‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 26 sur 44 · I.A DIVINE COMÉDIE · texte numérisé non relu

I.A DIVINE COMÉDIE

emportes son âme immortelle pour une petite larme qui me la ravit ; mais je vais traiter son corps bien autrement. »

Tu sais bien comment se condense dans les airs cette vapeur humide qui retombe en eau aussitôt qu’elle monte aux régions où le froid la saisit. C’est là que l’ange de l’enfer, joignant l’intelligence à cette mauvaise volonté qui désire toujours le mal, remua la fumée et le vent, à l’aide du pouvoir attaché à sa nature. Et ensuite, lorsque le jour fut tombé, il couvrit la vallée de brouillard de Pratomagno à la grande chaîne des monts, et il voila tellement le ciel, que l’air condensé se résolut en eau; la pluie tomba, et les fossés reçurent tout ce que la terre ne put pas absorber: et comme elle se réunissait en grands ruisseaux, elle se précipita vers le fleuve royal avec une rapidité si grande que rien ne l’arrêta. L’Archiano furieux trouva mon corps glacé à l’embouchure de l’Arno, le poussa dans ce fleuve, et défit sur ma poitrine la croix que j’y avais formée de mes bras, quand la douleur me vainquit. Il me roula par les bords et par le fond ; puis me couvrit et m’entoura de ce qu’il avait entraîné.

— Hélas ! quand tu seras retourné dans le monde et reposé de la longue route, continua un troisième esprit après le second, souviens-toi de moi, qui suis la Pia (3). Sienne me vit naître, la Maremme me vit mourir. Celui-là le sait bien, qui d’abord, en m’épousant, avait mis à mon doigt la pierre de son anneau.

LE PURGATOIRE

CHANT VI

Lorsque finit le jeu de la Zara, celui qui a perdu reste affligé, répétant les coups, et s’en rend compte tristement (1). Avec le vainqueur s'en va toute la foule ; l’un marche devant l’autre, le tire par derrière et un autre par côté se rappelle à son attention ; lui ne s’arrête pas, écoute celui-ci et celui-là ; celui auquel il tend la main se retire, et de cette manière il se défend de la presse. Ainsi étais-je dans cette épaisse multitude, montrant !e visage aux uns et aux autres, et en promettant je me dégageai d’eux. Là était l’Arétin, qui reçut la mort du bras redoutable de Ghino de Tacco (‘2), et l’autre qui se noya en courant à la chasse. Là priait avec les mains étendues Frédéric Novello, et cet homme de Pise qui fit déployer la générosité du bon Marzucco. Je vis le comte Orso, et cette âme séparée de son corps par haine et par envie, comme elle le disait, et non pour une faute commise ; je dis Pierre de la Brosse ; et qu’elle y songe bien, pendant quelle est en vie, la dame du Brabant, afin quelle ne soit pas d’un plus triste troupeau.

Lorsque je fus délivré de toutes ces ombres qui me priaient pour qu’on priât pour elles, afin qu’elles pussent plus tôt devenir saintes, je commençai :

— Il paraît que tu nies ouvertement, ô ma lumière, en quelqu’un des passages de ton livre, que la prière

m LA DIVINE COMEDIE.

puisse fléchir les décrets du ciel. Et pourtant ces âmes prient pour cela ; leur espérance serait-elle donc vaine, ou n’ai-jc pas bien compris ce que tu as . dit?

Et lui à moi : — Ce que j’ai écrit est clair, et leur espérance ne sera pas trompée, si l’on y songe avec un esprit sain ; car la cime du jugement ne s’abaisse pas, parce qu’un feu d'amour accomplit en un instant ce qu’auraient du accomplir ceux qui sont ici. Et là où j’ai établi ce point, la faute ne pouvait pas se racheter par la prière, parce que cette prière était séparée de Dieu. Cependant ne t’arrête pas à ce haut pressentiment, s’il ne t’est pas confirmé par celle qui sera une lumière entre la vérité et ton intelligence, Je ne sais si tu comprends, je parle de Béatrix; tu la verras en haut sur le sommet de cette montagne riante et heureuse.

Et moi : — Mon bon guide, marchons avec plus de hâte, je ne me fatigue pas autant que d'abord, et vois comme désormais la montagne jette de l’ombre.

— Nous irons en avant tout ce jour, répondit-il, autant que nous le pourrons, mais le fait est tout autre que tu ne te l’imagines. Avant que tu ne sois là-haut, tu verras revenir celui qui déjà se cache derrière la montagne, si bien que tu ne peux rompre ses rayons. Mais vois cette âme qui, placée là toute seule, nous regarde? elle nous enseignera la voie la plus courte.

