LE I* D R G A T 0 1 II E
Nous avions déjà quitté cet esprit, et nous nous efforcions de gagner le chemin autant que cela nous était permis, lorsque je sentis trembler la montagne comme une chose qui s’écroule, et il me prit un froid pareil à celui de l’homme qu'on mène à la mort. Certes, Délos ne s'ébranlait pas aussi fortement avant que Latonc y eût préparé le nid où elle mit au monde les deux yeux du ciel. Et bientôt s’éleva de toutes parts une clameur telle, que mon maître se tourna de mon côté en disant : — Ne crains rien tant que je serai ton guide.
— Gloria in exeelsis Deo (4)! chantaient-ils tous, comme je le compris lorsque je fus rapproché du lieu d’où l’on pouvait entendre leurs paroles. Nous restâmes là immobiles et en suspens, comme les pasteurs qui entendirent ce chant pour la première fois, jusqu’à ce que le tremblement cessa et que les voix sc turent. Puis-nous reprîmes notre çaintc route, en regardant les âmes qui gisaient à terre, revenues déjà à leurs larmes ordinaires. Jamais l’ignorance de quelque chose, si ma mémoire n’est pas en faute, ne me donna, pour me rendre désireux de savoir, autant de tourments, que j’en éprouvai alors en réfléchissant; je n’osai interroger mon guide à cause de notre hâte, et par moi-même je ne pouvais rien y comprendre; j’avançais donc timide et pensif.
I V DIVINE COMEDIE
CHANT XXf
Cette soif naturelle, qui ne s'apaise jamais, si ce n’est avec l’eau dont la femme samaritaine demanda la grâce, me tourmentait, et la liàte me poussait dans cette voie encombrée derrière mon guide, et je compatirais aux justes châtiments des âmes.
Et comme Luc écrit que le Christ, déjà sorti de la fosse du sépulcre, se montra aux deux hommes qui étaient sur le chemin, voilà qu’une ombre nous apparut, et marchait derrière nous, considérant la foule qui gisait à terre, et nous ne nous aperçûmes d’elle que lorsqu’elle nous eut parlé en disant :
— Mes frères, que Dieu vous donne la paix !
Nous nous retournâmes promptement vers elle, et
Virgile lui rendit le salut qui convenait à celui là, et dit :
— Puisse t’accueillir dans la réunion des bienheureux la cour véritable qui me relègue, moi dans l’exil éternel !
— Comment, dit cette âme en continuant de marcher \ite, si vous êtes des ombres que Dieu ne daigne pas admettre là-haut, qui vous a menées jusqu’ici par ces degrés?
Et mon maître : — Si tu regardes les signes que celui-ci porte et que l’ange trace, tu verras qu'il doit régner avec les bons. Mais comme celle qui lile nuit et jour ne lui avait pas encore épuisé la quenouille
LE TURGATOIRE.
que Clotlio charge et donne à chacun, son âme, laquelle est ta sœur et la mienne, en venant ici ne pouvait venir seule, parce qu’elle ne voit pas comme nous. C'est pour cela que je fus lire de la gorge immense de l’enler pour le guider, et je le guiderai aussi loin que mes enseignements pourront le conduire. Mais dis-nous, si lu le sais, pourquoi la montagne a tremblé tout à l’heure, et pourquoi jusqu’à ses pieds baignés par la mer, toutes les âmes ont semblé y répondre par un seul cri?
En demandant ces choses il rencontra juste mon désir, et rien qu’à cette «espérance ma soif devint moins brûlante. L’esprit parla ainsi :
— Cette montagne sacrée n’éprouve rien qui arrive sans ordre de Dieu, ou qui soit hors d’usage. Rien ne subit ici aucune altération; cela peut provenir de ce que le ciel reçoit en lui des âmes qui lui appartiennent, et non d’aucune autre cause; parce que ni pluie, ni grêle, ni neige, ni rosée, ni givre, ne tombent plus haut que le court escalier des trois marches. On n’y voit ni des nuages épais, ni des nuages légers, ni des éclairs, ni la tille de Taumante, qui làbas change souvent de place. La vapeur sèche ne s’élève pas au delà de la dernière des trois marches dont je t’ai parlé, sur laquelle a les pieds le Vicaire de Pierre. Plus bas il y. a peut-être des secousses plus ou moins fortes, mais celles qu’occasionnent des vents enfermés dans la terre, j’ignore pourquoi elles ne se font pas sentir ici. La montagne tremble lorsqu’une âme se sent si pure qu’elle se lève et se meut
pour monter en liant, et ce cri l’accompagne. La volonté seule prouve qu'on est purifié; celte volonté surprend l ame à l'instant où elle se voit libre de changer de séjour, et où elle en a le désir. Elle le veut bien auparavant, mais elle ne cesse pas d’avoir cette ar- v deur que la justice divine lui inspire pour le châtiment, comme elle l’avait pour le péché. Et moi qui ai souffert celte douleur, étendu parterre cinq siècles et plus, je n'ai éprouvé que tout à l'heure le libre désir d’un meilleur séjour. C’est pour cela que tu as senti le tremblement, et que lu as entendu les âmes pieuses chanter les louanges du Seigneur, afin que bientôt il les appelle à lui.
Ainsi lui parla-t-il, et comme on jouit d’autant plus à boire que la soif est plus grande, je ne saurais dire le bien que cela me fit.
Et mon sage guide : — Je vois maintenant le filet qui vous prend ici, et comment il s’ouvre; je vois pourquoi il y a des tremblements et pourquoi des réjouissances unanimes. Or qu’il te plaise de me dire qui tu fus, et que je puisse comprendre par tes paroles pourquoi tu es resté ici étendu durant tant de siècles.
— Au temps où le bon Titus, avec l’aide du roi suprême, tira vengeance des blessures par lesquelles s’écoula le sang vendu par Judas; avec ce nom qui dure le plus et qui honore davantage j’étais sur la terre, répondit cet esprit, déjà bien célèbre, mais n’ayant pas encore la foi. Si douce était ma voix inspirée, que Rome m’attira vers elle, moi Toulousain,
LE PURGATOIRE
et j’y méritai d’avoir le front orné de myrte. Les hommes m’appellent encore Stacc (I). Je chantai Tlièbes et puis le grand Achille; mais je tombai en route avec ce second fardeau. Mon ardeur s'alluma aux étincelles de celte divine flamme de laquelle plus de mille autres furent embrasés; je parle de l’Enéide, qui fut ma mcfe et ma nourrice en poésie ; sans elle je n’arrêtai jamais le poids d’une drachme. Et pour avoir vécu lorsque vivait Virgile, je consentirais de passer encore une année de plus que je ne dois, avant de sortir de mon exil.
