I. E PURGATOIRE
CHANT XI
— O noire Père qui es dans les cieux, non que tu y sois enfermé, mais à cause du plus grand amour que tu portes aux premiers êtres de là-haut, que ton nom et ton pouvoir soient loués de toute créature, comme il convient de rendre grâce à ta suprême émanation. Que la paix de ton règne nous arrive, car avec tous nos efforts nous ne pouvons pas aller à elle, si elle ne vient pas à nous. Comme les Anges te font le sacrifice de leur volonté en chantant Hosanna, que les hommes te fassent aussi le sacrifice de la leur. Donnenous aujourd’hui la manne quotidienne, sans laquelle, au milieu de cet âpre désert, recule toujours celui qui s’efforce le plus d’avancer ; et, comme nous pardonnons à chacun le mal que nous avons souffert, toi aussi pardonne-nous, sois bon, et ne regarde pas à notre mérite. Notre courage, qui se laisse abattre pour peu, ne le mets pas aux prises avec l’antique adversaire, mais délivre-nous de lui qui nous presse si fort. Cette dernière prière, Seigneur chéri, nous ne la faisons pas pour nous, car nousn’enavons pas besoin, mais pour ceux qui sont restés après nous.
Implorant ainsi bon voyage pour elles et pour nous, ces ombres marchaient sous un faix semblable à ceux que l’on voit en rêve, inégalement accablées et tout autour, harassées de fatigue, sur la première corniche, pour sc purifier des souillures du monde. Si
dans ce lieu ces âmes prient ainsi pour nous, que doivent donc dire et faire ici pour elle ceux dont la volonté a de bonnes racines? 11 faut bien les aidera laveries tacbcs qu’elles emportèrent du inonde, afin que, pures et légères, elles puissent monter aux sphères étoilées.
— Hélas ! que la justice et la pitié vous soulagent bientôt, pour que vous puissiez déployer l’aile qui vous enlève selon votre désir! Montrez-nous de quel côté on va plus vite vers la montée, et s’il y a plus d’un passage, montrez-nous celui qui est le moins escarpé. Celui qui vient avec moi, à cause du fardeau de la chair d’Adam dont il est revêtu, est lent à gravir, malgré sa volonté.
Les paroles que ces âmes répondirent à celles que mon guide leur avaient adressées, nous arrivaient nous 11e savions de qui ; mais il nous fut dit : — Ycnez à main droite avec nous sur le bord, et vous trouverez un passage qu’une personne vivante peut franchir ; et si je n’étais accablé du rocher qui dompte ma tête superbe, et me fait porter le visage baissé vers la terre, je regarderai celui-ci qui yit et qui ne se nomme pas, pour voir si je ne le connais point, et pour l’apitoyer sur ce fardeau. Je fus Latin, né d’un Toscan illustre. Guillaume Aldobrandcschi (1) fut mon père ; j’ignore si son nom parvint jamais jusqu’à vous. L’antique noblesse et les hauts faits de mes ancêtres me rendirent si arrogant, que j’oubliai la commune mère, et j’eus tout homme en tel mépris, que j’en mourus, comme le savent les Siennois, et comme le sait le dernier habi-
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LE PURGATOIRE
tant de Campagnatico. Je suis Humbert, et l’orgueil ne m’a point perdu seul ; mais il a entraîné- toule ma famille dans le malheur. Et il est nécessaire que je porte ici ce fardeau jusqu’à ce que Dieu soit satisfait : puisque je ne l’ai pas fait vivant, il faut que je le fasse parmi les morts.
En l’écoutant, j’inclinai mon visage, et une des âmes, mais non celle qui parlait, se tordit sous le fardeau dont elle était accablée. Elle me vit, me reconnut, et m’appelait en tenant avec peine ses yeux fixés sur moi, qui marchais tout courbé avec elles.
— Oh! lui dis-je, n’es-tu pas Oderisi (2), l’honneur d’Agobbio et l’honneur de cet art qu’on appelle à Paris enluminer?
— Frère, répondit-il, les parchemins que peint Franco Bolognese sourient aujourd’hui davantage; l'honneur est tout à lui maintenant, et il m’en reste à peine. Je n’aurais pas été si loyal pendant que je vivais, à cause du grand désir de supériorité auquel mon cœur s’était pris. On porte ici la peine de cet orgueil, et je ne serais même pas en ce lieu, s’il n’était que, pouvant pécher encore, je me tournai vers Dieu. 0 vainc gloire du pouvoir humain, comme la verdure passe vite sur ta cime, si elle n’est pas fortifiée par une longue suite d’années ! Cimabuë crut rester maître du champ de la peinture, et maintenant c’est Giotto qui a la vogue, et il efface la renommée du premier. C’est ainsi que l’un des Guido a ôté à l’autre la gloire de la langue, et peut-être en est-il né un troisième qui les détrônera tous les deux. Le bruit du monde
LE PURGATOIRE
l’aide, avant qu’elle ait passé un temps égal à la durée de sa vie, comment l’entrée de ce lieu lui a-t-elle été accordée ?
— Lorsqu’il était dans sa plus grande gloire, dit-il, un jour, de son propre mouvement, il s’arrêta au milieu de la placede Sienne, ayant déposé toute fausse honte, et là, pour tirer son ami de la peine qu’il souffrait dans la prison deCharles,il alla jusqu’à frissonner de tous ses membres. Je n’en dirai pas davantage, et je sais que mes paroles sont obscures, mais il se passera peu de temps d’ici à ce que tes voisins feront en sorte que tu pourras les interpréter.
Cette bonne œuvre a fait tomber la barrière devant lui.
CHANT XII
De front, comme des bœufs qui vont sous le joug, je m’en allais avec cette âme chargée autant que le permit mon doux maître ; mais lorsqu’il me dit : — Laisse-le, et marche, car il faut ici, avec la voile et avec la rame, que chacun pousse sa barque tant qu’il le peut, je redressai mon corps comme il le faut pour marcher, quoique mes pensées restassent inclinées et abattues. Je m’étais mis en marche et je suivais sans effort les pas de mon maître, et nous montrions déjà tous les deux comme nous étions légers.
Et il me dit : — Baisse les veux à terre : il est
bon, pour l’alléger la fatigue du chemin, de considé rcr le sol que tes pieds foulent.
Comme les dalles des tombeaux, pour conserver la mémoire des morts qu’elles couvrent, portent dans leurs inscriptions ce qu’ils étaient autrefois, et souvent on y pleure, par l’amertume du souvenir, qui n’affecte que les âmes pieuses; ainsi vis-je sculptée, mais avec une ressemblance que l’art avait rendue plus parfaite, toute la route qui faisait saillie hors de la montagne.
Je voyais d’un côté celui qui fut créé plus noble qu’aucune autre créature tomber du ciel, en serpentant comme la foudre; je voyais de l’autre côté Briarée, percé du trait céleste, peser sur la terre, alourdi par le froid de la mort. Je voyais Thymbrée, je voyais Mars et Pallas, encore armés, autour de leur père, contempler les membres épars des géants. Je voyais Nembrod, au pied de son œuvre immense, regarder avec égarement les hommes qui, à Sennaar, avaient participé à son orgueil.
O NiobéI avec quel regard désespéré je te voyais représentée sur la route, ayant de chaque côté sept cadavres de tes enfants 1 O Saiil ! comme tu me paraissais-là, mort sur ton propre glaive au mont de Gelboé, qui ne reçut plus désormais ni pluie ni rosée? O folle Arachné, je te voyais aussi, déjà à demi araignée, toute triste sur les lambeaux de cette toile qui fut si funeste pour toi ! O Roboam ! ton visage ici n’exprimait plus la menace ; mais un char t'emportait plein d’épouvante avant d’être chassé par ton peuple.