Nous allâmes à elle : ô âme lombarde, comme tu te tenais altière et dédaigneuse, et combien le mouvement de tes yeux avait de gravité et de lenteur!

LE PURGATOIRE

Elle ne nous disait rien, mais nous laissait passer, nous regardant seulement à la manière d'un lion quand il se repose. Cependant Virgile, s’approchant d’elle, la pria de nous indiquer la meilleure montée, et elle ne répondit pas à sa demande, mais elle s’informa de notre pays et de notre vie. Et mon doux guide commença : — Mantoue... Et l’ombre toute ramassée sur elle-même se leva vers lui du lieu où elle était auparavant, et dit : — O Mantouan I je suis Sordello (3), de ton pays... Et l’un et l’autre s’embrassèrent.

Ah! Italie esclave, séjour de douleur, navire sans nocher dans une grande tempête, non plus reine des nations, mais lupanar. Cette grande âme s’empressa, au seul nom de son pays, de faire à son concitoyen un accueil de fête. Et maintenant ne peuvent pas vivre sans guerre ceux qui habitent tes contrées, et l’on y voit s’y ronger l’un l’autre ceux qu’entourent une même muraille et un même fossé. Cherche, malheureuse, autour de tes rivages, et puis regarde dans ton sein s’il y a quelque recoin qui jouisse de la paix. A quoi te sert que Justinien ait arrangé ton frein, si la selle est vide? sans lui ta honte serait moindre. 0 pays qui devrais être dévoué et laisser César s’asseoir sur la selle, si tu entendais bien ce que Dieu te dit, vois comme cette bête est devenue rétive, pour n’être pas corrigée par l’éperon, quand tu as eu porté la main à sa bride. O Albert d’Allemagne, toi qui l’abandonnes lorsqu’elle est devenue indomptée et sauvage, et qui devrais enfourcher son arçon, qu’un

jugement mérité tombe des cieux sur ton sang, et qu’il soit tellement inouï et éclatant, que ton successeur en soit effrayé. Car vous avez souffert, ton père et toi, retenus chez vous par la cupidité, que le jardin de l’empire fût désert. Viens voir les Montecchi et les Cappelletti, les Monaldi, les Filippeschi (4), ô toi homme sans souci, les uns déjà tristes, les autres craignant de le devenir. Viens, cruel, viens, et vois l’oppression de ta noblesse,. répare leurs fautes, et tu verras comme Santafiore est en sûreté. Viens voir ta Rome qui pleure, veuve abandonnée, criant jour et nuit : O mon César, pourquoi m’abandonnestu? Viens voir comment les hommes s’aiment, et si tu n’as nulle pitié de nous, viens rougir de ta renommée. Et si je puis le dire, ô souverain Jupiter, qui fus crucifié pour nous sur la terre, ton regard équitable s’est-il tourné ailleurs, ou prépares-tu dans l’abîme de ta pensée quelque chose pour notre bien, que nous ne pouvons pas comprendre? Car toutes les villes d’Italie sont pleines de tyrans, et l’on trouve un Marcellus dans tout manant qui forme un parti. O ma Florence! tu dois être contente de cette digression qui ne te touche pas, grâce à ton peuple si sage. Plusieurs ont la justice dans le cœur; mais son trait sort lentement pour ne pas se poser sur l’arc sans réflexion ; ton peuple, au contraire, a la justice à fleur de lèvres. Plusieurs refusent les charges publiques; mais ton peuple répond avec empressement sans qu'on l’appelle, et crie : Voici mon dos. Or, sois joyeuse, car tu en as bien sujet; tu es riche, tu as la paix, tu

LE PURGATOIRE

as la sagesse, si je dis vrai, l’effet ne me dément pas. Athènes et Lacédémone, qui firent les anciennes lois et furent si civilisées, n’ont fait qu’un petit essai de bien vivre auprès de toi, qui crées des institutions si sublimes, que la mi-novembre n’est pas atteinte par ce que tu as filé en octobre. Combien de fois dans ces temps dont tu te souviens, les lois, les monnaies, les offices et les mœurs, ont-ils été changés par toi, et tes membres renouvelés I Et si tu as bon souvenir, et si tu vois clair, tu verras que tu es semblable à cette malade qui ne trouve pas de repos sur son lit, mais qui en se retournant toujours se défend contre sa douleur.

CHANT VII

Après que cet accueil empressé et joyeux eut été répété trois et quatre fois, Sordello se tira à l’écart, et dit : — Qui êtes-vous?