Virgile se tourna à ces paroles avec un visage qui par le silence me disait : Tais-toi ; mais la volonté ne peut pas tout ce qu’elle veut. Le rire et les pleurs suivent de si près la passion qui les fait naître, qu'ils obéissent moins au vouloir des hommes les plus sincères. Je souris comme un homme qui consentde l’œil. Alors l’ombre se tut et me regarda dans les yeux, où l’àme se manifeste davantage.
- Pu isses-tu mener à bien ta grande entreprise, me dit-elle; mais pourquoi tout à l’heure ton \isage m’a-t-il montré l’éclair d’un sourire?
Je me trouvai pris alors de part et d’autre; l’un me disait de me taire, l’ant e me conjurait de parler : je soupirai et je fns compris de mon maître.
— Nè crains pas de parler, me dit-il, mais parle et dis lui ce qu'il demande avec tant d’empressement.
Et moi : — Peut-être que tu t'étonnes, esprit antique, du sourire que j’ai fait, mais je veux que plus d’étonnement te saisisse encore. Celui qui guide en
haut mes regards, c’est ce Virgile qui t'a servi d’exemple pour chanter les hommes et les dieux. Si tu as pensé que mon sourire avait une autre cause, tiens-la pour fausse, et ne l’attribue qu’aux paroles que lu as dites de lui.
Déjà il se courbait pour embrasser les genoux de mon maître, mais celui-rri lui dit : — Frère, ne fais pas cela, car tu es une ombre, et ce n’est qu’une ombre que lu vois.
Et lui se relevant': — Tu peux comprendre maintenant l’élendue de l’amour qui m’enflamme pour toi, lorsque je démens la vanité de ce que nous sommes, en traitant une ombre comme un corps.
CHANT XXII
Déjà l’ange était resté derrière nous, l'ange qui nous avait dirigés vers le sixième cercle, après avoir effacé une lettre sur mon front, et les esprits qui ont leurs désirs tournés vers la justice, avaient chanté : — Benti et sitiunt (1), et s’étaient arrêtés sans poursuivre davantage. Et moi, plus léger qu’aux autres portes, je marchais si bien, que sans aucune fatigue je suivais en montant ces esprits rapides.
Lorsque Virgile dit : — L’amour allumé par la vertu en allume toujours un autre, pourvu que sa flamme paraisse au dehors. Depuis l’heure où est descendu parmi nous aux limbes de l’Enfer, Ju vénal, qui me fit connaître ton affection, ma bienveillance pour
LE PURGATOIRE
toi devint telle, qu’il n’en fut jamais de plus grande pour quelqu’un qu’on n’a pas vu; aussi cet escalier me semblera-t-il court avec toi. Mais dis-moi, et pardonne-moi comme à un ami, si trop de franchise me lâche la bride, et cause avec moi désormais arnicalement. Comment l'avarice put-elle trouver une place dans ton sein, parmi tant de science dont tu fus rempli par ton travail?
A ces paroles, Slace se mit d’abord à sourire un peu, puis il répondit : — Tout ce que tu dis m’est un signe bien cher de ton amour. En vérité, bien souvent on voit des choses qui sont des sujets mal fondés de doute, parce que les vraies raisons en sont cachées. Ta demande me fait croire que tu penses que je fus avare dans l’autre vie, peut-être à cause du cercle où j’étais. Or, sache que l’avarice fut trop éloignée de moi, et des milliers de lunes ont puni cet excès. Et si je n’avais éveillé mon attention, quand je lus ce passage où tu t’écries, comme indigné contre la nature humaine : « A quoi ne conduis-tu pas les appétits des mortels, maudite faim de l’orl » j’aurais soutenu en tournant dans l’Enfer les luttes éternelles. Je compris alors que les mains pouvaient s’ouvrir trop à dépenser, et je me repentis de la dissipation comme des autres fautes. Combien ressusciteront avec les cheveux ras, à cause de l’ignorance qui leur ôte le repentir de ce péché, pendant leur vie ou à la dernière heure ! Et sache que la faute qui correspond par une opposition directe à chaque péché, est flétrie avec lui dans le même châtiment. Si donc je suis resté parmi
2ti LA DIVINE COMÉDIE.
les âmes qui pleurent l'avarice, pour me purifier, c’était pour expier une Faute contraire.
— Cependant, lorsque tu as chanté les armes cruelles du double lléau de Jocaste, dit le poète des vers bucoliqqps, d’après les notes que Clio touche avec toi, il ne parait pas que la foi, sans laquelle aucun mérite ne suffit, t’eût mis encore parmi les fidèles. S’il en est ainsi, quelle lumière, quel flambeau t’ont si bien éclairé, que tu aies dirigé depuis ta voile à la suite du Pêcheur?
Il répondit : — Toi le premier, tu m’as mis sur le chemin du Parnasse pour boire dans ses grottes, et toi le premier lu m as éclairé auprès de Dieu. Tu as fait comme celui qui va la nuit portant derrière lui une lumière dont il ne se sert pas, mais dont s’éclairent ceux (jui le suivent, lorsque tu as dit : « Le siècle se renouvelle; la justice revient avec le premier âge humain, et un nouveau rejeton descend du ciel. » Par toi je fus poêle, par toi chrétien ; mais pour que tu voies mieux ce que je te dessine, je vais appliquer ma main à le colorier. Déjà le monde entier était plein de la vraie croyance, semée par les messagers de l’éternel royaume, et tes paroles que je viens de rappeler s’accordaient avec celles des nouveaux prédicateurs, et je m’habituai à les visiter. Ils vinrent ensuite à me paraître si s lints, que, lorsque Dornitieu les persécuta, leurs larmes ne coulèrent pas sans les miennes ; et tant que je restai sur la terre, je les secourus, et leurs mœurs austères me firent mépriser toutes les autres sectes. Et avant que je ne conduisisse les Grecs
LE PURGATOIRE
ÎK
au fleuve de Thèbes dans mes chants, je reçus le baptême ; mais par crainte je fus un chrclien cadré, affichant longtemps encore le paganisme; cette tiédeur me fit parcourir le quatrième cercle pendant plus de quatre centaines d’années. Toi donc par lequel a été levé le couvercle qui me cachait ce grand bien dont je parle, pendant que nous avons encore beaucoup à monter, dis-moi, si tu le sais, où sont notre antique Tércuce, Cécilius, riante et Varron; dis-moi s'ils sont condamnés, et dans quelle région.
