporte plus sur lui ; songe à autre chose, et qu’il reste où il est; car je l’ai vu au pied du pont, te montrer du doigt et te menacer fortement, et je l’ai entendu nommer Geri del Bello (1). Tu étais alors si complètement occupé de celui qui fut le seigneur de llaulefort, que tu n’as regardé du côté de l’autre que quand il a disparu.

— O mon guide! lui dis-je, sa mort violente, que n’ont pas encore vengée ceux qui ont partagé son offense, l’a peut-être indigné; voilà pourquoi, je pense, il s’en est allé sans me parler; aussi la pitié que j’ai, pour lui n’en est-elle que plus grande.

Nous parlâmes ainsi jusqu’à l’endroit du rocher d’où l’on découvrirait, s’il y avait plus de jour, l’autre vallée jusqu’au fond. Lorsque nous arrivâmes à la dernière enceinte de Malébolge, et que ses rc-

dus furent exposés à nos regards, des gémissements me percèrent l'âme avec leurs traits de fer, et je couvris mes oreilles avec mes deux mains.

Il y aurait autant de douleurs, si les maux que renferment les hôpitaux de Yaldichiana, entre juillet et septembre, et ceux de la Sardaigne et de la Maremme étaient entassés lous ensemble dans la môme fosse ; et il en sortait cette odeur infecte qu’exhalent les membres gangrenés. Nous descendîmes jusqu’au dernier bord de ce long rocher, à main gauche, et ma vue alors pénétra plus vive jusqu’au fond, où l’infaillible justice, ministre du haut Seigneur, punit les faussaires qu’elle relègue ici.

Je ne crois pas qu’il y eut une plus grande tristesse à voir à Égine tout le peuple malade (2), lorsque l’air fut si plein de contagion, que les animaux, jusqu'au plus petit ver, périrent tous; et que les antiques nations, comme l’assurent les poètes, se repeuplèrent avec la semence des fourmis ; qu’à considérer dans la sombre vallée les esprits entassés qui languissaient par monceaux. L’un gisait sur le ventre, l’autre sur le dos de son voisin ; un troisième se traînait en rampant sur la route désolée.

Nous marchions pas à pas, sans parler, regardant et écoutant les malades qui ne pouvaient soulever leur corps. J’en vis deux assis, appuyés l’un sur l’autre, comme on appuie une iouilière sur l’autre tourtière pour les chauffer; et les deux pécheurs étaient couverts de croûtes des pieds à la tête. Jamais le palefrenier qui est attendû par son maître, ou par celui qui

veille contre son grc, n’a fait courir son étrille aussi vite, que ces damnés- se déchirant de leurs ongles, pour soulager la rage de leur démangeaison, qui n’a pas d’autre secours. Et leurs ongles arrachaient la gale comme le couteau les écailles du scare ou d’un autre poisson qui en ait de plus larges.

— 0 toi qui t’écorches avec tes doigts, dit mon guide à l’un de ces pécheurs, et qui changes à chaque instant tes mains en tenailles, dis-moi si quelque Latin se trouve parmi vous, et puisse ton ongle suffire éternellement à ce travail.

— Nous deux, que tu vois si défigurés, nous sommes Latins, répondit l’un d’eux en pleurant ; mais qui es-tu toi-même, qui t’informes de nous?

Et mon guide répondit : — Je descends de rocher en rocher avec ce vivant, et je dois lui montrer l’enfer.

Alors ils cessèrent de s’appuyer l’un contre l’autre, et chacun d’eux se retourna vers moi avec d’autres esprits qui avaient par contre-coup entendu ces paroles. Mon maître se serra contre moi en disant: — Demande-leur ce que tu veux. Et je parlai ainsi, puisqu’il le permettait:

— Puisse votre nom, dans le premier monde, ne pas s’effacer du souvenir des hommes, et vivre pendant bien des soleils ! Mais dites-moi qui vous êtes et qu^l est votre pays; que votre supplice honteux et dégoûtant ne vous empêche pas de vous faire connaître.

— Je fus d’Arczzo, répondit l’un d’eux, et Albero de Sienne me fit jeter au feu ; mais ce qui causa ma mort ne m’a pas conduiFici. Il est vrai que je lui avais dit

L’ENFER

un jour en plaisantant : Je saurai voler dans les airs; et lui, qui avait beaucoup de curiosité et peu d’esprit, exigea que je lui apprisse cct art; et seulement parce que je n’en fis pas un Dédale, il me fit brûler par un homme qui le regardait comme son fils. Mais l'infaillible Minos m’a condamné dans la dernière des dix fosses, à cause de l’alchimie que j’ai pratiquée dans le monde (3). *

Et je dis au poète : — Fut-il jamais une nation plus vaine que la siennoise? Non certes, à beaucoup près, pas meme la française!

Et l’autre lépreux, qui entendit mes paroles, répondit:

— Exceptes-cn le Stricca, qui sut si bien modérer ses dépenses, et Nicolas, qui fit le premier la riche découverte du girofle dans le jardin où prend cette semence ; cxceptes-en cette bande joyeuse avec laquelle Caccia d’Asciano dissipa ses bois et ses vignes, et où l’Abbagliato montra si bien ce qu’il avait de sens.

Et si tu veux connaître celui qui te seconde ainsi contre les Sicnnois, fixe ton œil sur moi pour bien envisager ma figure, et lu verras que je suis l'ombre de Capocchio (4). Je falsifiai les métaux par l’alchimie, et tu dois te souvenir, si tes traits ne me trompent pas, que je fus un singe bien adroit de ma nature.

CHANT XXX

Dans le temps où Junon était courroucée, comme elle le montra plusieurs fois, contre la race des Thébains, à cause de Sémélé, Athamas devint si insensé, qu’en voyant sa femme qui venait vers lui portant de chaque main un enfant, il s’écria : — Tendons les filets, pour que je prenne la lionne et les lionceaux au passage. Ensuite il étendit ses serres cruelles, et saisissant l’un de ses fils, qui avait nom Léarque, lui fit décrire un cercle autour de sa tète, et le brisa contre un rocher, et celle-là, chargée de l’autre, se noya. Et lorsque la fortune eut renversé la grandeur des Troyens qui osaient tout, et que roi et royaume furent anéantis d'un seul coup, Hécubc, malheureuse, désolée, captive, après avoir vu périr Polyxène, après avoir trouvé son Polydore aux bords de la mer, forcenée, aboya comme un chien, tant la douleur avait bouleversé son esprit !

Mais ni les fureurs de Thèbes ni celles de Troie n’ont jamais excité si vivement les hommes ni même les bêtes, qu elles poussaient deux ombres pâles et nues qui couraient en mordant, ainsi qu’un porc échappé de sa bauge. L'une d’elles atteignit Capocchio, le saisit par la nuque, et l’entraînant avec elle, lui fit labourer le sol avec le ventre. Et l’Arétin, qui resta tout tremblant, me dit :

L’ENFER

— Ce furieux est Gianni Schicchi, et il s’en va ainsi déchirant les autres (1).

— Puisse l'autre esprit ne pas te percer de ses dents, lui dis-je; qu’il ne te soit pas pénible de me dire qui il est, avant qu’il ne disparaisse.

Et lui à moi : — C est l’àme antique de Myrrha l’impie, qui, hors du légitime amour devint l’amour de son père, et elle parvint ainsi à pécher avec lui, se déguisant sous la forme d’une autre, comme l’ombre qui court plus loin, pour gagner la plus belle cavale duharas, consentit à prendre le nom de Buoso Donati, et testa, en donnant au testament sa forme légale.

Lorsque les deux enragés sur lesquels j’avais arrêté mon regard furent passes, je me retournai pour voir les autres misérables. J’en vis up qui aurait eu la forme d’un luth, s’il avait eu l aine coupée au-dessus de la fourche des jambes. La grave hydropisie qui, en détournant le cours des humeurs, rend les membres si disproportionnés, que le visage ne répond plus au ventre, lui faisait tenir la bouche entr’ouverte, comme l’étique dévoré par la soif relève une lèvre, et renverse l’autre sur le menton.

— O vous qui êtes exempts de tout supplice, et je ne sais pourquoi, dans ce monde misérable, nous dit-il, regardez et voyez le malheur de maître Adam ; j’ai eu de mon vivant tout ce que j’ai voulu, et maintenant, hélas ! je désire une goutte d’eau. Les petits ruisseaux * qui du haut des vertes collines du Casentino s’écoulent dans l’Arno, en creusant leurs canaux sur une terre froide et humide, me sont toujours présents, et ce

n’est pas en vain, car leur image me dessèche encore pins que le mal qui décharné mon visage. La sévère justice qui me punit se sert du lieu où j’ai péché pour donner plus d’élan à mes soupirs. Là est Romena, où j’ai falsifié la monnaie frappée au coin de saint Jean- Baptiste, ce qui me fit laisser mon corps brûlé sur la terre. Mais si je pouvais voir ici les tristes âmes de Guido, d'Alexandre ou de leur frère, je ne donnerais pas cette vue pour les eaux de Eonte-Branda(2). L’une d'elles est déjà dans l’enfer, si les omhres enragées qui parcourent l’abîme n’ont.pas menti ; mais à quoi cela peut-il me servir, puisque mes membres sont liés? Si j’étais encore assez léger pour pouvoir avancer d’une ligne en cent ans, je me serais déjà mis en roule pour la chercher dans celte foule immonde, quoique la vallée ait onze milles de tour, et un demimille de largeur. C’est à cause de ces pervers que je suis de cette foule; ce sont eux qui m’ont fait battre des florins qui avaient trois carats d’alliage.