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LE PURGATOIRE
Le dur pavé montrait encore comment Alcméon fit payer cher à sa mère sa malheureuse parure (4). Il montrait comment les fils de Sennachérib se jetèrent sur lui dans le temple et l’y laissèrent mort. 11 montrait la désolation et ce crime horrible commis par Tamyris, quand elle dit à Cyrus : — Tu as eu soif de sang et je t’emplis de sang. 11 montrait comment l’armée des Assyriens fut mise en déroute après la mort d’Iïolopherne, et il y avait aussi à terre les traces du meurtre. J’y voyais Troie en cendres et en ruines. O Ilion! comme tu paraissais abattu et flétri dans l’image qu’on y avait tracée de toi! Quel est donc le maître du pinceau ou du ciseau capable de retracer les ombres et les poses qui, en ce lieu, frapperaient d’étonnement l’esprit le plus pénétrant? Les morts paraissaient morts, et les vivants paraissaient vivants. Celui qui avait vu la réalité de ces choses ne vit pas mieux que moi tout ce que je foulai tant que je marchai la tête inclinée.
Et maintenant soyez fiers et allez la tête haute, ô fils d’Ève! et ne baissez pas les yeux pour voir le mauvais chemin que vous tenez !
Nous avions déjà marché plus longtemps autour de la montagne et employé une plus grande part du cours du soleil que ne le croyait mon esprit préoccupé, lorsque celui qui me précédait, sans jamais se distraire, me dit :
— Lève la tête ; il n’est plus temps de marcher ainsi en rêvant. Vois un Ange qui s’apprête à venir vers nous ; vois que la sixième servante du jour
achève de remplir sa lâche. Compose de respect ton attitude et ton visage, pour qu’il daigne nous diriger vers le haut, pense que ce jour ne luira plus désormais.
J’étais si accoutumé aux avertissements qu’il me donnait toujours de ne pas perdre de temps, que son langage en cette matière ne pouvait pas m’être obscur.
La belle créature venait à nous, vêtue de blanc, et son visage rayonnait comme on voit trembler l’étoile du matin. Elle ouvrit les bras, et puis elle étendit ses ailes, en disant : — Venez; près d'ici sont les degrés, et dorénavant la montée devient iacilc.
Bien peu répondent à cet appel. O race humaine! née pour voler en haut, pourquoi tombes-tu ainsi au moindre vent? L’Ange nous mena où le rocher était taillé ; là il me frappa le front de ses ailes, puis il me promit un voyage tranquille. Comme pour gravir à main droite, la montagne, où est l’église qui domine la ville bien gouvernée, au-dessus de Rubaconte, s’adoucit par les marches qui y furent creusées à cette époque où les registres et les mesures étaient en sûreté (2); ainsi s’abaisse en cet endroit le rocher qui tombe bien roide de l’autre cercle; mais on effleure, en montant, les deux pans de la muraille.
Comme nous pénétrions dans ce passage, des voix chantèrent — Beati pauperes spiritu (ô) avec tant de douceur, qu’aucune parole ne saurait l’exprimer. Ah ! combien ces portes sont différentes de celles de l’Enfer! On entre par les unes avec des chants, et par les autres avec des cris de rage!
LE PURGATOIRE
Déjà nous gravissions ces marches sacrées, et je me sentais beaucoup plus léger que je ne l’avais été d’abord sur la plaine. Et je dis : — Maître, de quel poids m’a-t-on soulagé, que je n’éprouve presque plus de fatigue en marchant?
Il me répondit : — Lorsque les P qui sont encore sur ton front, à demi effacés, auront comme l’autre tout à fait disparu, tes pieds seront tellement devancés par ton désir, que non-seulement ils ne sentiront plus de fatigue, mais que ce leur sera une joie d’avancer vers le haut.
Alors je lis comme ceux qui marchent ayant sur la tête quelque chose qu’ils n’y savaient pas, mais que les signes d’autrui leur font soupçonner. La main essaye de s’en assurer, et cherche et trouve et s’acquitte de cet office que la vue ne saurait remplir. Et avec mes doigts bien écartés, je ne trouvai plus que six des lettres que le gardien des clefs m'avait gravées sur le front.
Et voyant cela, mon guide se mit à sourire.
CHANT XIII
Nous étions arrivés sur la dernière marche, où est coupée une seconde fois la montagne qui purifie les fautes à mesure qu’on la gravit. Là une autre corniche, semblable à la première, entoure la colline, si ce n’est que la circonférence en est moins grande. Il n’y a ni relief ni trait qui paraissent ; mais le mur et la
voie sonl unis, et n’offrent que la couleur livide de la pierre.
— Si nous attendons quelqu'un ici pour demander le chemin, disait le poëte, je crains que nous ne nous décidions bien tard à choisir.
Puis il regarda fixement le soleil, et prenant pour centre le côté droit de son corps, il fit tourner sur lui le côté gauche.
— 0 douce lumière! sur la foi de laquelle j’entre dans ce nouveau chemin, conduis-nous, disait-il, comme on doit être conduit dans ces lieux. Tu réchauffes le monde et tu brilles sur lui. Si d’autres motifs ne s’y opposent, on doit toujours suivre tes rayons.
Nous avions déjà parcouru l’espace qui. fait un mille ici-bas, et en peu de temps, car notre ardeur était grande; et nous sentîmes voler vers nous, sans les voir, des esprits qui invitaient courtoisement les âmes au banquet d’amour.
La première voix qui passa en volant dit tout haut : — Vinnin non habent (1 ), et elle s’éloigna derrière nous en répétant ces paroles. Et avant qu’on eut cessé de l’entendre dans le lointain, une autre passa en criant : — Je suis Oreste, et elle ne s’arrêta pas.
— 0 mon père, dis-je, quelles sont ces voix? Et comme je faisais cette demande, voici la troisième qui disait : — Aimez ceux qui vous ont fait du mal.
Et le bon maître : — Ce cercle punit les âmes coupables du péché de l’envie, et l’amour lient le fouet qui les excite. La bride qui les relient, ce doivent être des paroles contraires ; je crois que tu les entendras
LE PU RG ATÛ1 HE.
sans cloute avant d’arriver au lieu où l’on pardonne. Mais fixe bien les yeux à travers l’espace, et tu verras des âmes accroupies à terre devant nous, et chacune d’elles est assise le long du rocher.
Alors j’ouvris les yeux plus qu’auparavant; je regardai devant moi, et je vis des ombres avec des manteaux qui avaient la couleur de la pierre.
Et lorsque nous fûmes un peu plus avancés, j’entendis crier : — Marie, priez pour nous! Michel, Pierre et tous les Saints, priez pour nous !
Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui sur la terre un homme assez dur pour ne pas être frappé de compassion par ce que je vis. Car lorsque je fus assez rapproché de ces âmes pour distinguer leurs traits avec précision, mes larmes me soulagèrent d’une grande douleur. Elles me paraissaient couvertes d’un vil cilice, et s’appuyaient sur l’épaule l’une de l’autre, et toutes s’appuyaient sur le rocher. Ainsi les aveugles dénués de tout se tiennent devant les églises des Indulgences pour demander l’aumône, appuyant la tête l’un sur l’autre, afin que la pitié naisse dans le cœur des passants, non-seulement par le son de leurs paroles, mais encore par leur aspect, qui sollicite autant qu’elles. Et comme le soleil n’arrive pas aux aveugles, ainsi les ombres dont je parlais tout à l’heure n’ont pas le don de la lumière du ciel. A toutes un fil de fer perce et coud les paupières, comme on fait à l’épervier sauvage, lorsqu’il ne demeure pas tranquille. Il me semblait, en marchant, que c’était faire outrage de voir autrui et de n’en être pas vu, et je me tournai
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vers mon sage conseil. 11 comprenait Lien ce que je voulais dire, et il n’attendit pas ma demande; mais il me dit : — Parle, et sois bref et précis.
Virgile marchait avec moi du côté de la corniche par lequel on peut tomber, parce qu’il n’était entouré d’aucune barrière. De l’autre côté, j’avais les ombrer pieuses, auxquelles l’horrible couture de leurs yeux arrachait tant de pleurs, qu'elles en avaient les joues baignées.
Je me tournai vers elles, et : — O vous! leur dis-je, âmes qui êtes certaines devoir la lumière d’en haut, unique objet de vos désirs, que la grâce dissolve l’écume de votre conscience et y fasse couler limpide le fleuve de votre esprit! Dites-moi, et vous ferez une chose qui me sera gracieuse et chère, s’il y a parmi vous une âme latine, et peut-être lui sera-t-il bon de me le faire savoir.
— O mon frère ! chacune de nous est un citoyen de la véritable cité; mais tu veux dire une âme qui ait vécu passagère en Italie.