— Ceux-là et Perse et moi et d’autres encore, répondit mon guide, nous sommes, avec ce Grec que les Muses allaitèrent de préférence à tout autre, dans la première enceinte de la prison ténébreuse ; souvent nous parlons de la montagne que nos nourrices habitent toujours. Euripide y est avec nous, et Anacréon, Simonidc, Agalhnn et plusieurs autres Grecs qui ornèrent autrefois leur front de lauriers. On y voit de tes héros, Antigone, Uéiplnle et Argia et Ismènc aussi triste que jamais ; on y voit celle qui indiqua Langia, et la fille de Tirésias, et Thétis et Uéidamie avec scs sœurs.
Déjà les Poètes se taisaient tous les deux, de nouveau attentifs à regarder autour, ayant franchi les escaliers et les parois. Et déjà les quatre servantes du jour étaient restées en arrière, et la cinquième était au timon, dirigeant en haut sa pointe ardente.
Et mon guide : — Je crois q Vil nous faut tourner la droite au bord extérieur, pour parcourir la montagne comme nous en avons l’habitude. Ainsi celte
fois l’habitude nous servit de guide, et nous prîmes le chemin avec plus d’assurance, par l’approbation de cette âme juste.
Ils marchaient devant, et moi seul après eux, et j’écoutais leurs discours, qui me donnaient l’intelligence de la poésie. Mais bientôt leurs doux entretiens furent interrompus par un arbre que nous trouvâmes au milieu du chemin, avec des fruits bons et suaves à l’odorat. Et comme dans le sapin les branches s’amoindrissent en s’élevant, ainsi le faisaient-elles dans cet arbre en descendant ; je crois que c’était pour que personne n"y montât. Du côté par où notre chemin était fermé, une eau claire tombait du haut de la roche, et se répand lit sur ses feuilles. Les deux poètes s’approchèrent de cet arbre, et une voix leur cria entre le feuillage : — Vous ne goûterez pas à ce fruit. Puis elle dit: — Marie peftsait plutôt à ce que les noces fussent honorables et complètes, qu’à sa bouche, par laquelle elle vous répond aujourd’hui. Et les anciennes Romaines se contentaient d eau pour boisson, et Daniel dédaigna le manger, et acquit le savoir. Le premier siècle fut beau comme l’or, il rendit les glands savoureux par la faim, et changea les ruisseaux en nectar par la soif. Du miel et des sauterelles furent les mets qui nourrirent Baptiste dans le désert : c’est pourquoi il est glorieux et aussi grand que vous le montre 1 Évangile.
LE PURGATOIRE
,2 il
CHANT XXIII
Pendant que je fixais mes yeux à travers les branches verdoyantes, comme le fait celui qui perd sa vie à suivre le petit oiseau, mon guide, qui m’était plus qu’un père, me disait: — Mon fils, viens maintenant; le temps qu’on nous prescrit veut être employé plus utilement.
Je tournai le regard et le pas non moins vite vers les deux sages, qui parlaient si bien qu'ils me rendaient la marche sans fatigue. Et voilà qu’on entendit pleurer et chanter : Labia mea, Domine (1), d’une manière qui me fit plaisir et peine.
— O mon doux père! qu’est-ce que j’entends? lui demandai-je.
Et lui • — Des ombres qui vont peut-être déliant le nœud de leur devoir.
Comme font des pèlerins pensifs qui, joignant sur la route des gens inconnus, se retournent vers eux et ne s’arrêtent pas ; ainsi derrière nous, marchant rapidement, une tioupe d’àmes silencieuses et dévotes venait et nous dépassait en nous regardant. Chacune d’elles avait les yeux obscurs et caves, leur face était pâle, et tellement amaigrie que la peau prenait la forme des os. Je ne crois pas qu’Erésichthon fût réduit à une maigreur si extrême par la faim, quand il en souffrit davantage (2).
Je me disais dans ma pensée : Voilà le peuple qui perdit Jérusalem, lorsque Marie mordit aux chairs de son (ils. Leurs yeux semblaient des haines sans pierres ; ceux qui lisent sur la face des hommes OMO, y auraient bien reconnu la lettre M.
Qui pourrait croire, avant d’en savoir la raison, que l’odeur d’un fruit et celle de l'eau les réduit à ce point en faisant naître leur désir? J'étais déjà à me demander qu’est-ce qui les affamait, ne comprenant pas encore la cause de leur maigreur et de leur triste écaille.
Et voilà que des profondeurs de son crâne une ombre tourna ses yeux vers moi, et me regarda fixement, puis elle me cria d’une voix forte: — Quelle grâce m’est accordée I
Je ne l’aurais jamais reconnue à son visage ; mais je retrouvai dans sa voix ce que scs traits m’avaient dérobé. Cette lueur fit briller dans mon souvenir son image défigurée, et je reconnus la face de Forèse (3).
— llélas ! disait-il en priant, ne considère pas la lèpre qui décolore ma peau, ni cet anéantissement de ma chair; mais dis-moi la vérité sur toi, et quelles sont ces deux âmes qui te servent d’escorte; ne refuse pas de me parler.
— Ton visage, qu’autrefois je pleurai mort, ne me cause pas maintenant moins de chagrin ni de larmes, lui répondis-je, en le voyant si défiguré. Dis-moi donc, au nom de Dieu, qui est-ce qui vous maigrit tous ainsi ; ne me fais point parler pendant que je m’émer-
LE PURGATOIRE
veille, car celui-là parle mal qui est plein d’un autre souci.
Et lui à moi : — Une vertu tombe de la Justice éternelle dans l’eau, et sur cet arbre que vous avez laissé en arrière, qui me dessèche ainsi. Toutes ces âmes qui pleurent en chantant, pour avoir satisfait leur gourmandise outre mesure, se sanctifient ici dans la faim et dans la soif. Le désir de boire et de manger est excité en elles par l’odeur du fruit et par le grésillement de l’eau qui se répand sur la verdure. Et chaque fois que nous faisons le tour de cet espace, notre peine recommence; je dis peine et je devrais dire joie, car la volonté qui nous peusse vers cet arbre est celle qui poussa le Christ jusqu’à dire : Eli ! lorsqu’il nous délivra avec le sang de ses veines.
Et moi à lui : — Forèse, depuis ce jour où tu as changé le monde contre une meilleure vie, cinq années ne se sont pas écoulées encore. Si tu n’avais déjà plus le pouvoir de pécher, avant qu’arrivât l'heure de la douleur salutaire qui nous réunit à Dieu, comment es-tu monté ici? Je croyais te trouver encore là-bas, là où le temps se répare par le temps.
