‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 30 sur 44 · I.E PURGATOIRE · texte numérisé non relu

I.E PURGATOIRE

ombragée, si bien que l'œil soutenait longtemps son éclat, voilé par les vapeurs. Ainsi, à travers un nuage de fleurs qui montait et retombait de toutes paris des mains des anges, couronnée d’une branche d'olivier sur un voile blanc, une femme m’apparut, vêtue, sous un manteau vert, d’une robe couleur de flamme. Et mon esprit, qui déjà depuis longtemps n’avait pas été brisé d’étonnement et d’effroi en sa présence, avant même que les yeux ne l'eussent averti, et par une vertu secrète qui émanait d’elle, sentit la force irrésistible de l’ancien amour. Aussitôt que mon regard fut frappé de cette puissance sublime qui m’avait déjà percé l’àme avant que je fusse sorti de l’enfance, je me tournai à gauche, avec cet abandon que montre l’enfant courant vers sa mère, quand il a peur ou quand il est affligé, et j’allais dire à Virgile :

— Je n’ai pas une goutte de sang qui ne tremble ; je reconnais les signes de l’ancienne flamme.

Mais Virgile nous avait laissés; Virgile, mon doux père, Virgile, à qui je m étais donné pour mon salut; et tout ce que perdit notre antique mère ne put pas empêcher mes joues, lavées déjà par la rosée, de se voiler encore de larmes.

— Dante, parce que Virgile s’en va, ne pleure pas, ne pleure pas encore ; il te faudra pleurer pour un autre glaive.

Comme un amiral vient voir de In poupe à la proue les hommes qui manœuvrent sur les autres navires et les encourage à bien faire, ainsi, sur le côté gauche du char, lorsque je inc rclournai au bruit de mon

nom, que la nécessité fait enregistrer ici, je vis la femme qui m’était apparue, d’abord voilée, au milieu de la fête angélique, jeter les yeux sur moi de l’autre côté du fleuve. Quoique le voile qui retombait de sa tèlc couronnée du feuillage de Minerve, ne laissât pas voir ses traits, dans une attitude royalement austère elle continua,’ comme celui qui parle et qui garde pour la fin ses paroles les plus ardentes :

— Regarde-moi ; je suis bien, je suis bien Béalrix. Comment as-tu daigné enfin gravir la montagne? Ne savais-tu pas qu'ici l’homme est heureux?

Mes yeux tombèrent sur le fleuve limpide ; mais, en m’y voyant, je les relirai sur l’herbe, tant la honte me pesa sur le front. Comme la mère paraît sévère à son fils, ainsi me le parut-elle, parce que je sentis l’amertume de son acerbe pitié.

Elle se tut, et les anges chantèrent aussitôt : — In te, Domine, speravi (5), mais ils n’allèrent pas plus loin que pedes meos.

De même que les neiges se congèlent à travers les forêts des montagnes par lesquelles est partagée l’Italie, soufflées et comprimées par les vents esclavoniens, puis, devenues liquides, filtrent à travers elles-mêmes, au premier souffle venu de la lerre qui a moins d’ombre, comme la chandelle est fondue par le feu; ainsi je restai sans larmes et sans soupirs, jusqu’aux citants de ceux dont les notes suivent toujours les notes des sphères éternelles. Lorsque j’eus compris que dans leurs douces mélodies ils compatissaient plus à ma douleur que s’ils avaient dit :

Digitii,-

I, E PURGATOIRE

Femme, pourquoi l’aceablcs-tu ? la glace qui était durcie autour de mon cœur se fit sanglots et larmes, et déborda de ma poitrine avec angoisse par ma bouche et par mes yeux. Mais elle, ferme sur le côté droit du char, parla ainsi aux saintes substances :