— Avant qu’eussent été tournées vers cette montagne les âmes dignes de monter vers Dieu, mes os furent ensevelis par Octavien. Je suis Virgile, et je n’ai pas perdu le ciel pour aucune autre faute que pour n’avoir pas eu la foi, répondit alors mon guide.

Comme celui qui voit paraître devant lui un objet dont il s’étonne ; il croit, et ne croit pas, et il dit : Cela est, cela n’est pas. Ainsi parut cet esprit ; puis il baissa le regard, et revint humblement vers lui, et l’embrassa là où se prend l’enfant.

— O gloire des Latins, dit-il, pour qui notre langue a montré ce qu’elle pouvait, honneur éternel du pays d’où je fus, quel mérite ou quelle grâce te montre à moi? Si je suis digne d’entendre tes paroles, dis-moi, viens-tu de l’Enfer, et de quel cercle?

— C’est par tous les cercles du royaume douloureux, lui répondit Virgile, que je suis venu ici ; une vertu du ciel me conduit, et je viens avec elle. Ce n’est point pour avoir fait, mais pour n’avoir pas fait, que j’ai perdu la vue de ce Soleil élevé que tu désires, et qui fut connu par moi trop tard. Un lieu est là-bas, attristé, non par des tourments, mais par des ténèbres où les lamentations ne retentissent pas comme des cris, mais comme des soupirs. C’est là que je suis avec les petits innocents mordus par les dents de la Mort avant d’avoir été purifiés de la faute humaine ; c’est là que je suis avec ceux qui ne revêtirent pas les trois vertus saintes, et qui, exempts des vices, connurent les autres et les suivirent toutes. Mais si tu le sais et le peux, donne-nous quelque » indice, afin que nous puissions arriver plus tôt là où le Purgatoire a son entrée directe.

Il répondit : — Un lieu fixe ne nous est pas désigné; il m’est permis d’aller en haut et tout autour; autant que je puis m’avancer, je m’offre à toi pour guide. Mais vois déjà que le jour décline, et on ne peut pas monter pendant la nuit, aussi est-il prudent de songer à une bonne halte. Des âmes sont ici, à droite, écartées; si tu le permets, je te conduirai vers elles, et tu ne les connaîtras pas sans plaisir.

LE PURGATOIRE

— Comment cela? répondit Virgile ; celui qui voudrait monter pendant la nuit en serait-il empêché par quelqu’un? ou serait-ce qu’il ne le pourrait pas lui-même?

Et le bon Sordello raya la terre avec son doigt, en disant : — Vois, tu ne franchirais pas seulement cette ligne après le départ du soleil. Ce n’est pas qu’aucune autre chose empêchât de monter, que les ténèbres de la nuit ; ce sont elles qui font obstacle à la volonté par l’impuissance. On pourrait bien avec elles retourner en bas et parcourir la côte tout autour, tandis que l’horizon tient le jour caché.

Alors mon maître, comme émerveillé, répondit :

— Mène-nous donc là où tu dis qu’on peut s’arrêter avec plaisir.

Nous nous étions un peu éloignés de là, lorsque je m’aperçus que la montagne était creuse, comme les vallons sur la terre.

— Nous irons, dit celte ombre, là où la montagne se creuse en elle-même, et nous y attendrons le nouveau jour.

Entre la montée et la plaine était un sentier oblique, qui nous conduisit sur le flanc de la vallée, là où la pente est plus douce que vers le milieu.

L'or et l’argent fin, la pourpre et le blanc de céruse, le bois de l’Inde pur et lumineux, la fraîche émeraude, au moment où elle se brise, auprès de l’herbe et des fleurs semées dans ce réduit, seraient vaincus d’éclat, comme le moins est vaincu par le plus.

La nature n’avait pas seulement jeté là scs couleurs, mais, avec la suavité de mille parfums, elle composait une odeur indéfinissable et nouvelle. — Salve Regina , chantaient sur la verdure et sur les fleurs des âmes que je vis assises, et qu’à cause de la vallée on n’apercevait pas du dehors.

— Avant que ce peu de soleil ne se couche tout. à fait, ditle Mantouan qui nousavait conduits, ne veuillez pas que je vous guide vers ces âmes. De cette hauteur vous verrez mieux leur attitude et leur visage, que si vous étiez au milieu d’eux dans la vallée (1).