Et lui à moi : — Les larmes abondantes de ma Nella m’ont conduit à boire sitôt la douce absinthe de ces douleurs. Elle est d’autant plus aimée et préférée de Dieu, ma pauvre veuve que j’ai tant chérie, qu’elle est plus seule à faire le bien , car la Barbagia de Sardaigne a des femmes beaucoup plus pudiques que la Barbagia où je la laissai. 0 mon doux frère ! que veux-tu que je dise? Je vois déjà devant mes yeux un temps à venir,
pour lequel cette heure ne sera pas bien ancienne, où il sera défendu en chaire aux femmes effrontées de Florence d’aller étalant leur gorge et leur poitrine. Quelles furent jamais les Barbares, quelles furent jamais les Sarrasines qu’on fut obligé de faire aller couverles par des peines spitiluelles ou autres? Mais si ces dévergondées étaient certaines de ce que le ciel se hâte de leur préparer, elles auraient déjà la bouche ouverte pour hurler. Et si ma prévoyance ne m’abuse pas, elles deviendront tristes avant que le poil vienne sur la joue de celui qui s’endort maintenant aux chansons de sa nourrice. Allons, frère, ne me cache plus ta condition ; tu vois que non-seulement moi, mais encore toutes ces âmes, regardent l'ombre que tu fais au soleil.
Et je lui répondis: — Si tu rappelles à ton esprit ce que tu fus avec moi, et ce que je fus avec toi, dans la vie du monde, le souvenir t en sera douloureux, même en ce moment. Je fus tiré hors de cette vie par celui qui va devant moi, l’autre jour, lorsque vous vîtes toute ronde la sœur de cet astre, — et je montrai le soleil. — Ce guide m’a conduit à travers la nuit profonde des véritables morts, avec celte chair vivante qui le suit. Puis ses encouragements m’ont entraîné à monter et à parcourir la montagne qui vous redresse, vous que le monde fit tordus. 11 me dit qu'il me fera compagnie jusqu’au lieu où je trouverai Béatrix ; là, il faudra que je reste sans lui. Celui-ci est Virgile, qui m’a parlé ainsi, — et je le montrai ; — et cet autre est l’ombre pour laquelle tout
LE PURGATOIRE. ‘251
votre royaume a tremblé dans ses escarpements, en l’éloignant de lui.
CHANT XXIV
La marche ne retardait pas l’entretien, ni l’entretien la marche; mais en causant nous allions vile, comme un navire poussé par un bon vent. Et les ombres, qui semblaient des choses deux fois mortes, montraient dans les fosses de leurs yeux l’étonnement que je leur causais, parce que j’étais vivant. Et continuant mon discours, je dis :
— Cette âme monte peut-être plus lentement qu’elle ne le ferait, à cause d’autrui. Mais dis-moi, si tu le sais, où est Piccarda ; dis-moi si je vois quelqu’un de remarquable parmi cette foule qui me regarde.
— Ma sœur, dont je ne sais si elle eut plus de beauté ou plus de bonté, triomphe déjà, joyeuse de sa couronne, au sommet de l’Olympe.
Elle parla ainsi d’abord, et puis elle continua : — Ici on ne défend de nommer personne, parce que notre visage est défiguré par la faim. Celui-ci — et elle nous le montra du doigt — est Buonagiunta, Buonagiunta de Lucqucs (T) ; et au delà de lui cet autre, dont les os percent encore davantage la face, eut la sainte Église dans ses bras. Il fut de Tours, et il expie par le jeûne les anguilles de Bolsena, cuites dans la vcrnaccia (2). Elle m’en montra plusieurs l’un
après l’autre ; ils paraissaient tous satisfaits d’être nommés, et je ne vis en eux pour cela aucun signe de mécontentement. Je vis mâcher à vide par laim Ubaldin de la Pila (5), et Boniface, qui nourrit beaucoup de monde avec son rochet. Je vis mcssire le Marquis, qui eut le loisir de boire à Forli avec le gosier moins sec, et qui pourtant ne se sentit jamais soûl. Mais comme fait quelqu’un qui regarde et qui apprécie l’un plus que l’autre, ainsi fis-je de celui de Lucques, qui paraissait me connaître le mieux. 11 murmurait, et j'entendais le nom de je ne sais quelle Gentucca, du côté où cette âme souffrait de la plaie de la justice qui les décharné ainsi.
— 0 âme! dis-je, qui parais si désireuse de parler avec moi, fais que je t’entende, et satisfais-nous, toi et moi, par tes paroles.
— Une femme est née, et ne porte pas encore de bandeau, dit-elle, qui te fera te plaire dans ma ville, quoiqu’on la blâme. Tu l’en iras avec cette prévision; si tu as été induit en erreur par ce que j’ai murmuré, la vérité des choses te l’apprendra. Mais dis-moi si je vois en toi celui qui a produit les rimes nouvelles qui commencent ainsi : Donne , che avete intelletto d'amore (4).
El je lui dis : — Moi je suis ainsi fait, que lorsque l’amour m’inspire, je note, et selon ce qu’il me dicte au dedans de moi-même, je vais le répétant.
— O frère! je vois maintenant, dit-il, le nœud qui nous retient, le Notaire (5), Guillone et moi, en deçà de ce doux style nouveau que j’entends. Je vois
LE PURGATOIRE
bien que vos plumes s’en vont serrées après celui qui vous dicte; ce qui certes n’arriva pas aux nôtres. Et celui qui prétend plaire davantage ne sait plus distinguer un style de l’antre ; et, comme satisfait, il se tut.
Ainsi que les oiseaux qui hivernent vers le Nil, quelquefois se réunissent en troupe, puis volent plus vite et filent dans l’espace ; ainsi toutes les âmes qui étaient là tournèrent le visage et hâtèrent le pas, rendues légères par leur maigreur et par leur désir. Et comme l'homme qui est fatigué de courir laisse pa'ser les autres et se promène, jusqu’à ce que s’apaise le mouvement de sa poitrine haletante, ainsi Forèse laissa passer le saint troupeau, et s’en venait derrière moi, en disant :
— Quand arrivera-t-il que je te revoie?
— Je ne sais, lui répondis-je, combien je vivrai; mais mon retour ne se fora pas si tôt, que je ne sois arrivé avec mon désir plus vite encore au rivage. Car le lieu où je fus jeté pour vivre se dépouille de vertu de plus en plus chaque jour, et parait sur la pente d’une lamentable ruine.
— Or va, dit celte âme; car celui à qui en est le plus la faute, je le vois traîner à la queue d’un cheval, vers la vallée où l’on ne se lave plus de ses péchés. La béte à chaque pas va plus vite, toujours en augmentant, jusqu à ce qu’elle le brise et qu’elle lais e son corps hideusement défiguré (6). Ces sphères n’ont pas beaucoup à tourner — et elle leva les yeux vers le ciel — jusqu’à ce que lu comprennes ce que mes paroles ne peuvent pas t’expliquer. Maintenant,
je te laisse ; car le temps est cher dans ce royaume, et j’en perds trop en marchant avec toi pas à pas.