Il me sembla qu'on me répondait ainsi d’un endroit un peu plus reculé que celui où je me trouvais. Aussi me fis-je entendre un peu plus loin. Je vis parmi ellesune âme qui paraissait m’attendre; et si quelqu’un voulait savoir comment, c’est qu’elle tenait le menton, levé à la manière des aveugles .
— Ame, lui dis-je, qui t’abaisse ainsi pour monter plus haut, si tu es celle qui m’as répondu, fais-toi connaître par ton pays, ou par ton nom.
— Je fus Siennoise, répondit-elle, et je purifie en.
LE PURGATOIRE. 205
ce lieu ma vie coupable avec ces autres esprits, demandant à Dieu avec larmes qu’il se donne à nous. Je ne fus pas sage, quoique mon nom de Sapia (2) le donnât à penser, et j etais plus joyeuse du mal d’autrui que de mon propre bien. Et pour que tu ne croies pas que je te trompe, vois si je fus, comme je disais, une folle. Comme je descendais la pente de ma vie, mes concitoyens étaient près de Colle, campés en face de leurs ennemis, et je demandais à Dieu ce qu’il voulut en effet. Ils furent renversés et réduits à la honte amère de la fuite, et voyant cette déroute, j’en éprouvai une joie qui ne se peut comparer à nulle autre, à ce point, que je relevai mon front téméraire, en criant à Dieu : Je ne te crains plus ! comme fit le merle pour un peu de beau temps. Je voulus faire la paix avec Dieu, vers la fin de ma vie, et encore ma dette n’aurait pas diminué par la pénitence, s’il n’eût été que Pierre Peltigna'no se souvint de moi dans scs saintes prières, et se laissa toucher en ma faveur par charité. Mais qui es-tu, toi qui va t’informant de notre condition, et porte les yeux ouverts, comme je le pense, et qui respires en parlant?
— Mes yeux, répondis-je, seront également fermés ici, mais pour peu de temps; car légère est la faute qu’ils ont commise par envie. Bien plus grande est la crainte qui effraye mon âme du supplice du cercle inférieur, et je sens déjà peser sur ma tète le fardeau de là-bas.
Et elle à moi : — Qui t’a donc conduit ici parmi nous, si tu crois retourner à la vie?
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— C’est, répondis-je, celui qui est avec moi et qui se lait. Je suis vivant ; dis-moi donc, esprit élu, si tu veux que je fasse encore pour toi quelques pas sur la terre.
— Ah ! ce que tu dis est une chose si prodigieuse à entendre, répondit celte âme , que c’est un grand signe de l’amour que Dieu te porte : aussi aide-moi quelquefois de tes prières. Et je le supplie, au nom de ce que tu aimes le plus, si tu foules la terre de la Toscane, que lu réhabilites ma mémoire parmi mes parents. Tu les verras au milieu de ce peuple vain qui fonde son espoir dans Talamone, et qui y perdra plus d’attente qu’à trouver la Diana (3).
Mais les amiraux en seront encore plus déçus que les autres.
CHANT XIV
— Quel est celui qui parcourt notre montagne avant que la mort lui ait donné l'essor, et qui ouvre et ferme les yeux à son gré?
— Je ne sais qui il est, mais je sais qu’il n’est pas seul. Intcrroge-le, toi qui es plus près de lui, .et accueille-Ie doucement, afin qu’il te parle.
Ainsi deux esprits penchés 1 un sur l’autre parlaient de moi à main droite; ensuite ils levèrent le visage pour m’adresser la parole.
Et l’un me dit : — 0 âme qui, attachée à ton corps, te diriges vers le ciel, par charité, consolc-nous, etap-
LE l' U RG AT 0 IRE.
prends-nous d’où tu viens et qui tu es; car nous sommes étonnés de la grâce queDieu t’accorde, comme d’une chose qui ne fut jamais.
Et moi : — A travers la Toscane se répand un petit fleuve qui naît à Fallérona (1), et que cent milles de cours ne peuvent satisfaire. C’est de là que je traîne ce corps. Vous dire qui je suis, ce serait parler en vain ; car mon nom ne retentit pas beaucoup encore.
— Si j’entends bien ta pensée, me répondit alors celui qui m’avait d’abord interrogé, tu parles de l’Arno.
Et l’autre lui dit : — Pourquoi a-t-il caché le nom de cette rivière, comme on fait d’une chose horrible?
Et l’ombre à qui l’on adressait cette demande répondit ainsi : — Je ne sais ; mais le nom de cette vallée est bien digne de périr ; car dès le commencement de la rivière, là où le mont escarpé duquel a été détaché Peloro regorge d’eaux si abondantes, qu’en peu d’autres lieux elles dépassent ce niveau, jusqu’au point où elle se rend pour réparer ce que le ciel pompe sur la mer, et d’où les fleuves tirent ce qui les alimente ; on traite la vertu en ennemie, et on la fuit comme un serpent, ou par un malheur attaché au pays, ou par l'habitude funeste qui le domine.
Aussi les habitants de cette malheureuse vallée ontils tellement changé leur nature, qu’on dirait que Circé les a nourris. A travers des porcs immondes, plus dignes de dévorer des glands que des mets destinés à l’usage de l’homme, cette rivière creuse d'a-
LA DIVISE COMÉDIE
bord son lit étroit. Elle trouve ensuite, en descendant, des chiens plus hargneux que leurs forces ne le comportent, et leur tourne le front avec dédain. Elle va se précipitant, et plus ses eaux grossissent, plus elle trouve des chiens qui se font loups, la rivière maudite et malheureuse. Descendue ensuite à travers des gorges plus profondes, elle rencontre des renards si pleins de fraude, qu'ils ne craignent aucun piège capable de les saisir. Je ne laisserai point de parler, parce que l’on m’écoule, et ce sera heureux pour cet homme, s’il peut encore profiter de ce que l’esprit de vérité m’inspire. Je vois ton petit-fils qui se fait chasseur de ces loups sur la rive de ce fleuve cruel, et les accable tous. 11 vend leur chair encore vivante; ensuite il les tue comme une vieille hèle fauve, en prive plusieurs de vie, et se prive lui-même de la gloire. Il sort tout sanglant de la lugubre forêt, et il la laisse telle, que d’ici à mille ans elle ne reviendra pas à son ancien état.
Comme, à l’annonce de malheurs futurs, se trouble le visage de celui qui écoute, de quelque côté que le danger vienne le saisir, ainsi j’aperçus l’autre âme, qui était tournée pour l’écouter, se troubler et devenir triste lorsqu’elle eut entendu ces paroles. Le récit de l’une et l’aspect de l’autre me rendirent curieux de savoir leur nom, et j’en fis la demande mêlée de prière.
— Et l’esprit qui m’avait parlé le premier continua :
— Tu veux que je me soumette à ce que tu n’as pas voulu faire pour moi ; mais, puisque Dieu permet que
LE PURGATOIRE
sa grâce luise à ce point sur toi, je ne serai pas avare : sache donc que je suis Guido del Duca (2). Mon sang fut tellement brûlé par l’envie, que si j'avais aperçu un homme joyeux, tu aurais vu mon visage devenir livide. De cette semence je moissonne aujourd’hui cette paille. 0 race humaine ! pourquoi mets-tu ton cœur en des biens dont la jouissance exige l'exclusion du partage? Celui-ci est Rinicri, la gloire et l’honneur de la maison de Calboli, où personne ne s’est fyit, après lui, l’héritier de sa valeur. Et non-seulement sa race est dénuée entre le Fô, la montagne, la mer et le Reno, des biens requis pour la vérité et pour le plaisir, mais encore entre ces limites, tout est plein de ronces venimeuses, que la culture aurait désormais de la peine à faire disparaître. Où sont et le bon Lizio, et Arrigo Manardi, Pierre Traversaro, et Guido de Carpigna! 0 Romagnols tournés en bâtards I Quand est-ce qu’un Fabbro renaîtra à Bologne? Quand un Bernardin de Fosco à Faënza, noble tige sortie d’une pauvre racine ! Ne t’étonne pas si je pleure, ô Toscan ! lorsque je rappelle, avec Guido de Prata, Ugolin d’Azzo, qui vécut avec nous, Federigo Tignoso et sa famille, la maison Traversara et les Anastagi, et l 'une et l’autre race sont sans héritiers; lorsque je rappelle les dames et les cavaliers, les fatigues et les loisirs qui nous inspiraient l’amour et la courtoisie, en ces lieux où les cœurs sont devenus si méchants ! 0 Brettinoro, pourquoi ne fuis-tu pas, de même que s’en est allée ta famille, et bien d’autres encore, pour ne pas être coupable? Bagnacavallo a bien raison qui n’a plus
d’enfants, et Castrocaro a tort, et Conio bien davantage, qui s’embarrasse d’engendrer des comtes pareils. Les Pagani auront bien mérité lorsque leur diable aura disparu; mais néanmoins leur mémoire ne sera jamais pure. 0 Ugolin des Fantoli, ton nom est en sûreté, puisqu’on n’attend plus personne qui puisse le rendre obscur en dégénérant. Mais va-t’en désormais, ô Toscan ! car j’aime mieux maintenant pleurer que parler, tant le souvenir de mon pays m’a serré le cœur.
