‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 29 sur 44 · I.E PURGATOIRE · texte numérisé non relu

I.E PURGATOIRE

do lever ses yeux. Je ne crois pas que tant d’éclat ait brillé sous la paupières de Vénus blessée par son (ils, conire son habitude. Elle souriait, debout sur l’autre rive, cueillant avec ses mains les Heurs innombrables que la terre y produit sans graine. Le lleuve nous séparait de trois pas; mais l’Hellespont, où passa Xerxès, et qui sert encore de frein à toutes les ambitions humaines, ne fut pas plus odieux à Léandre, nageant entre Seslos et Abydos, que ce ruisseau qui ne s’ouvrait pas devant moi.

— Vous êtes étrangers, dit-elle, et peut-être mon sourire, en ce beu choisi pour séjour à la nature humaine, vous tient-il en étonnement et en soupçon ; mais le ilelectatis du psaume jette une lumière qui peut éclairer votre entendement (1). Et toi qui es en avant et qui m’as priée, dis si tu veux entendre autre chose, car je suis venue prête à répondre pleinement à toutes tes questions.

— L’eau, répondis-je, et le bruit de la forât combattent dans mon esprit une croyance nouvelle en des choses que j'ai entendues et qui sont contraires à ce que je vois.

Et elle : — Je te dirai comment procède de sa cause ce qui fait que lu t’émerveilles, el je dissiperai le nuage par lequel lu es aveuglé. Le souverain bien qui se plaît en lui seul, fit l’homme propre au bien, et lui donna ce lieu pour arrhes de l'éternelle paix. Par sa faule il demeura ici peu de temps; par sa faute il changea le rire honnête et la douce joie en larmes et en chagrins. Afin que les changements opérés ci-

dessous par les exhalaisons de l’eau et de la terre, qui suivent autant qu’elles le peuvent la chaleur, ne livrassent aucune guerre à l’homme, cette montagne s’éleva ainsi vers le ciel, et elle est libre depuis le lieu où elle est close. Or, comme l'air tourne circulairement par 1 impulsion du premier moteur, si le cercle n’est brisé d’aucun côté, cette hauteur, qui s’élève libre dans l’air pur, est frappée de ce mouvement et fait retentir la forêt, parce qu’elle est épaisse. Et l’arbre ébranlé a le pouvoir d’imprégner l'air de sa vertu; cl l’air, en tournoyant, la sème de tous côtés. Et cette terre, selon qu'e'le y est préparée ou par elle-mcmc ou par son ciel, conçoit et produit divers arbres par ses diverses vertus. Il ne faudra pas t’étonner, après avoir entendu ceci, que des plantes viennent dans votre monde sans aucune semence visible ; et lu dois savoir que la campagne sainte où tu es, est pleine de tous les germes et a des fruits qui ne se cueillent pas ailleurs. L’eau que tu vois ne provient point d'une source qu’alimente la vapeur condensée par le froid, comme un fleuve qui reçoit et qui perd sa force; mais elle sort d’une fontaine intarissable et permanente, qui ne prend que dans la volonté de Dieu l’eau qu’elle verse par ses deux courants. De ce côté, elle coule avec le pouvoir d oter le souvenir des péchés; de l’autre, avec le pouvoir de rendre lamémoire des bienfaits. D’un côté elle s’appelle Léthé, de l’autre Eunoé, et elle n’opère qu’après qu’on l’a goûtée dans ses deux branches. Sa saveur surpasse toutes les autres; et quoique ta soif puisse être assez •

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apaisée pour que je ne t’en dise pas davantage, j’ajouterai encore en ta faveur quelque chose à mes paroles, et je ne crois pas qu’elles te soient moins chères, parce qu’elles dépassent ce que je t’avais promis. Les poètes qui ont chanté autrefois l’âge d’or et sçn état heureux, ont peut-être rêvé de ce lieu sur le Parnasse. C’est ici qu’étaient dans leur innocence les premiers hommes; c’est ici qu’ils avaient un printemps éternel et toutes sortes de fruits, et cette eau est ce que chacun appelle le nectar.

Je me retournai alors tout entier vers mes poètes, et je vis qu’ils avaient écouté avec un sourire ce dernier raisonnement ; puis je reportai mes yeux sur la belle femme.