Et je lui dis : — Quels sont les deux malheureux qui fument comme une main mouillée en hiver, et qui gisent serrés l’un contre l’autre à ton côté droit?

— Je les ai trouvés ici, et ils n’ont pas fait un mouvement, me répondit-il, depuis le jour où je tombai dans ce gouffre; et je crois qu’ils resteront ainsi immobiles pendant l'éternité. L’une est la femme fourbe * 'qui accusa Joseph, l’autre est le fourbe Sinon, le Grec de Troie; une fièvre aiguë leur fait exhaler ces vapeurs fétides. Et l’un d’eux, qui s’indigna peut-être d’èlre nommé si honteusement, frappa de son poing

L ENFER

la panse enflce de l’hydropique ; et celle-ci sonna comme un tambour; alors maître Adam le frappa au visage d’une main qui ne parut pas moins dure, en lui disant :

— Quoique je ne puisse pas me remuer à cause de mes membres alourdis, mon bras est assez libre pour cet office.

Et Sinon répondit : — Quand tu marchais aux flammes, ton bras n’était pas si agile; mais il l’était autant, et bien plus quand tu battais monnaie.

Et l’hydropique : — Tu dis vrai en cela ; mais tu n’a pas si bien témoigné de la vérité lorsqu’on te la demanda à Troie.

— Si mes paroles étaient fausses, toi, tu as falsifié la monnaie, reprit Sinon. Je suis ici pour une seule faute, et toi pour plus de crimes qu’aucun démon.

— Souvicns-toi, parjure, du cheval, répondit celui qui avait le ventre enflé, et sois puni par cela même que tout le monde le sait.

— Et toi, sois puni par la soif qui crevasse ta langue, et par l’eau pourrie qui fait de ton ventre comme une haie devant tes yeux.

Et le faux monnaycur : — Ta bouche s’ouvre comme toujours pour mal parler ; car si j’ai soif, et si je suis enflé par l’humeur, tu es dévoré par la fièvre, et ta tête est brûlante; il ne faudrait pas le prier longtemps pour te faire lécher le miroir de Narcisse.

J’étais entièrement occupé à les écouter, quand mon maître me dit : — Prends garde, peu s’en faut que je ne me fâche avec loi.

Lorsque j'entendis mon guide me parler avec colère, je me tournai vers lui si honteux, qu’en y pensant j’en rougis encore. Et comme un homme qui rêve son malheur, et qui lout en rêvant espère rêver, si bien qu’il souhaite une chose qui est, comme si elle n’était pas ; ainsi je demeurais sans pouvoir parler, car j’aurais voulu m’excuser, et je m’excusais en effet sans le savoir.

— Des fautes plus graves que la tienne sont expiées par moins de honte, dit le maître ; aussi console-toi, et imagine-toi que je suis toujours à ton côté, s’il t’arrive par hasard d’être témoin d’une semblable querelle, car vouloir entendre ces choses est une ba-se envie.

CHANT XXXI

La même langue qui m’avait blessé d’abord et qui avait couvert mes joues de rougeur, m’offrit ensuite la guérison. Ainsi, la lance d’Achille et de son père avait coutume, dit-on, de blesser et de guérir les blessures. Nous laissâmes derrière nous la misérable vallée, traversant en silence le bord qui l’environne. Là, c’était moins que nuit et moins que jour, et ma vue s’étendait peu devant moi ; mais j’entendis retentir un cor si éclatant, qu’il aurait étouffé le bruit du tonnerre ; et le son de ce cor, m’attirant dans sa direction, concentra mes regards sur le point d’où il venait. Après la malheureuse déroute, lorsque Charlemagne

L'ENFER

perdit la sainte entreprise, Roland ne fit pas entendre des sons plus terribles (1).

Je fis quelques pas, ayant le visage dirigé vers ce côté, lorsqu’il nie sembla voir plusieurs tours élevées, et je dis :

— Maître, quelle est cette ville?

Et lui à moi : — C’est parce que tu veux voir de trop loin dans ces ténèbres que ton imagination s’égare. Quand tu seras arrivé là, tu verras combien la distance peut tromper les sens. Hàlc-toi donc un peu.

Puis il me prit doucement par la main et me dit :

— Avant d'aller plus loin, pour que la chose te paraisse moins étrange, sache que ce ne sont pas des tours, mais des géants; et enfoncés jusqu’au nombril dans le puits, il en bordent l’ouverture.

Ainsi, quand le brouillard se dissipe, l’œil distingue peu à peu les objets caches par la vapeur qui encombrait l’air; ainsi, perçant le nuage épais et obscur, à mesure que je me rapprochais du rivage, l’erreur fuyait et ma peur redoublait ; car de même que Montereggionc (2) couronne de tours le circuit de ces murailles, de même sur le bord qui environne le puits, s’élevaient à mi-corps comme des tours les horribles géants, que Jupiter menace encore quand il tonne. Et je voyais déjà la face de Pun d’eux, les épaules, la poitrine, une grande partie dn ventre, et les deux bras tombant le long de ses flancs.

Certes, la nature a bien fait quand elle a cessé de créer de semblables animaux, pour enlever à Mars

ces terribles exécuteurs, et si elle ne se repent pas des éléphants et des baleines, ceux qui réfléchissent doivent reconnaître combien elle est juste et sage, car lorsque le raisonnement de l’esprit vient se joindre à la méchanceté et à la force, l’homme ne peut y opposer aucune résistance.

La face du géant me paraissait longue et grosse comme la pomme de pin de Saint-Pierre à Rome, et ses autres os étaient dans ses proportions, si bien que le bord qui en couvrait la moitié inférieure, en laissait paraître tant au dehors, que trois Frisons n’auraient pu atteindre ses cheveux, car j’en voyais trois grandes palmes du point où l’homme agrafe son manteau jusqu’au bord du puits.

— Raphaël mai utnech zabi al mi, s’écria la bouche affreuse qui ne pouvait pas chanter de psaumes plus doux.

Et mon maître se tournant vers lui : — Ame insensée, prends ton cor et soulage-toi, quand la colère ou quelque autre passion te tourmente. Cherche autour de ton cou, et tu trouveras la courroie qui l’y tient attaché ; âme confuse, vois comme il te sillonne la poitrine.

Ensuite il me dit : — Il s’accuse lui-même, c’est Nembrod, et c’est à cause de sa folle entreprise qu’on ne parle pas dans le monde la même langue. Laissons-le et ne perdons pas nos paroles, car toutes les langues sont pour lui comme la sienne, que nul ne comprend (5).

Nous fîmes donc un plus long détour à gauche, et

L’ENFER

à la portée d’une arbalète, nous trouvâmes un antre géant plus terrible et plus grand. Je ne saurais dire quel avait été le maître qui l’avait garrotté ainsi ; mais son bras gauche était attaché sur sa poitrine, et son bras droit sur son dos, par une chaîne qui l’enlaçait depuis le cou jusqu’en bas, et se roulait cinq fois autour de la partie de son corps qu’on voyait hors du puits.

— Ce téméraire a voulu mesurer sa puissance contre le souverain Jupiter, dit mon guide, et voilà la récompense qu’il a gagnée. Il se nomme Éphialte, et il fit ses grands exploits lorsque les géants firent peur aux dieux ; il ne peut plus remuer le bras qu’il agita (4).

Et moi à lui : — Je voudrais, si cela m’est permis, voir de mes propres yeux l’immense Briaréc.

Alors il répondit : — Tu verras près d’ici Antée, qui est libre et qui parle ; il nous déposera au fond de l’enfer. Celui que tu veux voir est bien plus loin, il est lié et ressemble à celui-ci, seulement son aspect est plus féroce.

Jamais tremblement de terre le plus terrible, n’agita une tour avec autant de violence que n’en mit Ephialte à s’ébranler tout à coup. Alors je redoutai la mort plus que jamais, et il ne fallait que la peur pour me tuer, si je n’avais aperçu les liens.

Nous avançâmes encore, et nous arrivâmes près d’Antée, qui dépassait le puits de cinq aunes, sans la tète.