Celui qui est assis au milieu des autres, et qui paraît avoir négligé ce qu’il aurait dû faire, et n’ouvre pas la bouche aux chants de ses compagnons, est Rodolphe l’empereur; il pouvait guérir les plaies qui ont tué l’Italie, si bien qu’il est trop tard pour qu’elle se relève par un autre. Celui qui paraît le consoler gouverna la terre où jaillissent les eaux que la Moldau roule dans l’Elbe, et l’Elbe dans la mer. 11 eut nom Ottacre, et, encore au berceau, il valut mieux qyeVinceslas, son fils, qui a de la barbe, et se repaît d’oisiveté et de luxure. Et ce petit nez, qui paraît tenir conseil avec celui qui a une figure si douce, mourut en fuyant et en flétrissant le lis. Regardez-le, comme il se bat la poitrine : Voyez cet autre qui, en soupirant, a fait de sa main un lit à sa joue! Ce sont le père et le beaupère de celui qui fait le malheur de la France; ils connaissent sa vie vicieuse et immonde, et de là vient leur douleur si poignante. Celui qui parait si robuste

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et qui s’accorde en chantant avec cet autre au nez mâle, se ceignit de la corde de toutes les vertus. Et s’il fût resté roi après lui, ce jeune homme qui est assis en arrière, la valeur eût certes passé de vase en vase; ce qu’on ne saurait dire des autres héritiers. Jacques et Frédéric ont les royaumes ; niais aucun d’eux n’a la meilleure part de l’héritage. Rarement la probité humaine renaît par les rameaux; ainsi le veut celui qui la donne, afin qu’on ne la demande qu’à lui. Mes paroles s’adressent aussi à ce roi au grand nez, non moins qu’à l’autre, Pierre, qui chante avec lui, et à cause duquel la Pouille et la Provence gémissent déjà. Autant la plante est dégénérée de sa graine, autant, mieux que Beatrix et Marguerite, Constance se vante de son mari. Voyez le roi à la vie simple, assis à l’écart, Henri d’Angleterre; celui-là a plus de bonheur dans ses rameaux. Celui quiestassisà terre, au-dessous des autres, et qui regarde en haut, est le marquis Guillaume, pour lequel Alexandrie et sa guerre font pleurer Montferrat et le Canavèse.

CHANT VIII

C’était déjà l’heure qui réveille les regrets des navigateurs et attendrit leur âme, le jour où ils ont dit à leurs doux amis : adieu ; l’heure où le nouveau pèlerin se sent blesser d’amour, s’il entend dans le lointain une cloche qui paraît pleurer le jour près de mourir; lorsque je commençai à ne plus rien en-

tendre et je vis une de ces âmes se lever, et demander avec la main qu’on l’écoutât. Elle joignit et éleva ses deux mains, en fixant scs yeux sur l’Orient, comme si elle eût dit à Dieu : Rien autre que toi ne m’occupe.

— Te lacis ante ( 1 ), se prit-elle à chanter, si dévotement et avec des notes si douces, qu’elle me fit oublier moi-même.

Et puis les autres âmes, doucement et dévotement, la suivirent dans l’hymne entière, tenant les yeux attachés aux sphères célestes.

Applique bien, lecteur, tes yeux à la vérité; car le voile est maintenant si léger, que la vue peut le traverser aisément.

Je vis ensuite cette noble troupe, silencieuse, le regard en haut, dans l’attitude de quelqu’un qui attend, pâle et humble. Et je vis sortir du ciel et descendre deux anges avec deux épées flamboyantes, brisées et privées de leurs pointes. Leurs vêtements, verts comme les petites feuilles venant d'éclore, flottaient en arrière, frappés et agités par le vent de leurs ailes, qui étaient vertes aussi. L’un des anges vint se poser un peu audessus de nous, et l’autre descendit au bord opposé, si bien que les âmes restèrent au milieu. Je distinguais bien leur tète blonde, mais l’œil était ébloui par leur face, comme une faculté qui succombe à de trop grands efforts.

— Tous deux sortent du sein de Marie, dit Sordcllo, pour garder la vallée contre le serpent qui va venir. Et moi, qui ne savais par quel sentier, je regardai tout

LE PU RG ATOI HE.

autour, et*je me serrai étroitement, glaeé de frayeur, contre mon guide fidèle.

Et Sordello ajouta: — Maintenant, descendons au milieu de ces grandes ombres, et nous leur parlerons.

Il leur sera bien doux de vous voir.