Nous savions que ccs âmes nous sentaient marcher; aussi leur silence nous rassurait-il sur notre chemin. Lorsque nous fûmes seuls en marchant, une voix, comme la foudre qui fend l’air, vint en face de nous, et dit : — Celui qui me prend me tuera. Et elle fuit comme un tonnerre qui s’éloigne, en déchirant tout à coup le nuage.
Lorsque nous eûmes cessé de l’entendre, voilà qu’une autre éclate avec un si grand fracas, qu’elle sembla un second tonnerre qui suivait le premier: — Je suis Aglaure, devenue rocher. Et alors, pour me resserrer contre le Poète, je reculai mon pas, au lieu d’avancer.
Déjà l’air était calme de toutes parts, et il me dit :
— Voilà le frein sévère qui devrait tenir l’homme dans ses limites. Mais vous mordez à l’appàt, et l’hameçon de l’antique ennemi vous entraîne; c’est pourquoi ni le frein ni le rappel ne vous servent à rien. Le Ciel vous appelle et tourne autour de vous, en vous étalant ses beautés éternelles; mais votre œil
LE PURGATOIRE
ne regarde que la terre : aussi êtes-vous punis par celui qui voit tout.
CHANT XV
Autant la sphère qui se meut toujours comme l’enfant, a de route à parcourir de la troisième heure à la naissance du jour, autant le soleil paraissait avoir à franchir de son cours pour arriver au soir ; là c’était l’heure de vêpres, et ici c’était minuit. Et les rayons nous frappaient au milieu du visage, parce que nous avions fait le tour de la montagne, et que nous marchions droit vers le couchant, quand je sentis tomber sur mon front une clarté plus brillante qu’auparavant, et je fus plein de stupeur à ces choses qui m’étaient inconnues. Et je portai mes mains au-dessus de mes sourcils, et je m’en lis un abri pour adoucir l’excès de la lumière. Ainsi que de la surface de l’eau ou du miroir le rayon rebondit vers la partie opposée et remonte de la même manière qu’il est descendu, en s’éloignant à égale distance de la ligne qui décrit la pierre qui tombe, comme le prouvent l’expérience et l’art; ainsi il me sembla que j’étais frappé d’une lumière réfléchie, ce qui me fit détourner rapidement le regard.
— Quel est donc, demandai-je, ô mon doux père, cet objet dont je ne puis assez défendre ma vue, et qui semble venir vers nous ?
LA DIVISE COMÉDIE
— Ne t'ctonne pas si la famille du ciel t’éblouit encore, me répondit-il ; c’est un messager qui vient inviter l'homme «à monter. Bientôt tu pourras voir ces choses non-seulement sans fatigue, mais encore avec autant de joie que la nature te permet d’en éprouver.
Lorsque nous fûmes arrivés à l ange béni, il nous dit d’une voix joyeuse : — Entrez par ici, voilà un escalier moins roide que les autres.
Nous gravissions déjà loin de ce lieu, lorsqu’on chanta derrière nous : Beat i miséricordes (1), et: réjouis-toi, ô vainqueur !
Le maître et moi nous montions seuls tous les deux, et je pensais en marchant tirer profit de ses paroles, et je me tournai vers lui en lui demandant :
— Qu’a voulu donc dire l’esprit de la Romagne, en parlant d’exclusion du partage?
Et il me répondit : — Il connaît le danger de son plus grand vice, il ne faut donc pas s’étonner s’il le blâme; c’est afin qu’on ait moins à s’en repentir. Car si vos désirs s’attachent à des objets qui s’amoindrissent par le partage, l’envie soulève en vous le souffle des soupirs. Mais si l’amour de la sphère suprême tournait en haut votre désir, vous n’auriez pas dans le cœur cette crainte; car plus une chose y appartient à plusieurs, plus chacun possède de bonheur, et plus la charité brûle dans cette enceinte.
— Je suis encore moins satisfait, répondis-je, que si je n’avais point parlé, et je conserve plus de doute dans mon esprit. Comment peut-il se faire qu’un bien
LE PURGATOIRE
distribué à plusieurs les rende plus riches que s’ils étaient peu à le posséder ?
El lui à moi: — Parce que tu replonges ton esprit dans les choses terrestres, tu fais naître des ténèbres de la véritable lumière. Le bien infini et ineffable qui estlà-haut se porte vers l’amour, comme un rayon vers une surface luisante. Il se donne d’autant plus qu'il rencontre plus d’ardeur, si bien que plus la charité s’étend, plus s’étend sur elle l’éternelle vertu ; et plus il y a là-haut d’àmes qui aspirent vers Dieu, plus il leur est donné d'aimer, et plus elles s’aiment, et elles se renvoient l’affection l’une à l’autre, comme un miroir. Mais si mon raisonnement ne te rassasie pas, tu verras Béatrix, et elle t’ôtera pleinement ce désir et tous les autres. Fais donc en sorte que bientôt soient guéries, comme deux l’ont été déjà, les autres cinq plaies qui se ferment par le repentir.
Comme j’allais dire : — Tu me satisfais, je me vis arrivé sur l'autre cercle, et mes jeux préoccupés m’empêchèrent de parler. Là il me sembla que j’étais enlevé dans une vision extatique, et que je voyais plusieurs personnes dans un temple(2). Et une femme sur le seuil, dans la douce attitude d’une mère, disait : — Mon fils, pourquoi as-tu fait ainsi envers nous? voilà que ton père et moi désolés nous te cherchions. Et comme elle se tut, cette première apparition s’évanouit.
Ensuite m’apparut une autre femme, ayant sur les joues ces larmes que la douleur y répand, lorsqu’elle est produite par une grande colère. Elle disait : — Si
LE l’UIlGATOI II E.
visage, tes pensées ne me seraient pas inconnues, même les plus fugitives. Ce que tu as vu, c’est pour que tu ne refuses pas d’ouvrir ton cœur aux eaux de la paix qui coulent de la source éternelle. Je ne t’ai pas demandé ce que tu avais, comme le fait celui qui regarde avec l’œil, lequel ne voit plus lorsque le corps gît inanimé. Mais je l’ai demandé pour donner à tes pieds un peu de vigueur ; c’est ainsi qu’il convient d’exciter ceux qui sont lent* et paresseux à profiter du temps de leur veille quand elle arrive.
Nous marchions le soir, regardant aussi loin que nous pouvions porter la vue devant nous, aux rayons du soleil couchant. Et voilà que peu à peu s’éleva vers nous une fumée, ohseure comme la nuit, de laquelle aucun lieu ne pouvait nous garantir.
Elle nous ôta le jour et troubla la pureté de l’air.
CHANT XVI
L’obscurité de l’Enfer et d’une nuit privée de toute étoile sous un ciel sombre, lorsque les nuages la couvrent de plus de ténèbres, ne mit pas un voile aussi épais devant ma vue que la fumée qui nous entoura, et ne fut jamais aussi âpre et aussi poignante. Mes yeux ne pouvaient pas rester ouverts; aussi mon guide sage et fidèle s’approcha-l-il de moi pour m’offrir l’appui de son épaule. Comme un aveugle marchant sur les pas de celui qui le mène, pour ne pas s’égarer et ne pas donner du front contre des objets
qui le choquent ou qui le tuent, je marchais dans cet air âcre et épais, écoutant mon guide qui disait : — Prends bien garde de ne pas te séparer de moi.