— O toi, qui dans l’heureuse vallée où Scipion

hérita d’une gloire éternelle, lorsque Annibal et les siens prirent la fuite, as apporté mille lions pour butin, toi qui fais croire encore aujourd’hui que les fils de la terre auraient été vainqueurs, si tu avais combattu avec tes frères, ne refuse pas de nous déposer au fond de l’abîme où le Cocyte est durci par la glace; ne nous envoie ni à Titye ni à Typhée. Celui-ci peut donner ce qu’ici l’on désire ; baisse-toi donc, et ne tords pas ton museau. 11 peut rendre encore honneur à ton nom dans le monde ; car il vit et il attend encore une longue existence, si la grâce ne le rappelle pas avant son temps.

Ainsi dit le maître, et le géant étendit à la hâte ses deux mains, dont Hercule avait sentit l’étreinte terrible, et prit mon guide.

Lorsque Virgile se sentit saisir, il me dit : — Approche-toi, afin que je te prenne. Et il fit de nous deux un seul faisceau. Ainsi qu’apparaît la Carisenda à ceux qui la regardent du côté où elle penche, lorsqu’un nuage passe au-dessus d’elle, de sorte qu elle semble s’incliner vers lui, ainsi me parut Antée pendant que je m’attendais à le voir se baisser, et il y eut un moment tel que j’eusse préféré descendre par un autre chemin. Mais il nous posa doucement au fond de l’ahîme où Lucifer et Judas sont tourmentés, et sans s’arrêter ainsi courbé, il se releva comme le mât d’un navire.

L’ENFER

CHANT XXXII

Si j’avais des rimes âpres et rauques, comme il conviendrait au gouffre maudit sur lequel reposent tous les autres rochers, je presserais le suc de ma pensée plus pleinement; mais n’avant pas cet art, je me hasarde à parler avec crainte. Car ce n’est pas une entreprise à prendre en plaisanterie que de décrire le fond de tout l’univers, et ce n’est pas l’œuvre d’un enfant qui balbutie papa et maman. Mais puissent ces mêmes femmes qui aidèrent Amphion à élever les murs de Thèbes, aider aussi mes chants, afin que mes paroles ne restent pas au-dessous des clioses que je vis.

O race d’hommes maudite sur toutes les autres, qui gémis dans ce lieu dont il est dur de parler, mieux aurait valu pour toi être des chèvres ou des brebis sur la terre !

Aussitôt que nous fûmes au fond du puits obscur sous les pieds du géant, mais beaucoup plus bas, et tandis que je contemplais encore les parois élevées, j’entendis qu’on me disait :

— Prends garde où tu marches ; n’écrase pas avec la plante de tes pieds les tètes de tes frères malheureux, harassés !

A ces mots je me tournai, et je vis devant moi et sous mes pieds un grand lac, qui par sa glace reste

semblait plutôt à du verre qu’à de l’eau. Jamais un voile plus épais ne couvrit en hiver le cours du Danube en Autriche, ou du Tanaïs sous le ciel glacé, que ne l’était celui qu’on voyait dans ce lieu, et sur lequel les monts Tabernick et Pietrapana seraient tombés sans le faire craquer à sa surface. Et comme la grenouille se met à coasser le museau hors de l’étang, à l’heure où la villageoise rêve souvent de glaner, ainsi ces ombres désolées, livides, jusqu’aux parties honteuses, étaient enfoncées dans la glace, et leurs dents claquaient comme des becs de cigognes. Leur face étaient tournée en bas ; leur bouche attestait leur froid, et leurs yeux la douleur de leur âme. Lorsque j’eus regardé quelque temps autour de moi, je baissai l’œil à mes pieds, et je vis deux pécheurs si étroitement serrés l’un contre l’autre que leurs cheveux se mêlaient.

— Diles-moi, qui êtes-vous, m’éciiai-je, vous qui collez ainsi vos poitrines?

Et ils ployèrent leurs cous en arrière, et après avoir levé leur tête vers moi, les pleurs, qui mouillaient leurs yeux débordèrent par leurs paupières, et le froid condensant leurs larmes entre elles, les referma. Jamais crampon n’a serré deux planches avec plus de force; c’est pourquoi les deux pécheurs, vaincus par la rage, s’entre-choquèrent comme deux boucs.

Et un autre qui avait perdu par le froid ses deux oreilles, et qui tenait aussi sa face baissée, me dit : — Pourquoi te mires-tu en nous? Si tu veux savoir les noms de ces deux damnés, apprends que la vallée où

L’ENFER

coule le Bisenzio obéissait à eux et à leur père Albert (1). lis sont sortis du même sein, et tu peux parcourir tout le cercle de Caïn, tu ne trouveras pas une âme qui ait plus mérité d’être enfoncée dans la glace : non pas celle à qui Artus perça d’un seul coup la poitrine à jour, ni Focaceia, ni celle qui intercepte ma vue avec sa tête, et qui fut nommé Sassol Mascheroni; si tu es Toscan, tu dois la connaître. Et pour que tu ne m’obliges pas à parler davantage, sache que je suis Camicion de Pazzi, et j’attends Carlino, dont les crimes seront mon excuse.

Je vis ensuite mille visages rendus violets par le froid, c’est pourquoi le souvenir de ce lac.glacémc donne et me donnera toujours un frisson. Et tandis que nous nous dirigions vers le centre où gravitent tous les poids, et que je tremblais sur la glace éternelle, je ne sais si ce fut ma volonté, ou le hasard, ou la destinée, mais en marchant au travers de ces têtes, je heurtai rudement du pied l’une d’elles.

Le pécheur s’écria en pleurant : — Pourquoi m’écrases tu ? si tu ne viens pas augmenter la vengeance de Mont-Aperti, pourquoi me tourmentes-tu?

Et moi : — Ü mon maître, attends-moi ici, que je sorte d’un doute à l’égard de cette ombre, puis tu me presseras autant que lu voudras.

Mon guide s’arrêta, et je dis à celui qui blasphémait encore horriblement : — Quel es-tu, toi qui gourmandes ainsi les autres ?

— Or, quel es-tu toi-même, répondit-il, qui t’en vas dans l’Anténora (2) en nous heurtant les joues si rude-

ment, que, fusses-tu vivant, ce serait encore trop dur?

— Je suis vivant repris-je, et si tu es avide de renommée, il peut t’ctre doux que je mette ton nom dans mes vers.

Et lui à moi : — C’est le contraire que je désire. Ote-toi de là, et ne me tourmente pas davantage, car tu sais mal lîatter dans cette fosse.

Alors je le saisis par le chignon, et je dis :

— Il faudra bien que tu te nommes, ou pas un cheveu ne te restera ici.

Et lui à moi : — Tu peux m’arracher tous mes cheveux, je ne te dirai, ni te montrerai qui j:: suis, quand tu me tomberais mille fois sur la tête.

J’avais déjà roulé ses cheveux dans ma main, et je lui en avais arraché plus d’une mèche, tandis qu’il aboyait avec le visage baissé, lorsqu’un autre s'écria :

— Qu’as-lu, Bocca (5)? Il ne te suffit donc pas de grincer des dents, sans aboyer? quel démon te tourmente?

— Maintenant, repris-je, je ne veux plus que tu parles, traître maudit, à ta honte je porterai là-haut de vraies nouvelles de toi.

— Ya-t’en, répondit-il, et dis ce que lu voudras ; mais n’oublie pas, si tu sors de ce lieu, de parler de celui dont la langue a été si prompte. Il pleure ici l’argent des Français. Tu pourras dire : J’ai vu celui de Duera (4), là où les pécheurs sont dans la glace. Si l'on te demandait qui était encore en ce lieu, tu as à ton côté Beccheria, à qui Florence a coupé la gorge. Jean de Soldanieri est, je crois, un peu plus

L’EKFER.

loin, avec Ganellone et Tribaldello, qui ouvrit pendant la nuit les portes de Faënza.

Nous avions déjà quitté celte ombre, quand je vis deux pécheurs glacés dans un trou, placés tellement que la tête de l’un servait de chapeau à l'autre. Et comme un affamé mord dans le pain, ainsi le damné qui tenait l’autre sous lui, enfonça sa dent à l’endroit où le cerveau se joint à la nuque. De même que Tydée rongea dans sa rage les tempes de Ménalippc (5), de même il lui rongeait le crâne et tout ce qui est dedans.

— O loi qui montres par un acharnement de bête fauve tant de haine à celui que tu manges, dis-moi ce qu’il t’a fait, lui dis-je, à cette condition, que si tu te plains de lui avec justice, en sachant qui vous êtes, et quel a été son crime, je te le rendrai dans le monde, si cette langue avec laquelle je parle ne se sèche pas.

CHANT XXXIII

Le pécheur souleva sa bouche de son affreux repas et l’essuya aux cheveux de la tète qu’il avait rongée par derrière, puis il dit :

— Tu veux que je renouvelle une douleur désespérée dont le seul souvenir m’oppresse le cœur avant que j’en parle. Mais si mes paroles doivent être une semence qui porte un fruit d’infamie au traître que je ronge, tu me verras parler et pleurer tout à la fois.