Je ne descendis, ce me semble, que de trois pas, et je me trouvai au-dessous, et je vis une âme qui ne regardait que moi, comme si elle avait voulu me connaître. C’était déjà le temps où l’air s’obscurcissait, mais non pas assez pour ne point éclairer ce qui était entre ses yeux et les miens. Elle s’avança vers moi, et . je m’avançai vers elle. O Nino ! noble juge, combien je je fus heureux lorsque je vis que tu n'étais pas parmi les coupables (2)! Nous ne nous épargnâmes aucun tendre salut; puis il me demanda :

— Depuis quand cs-tu venu au pied de cette montagne, à travers les ondes lointaines?

— Ilélas ! lui dis-je, c’est à travers des lieux désolés que je suis arrivé ce matin. Je suis encore dans ma première vie, quoique je gagne l’autre en voyageaq^ ainsi.

Et aussitôt qu’ils eurent entendu ma réponse, Sordello et lui reculèrent, comme des hommes tout à coup frappés d’étonnement. L’un se tourna vers Virgile, l’autre vers une âme qui était là assise, et il s’écria :

— Viens, Conrad (3), viens voir ce que Dieu a voulu par sa grâce.

Puis, se tournant vers moi : — Par cette haute gratitude que tu dois à celui qui cache tellement son

premier pourquoi, qu’on se perdrait à le chercher, quand tu seras au delà de la mer immense, dis à ma chère Jeanne qu’elle élève pour moi ses prières vers ce lieu où l’on répond aux innocents. Je ne crois pas que sa mère m’aime encore, depuis qu’elle a quitté ce bandeau blanc, qu’elle devra regretter, la malheureuse f Par elle on peut comprendre facilement combien dure dans la femme le feu de l’amour, si les regards ou les caresses ne le rallument pas souvent. La vipère qui est sur le champ de l’écusson milanais ne lui fera pas une tombe aussi belle que la lui aurait faite le coq de Gallura.

Il parlait ainsi, marqué sur le visage du sceau de cet amour droit qui brûle avec modération dans le cœur. Mes yeux avides se portaient toujours vers le ciel, là où la marche des étoiles est plus lente, comme la partie d’une roue la plus rapprochée de l’essieu.

Et le guide : — 0 mon fils, que regardes-tu là-haut?

Et moi à lui : — Je regarde ces trois étoiles dont le pôle est tout embrasé de ce côté.

Et lui à moi : — Les quatre étoiles brillantes que tu as vues ce matin sont maintenant là-bas, et cellesci sont montées à la place où étaient les autres.

Comme il me parlait, Sordello l’attira vers lui, en disant : — Voilà notre adversaire, et il leva le doigt pour qu’il regardât de ce côté.

Dans cette partie où la petite vallée n’a pas de bord, était un serpent, le même peut-être qui donna à Èvc le fruit amer. Entre l’herbe et les fleurs s’avançait le maudit reptile, tournant de temps à autre sa tête en

LE PURGATOIRE

arrière, et se léchant le dos comme une bêle qui se lisse. Je ne le vis pas, et pour cela je ne puis dire comment prirent leur essor les autours célestes; mais je les vis bien planer tous les deux. Lorsqu’il les sentit fendre l’air avec leurs ailes verdoyantes, le serpent s’enfuit, et les Anges remontèrent à leur poste d’un vol égal. L’ombre qui s’était rapprochée du juge quand il l’appela, pendant tout ce combat n’avait pas cessé de me regarder.

— Puisse le flambeau qui te mène vers le ciel avoir à ton gré autant de cire qu’il en faut pour arriver à l'azur de la dernière sphère, dit-elle ; mais si tu sais quelque vraie nouvelle de Val-di-Magra ou des contrées voisines, apprends-la-moi ; car j’ai été grand dans ces lieux. Je fus nommé Conrad Malaspina ; je ne suis pas l’ancien; cependant je descends de lui; je portai aux miens l’amour qui se purifie ici.

— Oh ! lui dis-je, je n’ai jamais été dans vos contrées ; mais peut-on habiter un lieu dans toute l’Europe où leur gloire ne soit arrivée? La renommée qui honore votre maison proclame les seigneurs et proclame le pays, si bien que celui-là même les connaît qui n’y a pas été encore. Et je vous jure — aussi vrai que je monterai au ciel 1 — que votre noble race ne se dépouille point de l’honneur que lui ont fait sa bourse et son épée. L’habitude et la nature l’ont ainsi privilégiée, que quoique le chef coupable du inonde le fasse égarer, seule elle va droit et méprise le mauvais chemin.

Et lui : — Or, va, avant que le soleil ne se couche

sept fois dans le lit que le Bélier couvre et étreint sous ses quatre pieds, ce sentiment courtois sera cloué au milieu de ton front avec de meilleurs clous que ne le seraient les discours des autres, si le cours du jugement de Dieu ne s’arrête pas.