CHANT XXIX

Elle acheva ses paroles en chantant comme une femme éprise d’amour : — Beati quorum tecta sunt peccata ( 1 ) !

Et comme les nymphes qui s’en allaient seules sous les ombres des bois, cherchant les unes à fuir, les autres à voir le soleil, elle remonta le tleuve en marchant sur sa rive, et moi j’allais comme elle à petits pas, réglant ma marche sur la sienne. Nous n’avions pas encore fait cent pas l’un et l’autre, lorsque les deux rives se courbèrent également, et je me trouvai vers le levant ; et comme nous avions avancé à

peine, la femme se tourna toute de mon côté, en disant : — Mon frère, regarde et écoute.

Et voilà qu’une lueur subite courut de toutes parts au travers de la grande forêt, ce qui me fit penser que c’était peut-être un éclair. Mais comme l'éclair disparaît aussitôt qu’il arrive, et que plus celte lueur durait, plus elle était éclatante, je me disais en ma pensée : Qu’est-ce donc que je vois?

Une douce mélodie se répandait dans l’air lumineux, et un sage zèle me fit blâmer la hardiesse d’Ève ; car là où la terre et le ciel obéissaient, une femme seule, qui venait d’être créée, ne put souffrir aucun voile devant ses yeux; et si, plus dévouée, elle s’était résignée à le subir, j’aurais goûté plus tôt et plus longtemps ces ineffables délices. Pendant que je marchais tout étonné parmi ces prémices de l’éternelle joie et désirant en goûter une plus grande encore, l’air se montra à nous embrasé comme un feu sous les verts rameaux, et je distinguai un chant dans les doux sons qui m’avaient frappé.

0 vierges saintes ! si j’ai autrefois souffert pour vous la faim, le froid et les veilles, je me vois forcé maintenant de demander ma récompense. Or, il faut que l’Hélicon me verse ses eaux et qu’Uranie m’aide avec son chœur, afin que je mette en vers des choses grandes à penser.

Je crus apercevoir sept arbres d'or, abusé par la distance qui me séparait d’eux. Mais lorsque je fus assez près pour que celte vague ressemblance, qui trompait mes sens, eut fait place à la réalité, celte fa-

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culte qui dirige la raison dans sa voie me fit comprendre que c’étaient sept candélabres, et que les voix chantaient Hosanna ! Les beaux candélabres flamboyaient plus brillants que la lune, lorsqu’elle atteint dans l’azur du ciel le milieu de la nuit et le milieu de son mois.

Plein d’admiration, je me retournai vers le bon Virgile, et il me répondit avec un regard non moins étonné que le mien. Puis je reportai mes yeux vers ces choses é'evées qui venaient vers nous si lentement, qu elles eussent été devancées par les nouvelles épouses.

La femme me cria : — Pourquoi es-tu si ardent à contempler ces vives lumières, et ne regardes-tu pas également ce qui les suit?

Je vis alors des personnages qui venaient après elles comme après des guides, et qui portaient des vêtements d’une telle blancheur, qu’on n’en vit jamais de semblables sur la terre. L’eau resplendissait à ma gauche, et lorsque je la regardais, elle réfléchissait mon côté gauche comme le fait un miroir. Lorsque je fus arrivé à ce point de la rive où je n’étais plus séparé que par le fleuve, j’arrêtai mes pas pour mieux voir, et je vis les flammes aller en avant et laisser après elles des traces colorées qui semblaient des bannières déployées; et Pair était sillonné de sept lignes, et toutes réunissaient les couleurs dont le soleil fait son arc et la lune sa ceinture. Ces drapeaux s’étendaient plus loin que ma vue; et, autant qu’il me semblait, ils étaient à dix pas l’un de l’autre. Sous ce

beau ciel que je décris, vingt-quatre vieillards s’avançaient, deux à deux, couronnes de fleurs de lis. Tous chantaient : — Bénie sois-tu parmi les filles d'Adam, et que tes beautés soient bénies éternellement!