De même que part quelquefois au galop un cavalier d’une troupe qui chevauche, et va pour avoir l’honneur du premier choc, ainsi elle nous quitta, et plus vite encore; et je restai sur le chemin avec ces deux esprits qui firent pour le monde de si grands maîtres. Et lorsqu’elle fut parvenue à une si grande distance devant nous, que mes yeux la suivirent comme mon esprit suivait scs paroles, je vis les rameaux chargés et vivaces d'un autre arbre, qui étaient peu éloignés, comme je me tournais alors de ce côté. J’aperçus sous cet arbre des âmes qui élevaient leurs mains et criaient je ne sais quoi vers le feuillage, comme des petits enfants avides et fantasques priant quelqu’un qui ne leur répond point, mais qui, pour rendre leur volonté plus poignante, leur tient haut l'objet de leur désir et ne le leur cache pas. Puis elles partirent, comme ravisées, et alors nous allâmes à ce grand arbre, qui refuse tant de prières et tant de larmes.
— Passez outre sans vous approcher ; plus loin est l’arbre auquel Ève a mordu, et dont- celui-ci a été tiré.
Ain>i disait je ne sais qui à travers les branches; et Virgile, Stace et moi, nous marchions resserrés du côté où la montagne se dresse.
— Souvenez-vous, disait la voix, de ces maudits formes dans les nuages, qui, bien repus, combattirent Thésée avec leur double poitrine. Et de ces Hébreux qui se montrèrent amollis en buvant, et dont Gédéon
LE PURGATOIRE
ne voulut pas pour compagnons, lorsqu’il descendit les collines pour attaquer les Madianites (7).
Ainsi serrés contre l’un des deux bords, nous passions, entendant raconter des péchés de gourmandise suivis jadis de justes châtiments. Puis, arrivés au large sur la route libre, nous fîmes mille pas et plus en avant, méditant chacun en silence.
— Qu’allez-vous pensant seuls ainsi tous trois? dit tout à coup une voix; et je tressaillis, comme font les bêtes épouvantées et peureuses.
Je dressai la tête pour voir ce que c’était, et jamais on ne vit dans une fournaise vive un verre ou un métal aussi éclatants et aussi rouges, qu’une âme qui disait : — S'il vous plaît de monter en haut, c’est ici qu'il faut tourner ; par ici passe celui qui veut aller à la paix.
Son aspect m’avait ôté la vue, et je me tournai en arrière vers mes maîtres, ainsi qu’un homme qui marche selon ce qu’on dit. Kt comme messager de l'aurore, l’air de mai se lève et embaume, tout imprégné du parfum de l’herbe et des fleurs, ainsi je sentis un vent me frapper au milieu du front, et s’agiter une aile qui répandait l’odeur de l’ambroisie, et j’entendis dire :
— Hetireux ceux qui brûlent du feu de la grâce, pour que l’amour de la gourmandise ne soulève pas trop dans leur poitrine la fumée du désir, et qui ne souhaitent pas de manger plus qu'il ne faut !
CHANT XXV
C’était le moment où il ne fallait pas nn perclus pour monter ; car le soleil avait laissé le méridien au Taureau, e( la nuit l’avait aisséau Scorpion. Et comme fait l’homme qui ne s’arrête pas, mais qui va sur sa roule, quoi qu il lui apparaisse, s’il est pressé par l'aiguillon du besoin, ainsi nous entrâmes dans l’ouverture du rocher l’un devant l’autre, en prenant l'étroit escalier qui force à s’échelonner ceux qui le montent. Et comme le petit de la cigogne, qui lève l’aile par désir de voler, mais qui n’ose pas quitter le nid et la laisse retomber, ainsi étais-je avec une volonté à la fois enflammée et éteinted’interroger, arrivantjusqu’au mouvement que fait celui qui s’apprête à parler.
Mon doux père, quoique notie marche fût rapide, ne laissa pas de me dire : — Tire donc l’arc de ta parole, que tu as bandé jusqu’au fer de la coche.
Rassuré alors, j’ouvris la bouche et je dis : — Comment peut-on devenir maigre la où le besoin de se nourrir n’existe pas?
— Si lu te rappelais comment Méléagre (I) se consuma à mesure que se consumait un tison, cela, dit-il, ne te paraîtrait pas si étrange. Et -i tu songeais comment, d’après votre mouvement, votre image se meut aussi dans le iniioir, ce qui le semble diilieile te paraîtrait aisé. Mais pour que ta pensée se repose, voici Stace ; je lui demande et je le prie de guérir ta plaie.
LE PURGATOIRE
— Si je lui dessille la vue des choses éternelles, répondit Stacc, là où tu es, que ce me soit une excuse de ne pas pouvoir te faire un refus. Puis il parla ainsi :
— Mes paroles, mon fils, si ton esprit les comprend et les accueille, t’éclaireront sur le pourquoi que lu demandes. Le sang parfait, qui ne se boit pas par les veines altéréps, et qui reste comme un aliment qu’on desseit d’une table, prend dans le cœur la vertu de donner la forme à tous les membres humains, de même que va se changer en membres celui qui s’écoule par les veines. Digéré encore, il descend en ce lieu qu’il est plus convenable de taire que de nommer, et de là il tombe ensuite sur un autre sang dans un vase naturel. Là, l’un et l’autre sang se réunissent, l’un disposé à souffrir, el l’autre à faire, à cause du lieu parfait d'où le premier provient; et, joint à l’autre sang, il commence à opérer d'abord en coagulant, et puis il ravive ce qu’il avait fait condenser par sa matière. La vertu active devenue âme, semblable à celle d’une plante, avec celte seule différence que l'une est en chemin et que l’autre touche au bord, opère tellement ensuite, que déjà elle se meut et elle sent, comme le polype marin, et puis elle se met à organiser 1 s puissances dont elle est le germe. Tantôt donc se rétrécit, ô mon fils I et tantôt se développe la vertu venant du cœur qui engendre, d’où la nature veiLe sur tous les membres , mais tu ne vois pas encore comment d animal cette vertu devient homme. C’est là un point qui a déjà égaré un plus sage que
toi ; car dans sa doctrine il sépare de l’âme la faculté intellective possible, parce qu'il ne voit dans 1 âme aucun organe propre à cette faculté. Ouvre ton esprit à la vérité qui vient, et sache qu’aussilôt que dans le fœtus les ressorts du cerveau sont en état de fonctionner, le Moteur suprême se tourne vers lui, joyeux d’un tel prodige de la nature, et lui souffle un esprit nouveau plein de vertu, qui absorbe en sa substance tout ce qu’il trouve là d’actif, et il s’en fait une seule âme, qui vit, qui sent, et qui se replie sur elle-même. Et pour que tu sois moins surpris de mes paroles, regarde la chaleur du soleil qui se fait vin, jointe à l’humeur découlant de la vigne.