CHANT IX

La concubine de l’antique Titon éclairait déjà le bord de l’Orient sortant des bras de son doux ami. Son front étincelait de pierreries disposées dans la forme de cet animal glacé qui blesse les hommes avec sa queue. Et la nuit avait déjà fait, au lieu où nous étions, deux des pas avec lesquels elle monte, et le troisième déjà inclinait en bas scs ailes, lorsque moi, qui avais ce que nous tenons d’Adam, vaincu par le sommeil, je me couchai sur l’herbe où nous étions déjà assis tous les cinq.

A l’heure où l’hirondelle commence ses tristes plaintes près du matin, peut-être en souvenir de ses premiers malheurs, et lorsque notre âme, plus dégagée de la chair, et moins retenue par la pensée, est presque divine dans ses visions, il me semblait voir en rêve un aigle planer dans le ciel avec des plumes d’or, les ailes étendues et prêt à descendre, et je me croyais dans ce lieu où Ganymède abandonna les siens, quand il fut ravi jusqu’au suprême conseil. Et puis je pensais en moi-même : peut-être cet aigle vient-il s'abattre ici par habitude, et peut-être dédaigne-t-il

LE PURGATOIKE.

d'aller prendre en d’autres lieux ce qu’il porte en haut dans sa serre. Puis il me parut qu'après avoir tournoyé un peu, il descendait terrible comme la foudre, et m’enlevait en haut jusqu’à la région de feu. Là, il me semblait que l’aigle et moi nous brûlions, et cet incendie, quoique imaginaire, devint si cuisant, qu’il fallut bien que mon sommeil s’interrompit.

Achille ne se réveilla pas autrement, dirigeant autour do lui ses yeux ouverts, et ne sachant pas où i! était, lorsque sa mère, après l’avoir enlevé à Chiron, l’emporta tout endormi dans ses bras à Scyros, d’où les Grecs le firent partir ensuite, que je ne tressaillis moi-même dès que le sommeil s’envola de mes yeux, et je devins blême comme un homme glacé d’épouvante.

A mon côté je trouvai mon consolateur, et le soleil s’était déjà levé depuis plus de deux heures, et mon visage était tourné vers la mer.

— •. N’aie pas de crainte, dit mon seigneur, rassuretoi, nous sommes à bon port; loin de le rétrécir, élargis ton courage. Tu es désormais arrivé au Purgatoire; voila le rempart qui l’enferme tout autour, vois l’entrée là où l’on aperçoit le mur interrompu. Tout à l’heure, pendant l’aube qui précède le jour, lorsque ton âme dormait en toi, sur les fleurs dont la vallée est couverte, une femme vint et dit : — Je suis Lucie, laissez-moi prendre celui qui dort, je l’aiderai ainsi dans son chemin.

Sordello resta avec les autres nobles ombres; elle t’enleva, et lorsque le jour fut clair, elle monta, et j’ai

suivi ses traces. Elle t'a posé là ; mais d’abord ses beaux yeux me montrèrent l’entrée ouverte, puis elle et le sommeil s’en allèrent en même temps.

Comme un homme qui se rassure après le doute, et qui change sa peur en confiance, quand la vérité lui est dévoijée, ainsi je me changeais, et lorsque mon guide me vit sans inquiétude, il se dirigea vers le rempart, et je le suivis sur la hauteur.

Lecteur, tu vois bien comment j’élève mon sujet; ne t’étonne donc pas si je le soutiens avec plus d’art. Nous nous approchâmes, et nous étions dans cet endroit d'où j’avais cru voir d’abord une ouverture semblable à une fente qui partage un mur. Je vis une porte, et au-dessous d’elle trois degrés de couleurs diverses pour y monter, et un gardien qui ne disait rien encore. Et comme j’ouvrais les yeux de plus en plus, je vis qu’il était assis sur le degré supérieur, et tel était son visage que je ne pus en supporter la vue. Il avait à la main une épée nue, qui réfléchissait tellement les rayons sur moi, que je levais souvent en vain mes regards vers lui.

— Parlez de là : Que voulez-vous? commença-t-il à dire. Où est votre guide? Prenez garde de ne point vous repentir d’étre venus.

— Une femme du ciel, instruite de ces choses, lui répondit mon maître, nous a dit naguère : Allez là, voilà la porte.

— Puisse-t-elle mener à bien vos pas, reprit le gardien bienveillant ; venez devant nos degrés.