J’entendais des voix, et chacune semblait demander paix et miséricorde à l’Agneau de Dieu qui ôte les péchés. — Agnus Dei était leurexorde ; elles n'avaient toutes qu’une parole et qu’une prière, si grand était l’accord qui régnait entre elles.
— Ce sont des esprits que j'entends, ô mon maître ? demandai-je; et il me répondit : — Tu as dit vrai, et ils vont expiant le péché de la colère.
— Or qui es-tu, toi, qui fends notre fumée, etqui parles de nous comme si tu partageais le temps par calendes ?
Ainsi parla une voix, et mon maître me dit : — Réponds lui, et demande si l’on monle par ce côté.
Et moi : — O créature qui te puiifies pour retourner belle à ton Créateur, tu entendras des merveilles si tu me suis.
— Je te suivrai autant qu’il m’est permis, réponditelle ; et si la fumée nous empêche de nous voir, la voix nous rapprochera malgré elle.
Alors je dis:. — Sous cette enveloppe que la mort brise je m’en vais plus haut, et je suis venu ici à travers les angoisses de l’enfer; et si Dieu m’a assez entouré de sa grâce pour permettre que je voie sa cour d’une façon toute contraire à l’usage d’aujourd’hui, ne me cache pas qui tu fus avant ta mort; mais dis-lemoi, et ajoute également si je vais droit au passage, car nous nous réglerons sur tes paroles.
LE PURGATOIRE
— Je fus Lombard et je m’appelai Marco (1) ; je connus le monde et j’aimai cette vertu à laquelle personne ne vise plus maintenant. Tu suis le droit chemin pour monter.
Ainsi répondit-il, et puis il ajouta: — Je te supplie de prier pour moi quand tu seras là-haut.
Et moi à lui : — Je m’engage par serment vis-à-vis de toi à faire ce que tu demandes; mais je succombe à un doute qui m’obsède, si je ne m'en délivre pas. Je doutais d'abord, je doute deux fois maintenant à cause de ta réponse, qui m’aflirme également des choses dites ici et ailleurs, auxquelles je la rapporte. Le monde est privé de toute vertu, comme tu le dis, rempli et couvert de malice. Mais je te prie de m’en indiquer la cause, si clairement que je la voie et que je l’explique aux hommes, car les uns la mettent dans le ciel, et les autres ici-bas.
— Hélas ! s’écria-t-il en poussant un soupir que lui arracha la douleur, û mon frère ! le monde est aveugle, et lu en arrives bien ! Vous qui vivez, vous attribuez tout au ciel, comme s’il faisait tout mouvoir par une loi de nécessité. S’il en était ainsi, le libre arbitre serait détruit en vous, et il ne serait pas juste d’avoir de la joie pour le bien et de la peine pour le mal. Le ciel donne l’impulsion à vos mouvements ; je ne dis pas à tous ; mais supposons que je le dise, la lumière vous est donnée pour distinguer le bien du mal. Et vous avez le libre vouloir qui, s’il endure des fatigues dans ces premières luttes avec l’influence céleste, triomphe ensuite de tout, s’il se raffermit bien.
Libres, vous êtes soumis à une force plus grande et à une nature meilleure ; ce sont elles qui créent en vous votre volonté, que le ciel n’entraîne pas. Si donc le monde actuel se fourvoie, la raison en est en vous : c’est là qu’il faut la chercher, et je vais t’aider à le comprendre.
L’âme sort de la main de Dieu satisfait de la regarder, avant qu elle ne soit, comme une petite lille qui pleure et qui rit en folâtrant; naïve et ne sachant rien, si ce n’est que partie d’auprès de son créateur bienheureux, elle retourne volontiers à ce qui la charme. D’abord elle prend goût au moindre plaisir, là elle s’égare, et elle coin t après lui, si un guide ou un frein ne détourne son ardeur. Il fallut lui donner des lois pour frein; il fallut avoir un roi, pour distinguer au moins la tour de la cité véritable. Les lois existent bien; mais où est la main qui les applique? Nulle part. Le pasteur qui mène le troupeau peut bien ruminer, mais il n'a pas le pied fourchu (2). Aussi la multitude qui voit son guide se jeter sur l’appât dont elle est avide, s’en repaît, sans nul souci d’autre chose. Tu peux bien voir qu’une mauvaise direction est la cause qui rend le monde coupable, et ce n’est pas la nature qui est corrompue en vous. Rome, qui instruisit l'univers, avait deux soleils éclairant les deux roules qui mènent au inonde et à Dieu. L’un des deux a éteint l’autre, l’épée est jointe au bâton pastoral, et tous deux réunis par force doivent aller mal ensemble ; car étant dans la même main, ils ne se craignent plus l'un l’autre. Si tu 11e me crois pas, regarde
LE PU BG ATOIRE
à la moisson, car toute licrbesc connaît à la semence. Dans ce pays que l’Adige et le Pô traversent, vous n’eussiez trouvé que valeur et courtoisie avant la querelle de Frédéric. Aujourd'hui peut y passer librement quiconque aurait honte de parler aux gens de bien, ou de s’en approcher. Il y a bien encore trois vieillards par lesquels I âge antique gourmande le nouveau ; mais il leur tarde que Dieu les rappelle à une vie meilleure. Ce sont Currado de Pulazzô, le bon Gherardo, et Guido de Castello, qui se nomme mieux en français le simple Lombard (3). Dis désormais que I Église de Rome, en confondant les deux pouvoirs, tombe dans la fange et se salit, elle et son fardeau.
— O Marco, mon ami ! dis-je, tu as bien raisonné, et je comprends maintenant pourquoi les enfants de Lévi furent exclus de l'héritage (4). Mais quel est ce Gherardo qui est resté’ comme souvenir des races mortes et comme reproche vivant de ce siècle pervers?
— Ou ta parole me trompe, ou elle me tente, répondit-il, puisqu'on me parlant la langue toscane, tu semblés ignorer ce que c’est que le bon Gherardo. Je ne lui connais pas d’autre surnom, si je ne l’emprunte à sa tille Gaja. Que Dieu soit avec vous, je ne vous accompagne pas plus loin. Vois la clarté rayonner déjà à travers la fumée; l’Ange est là, et il faut que je parte avant qu’il paraisse.
Il parla ainsi, et ne voulut plus m’écouter.
CHANT XVII
Souviens-toi, ô lecteur! si jamais dans les Alpes tu fus enveloppé d'un brouillard à travers lequel tu ne voyais pas plus que la taupe à travers sa taie; de meme que lorsque les vapeurs humides et épaisses commencent à se dissiper, la sphère du soleil les perce faiblement; et ta pensée parviendra aisément à se représenter comment je revis d’abord le soleil, au moment de son coucher. En réglant ainsi mes pas sur les pas de mon maître, je sortis de ce nuage, comme les rayons expiraient déjà au bas de la montagne. O imagination ! qui nous transportes si souvent hors de nous-mêmes, au point que l’homme n’entend pas mille trompettes sonnant autour de lui, qui donc te fait agir, lorsque les sens ne t’aident pas? C’est une lumière formée dans le ciel, qui vient d’elle-mème, ou qu’une volonté d’en haut dirige vers la terre!
I/impiélé de la femme changée en cet oiseau qui se plaît le plus à chanter, se retraça dans ma pensée (I). Et mon esprit se replia tellement sur luimême, que les choses du dehors n’y purent plus pénétrer. Puis je vis dans ce rêve de mon âme un crucifié dédaigneux et fier dans son visage, et il mourait ainsi. Autour de lui étaient le grand Assuérus, Esthcr son épouse, et le juste Mardochée, qui lut si intègre
LE PURGATOIRE
dans ses paroles et dans ses œuvres. Et comme cette image se brisa d'elle-même, ainsi qu’une bulle à qui manque l’eau sous laquelle elle s’est formée, une jeune fille se leva dans ma vision, pleurant amèrement et disant : — Ü reine ! pourquoi dans votre colère avez-vous voulu mourir? Vous vous clés tuée pour ne pas perdre Lavinie ; et pourtant vous m’avez perdue. Je suis votre fil le, et je gémis, ô ma mère ! bien plus sur votre mort que sur celle qui la suivit.