Lorsque Lachésis n’a plus de lin, l’âme se sépare de la chair et emporte virtuellement avec elle les , facultés humaines et les facultés divines: les premières sont toutes presque muettes; mais la mémoire, l’intelligi nce et la volonté, sont de fait bien plus subtiles qu’auparavant. Sans s’arrêter, l’âme tombe d’ellemème, et par 1 effet d’un miracle, sur l’une ou sur l’autre rive; c’est là qu elle connaît pour la première fois son chemin. Aussitôt qu'une place lui est assignée, sa faculté formelle rayonne tout autour, de même et autant qu’elle le faisait dans ses membres vivants. Et comme l’atmosphère lorsqu’elle est bien chargée de pluie, et que des rayons viennent s’y refléter, se montre ornée de couleurs diverses, ainsi l'air qui l’entoure prend Celle forme que lui imprime virtuellement l’àme en s'arrêtant ; et semblable à la flamme qui suit le feu partout où il va, cette forme
LE PURGATOIRE. 259
nouvelle suit l’âme en tout lieu. Comme elle tire de là son apparence, elle est appelée ombre, et ensuite elle organise tous les sens jusqu’à celui de la vue. C’est ainsi que nous parlons et que nous rions, c’est ainsi que nous formons les larmes et les soupirs que tu peux avoir entendus sur la montagne. Selon que s’arrêtent les désirs et les autres affections, l’ombre les figure, et c’est là la cause de ce qui produit ton étonnement.
Et déjà nous étions arrivés au dernier châtiment, et nous nous étions tournés à main droite, et nous donnions notre attention à d’autres choses. Là, l’escarpement lance des flammes, et de la route s’élève un vent qui les repousse et les éloigne. Il nous fallait donc marcher près du bord ouvert, un à un, et je craignais d’un côté de tomber dans le feu et de l’autre dans l’abîme.
Mon guide disait : — En cet endroit il faut bien diriger ses yeux, car on pourrait se tromper pour peu de chose.
— Summæ Deus clementiæ (2), entendi5-je alors chanter au milieu de ce grand feu, ce qui me donna le désir de me retourner. Et je vis des esprits marchant dans la flamme. Je regardais leurs pas et les miens, portant ma vue tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.
Après la fin de cette hymne, ils criaient : — Virum noncognosco (3), et puis ils recommençaient l’hymne tout bas; quand ils avaient fini, ils s’écriaient de nouveau : — Diane se tint dans le bois et en chassa Hélice, qui avait senti le poison de Vénus.
Et ils recommençaient à chanter; ensuite ils proclamaient des épouses et des maris qui furent chastes comme la vertu et le mariage l’ordonnent. Et je crois que ces cris dureront tout le temps que le feu doit les brûler ; il leur faut de tels soins et un tel régime, pour qu’à la fin leur plaie se cicatrise.
CHANT XXVI
Pendant que nous marchions ainsi le long du bord, l’un devant l’autre, mon bon maître me disait souvent ;
— Prends garde, profite de mes conseils.
Le soleil frappait mon épaule droite, et déjà ses rayons blanchissaient tout l’azur de 1 occident. Mon ombre faisait paraître la flamme plus rouge, et à un fait si étrange, je vis des âmes s’étonner en ma: chant. Ce fut là pour elles une occasion de parler de moi, et elles commencèrent à dire : — Celui-ci ne paraît pas avoir4 un corps factice.
Puis, se tournant vers moi autant qu’elles le pouvaient, elles s’en assurèrent, ayant toujours soin de ne pas sortir où elles n’auraient pas été brûlées.
— O toi, qui vas derrière les autres, non point parce que tu es plus lent, mais peut-être par déférence, réponds-moi, à moi qui brûle dans la soii et dans le feu. Et ce n’est pas à moi seulement que ta réponse est nécessaire : toutes ces âmes en sont plus altérées que l’Indien ou que l’Ethiopien de l'eau fraî-
LE PURGATOIRE
che. Dis-nous comment il se fait que tu te places ainsi qu’un mur devant le soleil, comme si tu n’étais pas encore entré dans le Glct de la mort.
Ainsi me parlait l’une d’elles, et je me serais déjà expliqué, si je n’avais été attentif à quelque chose de nouveau qui m’apparut encore; car à travers la route embrasée d’autres âmes venaient en face de celles-ci, ce qui me lit rester à les regarder. Là je vis des deux côtés chacune d’elles s’avancer empressée, et s’embrasser l'une l’autre sans s’arrêter, contentes «le cette courte fête.
Ainsi, au milieu de leur noire traînée, les fourmis se flairent l’une l’autre, peut être pour s’enquérir de leur route ou de leurs aventures. Aussitôt que les âmes se séparent après leur accueil amical, avant que les unes et les autres aient fait les premiers pas, elles s’efforcent toutes de crier à l’envi, les nouvelles arrivées : — Sodome et Gomorrhe! et les premières : — Pasiphaé se cacha dans une vache, afin que sa luxure attirât le taureau.
Ensuite, comme des grues qui eussent volé les unes vers le mont Riphée, les autres vers le désert, celleslà fuyant la glace, celles-ci fuyant le soleil, la première troupe s’en va, l’autre s’en vient, et elles reprennent, en pleurant, leurs premiers chants et les cris qui leur conviennent davantage. Et les mêmes qui d’abord m’avaient prié, se rapprochèrent de moi comme auparavant, ayant peint sur leur visage le désir d’écouter. Moi qui avais compris deux fois leur envie, je dis :
— O âmes assurées d’avoir un jour la paix ! mon
corps n’est resté là- bas ni jeune ni vieux, mais je le porte ici, avec son sang et avec ses membres. Je monte par'ce chemin pour ne plus être aveugle ; une femme est là-haut qui nous obiicnt cette grâce, et je traîne ma chair mortelle à travers votre monde. Mais, — et puisse s’accomplir bientôt votre plus ardent désir d’être reçues dans ce ciel, qui est plein d’amour et qui parcourt une circonférence plus vaste que les autres, — dites-moi, afin que j’en remplisse encore des pages, qui vous êtes, et quelle est cette foule qui marche à votre suite.