Nous y allâmes, et la première marche était d’un

LE PURGATOIRE

marbre blanc si poli et si clair, que je m’y mirais tel que je suis. La seconde, plus obscure que la couleur perse, était d’une pierre rude et calcinée, crevassée en long et en large. La troisième, qui surmontait les deux autres, me paraissait d’un porphyre flamboyant comme du sang qui jaillit de la veine. Sur cette marche posait ses pieds l’Ange de Dieu assis sur le seuil, qui me semblait une pierre de diamant. Mon guide me fit monter oes trois degrés de bonne volonté, en me disant : '

— Demande- lui humblement qu’il ouvre cette porte.

Je me jetai dévotement à ses pieds sacrés, et je demandai à Dieu miséricorde, afin que son ange m’ouvrît ; mais auparavant je me donnai trois coups dans la poitrine.

Il me grava sept fois la lettre P sur le front avec la pointe de son épée; et : Quand tu seras entré, me dit-il, tâche de laver ces blessures.

La cendre ou la terre sèche qu’on extrait de la fosse seraient d’une couleur semblable à son vêtement, et il tira de dessous deux clefs. L’une était d’or, et l’autre d’argent. D’abord avec la blanche et ensuite avec la jaune il ouvrit la porte, et me rendit heureux.

Quand l’une de ces clefs manque et ne tourne pas bien dans la serrure, nous dit-il, celte entrée ne s’ouvre pas. La première est plus précieuse ; mais l’autre exige plus d’art et de science, avant qu’elle n’ouvre; car c’est elle qui disjoint les engrenages. Je tiens ces

clefs de Pierre, et il me dit de inc tromper plutôt en ouvrant cette porte qu’en la tenant fermée, pourvu que l’homme se prosterne à mes pieds.

Puis il poussa le battant de la porte sacrée en disant :

— Entrez, mais je vous préviens que celui-là retourne dehors qui regarde en arrière.

Et lorsque les charnières de cette porte, faites d'un métal dur et sonore, eurent roulé sur leurs gonds, elle fit un tel bruit, que la porte Tarpéienne (i) ne cria pas davantage et ne se montra pas plus stridente lorsqu’on lui enleva le bon Métellus, et qu’elle resta dépouillée. Je me retournai attentif au premier bruit, et il me semblait entendre — TeDeum laudanws (2), chanté par des voix accompagnées d’une douce harmonie.

Ce que j’entendais produisait en moi cette impression que l'on éprouve lorsqu’on chante avec un orgue, et que tour à tour on entend et l’on n’entend pas les paroles.

CHANT X

Lorsque nous eûmes franchi le seuil de la porte, rouillée à cause des passions coupables des âmes qui font paraître droites les voies tortueuses, au bruit qu’elle fit je m’aperçus qu’elle s’était refermée; et si j’avais tourné les yeux vers elle, qu’elle excuse auraisje eue pour réparer ma faute?

iOiyit^üOJitiiao»Ue.

LE PURGATOIRE

Nous montions par une fente du rocher, serpentant d’un côté et d’autre comme l’onde qui fuit et qui revient.

— 11 faut employer ici un peu d’adresse, dit mon guide, en nous serrant tantôt par ci, tantôt par là, contre le côté de la route qui s’éloigne.

Et cela rendit notre marche si lente, que le croissant de la lune descendit au lieu où il se couche avant que nous pussions sortir de ce ravin; mais lorsque nous fûmes libres et au large, là où la montagne se penche en arrière; moi harassé, et tous deux incertains de notre route, nous nous arrêtâmes sur une plaine plus solitaire que les chemins au milieu d’un désert.

Du bord qui touche au précipice jusqu’au pied du haut escarpement qui monte toujours, l’espace serait mesuré en trois fois par le corps de l’homme. Et autant que mon œil pouvait s’étendre, ou du côté gauche ou du côté droit, cette corniche me paraissait d’une largeur égale.

Nous n’avions point encore fait un pas lorsque je m’aperçus que cet escarpement circulaire qui paraissait inaccessible était de marbre blanc, et tellement enrichi de sculptures, que non-seulement Polyclète, mais la nature elle-même, en auraient été vaincus.

L’Ange qui descendit sur la terre avec le décret de cette paix demandée avec larmes depuis tant d’années, et qui délia le ciel de son long interdit, était devant nous en traits si fidèles et dans une pose si douce,

qu’il ne me semblait pas une image muette. On eût juré qu’il disait Ave , parce que là aussi était représentée celle qui en tourna la clef pour ouvrir à l’amour divin. Et dans son attitude on lisait ces paroles : Ecce ancilla Dei (1), aussi exactement qu’une ligure s’empreint sur la cire.