Je ne sais qui lu es, ni comment tu es descendu icibas, mais tu me parais Florentin, si j’en crois ton accent. Tu dois savoir que je fus le comte Ugolin, et celui-ci l’archevêque Roger (1). Or, je te dirai pourquoi je lui suis ici un pareil voisin . Comment par l’effet de ses mauvaises pensées, en me fiant à lui, je fus pris et mis à mort, il est inutile de le dire; mais ce que tu ne peux pas avoir appris, c’est combien ma mort fut cruelle. Fcoute, et tu sauras s’il m’a offensé. Un étroit soupirail de cette prison qui a pris, depuis moi, le nom de tour de la Faim, et dans laquelle bien d’autres encore seront enfermés, m’avait laissé voir plusieurs fois par son ouverture la lune accomplir sa carrière, quand je fis le rêve horrible qui déchira devant moi le voile de l’avenir.

Celui-ci me paraissait, comme un maître et seigneur, chasser le loup et les louveteaux vers la montagne qui cache Lucques aux regards des Pisans. Avec des chiennes maigres, dressées, dévorantes, les Gualandi, les Sismondi, les Lanfranchi, couraient devant lui à leur poursuite. En peu de temps le père et ses petits me paraissaient épuisés, et je voyais les dents aiguës des chiens déchirer leurs flancs.

Quand je fus réveillé avant l’aurore, j’entendis mes enfants, qui étaient avec moi, pleurer en dormant et demander du pain. Tu es bien cruel si tu ne me plains déjà, en songeant à ce que mon cœur présageait, et si tu ne pleures pas, de quoi donc pleures-tu?

Déjà ils étaient réveillés, et l’heure approchait où l’on nous apportait notre nourriture, et chacun de nous

L’ENFER

tremblait de son rêve, quand j’entendis «louer sous moi la porte de l’horrible tour ; alors je regardai fixement mes enfants sans prononcer un mot. Je ne pleurais pas; mon cœur était devenu de pierre. Ils pleuraient, eux, et mon Anselmuccio me dit : — Tu me regardes ainsi, père, qu’as-tu?

Cependant je ne pleurais pas, je ne répondis pas, tout ce jour ni la nuit suivante, jusqu’à ce que le soleil se leva de nouveau sur le monde. Comme un faible rayon se fut glissé dans la prison douloureuse, et que j’eus reconnu mon propre aspect sur leurs quatre visages, je me mordis les deux mains de douleur, et mes enfants croyant que c'était de faim, se levèrent tout à coup en disant: — O père! il nous sera moins douloureux si tu manges de nous ; tu nous as vêtus de ces misérables chairs, dépouillenous-en.

Alors je m’apaisai pour ne pas les contrister davantage; tout ce jour et l’autre qui suivit nous restâmes tous muets. Ali! terre, dure terre, pourquoi ne l’ouvris-tu pas?

Lorsque nous atteignîmes le quatrième jour, Gaddo se jeta étendu à mes pieds en disant : — Tu ne m’aides pas, mon père! Là il mourut, et comme tu me vois, je les vis tomber tous les trois, un à un, entre le cinquième et le sixième jour, et je me mis, déjà aveugle, à les chercher à tâtons l’un après l’autre, et je les appelai pendant trois jours alors qu’ils étaient déjà morts... Puis la faim l’emporta sur la douleur.

Quand il eut achevé, avec les yeux hagards, il reprit

LA DIVINE CO St K DIE.

le crâne misérable dans ses dents, qui broyaient l’os avec la rage d’un chien.

0 Pisc, opprobre de ces belles contrées où résonne le si, puisque tes voisins sont lents à te punir, que les îles de la Capraja et de la Gorgona s’ébranlent, et qu’elles ferment comme d’une baie les bouches de l’Arno, afin que tous tes habitants soient noyés dans tes murs! Car si le comte Ugolin était accusé d’avoir livré tes forteresses, tu ne devais pas mettre ses enfants à une telle croix! Leur jeune âge, ô Thèbes nouvelle, rendait innocents Uguccione et Brigata, et les deux autres que mon chant nomme plus haut.

En avançant encore, nous arrivâmes là où la glace serre d’une plus rude enveloppe d’autres damnés, qui au lieu d’avoir leur têtes penchées en bas, sont renversés sur le dos. Là les pleurs mêmes empêchent de pleurer, et la douleur, qui trouve un tel obstacle sur les yeux, retombe sur le cœur et redouble l’angoisse, car les premières larmes se condensent, et, semblables à des visières de cristal, remplissent tout le creux des paupières. Et quoique le froid qui gerçait ma peau eût engourdi toute sensibilité sur mon visage, je croyais déjà sentir du vent, et je dis :

— Maître, qui est-ce qui souffle ainsi? je croyais toute vapeur éteinte ici-bas.

Et lui : - — Bientôt tu parviendras dans un endroit où ton œil même répondra à ta demande, en voyant la cause qui produit ce vent.

Et un des misérables enfoncés dans la glace s’écria vers nous : — O âmes qui avez été si cruelles qu’on

L’ENFER

Ht

vous a condamnées au dernier cercle, ôtez-moi des yeux ces voiles pénibles, afin que je soulage un peu mon cœur si gros de douleurs, avant que mes larmes ne soient glacées de nouveau.

Et moi à lui : — Si tu veux que je te soulageaismoi d'abord qui tu es, et si je ne te dégage point, que j’aille au fond de la glace.

Or, il répondit : — Je suis frère Albérie, je suis l’homme aux fruits du funeste jardin, et je reçois dans ce lieu des dattes pour des figues (2).

— Eh quoi, lui dis-je, tu es donc mort déjà?

Et lui à moi : — Je ne sais nullement comment mon corps est debout shi1 la terre; cette Ptolémée (3) a ce privilège, que somentl’àme y tombe avant qu’Atropos l’y ait poussée. Afin que tu débarrasses mes yeux avec plus d’empressement de ces larmes cristallisées, sache qu’aussitôt que l’âme trahit, comme je l’ai fait, moi, son corps lui est arraché par un démon qui le fait mouvoir jusqu’à ce que son temps soit accompli. Cependant elle roule dans cette froide citerne. Ainsi peut-être semble vivre sur la terre le corps de cette ombre qui grelotte derrière moi; tu dois le savoir si tu viens de là-haut; c’est messire Branca d’Oria (4), et plusieurs années se sont passées depuis qu’il est dans ce gouffre.

— Je crois, lui dis-je alors, que tu me trompes, car Branca d’Oria n’est pas mort, mais il mange, il boit, il dort et porte des vêtements.

— Le fossé de Malebranche qui est au-dessus de nous, dit-il, là où bouillonne la poix gluante, n’avait

pas encore englouti Michel Zanche, lorsque celui-ci laissa un diable à sa place dans son corps, ainsi qu’un de ses parents, qui avait commis la trahison avec lui; mais étends désormais la main vers moi, ouvre mes yeux.

Et je ne les lui ouvris pas, et ce fut Courtoisie que d’élre discourtois envers lui.

Ah I Génois, hommes de mœurs étranges et pleins de tous les vices, que n’ètes-vous bannis de l’univers! Avec l’esprit le plus pervers de la Romagne, j’ai trouvé un de vous, et par ses crimes, son âme se baigne déjà dans le Cocyte, et son corps paraît vivant sur la terre.

CHANT XXXIV

1 exilln régis prodeunt inferni (1) vers nous. Regarde donc devant toi, me dit mon maître, si tu peux les distinguer.

Comme lorsqu’un épais brouillard assombrit le ciel ou que la nuit descend sur notre hémisphère, on aperçoit à quelque distance un moulin que le vent fait tourner, ainsi je vis s’agiter au loin une espèce de machine; et pour me soustraire au vent je me lis un

rempart de mon guide, car il n’v avait pas d’autre abri.

J étais déjà arrivé, et je le mets en vers avec crainte, là où les ombres étaient entièrement couvertes par la glace, et elles y étaient transparentes comme des fœ-

L’ENFER

tus dans le verre. Les unes sont couchées, les autres se tiennent droites ; celles-ci sur la tète, celles-là sur les pieds, d’autres rapprochent les pieds de la tète, courbées comme un arc. Lorsque nous fûmes assez avancés pour qu’il plût à mon maître de me montrer la créature qui fut jadis si belle, il se retira de devant moi, et me fit arrêter en disant :

— Voilà Dite, voilà le lieu où il faut l’armer de courage. Comment je restai alors transi, éperdu, ne le demande pas, ô lecteur! Je ne l’écris point, car tout langage serait impuissant. Je ne mourus pas, je ne restai pas vivant; or, juge par toi-même, si tu as un peu d’intelligence, ce que je devins sans la mort, sans la vie !