De même que le sommeil s’interrompt lorsqu’une lumière nouvelle frappe tout à coup les paupières closes, et troublé se débat avant de mourir tout à fait, ainsi mon rêve disparut aussitôt que mes yeux furent frappés par une clarté plus grande que celle dont nous avons l’habitrde.
Je me retournais pour voir où j’étais, lorsqu’une voix me dit : — C’est ici qu’on monte; et elle détourna mon attention de tout autre objet. Elle me donna un si grand désir de regarder qui me parlait, que je n’aurais jamais eu de repos avant de l’avoir vu en face. Et comme notre regard est blessé par le soleil, qui se voile dans sa splendeur môme, ainsi mes forces m’abandonnèrent dans ce lieu.
— C’est un esprit de Dieu qui nous montre le chemin pour monter, sans qu’on le prie, et qui se* cache sous son éclat. Il fait avec nous ainsi que l’homme fait avec lui-même; car celui qui attend une prière et qui voit un besoin se prépare malignement au refus. Or, hâtons-nous de nous rendre à une si grande invitation; tâchons de monter avant la nuit,
F. A DIVINE COMEDIE
car nous ne le pourrions plus ensuite avant que le jour ne revienne.
Ainsi parla mon guide, et nous dirigeâmes tous deux nos pas vers un escalier; et aussitôt que je fus arrivé à la première marche, je sentis près de moi comme un mouvement d’aile, et un vent me frapper le visage en disant : — Beaü pacifici (2) qui sont sans colère haineuse.
Déjà les derniers rayons qui précèdent la nuit étaient si élevés au-dessus de nous, que les étoiles se montraient de tous côtés.
— O mon courage! pourquoi t’évanouis-tu? disaisje en moi même, comme je sentais mes jambes s’engourdir. Nous étions arrivés au sommet tic l’escalier, et nous nous étions arrêtés comme un navire qui touche à la grève. Et j’attendis un peu pour voir si j’entendrais quelque chose dans ce nouveau cercle ; puis je me tournai vers mon maître, et je lui dis : — O mon doux père, quelle faute s’expie dans le cercle où nous sommes? Si nos pieds s’arrêtent, que tes discours ne s’arrêtent pas.
Et lui à moi : — On punit ici le désir du bien resté sans effet, et l’on y reprend la rame qui s’est retardée. Mais, afin que tu comprennes encore mieux, prête-moi ton attention, et lu tireras quelque chose de ce retard. Ni le Créateur, ni la créature, dit-il, ô mon fils ! ne furent jamais sans amour, ou naturel ou de choix, et tu le sais. Le naturel fut toujours exempt d’erreur; mais l’autre peut se tromper pour un objet indigne, comme par trop ou par trop peu d ardeur.
LE I'URGATOIUE.
Aussi longtemps que cet amour se dirige vers le premier des biens, et que dans les biens secondaires il se prend lui-même pour nusnre, il ne peut pas être cause de mauvais désirs; mais lorsqu’il se tourne au mal, ou qu'il court au bien avec plus ou moins de zèle qu’il ne faut, il emploie la créature contre le Créateur. De là, tu peux concevoir que l’amour est en vous la semence de toute vertu et de toute œuvre qui mérite châtiment. Or, comme l’amour ne peut jamais * se détourner de celui en qui il se trouve, on est toujours préservé de sa propre haine. Et comme on ne Saurait comprendre aucun être qui existât par luimême sans procéder du premier qui l’a créé, nul penchant ne peut porter la créature à le haïr.
Il reste, si j’ai bien divisé, que le mal qu’on aime est celui du prochain, et cet amour naît de trois manières dans votre limon. Il y eu a qui espèrent s’élever par rabaissement de leur voisin, et c’est seulement dans ce but qu’ils désirent le voir tomber de sa grandeur. Il y en a qui craignent de perdre le pouvoir, .les laveurs, l’honneur, la renommée, par l’élévation des autres, et ils s’en attristent tellement, qu’ils leur souhaitent le contraire. Il y en a enfin qui, par ressentiment d’une injure, sont avides de vengeance et désirent ardemment le mal d’autrui. Ces trois sortes d’amour s’expient au-dessus de nous, et je veux maintenant te parler de l’autre qui court au bien sans mesure.
Chacun s’imagine confusément un bien dans lequel son âme se repose, et il le désire; aussi chacun s’ef-
LA DlYIÎiE COMEDIE.
force-t-il de l’atteindre? Si un amour trop lent de le voir ou de l’acquérir vous entraîne, vous en êtes punis dans ce cercle après un juste repentir.
Il est un autre bien qui ne rend pas l’homme heureux ; il n’est pas le bonheur, il n’est pas celte bonne essence, fruit et racine de tout bien. L’amour qui s’abandonne trop à lui s’expie dans les trois cercles placés au-dessus de nous. Mais je ne te dirai pas comment il se classe en trois parties, afin que tu le cherches par toi-même.
CHANT XY1I1
Mon maître sublime avait mis fin à son raisonnement, et il regardait attentivement dans mes yeux si je paraissais content. Et moi, qu’une soif nouvelle brûlait encore, je ne lui parlais pas, et je disais en moi-même : Peut-être que mes demandes trop nombreuses le fatiguent. Mais ce père bienveillant, qui s’aperçut de la timidité, que je mettais à m’ouvrir à lui, m’encouragea à lui parler librement.
Et moi : — Maître, ma vue se ravive tellement à la lumière, que je discerne clairement ce que ta raison contient ou décrit. Et je te prie, mon doux et cher père, de m'expliquer cet amour auquel tu attribues tout le bien et tout le mal qui se fait.
— Dresse, dit-il, vers moi les yeux perçants de l’intelligence, et tu comprendras pleinement l’erreur des
LE PURGATOIRE
aveugles qui se font guides. L’âme créée avec un penchant pour aimer se porte vers (oute chose qui lui plaît, aussitôt que le plaisir actuelle la réveille. Votre esprit puise dans un être réel ces impressions qui se développent en vous et qui font tourner votre âme vers elles; et si, en se tournant vers elles, votre âme s’y abandonne, cet abandon c’est l’amour, c’est une nouvelle nature que le plaisir fait naître en vous. Puis, comme le feu s’élève vers le ciel, par sa forme, qui tend naturellement à monter aux lieux où sa matière a plus de durée, ainsi l'âme éprise se livre au désir, qui est un mouvement spirituel, et qui ne s’arrête jamais qu’il n’ait joui de la chose aimée. Tu peux comprendre maintenant combien la vérité est inconnue à ceux qui prétendent que tout amour est une chose louable en soi; parce qu’il leur semble peut-être que la matière de l’amour est toujours bonne; mais toute empreinte n’est pas bonne, encore que la cire le soit.
— Tes paroles et mon esprit sagace, lui répondisje, m’ont expliqué l’amour; mais cela m’a rempli de plus de doutes. Car si l’amour nous vient du dehors^ et si l àme ne procède pas autrement, qu’elle aille droit ou de travers, elle n’y a aucun mérite.
Et lui à moi : — Je ne puis te dire ici que ce que la raison y comprend; au delà, Béatrix t’attend, car c’est une question de foi.
Toute forme substantielle qui est distincte de la matière, mais unie avec c lie, contient en soi une vertu spéciale; cette vertu ne se sent et ne sedémon-
tre que par ses œuvres et par ses effets, comme la vie d'une plante par la verdure de ses feuilles.
L’homme ne sait pas d’où lui viennent l’intelligence des premières idées ou 1 instinct des premiers appétits qui sont en vous, comme le goût de l’abeille à composer le miel; cl celte volonté première ne mérite ni éloge ni blâme. Or, pour que les autres volontés s’accordent avec celle-là, est innée en vous la faculté qui conseille et qui doit garder la porte du consentement. Delà naît en vous la cause des mérites, selon que celte faculté accueille et choisit les amours bons ou coupables. Ceux qui en raisonnant sont allés au fond di-s choses, ont reconnu l’existence de cette liberté innée; aussi ont-ils laissé aux hommes les enseignements de la morale. Mais, admettons que la nécessité fait naître tout amour qui s’enlîammc en vous, vous avez la puissance de le retenir. Celte noble faculté, Béatrix l’appelle libre arbitre, et ne manque pas de t’en souvenir si elle t’en parle.