Comme demeure ébahi le montagnard et devient muet en regardant, lorsque, grossier et sauvage, il entre dans les villes, ainsi chaque âme parut en son aspect ; mais lorsqu’elles lurent revenues de cet étonnement, qui s’apaise bi°n vite dans les grands cœurs :
— Heureux, dit celle qui nous avait d’abord interrogés, heureux, ô toi. qui puises en noire séjour l’expérience d'une meilleure vie! L s âmes qui ne marchent pas avec nous ont commis ce péché pour lequel César, comme il triomphait, s’*ntendit appeler reine à sa honte. C’est pour cela qu’elles s’en vont en criant — Sodome! s’accusant elles-mêmes, comme tu l’as entendu; et elles augmentent leur supplice en rougissant. Notre péché fut double comme l’hermaphrodite; mais parce que nous offensâmes la nature, en suivant nos appétits comme les animaux, pour notre ignominie nous réj étons, en nous éloignant, le nom de celle qui se fit bete dans la bête de bois. Or, tu sais nos actions et en quoi nous avons péché; si
LE l'UUGATOIHE.
par hasard tu veux nous connaître par les noms, je n’ai pas le temps de te les dire, et je ne le saurais. Je te dirai pourtant le mien ; je suisGuidoGuinicelli( I), et déjà je me purilie, parce que je me suis repenti avant ma dernière heure.
Ce que sentirent par la cruauté de Lycurgue les deux fils en revoyant leur mère , je l’éprouvai , mais sans m’élancer comme eux, lorsque j’entendis se nommer lui-même mon père elle père de tous ceux qui valent mieux que moi dans les douces et élégantes rimes d’amour. Et sans plus rien entendre ni rien dire, je m’en allai, longtemps pensif, en le regardant; mais, à cause du feu , je ne m’approchai pas davantage. Lorsque je fus rassasié de le regarder, je m’offris tout dévoué à son service, avec ces protestations qui persuadent. •
Et lui : — Ce que tu médis laisse en moi de telles traces et si éclatantes, que le Léthé ne saurait ni les effacer ni les affaiblir. Mais si tu m’as juré la vérité, dis-moi pour quelle raison tu montres que tu m’aimes par tes paroles et par ton regard.
Et moi à lui : — Vos doux écrits, tant que durera le st\ le moderne, feront toujours chérir les caractères qui les retracent.
— O frère! dit-il, celui que je te montre avec le doigt — et il me montra une âme devant nous — fut un meilleur maître dans sa langue maternelle. Vers d’amour et prose de romans, il surpassa tout, et laisse dire les sots qui croient que le Limousin passe avant lui. Ils se fient plutôt au bruit qu’à la vérité, et ils
forment leur opinion, avant de consulter l’art ou la raison. Ainsi firent beaucoup d’anciens pour Guittone, lui faisant une renommée de bouche en bouche; à la fin la vérilé a triomphé dans l'opinion du plus grand nombre. Or, si tu as un si grand privilège, qu’il te soit donné d’aller en ce cloître où le Christ est l’abbé du collège, dis-lui pour moi un Pater , autant que nous en avons besoin nous, qui sommes de ce monde, où nous ne pouvons plus pécher.
Ensuite, peut-être pour donner sa place à celui qui venait après lui, il disparut à travers le feu, comme disparait à travers l’eau le poisson qui s'enfonce. Je m’approchai un peu de celui que l’ombre m’avait montré, et je dis que mon désir préparait un gracieux accueil à son nom. Et il se mit à me répondre aussitôt :
— Tant me plaît votre courtoise demande, que je ne peux ni ne veux me cacher de vous. Je suis Arnaut, qui pleure, et vais chantant; je vois tout chagrin la folie passée, et je vois heureux la joie que j’espère demain. Maintenant je vous prie, par cette vertu qui vous guide au sommet de l'escalier, souvenez-vous à temps de ma douleur (2).
Puis il disparut dans le feu qui les purifie.
CHANT XXVII
Le soleil était dans le ciel comme au moment où il lance ses premiers rayons sur les lieux où son créa-
LE PURGATOIRE
2tf5
teur répandit son sang, au moment où l'Èbre se trouve sous la Balance élevée, et où les eaux du Gange sont embrasées vers midi, et le jour s’en allait, lorsque l’ange bienheureux de Dieu nous apparut.
11 se tenait sur le bord, hors de la flamme, et il chantait : — Beali mundo corde ( 1) ! d’une voix plus éclatante que la nôtre. Puis il dit : — On ne va pas plus loin, âmes saintes, avant de s’être purifié dans le feu; entrez y donc, et ne soyez pas sourdes aux chants qui vous viennent de l’autre côté.
Ainsi me parla-t-il quand nous lûmes près de lui, et je devins, lorsque je l’entendis, comme celui que l’on descend dans la tombe. Je m’avançai, les deux mains jointes, en regardant le feu, et en me retraçant vivement les corps liumains que j’avais déjà vus brûler. Mes bons guides se tournèrent vers moi , cl \irgile me dit :
— Mon fils, il peut y avoir ici des tourments, mais non la rnoit. Souviens-toi, souviens-toi ; si je te conduisis sain et sauf sur les épaules de Géryon, que ne ferai-je pas maintenant que je suis plus près de Pieu! Tiens pour certain, que si tu restais mille ans au milieu de celte flamme, elle ne pourrait pas te faire chauve d’un cheveu, et si tu crois par hasard que je te trompe, approche-toi d’elle, et fais-en l’essai de tes mains, avec le pan de ton vêtement. Quitte désormais, quitte donc toute crainte, tourne-toi par ici, et avance avec sécurité.
Et moi je restais ferme, malgré ma persuasion. Lorsqu’il me vit si résolu et si obstiné, il se troubla
un peu et me dit : — Vois donc, mon fils, entre Beatrix et toi il n’y a que ce mur.
De même qu’au nom de Thisbé, Pyrame, qui se mourait, ouvrit les yeux et la regarda, lorsque le mûrier devint vermeil, ainsi, ma résistance ayant plié, je me retournai vers mon doux maître, en entendant ce nom qui fleurit toujours dans mon cœur.
Alors il secoua la tète et dit : — Eh bien ! voulonsnous donc toujours rester ici? Et puis il sourit comme on fait à l’enfant qu’un fruit a vaincu.
Ensuite il entra dans le feu avant moi , en priant Stace de me suivre, lui qui s’était trouvé longtemps entre nous deux. Lorsque j’y fus entré, je me serais jeté dans du verre fondu pour me rafraîchir, tant la chaleur y était sans mesure. Mon doux père, pour m’encourager, me parlait toujours de Beatrix et disait : — 11 me semble déjà voir ses yeux.
Nous étions guidés par une voix qui chantait de l’autre côté, et en l’écoutant nous sortîmes des flammes près de l’endroit où l'on montait.
— Venite, beneclicti Patrismei( 2j. Cés paroles sortaient d’une lumière si éclatante, que j’en fus ébloui et que je ne pus la regarder.
— Le soleil s’en va, ajouta la voix, et la nuit arrive; ne vous arrêtez point, mais hâtez le pas avant que l’occident ne s’obscurcisse.