L’empereur du royaume des douleurs sortait de la glace jusqu’au milieu de la poitrine, et je, pourrais plutôt égaler la taille d’un géant, que les géants n’égaleraient un de ses bras: vois maintenant quel doit être le tout qui correspond à une telle partie. S’il a été si beau autrefois, qu’il est laid à présent! et s’il osa lever le front contre son Créateur, c’est bien de lui que doit procéder toute douleur.

Oh! quelle grande merveille ce fut pour moi, de voir trois faces à sa tète; l’une devant, et celle-là était rouge; les deux autres venaient s'ajouter à la première, du milieu de chaque épaule, et se joignaient au-dessus du front. La face droite paraissait d’une couleur entre le jaune et le blanc, et la gauche était telle qu’il en vient des bords du Nil. Au-dessous de chacun de ces trois visages sortaient deux grandes ailes, proportion-

LA DIVINE C0Ï1ÉDIE.

nées à un tel oiseau; je n’ai jamais vu de voiles si immenses sur la iner. Ces ailes étaient sans plumes, comme celles de la chauve-souris, et en les agitant il faisait naître trois vents, qui glaçaient tout le Cocyte. Il pleurait par six yeux, et les larmes, mêlées d’une bave sanglante, ruisselaient sur trois mentons. Chaque bouche broyait entre ses dents un pécheur comme un brisoir; c’est ainsi qu’il en tourmentait trois. Pour celui du devant, les dents n’étaient rien auprès des coups de griffes, et parfois son échine restait entièrement dépouillée de sa peau.

— Cette âme là-haut, qui souffre plus que les deux autres, dit le maître, est Judas Iscariote; il a la tête dans la bouche de Dite, et démène ses jambes en dehors. De ces deux qui ont la tête en bas, celui qui' est suspendu au visage noir est Brutus (2): vois comme il se tord sans dire un mot; l’autre, qui parait si merabru, c’est Cassius. Mais la nuit se. lève, et il est temps de parlir, car nous avons tout vu.

Je me cramponnai à son cou, ainsi qu’il l’ordonna; il choisit le temps et le lieu propices, et lorsque les ailes furent assez déployées, il s’attacha aux flancs velus, ensuite il descendit de flocons en flocons, entre le poil épais et les parois de la glace. Dès que nous fûmes arrivés à l’endroit où la cuisse tourne à la hauteur de la hanche, mon guide, avec effort et avec angoisse, mit la tête où il avait les pieds, et s’accrocha aux poils comme un homme qui monte, si bien que je croyais retourner encore dans l’enfer.

— Tiens-toi bien, dit le maître, haletant comme un

L’ENFER

homme épuisé, car c’est par de tels échelons qu’il faut nous éloigner de tant de maux.

Alors il sortit par la fente d’un rocher, et me fit asseoir sur le bord, puis il posa près de moi son pied prudent.

Je levai les yeux, et je crus voir Lucifer tel que je l’avais laissé, et je vis ses pieds en haut. Comment je fus tourmenté alors par mes doutes, je le laisse juger au vulgaire qui ne comprend pas quel point je venais de passer.

— Lève-toi sur tes pieds, dit le maître, la route est longue et le chemin est rude, et déjà le soleil est au tiers de son cours.

Ce n’était pas une allée de palais que le lieu où nous étions, mais un ravin naturel au sol âpre et privé de lumière.

— Avant de me détacher de l’abîme, ô mon maître, dis-je quand je fus debout, parle-moi un peu pour me tirer d’erreur. Où est la glace, et comment Lucifer est-il enfoncé la tète en bas, cl comment le soleil a-t-il si vite passé du soir au matin?

Et lui à moi : — Tu te crois au delà du centre, là où je m’accrochai au poil du ver maudit qui traverse le monde. Tu as été là tant que j’ai descendu; mais lorsque je me suis retourné, tu as passé le point vers lequel les poids gravitent de toutes parts. Et lu es maintenant arrivé sous 1 hémisphère opposé à celui par lequel la terre est couverte et sous lequel fut mis à mort l’homme qui naquit et vécut sans péché; tes pieds sont sur un petit cercle opposé à celui de Judas.

Ici c'est le matin, lorsque là c'est le soir; et celui-ci dont le poil nous a servi d’échelle est encore enfoncé comme il l’était. C’est de ce côté qu’il tomba du ciel, et la terre, qui s’élevait d’abord en ce lieu, frappée d’épouvante, se fit un voile de la mer, et se relira vers notre hémisphère; et celle que tu verras, pour fuir peut-être le maudit, laissa ici un espace vide et s’éleva en montagne.

Il est là-bas un lieu éloigné de Belzébub de toute la longueur de sa tombe ; l’œil ne le voit pas, mais il se révèle au bruit d’un petit ruisseau qui descend par la fente d’un rocher que l’eau creuse en serpentant, et il est légèrement incliné. Mon guide et moi nous entrâmes dans ce sentier caché, pour retourner au monde lumineux; et sans songer à prendre aucun repos, nous montâmes, lui le premier, moi le second, jusqu'à ce que je vis, à travers une ouverture ronde, ces belles choses que nous montre le ciel, et de là nous sortîmes pour revoir les étoiles.

Digilized by Go

LE PURGATOIRE

Pour voguer désormais sur des eaux meilleures, la nacelle de mon génie déploie scs voiles et laisse après elle une mer aussi orageuse. Et je chanterai ce second rdyaume où Pâme humaine se purifie et devient digne de monter au ciel. Mais qu’ici la morte poésie se ranime, ô saintes muses, puisque je . suis vôtre, et que Caltiope s’élève un peu en suivant mon chant, avec cette voix qui frappa d’un tel coup les Pies infortunées, qu’elles désespérèrent du pardon.

Une douce couleur de saphir oriental se répandant dans le serein aspect du ciel pur jusqu’au premier cercle, recommença à charmer mes yeux aussitôt que je lus sorti de 1 air mort qui avait contristé ma vue et mon cœur. La belle planète qui conseille d’aimer

LE PURGATOIRE

CHANT PREMIE IU •

tr.o

faisait sourire tout l’Orient, en voilant les poissons placés dans son escorte. Je me tournai à main droite, et je portai mon attention vers l'autre pôle, et je vis quatre étoiles qui n’avaient jamais été vues que par les premiers hommes. Le ciel paraissait se réjouir de leur rayonnement. O contrée du Septentrion, pauvre veuve, puisque tu es privée de les voir! Lorsque je me fus détaché de leur contemplation, me tournant un peu vers l’autre pôle, là d’où le char était déjà disparu, j’aperçus auprès de moi un vieillard, seul et paraissant digne d’une telle vénération qu’un tils n’en doit pas une plus grande à son père.

11 portait une barbe longue et? mêlé denoils blancs, pareille à ses cheveux qui tombaient sur ifti poitrine en double tresse. Les rayons des quatre étoiles saintes illuminaient sa face d’un tel éclat, que je le voyais comme si le soleil eût été devant lui.

— Qui êtes-vous, vous qui, contre le cours du sombre llcuve, avez fui la prison éternelle? s’écria-t-il en agitant sa barbe vénérable. Qui vous a guidés? qui a éclairé vos pas pour sortir de la nuit profonde dont les ténèbres se répandent toujours dans la vallée de l’Enfer? Les lois de l’abîme sont-elles à ce point brisées, ou les décrets du ciel sont-ils tellement changés, que vous, damnés, vous veniez dans mes grottes?

Alors mon guide me saisit, et par sa parole, par son geste et par son regard, me fit ploy< '< ;r* non et baisser les yeux. Ensuite il répondit :

— Je ne suis pas venu de moi-même une femme est descendue du ciel, et c’est à sa prière que j’ai -

LE PURGATOIRE

secouru cet homme en le guidant. Mais puisque tu veux qu’on t’explique plus clairement notre condition, telle qu’elle est, ma volonté ne peut pas se refuser à la tienne. Celui-ci n’a pas encore vu son dernier soir : mais il en fut si près par sa folie, qu’il ne lui restait plus que peu de temps à parcourir. Ainsi que je l’ai dit, j’ai été envoyé vers lui pour le sauver, et il n’y avait pas d’autre voie à suivre que celle où je me suis engagé. Je lui ai déjà montré toute la race coupable et je vnis lui montrer maintenant ces âmes qui se purifient sous ta garde. Comment je l’ai mené, ce serait long à te dire. Une vertu qui descend d’en haut m’aide à le conduire, pour te voir et pour t’entendre. Or, qu’il te plaise d’agréer sa venue; il va cherchant la liberté si chère, comme le savent ceux qui dédaignent la vie par amour pour elle. Tu le sais toi, car la mort ne te fut pas amère dans Utique, où tu as laissé ta dépouille, qui sera si éclatante au jour du jugement. Nous n’avons pas violé les lois éternelles ; car cet homme vit, et Minos ne m’enchaîne pas, mais je suis du cercle où brillent les chastes yeux de ta Marcia (1 ), qui semble te prier encore, ô noble cœur, que tu la regardes comme tienne. Au nom de son amour, sois-nous donc propice. Laissenous aller par tes sept royaumes, je lui rapporterai les grâces qui te seront dues, si tu permets que ton nom parvienne dans ces lieux.