N’attache pas ton esprit sur un seul endroit, dit mon doux maître, qui m’avait près de lui du côté où les hommes ont le cœur.

Alors je déplaçai mon regard, et je vis après Marie, du côté où se trouvait mon guide, une autre histoire gravée sur le rocher; c’est pourquoi je dépassai Virgile, et je me rapprochai, pour qu’elle fût à la portée de mes yeux. On voyait sculptés sur le même marbre le char et les bœufs qui traînaient l’arche sainte, souvenir qui fait redouter les offices qu’on ne nous a point confiés. Sur le devant on apercevait une foule, divisée tout entière en sept chœurs, faisant dire à un de mes sens : ils chantent ; et à un autre : ils ne chantent pas. De meme pour la fumée de l’encens qu’on y avait représentée, ma vue et mon odorat se partageaient entre le oui et le non.

L’humble psalmiste précédait en dansant le vase béni, et il était en ce moment plus et moins qu’un roi. En face, et à la fenêtre d'un grand palais, Michol regardait étonnée, comme une femme dédaigneuse et triste. Je quittais le lieu où j’étais pour voir de près une autre histoire qui blanchissait derrière Michol. Là était représentée la gloire sublime de ce prince romain dont la grande vertu poussa Grégoire à son

LE PURGATOIRE

grand triomphe (2). Je parle de Trajan l’empereur, et une 'pauvre veuve tenait le frein de son cheval dans une attitude de larmes et de douleur. Autour de lui se pressait une foule de cavaliers, et les drapeaux aux aigles d’or flottaient sur sa tête au gré du vent.

La malheureuse, au milieu d’eux tous, semblait dire : — Seigneur, venge mon fds qui est mort, ce qui me brise le cœur. — Et Trajan lui répondait : — Attends donc que je revienne. — Et la mère, comme une personne en qui la douleur s’impatiente : — O mon seigneur I si tu ne reviens pas ? — Et lui : — Celui qui sera à ma place te vengera. — Et elle : — A quoi te servira qu’un autre remplisse ses devoirs, si tu oublies les tiens ? — Et lui : — Rassure-toi, il faut queje fasse mon devoir avant que je parte ; la justice le veut, et la piété m’arrête.

Celui pour lequel rien de nouveau n’existe, créa ce langage visible, nouveau pour nous, parce qu’il ne se trouve pas sur la terre. Tandis que je me plaisais à regarderies exemples de tant d’humilité, que l’artiste qui les grava a rendus si chers à la vue :

— Vois de ce eôté, dit le poète, un grand nombre d’àmes s’avancer lentement, elles nous dirigeront vers les degrés supérieurs.

Mes yeux, qui étaient attentifs à regarder pour voir les nouveautés dont ils sont avides, se tournèrent vers lui sans retard.

Je ne veux pas cependant, lecteur, que tu perdes ton courage en voyant comment Dieu veut que l’on expie ses fautes ; ne regarde pas à la forme du mar-

tyre, songe à ce qui le suit, songe, après tout, qu'il ne peut pas durer au delà du grand jugement.

Et je dis : — Maître, je ne crois pas que ce que je vois venir vers nous ce soient des personnes, et j'ignore ce que cela peut être, tant ma vue est incertaine.

Et lui à moi : — La lourde condition de leur tourment les courbe vers la terre ; si bien que mes yeux ne les ont pas tout de suite reconnues sans effort. Mais regarde-les fixement, et déroule avec ta vue ce qui vient ployé sous ces pierres. Tu peux déjà voir comment chacune d’elles se courbe.

O chrétiens orgueilleux, misérables et faibles, qui, infirmes des yeux de l’esprit, paraissez tout fiers de marcher à reculons, ne voyez-vous pas que nous sommes des vers nés pour former ce papillon angélique, qui vole à la justice sans défense? Pourquoi donc votre esprit s’enfle-t-il ainsi d'orgueil? Vous êtes des insectes avortés, semblables à des vers dont la formation est manquée.

Comme pour supporter un plancher ou un toit, au lieu de pilier, on voit quelquefois une figure joindre les genoux à la poitrine, et cela fait naître d’une fausse douleur une véritable souffrance en ceux qui le voient, ainsi vis-je ces âmes lorsque je les regardai avec attention. Il est vrai qu’elles étaient plus ou moins courbées, selon qu’elles avaient plus ou moins de fardeau, et celle qui montrait le plus de patience semblait dire en pleurant : je n’en puis plus.

* . Dûrtizadby Coçiflk

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