La lune, qui se levait tard, vers minuit, nous faisait paraître les étoiles plus rares, faite comme un grand sceau qui flamboie. Elle suivait dans le ciel celte roule que le soleil enflamme, alors que celui qui est à Rome le voit se coucher entre la Sardaigne et la Corse. Et celte ombre illustre, par laquelle Piétola est plus célèbre que la ville de Mantoue, s’était débarrassée du fardeau que je lui avais imposé. Et moi, après avoir reçu des explications claires et précises sur ce que je demandais, j’étais comme un homme qui se perd déjà dans le sommeil ; mais je fus tiré
LE PURGATOIRE
tout à coup de cet assoupissement par des esprits qui arrivaient déjà sur nos épaules. Et comme l’Ismène et l’Asope virent jadis sur leur bord, dans les ténèbres, une foule pleine de tumulte et de furie, lorsque les Thébains avaient recours à Baccbus (1), ainsi visje hâter leurs pas dans ce cercle et accour ir vers nous ceux qu’emportaient une bonne volonté et un juste empressement. Aussitôt ils furent sur nous, parce que cette multitude se précipitail tout entière en courant, et deux qui la précédaient s’écriaient en pleurant : — Marie courut avec bâte à la montagne ; César, pour dompter Lérida, frappa Marseille, et puis il vola en Espagne.
— Vite, vite, ne perdons pas le temps par peu d’amour, s’écriaient les autres après eux; car l’empressement au bien fait reverdir la grâce.
— O âmes, dans lesquelles une ferveur ardente répare peut-être maintenant la négligence et le retard que par tiédeur vous avez mis à bien faire! celui-ci qui est vivant, et je ne vous trompe pas, veut monter lorsque le soleil luira; dites-nous donc où est près d'ici le passage.
Ce furent là les paroles de mon guide, et une de ces âmes répondit : — Suivez-nous, et vous trouverez l’entrée. Nous sommes si désireuses d’avancer, que nous ne pouvons pas nous arrêter. N’interprèie donc pas à grossièreté notre empressement. Je fus abbé de Saint-Zénon à Vérone, sous l’empire du bon Barberousse, dont Milan parle encore tout éplorée (2). Et tel a déjà un pied dans la fosse qui pleurera bientôt
• à cause de ce monastère, et regrettera d’y avoir eu du pouvoir, parce que son fds, infirme du corps, plus infirme de l’esprit et bâtard, a été mis par lui à la place de son véritable pasteur.
Je ne sais si cette âme parla encore ou si elle se tut, tant elle était déjà éloignée de nous; mais j’entendis ces paroles, et je me plus à les retenir. Et celui qui me secourait en tout besoin me dit : — Tournetoi de ce côté, vois deux âmes qui s’approchent en blâmant la paresse.
Elles disaient derrière toutes les autres : — La nation pour laquelle la mer fut ouverte était morte avant que ses héritiers eussent vu le Jourdain. Et ceux qui ne partagèrent pas jusqu'à la lin les travaux du fils tl’Ancliise, se condamnèrent eux-mêmes à une vie sans gloire.
Puis, lorsqu’elles furent tellement éloignées de nous que nous ne pouvions plus les voir, il vint en moi de nouvelles pensées, desquelles plusieurs pensées sortirent encore, et je m’égarai tellement de l'une à l’autre, que je fermai les yeux dans cette rêverie, et changeai ma pensée en sommeil.
CHANT XIX
A l’heure où la chaleur du jour, vaincue par la terre, et quelquefois par Saturne, ne peut plus réchauffer le froid de la lune, lorsque les géomanciens voient leurs meilleurs auspices vers l’Orient, avant
LE PURGATOIRE
l’aube, s’élever par la route qui n’a que peu d'instants à rester obscure, m’apparut en songe une femme bègue, les yeux louches et les pieds tors, les mains tronquées et le teint blême. Je la regardais, et comme le soleil ravive les membres glacés (pie la nuit engourdit, aiusi mon regard lui déliait la langue; et puis il la redressait tout entière en peu d’instants, et’ donnait â son pâle visage ces couleurs que l’amour désire.
Et lorsque sa parole fut devenue libre, elle commença à chanter si bien, que j’aurais eu de la peine à en détourner mon allenlion.
— Je suis, chantait-elle, je suis la douce Sirène qui charme les mariniers au milieu des flots, tant il y a du plaisir à m’écouter. J’arrêtai Ulysse dans sa course errante par mes chants, et celui qui s’habitue auprès de moi s’en va rarement, tant je le ravis. •
Sa bouche n’était pas encore ferméè, lorsqu’une femme m’apparut, sainte et empressée, auprès de moi, pour la confondre.
— O Virgile ! Virgile! quelle est cette femme? disait-elle fièrement; et Virgile s’avançait, les yeux fixés sur celle qui était sainte. Elle saisit la première, et déchira sa robe par devant, et me montra son ventre; et je fus réveillé par la puanteur qui s’en exhalait.
Je tournai les veux, et le bon Virgile me dit : — Je t’ai appelé au moins trois fois ; love-toi et viens, trouvons le passage par lequel tu entreras.
Je me levai, et déjà les cercles de la montagne
étaient remplis des rayons du nouveau jour, et nous marchions avec le soleil naissant derrière nous. Je le suivais, et je portais mon front comme celui qui est chargé de pensées et qui se courbe àinsi que la moitié de l’arche d’un pont, lorsque j’entendis :
— Venez, c’est ici que l’on passe. Ces paroles étaient si douces et si bénignes, qu’on n’en entend pas de pareilles dans cette vie mortelle.
Avec les ailes ouvertes et comme celle d’un cygne, celui qui nous parlait ainsi nous dirigea vers le haut, entre les deux parois de la dure montagne ; puis il nous effleura du vent de ses ailes, en disant : — Heureux sont qui lugent (1), parce qu'ils auront de quoi consoler leurs âmes !
— Qu’as-tu donc à regarder la terre? se mit à dire mon guide, lorsque l’ange nous eut quittés depuis un instant.
Et moi : — 1 1- Une nouvelle vision qui me saisit me fait marcher en de tels doutes, que je ne peux pas m’empêcher de réfléchir.
— Tu as vu, me dit mon maître, cette antique magicienne, pour laquelle seule on pleure au-dessus de nous; tu as vu comment l’homme se sépare d’elle. C’est assez maintenant; marche donc, porte les yeux sur ce leurre que le Roi éternel fait tourner avec ses grandes sphères. Ainsi le faucon regirde d’abord ses pieds, puis se tourne au cri du chasseur, et se dresse par le désir qui l’entraîne vers la pâture, ainsi fis-je et je montai aussi haut que s’élève l’ouverture du rocher, jusqu’au lieu où se trouve l’autre cercle. Lors-
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LE PURGATOIKE.
que je dominai le cinquième cercle, je vis des âmes qui pleuraient, couchées à terre avec le visage en dessous.
— Adluesit pavimento anima mea (2), disaient-elles avec de si profonds soupirs, que leurs paroles s’en» tendaient à peine.
— 0 élus de Dieu! auxquels la justice et l’espérance rendent les tourments moins cruels, dirigeznous vers les degrés les plus élevés.
— Si vous venez sans être condamnés à rester par terre, et si vous voulez trouver le chemin plus tôt, que votre main droite soit toujours du côté extérieur du cercle.
Ainsi demanda le poète, et ainsi lui répondit-on un peu avant nous, et ces paroles m’en firent pressentir d’autres. Je tournai alors mes veux, vers mon maître, et il approuva par un signe bienveillant le désir qui se peignait sur mon visage. Lorsque je pus disposer de moi à ma manière, je me penchai sur cette créature, dont les paroles m’avaient frappé d’abord.
Et je lui dis : — O esprit en qui les larmes mûrissent l’expiation sans laquelle on ne peut pas revenir à Dieu, suspends un peu en ma faveur ton plus grand souci. Dis-moi qui tu es et pourquoi vous avez le dos tourné en dessus, et si tu "veux que je t’obtienne quelque chose dans ce monde, d’où je suis venu vivant.