— Marcia fut si chère à mes yeux tant que je fus sur la terre, dit-il alors, que toutes les grâces qu’elle me demanda, elle les obtint. Maintenant qu’elle de-

meure au delà du fleuve maudit, elle ne peut plus m’émouvoir, à cause de cette loi qui fut faite quand je franchis ses bords. Mais si une femme du ciel te mène et te soutient, ainsi que tu le dis, il n’est pas besoin de flatteries ; qu’il te suffise que tu me requières en son nom. Va donc, fais une ceinture à cet homme d’un jonc uni, et lave-lui si bien le visage qu’il n’y reste aucune trace de souillure. Car il ne conviendrait pas que, l’œil voilé d'aucune vapeur, il parût devant le premier des ministres du Paradis. Cette petite île, autour de ses bords, là-bas, là-bas, où elle est battue par l’onde, porte des joncs sur sa molle grève. Aucune autre plante qui puisse avoir du feuillage ou une tige dure ne saurait y vivre, car elle ne se prêterait pas à la fluctuation des eaux. Ensuite ne retournez point par ici, le soleil qui déjà se lève vous fera gravir la montagne par une pente plus douce.

Alors il disparut; et moi je me levai sans parler, et je m'approchai tout près de mon guide, et je fixai mes regards sur les siens.

— Mon fils, dit-il, suis mes pas, retournons en arrière, car de ce côté la plaine décline jusqu’à ses derniers confins.

Déjà l’aube chassait l’heure matinale qui fuyait devant elle, et j’aperçus de loin le tremblotement dè lamier. Nous allions comme un homme qui retourne à son chemin perdu, et qui croit marcher en vain jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvé. Lorsque nous arrivâmes aux lieux où la rosée lutte avec le soleil, et où,

LE TURGATOIRE.

abritée par l’ombre, elle se fond à peine, mon maître étendit doucement ses deux mains ouvertes sur le gazon, et moi qui m’aperçus de ce mouvement, j’avançai vers lui mes joues souillées de larmes, et il y lit reparaître les couleurs que l’enfer avait couvertes. Nous parvînmes ensuite sur le rivage désert qui n'a jamais vu traverser ses eaux par un homme ayant le pouvoir d’en revenir. Là, il me lit une ceinture, ainsi que Caton l’avait voulu, et, ô merveille ! telle il avait choisi l’humble plante, telle elle repoussa tout à coup à la place d’où il l'avait arrachée !

CHANT II

Déjà le soleil se levait à cet horizon dont le méridien couvre Jérusalem de son point le plus élevé. Et la nuit qui tourne à l’opposé sortait du Gange, en tenant les Balances qu’on voit tomber de ses mains, quand elle devient plus longue que le jour ; si bien que les joues blanches et vermeilles de la belle Aurore jaunissaient de vieillesse à l’endroit où je me trouvai. Nous étions encore le long de la mer comme des hommes qui pensant à leur chemin, marchent avec l’esprit et demeurent avec le corps . Et voilà que, comme dès le matin on voit l’astre de Mars, à travers les épaisses vapeurs, rougir à l’occident sur la surface de la mer; telle m’apparut une lumière, puissé-je encore la voir ! qui venait si rapidement sur l’onde, que le

vol d’aucun oiseau ne pourrait l’égaler. Et après que j’en eus un peu détourné le regard, pour interroger mon guide, je la revis tout à coup plus grande et plus brillante. Ensuite, aux deux côtés de cette lumière, je vis je ne sais quelle forme blanche, et au-dessous d’elle peu à peu une autre forme blanche sortait. Mon guide ne dit pas une parole jusqu’à ce que dans les premières formes blanches il aperçut des ailes. Alors ayant reconnu le nocher, il s’écria :

— A genoux, à genoux, voilà l’ange de Dieu ; joins tes mains, tu vas voir maintenant de pareils ministres. Vois, il dédaigne tellement les moyens humains, qu’il ne veut ni rames ni d’autres voiles que ses ailes, en se hasardant entre des bords si éloignés. Vois comme il les a dressées vers le ciel, frappant l’air de ses plumes éternelles, qui ne muent pas comme le poil humain.

Et plus l’oiseau divin avançait vers nous, plus il apparaissait radieux, si bien que mes yeux n’en pouvait supporter l’éclat. Aussi je les baissai, et il vint au rivage avec une barque si déliée et si légère, qu’elle glissait sur l’eau sans y plonger. Le nocher céleste se tenait à la poupe, et le bonheur était gravé sur son front.

Plus de cent esprits étaient assis dans la barque. — In ezitu Israël de Eyypto (1), chantaient-ils tous ensemble d’une même voix avec tout ce qui est écrit de ce psaume. Ensuite l’ange leur fit le signe de la sainte croix. Ils se jetèrent tous sur la plage, et il s’en alla aussi rapidement qu’il était venu.

LE PURGATOIRE

La foule qui resla paraissait étrangère à ce lieu, et regardait à l’entour comme un homme apercevant des choses nouvelles. Le soleil dardait le jour de tous côtés, après avoir à coups de flèches chassé le Capricorne du milieu du ciel, quand les nouveaux venus levèrent le front vers nous, en disant : — Si vous le savez, montrez-nous le chemin de la montagne.

Et Virgile répondit : — Vous croyez peut-être que nous connaissons ce lieu, mais nous sommes voyageurs comme vous. Nous venons d’arriver tout à l’heure, un peu avant vous, par un chemin si âpre et si rude, que ce nous sera un jeu d’en gravir d’autre désormais.

Les âmes, qui s’aperçurent à ma respiration que je vivais encore, devinrent pâles d’étonnement. Et comme lorsqu’un messager porte une branche d’olivier, la foule accourt pour entendre la nouvelle, et personne ne se garde de se ruer sur autrui; ainsi vinrent à ma rencontre toutes ces âmes heureuses, oubliant presque d’aller se purifier. Je vis l’une d’elles s’avancer vers moi pour m’embrasser avec une affection si grande, que je me sentis entraîné à Limiter. O ombres vaines, excepté pour la vue! Trois fois je l’entourai de mes bras, trois fois je les croisai vides sur ma poitrine. L’étonnement, je crois, se peignit sur mon visage, car l’ombre sourit et se retira, et moi, je m’avançai pour la suivre. Elle me dit doucement de m’arrêter; alors je la reconnus, et je la priai de s’arrêter aussi un peu pour me parler. Elle me répondit :

— Ainsi que je t’aimai emprisonnée dans mon corps, ainsi je t’aime libre ; c’est pourquoi je m'arrête, mais toi, où vas-tu?

— O mon Casella! je fais ce voyage pour retourner une autre fois dans le monde; mais toi, comment arrives-tu si tard dans cette terre si désirable?

Et il reprit : — On ne m’a fait aucun tort, si celui qui prend ceux qu’il veut et quand il veut m’a refusé plusieurs fois ce passage. Car sa volonté obéit à une volonté juste, et ce n’est vraiment que depuis trois mois qu’il a reçu en paix dans sa barque ceux qui ont voulu y entrer. Et moi qui me trouvai sur ces bords où l’eau du Tibre se mêle à l’eau salée, je fus reçu par lui avec douceur. C’est vers cette embouchure que l’ange dresse son aile, car c’est là que se rassemblent toujours ceux qui ne descendent pas vers l’Achéron (2).

Et moi: — Si une loi nouvelle ne t ête pas la mémoire ou l’usage de ces chansons amoureuses qui calmaient autrefois tous mes chagrins, console un peu par ton chant mon àme si accablée d’avoir traîné son corps jusqu’ici.

— Amor chenella mente mi rayiona (3), se prit-il à chanter si doucement, que sa douce voix vibre encore dans mon âme. Mon maître et moi-même, et tous ces esprits qui étaient avec lui, nous paraissions si contents, que nulle autre pensée ne venait nous distraire. Nous marchions lentement suspendus à son chant. Et voici que le noble vieillard s’écria :

— Qu’est-ce donc, esprits paresseux? Quelle négligence! Qui vous arrête ici? Courez à la montagne,

LE PURGATOIRE

pour vous dépouiller des écailles qui vous empêchent de voir Dieu.

Ainsi, lorsque des colombes, becquetant le blé ou l’ivraie, se forment en groupes dans les prairies, paisibles et sans montrer leur lierté ordinaire, si quelque objet leur apparaît qui les effraye, elles laissent tout à coup leur pâture, préoccupées qu’elles sont de plus grands soucis ; ainsi je vis cette troupe nouvelle cesser les chants et courir vers la côle, comme un homme qui va sans savoir où ses pas le mènent.

Et notre départ ne fui pas moins prompt.