Lorsque les fleurs et l’herbe fraîche du rivage, qui étaient vis à-vis de moi, eurent été quittées par cette troupe élue, comme un éclair suit un autre éclair dans les deux, quatre bêtes vinrent après elle, toutes couronnées de branches vertes. Chacune avait six ailes; les plumes en étaient couvertes d’yeux, et si les yeux d’Argus étaient vivants, ils seraient semblables à ceuxlà. Je ne perds plus de rimes pour les décrire, ô lecteur I car une autre dépense me gène tant, que je ne puis pas être prodigue en celle-ci. Mais lis Ézéchiel, qui les dépeint comme il les vit, venant des régions froides, au milieu du vent, des nuages et du feu. Et telles que tu les trouveras dans son livre, telles elles étaient là, honnis les plumes, sur lesquelles Jean est avec moi contre 1 avis d’Ézéchiel. Entre elles se trouvait un char triomphal, porté sur deux roues et attelé au cou d’un griffon. Il étendait ses deux ailes entre la ligne du milieu et les autres, qu’il avait Irois par trois de chaque côté, de manière à n’en déranger aucune en les fendant. Ces ailes montaient si haut, que l’œil n’en voyait pas la fin. Les membres d’oiseau qu il avait étaient d'or, et les autres étaient blancs et vermeils. Non-seulement l’Africain ou Auguste ne réjouirent pas Rome d’un char si beau, mais encore auprès de celui-là est bien pauvre le char du' soleil.

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qui fut brûlé en sortant de sa voie, à la prière de la terre dévote, lorsque Jupiter fut juste dans le mystère de sa pensée.

Trois femmes venaient, dansant en rond, du côté de la roue droite, l’une si rouge qu’à peine Peut-on distinguée dans le feu ; l'autre était comme si ses chairs et ses os avaient été faits d’émeraude ; la troisième paraissait de la neige tombée récemment. Elles semblaient guidées tantôt par la blanche et tantôt par la rouge, et selon le chant de celles-ci, les autres réglaient leurs pas lents ou rapides. A gauche, quatre autres se réjouissaient, vêtues de pourpre, selon la mesure de l une d’elles, qui avait trois yeux au Iront. A la suite de ces groupes dont j’ai parlé, je vis deux vieillards, d’habits différents, mais ayant tous deux la même attitude grave et paisible. Le premier semblait être quelqu’un des disciples de ce grand Hippocrate, que la nature créa pour les cires qui lui sont les plus chers; le second montrait un esprit contraire, tenant une épée brillante et pointue, et telle, que de l’autre côté du lleuve il m’en lit peur. Puis je vis quatre personnages d’une humble apparence, et derrière eux tous, un vieillard seul marchait, les yeux fermés par le sommeil et la pensée sur le front. Et les sept derniers étaient habillés comme la première troupe, mais des -lis ne faisaient pas une guirlande autour de leur tète, qui était couronnée de roses et de fleurs vermeilles ; quelqu’un qui les aurait vus de loin aurait juré qu’ils étaient tout embrasés au-dessus des sourcils. Et

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lorsque le char fut vis-à-vis de moi, on entendit un coup de tonnerre, et ces saints personnages, comme s’il leur eût été défendu d’aller plus loin, s arrêtèrent là avec les sept candélabres.

CHANT XX

Lorsque s’arrêta le septentrion de ce premier ciel, qui ne connut jamais ni lever ni coucher, qui ne fut couvert d'aucun au!rc nuage que le voile du péché, et qui avertissait là chacun de son devoir, de même que le septentrion d’ici-bas dirige cekii qui tourne son gouvernail pour entrer dans le port ; ces personnages de vérité, déjà venus entre le grillon et lui, se tournèrent vers le char comme vers leur paix.

Et un d’entre eux, comme envoyé du ciel, cria trois fois en chantant : — Veni, sponsa , de Libano (1 ), et tous les autres l’imitèrent.

Comme les bienheureux, au dernier appel, se lèveront tous empressés de leur fosse, chantant des alléluia avec leur voix renouvelée, de même, sur le char divin, se levèrent, ad vocern tanti senis , cent ministres et messagers de la, vie eternelle.

Ils disaient tous'’ — Benedictns qui veni s (2) ; et jetant des fleurs sur lui et autour de lui : Manibus o date liliaplenis.

J’ai déjà vu, au commencement du jour, tout l’orient d’une couleur de rose, et l’autre partie du ciel teinte d’un bel azur, et la face du soleil se lever

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