Et lui à moi : — Tu sauras pourquoi le ciel nous met ainsi la face contre terre; mais d’abord scias qnod ego fui successor Pétri (5). Entre Siestri et Chia-
vcri se creuse une belle rivière, et son nom fait la cime du titre de ma famille. J’ai senti un mois et un peu plus ce que pèse le grand manteau à celui qui le garde de la boue; car tout autre fardeau est léger comme plume. Ma conversion, hélas! fut tardive; mais lorsque je' fus fait Pasteur romain, je découvris combien la vie était trompeuse. Je vis que là le cœur ne trouvait pas encore de repos, et qu’on ne pouvait plus grandir dans cette vie, et alors je me pris d’amour pour c^lle-ci. Jusqu’à ce jour, j’ai été une âme malheureuse, séparée de Dieu, et sordidement avare. Or, comme tu vois, j’ensuis puni dans ce lieu. On reconnaît clairement les effets de l'avarice dans la manière dont ces âmes renversées expient leur faute, et la montagne n’a pas de peine plus amère. De même que nos yeux ne se dressèrent pas en haut, fixés qu’ils étaient aux choses terrestres, de même la justice nous les a tournés vers la terre. Ainsi que l’avarice a éteint en chacun de nous l’amour du bien et nous a empêchés d’agir, ainsi la justice nous tient ici dans les gènes, les pieds et les mains liés et garrottés, et tant qu'il plaira au Seigneur nous resterons immobiles et étendus.
Je m'étais agenouillé et je voulais parler; mais comme je commençai, il s’aperçut, rien qu’en m'écoulant, de cet acte de déférence.
— Quel motif, dit-il, fait donc que tu t’abaisses ainsi?
Et moi à lui : — Jamais à l’égard de votre dignité ma conscience n’eut à me faire des reproches.
LE PU RG AT Ulll E.
— Redresse le genou ej lève-toi, frère, répondit-il, ne t’abuse pas; je suis avec toi et avec beaucoup d’autres le serviteur d'un seul pouvoir. Si tu as jamais entendu ce passage du saint Évangile, qui dit : Neque nubent (4), tu pourras comprendre pourquoi je raisonne ainsi. Va-t'en donc, je ne veux plus que tu t’arrêtes, ta présence m’empêche de verser les larmes qui mûrissent l’expiation dont tu as parlé. J’ai sur la terre une nièce, nommée Àlagia, bonne par elle-même, pourvu que notre maison ne la fasse pas mauvaise par l’exemple ; elle est la seule qui me soit restée là-bas.
CHANT XX
Contre un vouloir plus fort, un autre vouloir lutte en vain ; ainsi sacrifiant mon plaisir au plaisir de cette âme, je retirai l’éponge de l’eau avant qu’elle ne fût pleine. Je marchai, et mon guide s’avança par les lieux restés libres le long du rocher, comme on va sur un mur étroit le long des créneaux; car ces âmes qui pleuraient goutte à goutte le mal dont le monde entier est couvert, s’approchaient trop de l’autre bord. Maudite sois-tu, louve antique qui engloutis plus de proies que toute autre bête fauve dans le gouffre de ta faim sans fond. 0 ciel ! aux mouvements duquel on attribue les changements d’ici-bas, quand viendra donc celui qui doit la chasser?
Nous allions à pas lents, clj’étais attentif aux ombres
que je sentais pleurer et se plaindre misérablement. Et j’entendis par hasard : — O douce Marie ! C’était le cri qu’une âme poussait devant nous avec pleurs, comme une femme qui est dans l’enfantement. Elle . continuait : — Tu fus pauvre, autant qu’on peut le voir par cet hospice où lu déposas le saint enfant que tu avais porté.
Et j’entendis ensuite : — O bon Fabricius ! tu as mieux aimé la pauvreté avec la vertu que de grandes richesses avec le vice.
Ces paroles m’avaient tant plu, que je m’avançai pour reconnaître l’àme d’où elles venaient. Elle parlait aussi de celte largesse que Nicolas fit à des vierges, pour conduire leur jeunesse à l’honneur (1).
— 0 âme qui parles si bien, dis-moi qui tu fus, lui demandai-je, et pourquoi tu es seule à répéter ces dignes louanges ? Ta parole ne sera pas sans récompense, si je retourne pour achever le court chemin de celte vie qui vole à son terme.
Et elle : — Je te parlerai, non pour un soulagement que j’attends de là-bas, mais pour cette rare grâce qui brille en toi avant ta mort. Je fus la racine de celle mauvaise plante qui stérilise toute la terre chrétienne, de telle sorte qu’il s'y cueille rarement de bons fruits. Mais si Douai, Gand, Lille et Bruges, en avaient le pouvoir, on en tirerait bientôt vengeance, et je la demande à celui qui juge toute chose. Je m’appelai sur h terre Hugues Capet (2) ; de moi sont nés les Philippe et les Louis, par lesquels la France est depuis peu gouvernée. Je fus fils d’un boucher de Paris ; quand les rois
LE PURGATOIRE
antiques manquèrent tous, excepté un qui revêtit la robe grise, les rênes du gouvernement de ce royaume se trouvèrent dans mes mains ; je tirai tant de puissance et tant d’amis de cet accroissement, que la couronne restée veuve, fut placée sur le front démon fils, et à lui commence la race consacrée de ces rois. Tant que la grande dot provençale n’ôta pas la honte à ma famille, elle valait peu; mais elle ne nuisait pas aux autres. Là commencèrent ses rapines avec violence et avec mensonge, et puis, pour réparation, elle prit le Ponthieu, la Normandie et laXiascogne. Charles vint en Italie, et encore pour réparation, fit une victime deConradin, et puis enfin il renvoya Thomas dans le ciel, toujours pour réparation.
Je vois un temps qui n'est pas trop éloigné, où un autre Charles viendra de France, pour se faire mieux connaître lui et les siens. 11 sort sans armes, et seulement avec la lajice à l’aide de laquelle Judas combattit, et l’ayant mise en arrêt, il en ouvre le ventre de Florence. Il y gagnera non des terres, mais le péché et une honte il autant plus grave, qu’il compte pour peu une pareille flétrissure. L’autre, qui est déjà fait prisonnier de son navire, je le vois vendre sa fille et la marchander, comme font les corsaires des autres esclaves.
O avarice ! que peux-tu faire de plus, puisque tu as à ce point entraîné ma race, qu’elle ne. s’inquiète pas de sa propre chair I Et pour que le mal passé et le mal futur paraissent moins, je vois la fleur de lis entrer dans Anagni, et le Christ- fait prisonnier dans
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son vicaire. Je le vois outragé une autre fois, je vois renouveler le vinaigre et le fiel, et je le vois mourir entre deux larrons. Je vois un nouveau Pilate si cruel, que cela ne le rassasie point, et, sans aucun décret qui l’y autorise, il déploie sa cupidité dans le temple. O mon Seigneur! quand serai-je assez heureux pour voir la vengeance qui, cachée dans tes pensées secrètes, adoucit ta colère? Ce que je disais de 1 épouse unique du Saint-Esprit, et qui t’a fait tourner vers moi pour me demander quelque explication, est le sujet de nos prières tapt que dure le jour; mais lorsque vient la nuit, nous disons d’autres paroles contraires à celles-là. Alors nous répétons : Pygmalion (5) ! qui devint traître, avare et parricide à cause de son désir insatiable de l’or, et la misère de l’avare Midas, laquelle suivit sa demande avide, dont la postérité rit encore. Puis chacun se souvient de la folie d’Achan, qui vola les dépouilles, si bien que la colère de Josué semble le poursuivre encore. Nous accusons ensuite Saphira et son mari ; nous applaudissons aux pieds qui foulèrent Iléliodore, et sur toute la montagne circule l’infamie de Polyinnestor, qui tua Polydore; enfin, nous crions : — O Crasses ! apprendsnous, puisque tu le sais, quel est le goût de l’or. — Quelquefois nous parlons, l’un à voix haute, l’autre à voix basse, selon l’affection qui nous éperonne et nous fait marcher tantôt plus vite et tantôt plus lentement. Je ne poussai donc pas seul ces exclamations heureuses qui s’entendent pendant le jour; mais près d’ici aucune autre âme n’élevait la voix.