CHANT III

Pendant qu’une fuite soudaine dispersait ces ombres dans la campagne, vers le mont où la justice divine nous purifie, je me rapprochai de mon fidèle compagnon. Et comment aurais-je pu courir sans lui? Qui m’aurait entraîné sur la montagne? 11 me semblait accablé des reproches qu’il s’adressait dans son cœur. O conscience noble et pure, comme la plus pelite faute te cause de cruels remords ! Quand Virgile cessa de courir avec cette hâte que la dignité doit fuir en toute chose, mon esprit, d’abord tout concentré, s’ouvrit librement à ses pensées, et je fixai mes regards sur la colline qui s’élance de la mer vers le plus haut du. ciel. Le soleil qui flamboyait rouge à mes épaules, brisant ses rayons sur mon corps, projetait mon ombre devant moi. Je me retournai, dans

la crainte d'étrc abandonné, quand je vis que c’était seulement devant moi que la terre était obscure. Et mon consolateur se tournant tout à fait de mon côté, se prit à dire :

— D’où vient cette défiance? crois- tu donc que je ne sois plus avec toi et que j’ai cessé d’être ton guide? Il va faire nuit dans les lieux où est enseveli ce corps avec lequel je faisais une ombre. Naples le possède maintenant après l’avoir enlevé à Brindes (1). Et désormais si aucune autre ombre ne parait devant moi, n’en sois pas plus étonné qu’en voyant qu’un ciel n’intercepte pas la lumière à l’autre. La vertu de Dieu rend bien tous ces corps sensibles aux tourments, au chaud et au froid ; mais elle ne veut pas laisser voir par quels moyens elle opère. Bien fou est celui qui espère que notre raison pourrait suivre la voie infinie par laquelle opère la substance en trois personnes. Humains, contentez-vous du parce que; car si vous pouviez tout comprendre, il eût été inutile que Marie enfantât. Et vous avez vu des hommes pleins d’espérance vainc, dont les désirs, qui auraient pu être satisfaits, font aujourd’hui le supplice éternel. Je parle d’Aristote et de Platon, et de bien d’autres...

Et ici il baissa le front, et ne dit plus rien, et demeura troublé. Cependant nous arrivâmes au pied de la montagne, et là nous trouvâmes la roche si escarpée, que nous eussions tenté en vain de la gravir. Le chemin le plus terrible et le plus désert entre Lerici et Turbia (2), comparé à celui-là est un escalier aisé et spacieux.

LE PURGATOIRE

— Or, qui sait de quel côté la colline s’abaisse, dit mon maître en arrêtant le pas, de sorte que puisse la gravir celui qui n’a pas d’ailes?

Et tandis qu’il tenait le visage penché, interrogeant en esprit le chemin, et que moi, je portais mes regards en haut autour du rocher, à main gauche m’apparut une troupe d’âmes qui dirigaient leurs pas vers nous, et cela ne paraissait point tant elles marchaient avec lenteur.

— Lève, dis-je au maître, lève tes yeux, vois de ce côté qui nous donnera des conseils, si tu ne peux pas en trouver en toi-même.

11 me regarda alors, et d’un air assuré il me répondit :

— Allons vers elles, puisqu’elles viennent lentement; et toi, raffermis ton espoir, ô mon doux fils !

Ces âmes étaient encore éloignées, lorsque nous eûmes fait mille pas de l’espace qu’un'bon tireur de pierres franchirait d’un coup de sa main, lorsqu’elles se serrèrent toutes aux durs rochers contre le haut bord de la montagne, et se tinrent fermes et pressées, comme fait pour regarder devant lui celui qui va doutant de sa route.

— 0 vous qui avez bien fini ! ô esprits déjà élus ! leur dit Virgile, par cette paix attendue, je crois, de vous tous, diles-nous de quel côté la montagne s’incline, de sorte qu’il soit possible de la gravir; car la perte du temps se regrette d’autant plus que l’on sait davantage.

Comme les brebis sortent de leur clos, d’abord une,

ICO LA DIVINE COMÉDIE

puis deux, puis trois, et les autres se tiennent timides, baissant jusqu’à terre l'œil et le museau, et ce que fait la première les autres le font, s’appuyant sur son dos, si elle s'arrête, simples et naïves, et ne sachant pas pourquoi ; ainsi je vis se disposer à venir vers nous les âmes qui marchaient à la tête de ce troupeau de bienheureux au visage pudique et à la démarche modeste. Lorsque ces premières âmes virent le jour intercepté à terre par le côté droit de mon corps, si bien que l’ombre se projetait de moi vers le rocher, elles s’arrêtèrent et se reculèrent un peu, et toutes les autres qui marchaient après elles, ne sachant pas pourquoi, en firent autant.

— Sans que vous le demandiez, je vous avoue que ce que vous voyez est un corps humain; c’est pour cela que la lumière du soleil est interrompue par l’ombre sur la terre. Ne vous étonnez pas, mais croyez que ce n’est point sans une faveur du ciel qu’il cherche à gravir cette montagne.

Ainsi parla le maître. Alors ces nobles âmes : — Retournez-vous et marchez devant nous, dirent-elles en nous faisant signe du revers de la main.

Et une d’elles me dit : — Qui que tu sois, en marchant retourne ton visage, regarde si tu m’as jamais vu sur la terre.

Je me tournai vers lui et je le regardai fixement. Il était blond et beau, et d’un noble visage; mais il avait l’un des sourcils divisé par une cicatrice. Lorsque je me fus humblement défendu de l’avoir vu jamais, il médit : — Eh bien, regarde I et me montra

LE PURGATOIRE. 1(51

une blessure au haut de la poitrine. Puis il sourit et ajouta :

— Je suis Manfred, petit-fils de l'impératrice Constance, et je t’en prie, à ton retour sur la terre, va trouver ma fille si belle, la mère de ces princes, honneur de la Sicile et de l’Àragon (5), et dis-lui la vérité, si l’on dit autre chose.

Lorsque j’eus le corps percé de deux coups mortels, je me rendis en pleurant à Dieu, qui pardonne si volontiers. Mes péchés furent horribles; mais la bonté infinie a des bras si grands, qu'elle y reçoit tout ce qui se tourne vers elle. Si le pasteur de Cosenza, qui fut alors envoyé par Clément à la poursuite de mon cadavre, avait bien lu cette page dans le livre de Dieu, les os de mon corps seraient encore aujourd’hui à la tête du pont, près de Bénévent, sous la garde des lourdes pierres dont on les avait couverts. Maintenant la pluie les baigne et le vent les agite hors du royaume, presque sur les bords du Yerde, où on les transporta avec des torches éteintes. Mais l’anathème ne perd pas une âme à tel point que l’amour éternel ne puisse revenir à elle, tant que l’espérance fleurit encore. Il est vrai que celui qui meurt contumace envers la sainte Église, quoiqu’il se repente à la fin, doit rester en dehors de cette enceinte trente fois autant de temps qu’il a persisté •dans son orgueil, si un tel délai n’est pas abrégé par de bonnes prières. Vois désormais si tu peux me rendre heureux en apprenant à ma bonne Constance comment tu m’as rencontré et comment je suis

retenu ; car on avance beaucoup ici par les prières de là-bas.

CHANT IV

Lorsque le plaisir ou la douleur affecte quelqu’une de nos facultés sur laquelle Lame se replie tout entière, elle parait n’ètre plus attentive à ce qu’éprouvent les autres; et cela détruit l'erreur de ceux qui pensent qu’une àme s’allume en nous sur une autre âme. C’est pourquoi, lorsqu’on entend ou lorsqu’on voit quelque chose qui tient l’àme fortement absorbée, le temps passe, et l’homme ne s’en aperçoit pas ; car autre est la faculté qui écoute et autre est celle qui reste inoccupée ; l’une est presque liée et l’autre est libre. Je fis de cela une exacte expérience, en écoutant et en admirant ce*t esprit; car le soleil était bien monté de cinquante degrés, sans que je m’en fusse aperçu, lorsque nous arrivâmes à un endroit où ces âmes nous crièrent toutes : — Voici ce que vous demandez.

Plus grande est souvent l’ouverture que le villageois hérisse d’une fourchée d’épines, quand le raisin se colore, que n’était le sentier par lequel nous montâmes seuls, mon guide et moi, aussitôt que cette troupe se sépara de nous. On va à San-Leo, on descend à Noli, on monte au sommet de Bismantua(I), à l’aide de ses pieds; mais ici il faut que

LE PURGATOIRE

l’homme vole. Je dis qu’il me fallait voler avec l’aile légère et rapide d’un grand désir pour suivre ce guide qui m’encourageait et qui m’éclairait. Nous montions par ce passage creusé dans le rocher dont les parois nous pressaient de tous côtés, et il fallait pieds et mains sur le sol que nous foulions. Quand nous sortîmes par le bord supérieur du haut escarpement à la plage découverte : — Mon maître, dis-je, quel chemin ferons-nous?