Le chemin montait droit de ce côté entre le rocher, et j’interceptai devant moi les rayons du soleil qui était déjà baissé. A peine avions-nous franchi quelques marches que nous sentîmes, moi et mes sages, à
1,E PURGATOIRE
l’ombre qui s'effaçait. , que le soleil se couchait derrière nous. Et avant qu’en toutes ses immenses parties l’horizon eut pris le même aspect, et que la nuit eût tout couvert de ses ténèbres, chacun de nous se fit un lit d’une marche. Car la roideurdela montagne nous avait ôté le pouvoir et non le plaisir de monter. Comme les chèvres, rapides et pétulantes sur la cime de» rochers avant d’être repues , s’apaisent en ruminant, silencieuses à 1 ombre, pendant que le soleil darde, gardées par le pasteur appuyé sur sa houlette, et qui les >urvcille en s'appuyant; et comme le berger qui parque au dehors, paisible, passe la nuit autour de son troupeau et le garde des bêles fauves, de crainte qu’elles ne viennent le disperser; ainsi étiensnous alors tous trois, moi comme une chèvre et eux comme des bergers, environnés de toutes parts par la grotte. On ne pouvait voir de là qu’un peu de ciel; mais par cette échappée j’apercevais les étoiles brillantes et plus grandes qu’à leur ordinaire. Pendant que je songeais et (pie je les considérais, le sommeil me prit, ce sommeil qui souvent sait les choses avant qu’elles soient an ivées.
À l’heure, je crois , où commença à rayonner sur la montagne, du côté de l’orient, Cylhérée, paraissant toujours brûler du feu de l'amour, il me semblait voir en songe une jeune et belle femme, qui allait par une lande en cueillant des fleurs, et qui disait en chantant :
— Que quiconque demande mon nom, sache que je suis Lia, et je vais portant de tous côtés mes belles mains pour me faire une guirlande. C’est pour me
plaire à mon miroir que je me pare ; ma sœur Rachel ne se détourne jamais du sien , mais elle demeure assise devant lui tout le jour. Elle est avide de voir ses beaux yeux, comme moi de me parer avec mes mains. Son bonheur est de contempler et le mien d’agir.
Et déjà ces lueurs qui se lèvent avant le jour, d’autant plus agréables aux pèlerins, qu’en revenant ils se rapprochent plus de leur demeure, chassaient Jes ténèbres de toutes parts , et mon sommeil avec elles, et je me levai en voyant mes grands maîtres déjà levés eux-mêmes.
— Ce doux fruit que la sollicitude des mortels va cherchant sur tant de rameaux, apaisera ta faim aujourd’hui.
— Virgile m’adressa ces paroles, et jamais il n’y eut d’étrennes qui fissent autant de plaisir que celleslà. Tant de désir s’ajouta à mon désir pour gravir la montagne, qu’à chaque pas je sentais croître les ailes de mon essor. Lorsque nous eûmes laissé au-dessous de nous tout l’escalier, et que nous eûmes atteint le degré suprême, Virgile fixa ses yeux sur moi et me dit :
— Tu as vu le feu qui n’a qu’un temps, et le feu éternel, ô mon fils 1 et tu es venu en ce lieu, où je ne vois pas plus loin par moi-même. Je t’ai conduit ici avec adresse et avec art ; prends désormais ton plaisir pour guide, tu es hors des chemins étroits et hors des chemins roides ; vois le soleil qui reluit sur ton front, vois l’herbe, et les fleurs, et les arbrisseaux, que cette terre porte d’elle-même. Avant que viennent joyeux ces beaux yeux dont les larmes m’ont fait aller vers
LE PURGATOIRE
toi, tu peux marcher ou t’asseoir parmi toutes ces choses. N'attends donc plus mes paroles ou mes conseils, ton jugement est libre, droit et sain, et ce serait une faute de ne pas faire à ton gré ; c’est pour cela que, t'élevant au-dessus de toi, je te couronne et je te mitre.
CHANT XXVIII
Désireux déjà de chercher de toutes parts la divine forêt épaisse et vigoureuse qui tempère aux yeux l'éclat du jour nouveau, sans plus attendre, je laissai le bord et je pris par la campagne lentement, lentement, sur le sol qui embaumait de tous côtés. Un air doux et toujours le même m’effleurait le front sans plus me frapper qu'un vent léger. A son souffle les branches agitées s'inclinaient toutes du côté où la montagne sainte jette sa première ombre ; mais elles ne s’écartaient pas assez pour que sur leurs cimes les oiseaux fussent troublés dans leurs ébats. Pleins de joie, ils accueillaient la première heure en chantant dans le feuillage qui accompagnait leur mélodie, avec un bruit semblable à celui qu’on entend de branche en branche à travers les pins dont se couvre le rivage de Chiassi, lorsque Éole lâche au dehors le scirocco. Mes pas ralentis m’avaient déjà transporté si loin dans l’antique forêt, que je ne pouvais reconnaître l'endroit où j’étais entré. Et voilà que je fus arrêté par un ruisseau, qui, allant vers la gauche, pliait avec ses petites
270 LA DIVISE COMÉDIE
ondes l’herbe née sur ses bords. Toutes les eaux les plus pures sur la terre paraîtraient avoir en elles quelque mélange, auprès de celle-ci, qui ne voile rien, quoiqu’elle coule sombre, sombre, sous l'ombrage perpétuel, qui ne laisse rayonner jusqu’à elle ni le soleil ni la lune.
J’arrêtai mes pas, et je franchis le ruisseau avec mes yeux pour admirer au delà la grande variété d’arbres verdoyants. Et comme il apparaît tout à coup des choses qui détournent toute autre pensée par l'étonnement qu’elles produisent, il m’apparut là une femme toute seule, qui allait chantant et choisissant des fleurs parmi celles dont toute sa route était émaillée.
— 0 belle dame, qui vous échauffez aux rayons de l’amour, si je dois en croire les traits, témoignage habituel du cœur, daignez vous approcher, lui dis-je, vers cette rivière, afin que je puisse entendre ce que vous chantez. Vous me faites souvenir du lieu où était Proserpine et de ce qu elle était au temps où sa mère la perdit,, et où elle-même perdit le printemps.
Comme se tourne, avec les plantes des pieds rapprochées et posées à terre, une femme qui danse, et met à peine un pied devant l’autre, ainsi elle se tourna vers moi sur les petites fleurs dorées et verrneilhs, semblable à une vierge qui baisse pudiquement les yeux. Et elle exauça mes prières en venant si près du bord, que son chant arrivait jusqu’à moi avec tous ses détails. Aussitôt qu’elle fut là où les herbes étaient baignées par les eaux du fleuve, elle me fit la grâce