Il me répondit : — Qu’aucun de tes pas ne descende, gravis toujours la montagne après moi, jusqu’à ce qu'il nous apparaisse une escorte habile.

Le sommet était si haut que la vue ne pouvait l’atteindre, et la pente était beaucoup plus roide que la ligne tirée du centre au milieu de l’arc du cadran. J’étais déjà fatigué, et je m’écriai :

— O mon doux, père ! retourne-toi, et regarde comme je vais rester seul, si tu ne t’arrêtes pas.

— Mon fils, me dit-il, traine-toi jusque-là : et il inc montra une plate-forme, q ntourait '.mite montagne de ce côté. J, 3 fus à tel point > \-uiHonr* ' par ses paroiçs, que je. m'efforçai uo 1e suivre, en rmipiüt-. que ta p .aie -forme se trouvât'

Non.- nous assîmes là tous les deux,

; ou* in vers h levant, d’où nous étions venus; car on aime . regarder le chemin qu’on a fait. Je dirigeai d’abmd mes yeux vers le rivage inférieur, puis je les levai vers le soleil, et je fus surpris de voir que ses rayons nous frappaient du côté gauche. Le poète s’aperçut bien que je demeurais stupéfait en voyant

que le char du soleil passait entre nous et 1 Aquilon, et il me dit :

— Si Castor et Pollux accompagnaient ce miroir qui répand son éclat dans les deux hémisphères, tu verrais le Zodiaque flamboyant tourner encore plus près des Ourses, s’il ne sortait pas de sa route ordinaire.

Si tu veux comprendre comment cela se fait ainsi, recueille-toi, imagine-toi que Sion et cette montagne sont placées de telle manière sur la terre, qu’elles ont un même horizon et des hémisphères différents, et tu verras, si ton esprit est bien attentif, comment il est nécessaire que la route que Phaéton, pour son malheur, ne sut point parcourir, dans un hémisphère passe d’un côté, tandis que dans l’hémisphère opposé, elle passe d'un autre.

— Certainement, mon maître, répondis-je, jamais, au moment où mon esprit me semblait être en défaut, je n’ai si bien compris qu’à cette heure ; car le demi -cercle du mouvement supérieur, que l’on appelleEquateur dans un certain art et qui reste toujours entre le soleil et l’hiver, doit, par la raison que lu dis, se trouver dans cette héiïïisphère, vers le septentrion, tandis que les Hébreux le voyaient chaudes

régions du midi. Mais, s’d te "plaît, je voulais' Licn savoir encore combien de temps nous avons à mar- ^ cher ; car la montagne s élève si haut, que mes yeux ne peuvent pas en atteindre la cime.

Et lui : — Telle est cette montagne, que le commencement en est surtout plus difficile à monter; mais plus on la gravit, moins elle fatigue. Lors donc

LE PURGATOIRE

qu’elle te paraîtra si douce, que tu la graviras aussi facilement que si tu descendais un courant sur un navire, alors tu seras arrivé au terme de cette route : là seulement tu te reposeras de ta fatigue. Je n’ajoute plus rien, et je tiens pour vrai ce que je te dis.

Et comme il achevait ces paroles, une voix s’écria tout près de nous :

-^cut-être seras-tu forcé de t’asseoir auparafânt.

T*jLpe bruit, l’un et l’autre nous nous retournâmes, et nous vîmes à gauche une grande pierre, que ni lui ni moi n’avions pas d’abord aperçue. Nous nous approchâmes, et nous vîmes des âmes qui étaient assises à l’ombre du rocher, comme un homme «s’assied par nonchalance. L’une d’elles, qui me semblait accablée de lassitude, était assise et embrassait ses genoux, appuyant sur eux son visage incliné.

— ü mon doux seigneur I dis-je, regarde celui-ci, qui se montre plus nonchalant que si la paresse était sa sœur.

' ' Alors il se tourna vers nous et nous regarda, en faisant glisser son visage le long de sa cuisse; puis il me dit :

— Monte dône, toi qui es si vaillant.

Je le reconnus alors ; et la fatigue, qui précipitait encore un peu ma respiration, ne m’empêcha pas d’aller à lui, et lorsque je m’en fus approché, il leva à peine la tête, en disant : — As-tu bien compris comment le soleil mène son char du côté gauche?

Ses mouvements indolents et ses paroles brèves

firent éclore le sourire sur mes lèvres, et je lui dis :

— Belacqua (2), je ne suis plus en peine de toi désormais ; mais dis-moi pourquoi tu es assis à cette place ; attends-tu quelque guide, ou bien t’es-tu laissé reprendre à ton ancienne habitude ?

Et lui : — 0 frère ! à quoi servirait de monter, puisque je ne pourrais pas arriver au lieu de l’expiation, à cause de l’ange de Dieu qui en garde la porte. Il faut que j’attende, avant de la franchir, autant de temps que je l’ai fait dans ma vie, car j’ai retardé jusqu’à la fin mon repentir ; à moins que des prières ne viennent à mon aide, parties d’un cœur qui vit dans la grâce. Que vaudraient les autres, qui ne sont pas entendues dans le ciel?

Et déjà le poète montait devant moi, et disait : — Suis-moi ; vois comme le soleil touche le méridien, et tout au bord de l’horizon la nuit pose déjà son pied sur Maroc.

CHANT V

Je m’étais déjà séparé de ces ombrés, et je suivais les traces de mon guide, lorsque derrière moi et levant le doigt, l’une d’elles s’écria : — Vois, il ne parait pas (juc le rayon du soleil luise à gauche de celui qui suit le premier, et il semble marcher comme un vivant.

Je tournai les yeux au bruit de ces paroles, et je

LE PURGATOIRE

les vis regarder avec étonnement, moi, toujours moi, et la lumière que mon corps interceptait.

— Pourquoi ton esprit s’embarrasse-t-il? dit le maître ; que l’importe ce qu’on murmure par là ? Suis-moi, et laisse dire les autres; reste comme une tour inébranlable qui ne ploie jamais sa cime à cause du souffle des vents. Car toujours l'homme dans lequel une pensée germe sur une autre pensée, éloigne le but devant lui, parce que l’elfort de la première affaiblit l’effort de la seconde.

Que pouvais-je dire, sinon : — Je viens; aussi le dis-je, un peu couvert de cette rougeur qui rend quelquefois l’homme digne de pardon.

Cependant à travers la côte venaient des âmes un peu devant nous en chantant le Miserere, verset par verset. Lorqu’elles s’aperçurent que mon corps ne laissait point passer la lumière, elles changèrent leur chant en un : oh ! long et rauque. Et deux d’entre elles, comme des messagers, vinrent à notre rencontre, et nous dirent : — Apprenez-nous qui vous êtes.

Et mon maître : — Vous pouvez vous en retourner et rapporter à ceux qui vous envoient, que le corps de celui-ci est de la chair véritable. Si pour voir son ombre elles se sont arrêtées, ainsi que je le pense, on a assez répondu à leur curiosité; qu’elles lui fassent honneur, et cela peut leur devenir précieux.

Je ne vis jamais des vapeurs enflammées fendre l’air à Tentrée de la nuit, ni le soleil traverser en descendant les nuages au mois d’aoùt en moins de

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mes fautes graves. C’est là que je naquis, mais les profondes blessures d'où s’écoula le sang sur lequel reposait ma vie, me furent faites dans le pays d Anténor. Là où je me croyais le plus en sûreté, le seigneur d’Est me fit frapper, lui qui m’avait en haine beaucoup plus que ne le voulait la justice. Mais si je m’étais enfui vers la Mira, lorsque je fus atteint à Oriaco, je serais encore là où l’on respire. Je courus au marais, et les roseaux et la vase m’enchevêtrèrent tant que je tombai, et j’y laissai sur la terre un lac de mon sang (1 ).

Une autre dit ensuite : — Puisse s’accomplir le vœu qui t’entraîne au haut de la montagne, si ta bienveillance favorise le mien ! Je fus de Montefeltro, je suis Buoneonte ; Jeanne et les autres n’ont point souci de moi ; voilà pourquoi je vais parmi ces âmes le front bas (3).

Et moi à lui : — Quelle force ou quel hasard te poussa si loin de Campaldino, qu’on ne connut jamais ta sépulture?

— Oh! répondit il, au pied du Casentino, traverse un fleuve cjui a nom l’Archiano, et qui naît sur l’Ermo, dans l’Appennin. Là, où son nom se perd, j’arrivais, la gorge traversée, fuyant à pied et ensanglantant la plaine. Là, je perdis la vue, et ma parole expira avec le nom de Marie, et je tombai, et il ne resta plus qu’un cadavre. Je vais te dire la vérité, et répète-la parmi les vivants, l’ange de Dieu me prit et celui de l’enfer criait :

« O toi, ange du ciel, pourquoi me le prends-tu? Tu

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