— Vous veillez dans le jour éternel, et la nuit ni le sommeil ne vous dérobent aucun des pas que fait le siècle dans scs voies ; c’est pour cela que j ai plus de souci d’adresser ma réponse à celui qui pleure de l’autre côté du fleuve, afin que son repentir soit mesuré sur sa .faute. Non-seulement par l’effet des sphères immenses qui dirigent chaque germe vers sa fin, selon que les étoiles l’accompagnenl, mais par l’abondance des grâces divines qui pleuvent sur nous de sources si élevées, que nos regards ne sauraient les atteindre, cet homme fut tel virtuellement dans sa vie nouvelle, que toute habitude droite aurait opéré en lui des effets merveilleux. Mais la terre se fait d’autant plus ingrate et plus sauvage avec une mauvaise semence et sans culture, qu’elle a plus de bonté et plus de vigueur. Je le soutins quelque temps avec mon visage, et en lui montrant mes yeux de jeune fille, je le menais avec moi dans le droit chemin. Mais lorsque je fus sur le seuil de mon second âge, et que je .quittai ma vie mortelle, il m’abandonna et il se livra à d’autres. Quand je m’élais élevée de la chair à l’esprit et que j’avais grandi en beauté et en vertu, je lui devins moins précieuse et moins chère, et il dirigea ses pas hors du vrai chemin, en suivant les fausses images des biens, qui ne tiennent aucune

promesse. Il ne me servit de rien de lui obtenir des inspirations, avec lesquelles je le rappelai dans scs rêves et dans ses veilles, tant il s’en inquiéta peu ! Il tomba si bas, que tous les moyens étaient désormais impuissants pour son salut, si je ne lui montrais la race damnée. Pour cela, je visitai le seuil des morts, et je portai mes prières et mes pleurs à celui qui l’a conduit ici. La loi sublime de Dieu serait violée si l'on passait le Léthé et si l'on goûtait de ses eaux sans payer avec des larmes l’écot du repentir.

CHANT XXXI

— 0 toi qui es au delà du fleuve sacré, continuat-elle sans s’arrêter, en tournant vers moi de pointe le glaive de sa parole, dont la taille m’avait déjà paru si acérée, dis, dis si mes reproches sont vrais, il faut que ta confession vienne confirmer une accusation si dure.

Mes forces étaient si brisées, que ma voix s’émut ; mais elle s’éteignit avant d’être sortie de ma bouche.

Elle attendit un peu, puis elle dit : — Que pensestu? Réponds-moi, puisque tes tristes souvenirs ne sont pas encore ell'acés en toi par l’eau de l'oubli. La confusion et la peur, mêlées ensemble, me poussèrent un oui si faible sur les lèvres, que pour le comprendre il fallut le secours des yeux. Comme une arbalète que trop de tension fait partir, brise sa corde et son arc, et le trait arrive au but moins rapide, ainsi

LE PURGATOIRE

j’éclatais, sous le poids de mon émotion, en larmes et en soupirs, et ma voix se ralentit dans son essor.

Et elle à moi : — Au milieu de mon amour, qui te conduisait à chérir le bien au delà duquel il n'y a rien de souhaitable, quels fossés, quelles chaînes as-tu trouvés devant toi, pour que tu aies ainsi perdu l’espoir d’aller plus loin? Quelles facilités, quels avantages as-tu donc aperçus sur le front des autres, pour que tu sois allé ainsi courir devant eux?

Après avoir poussé un soupir amer, je trouvai à peine la voix pour répondre, et à peine si mes lèvres purent la former. Je dis en pleurant: — Les choses présentes avec leur faux plaisir détournèrent mes pas aussitôt que votre visage eut disparu.

Et elle : — Que tu taises ou que tu nies ce que tu confesses, ta faute n’en sera pas moins connue, si clairvoyant est le juge qui la sait ! Mais lorsque l’aveu du péché tombe de la bouche du coupable, dans notre cour, la meule qui aiguise le glaive de la justice se tourne contre le (il. Cependant, pour que tu aies plus de honte de ton erreur, et pour qu’une autre fois tu sois plus ferme contre la voix des sirènes, taris la source des pleurs et écoute : Tu apprendras comment ma chair ensevelie devait te guider dans une voie contraire.

La nature ou l’art ne t’offrirent jamais autant de plaisir que le beau corps où je fus enfermée, et qui n’est plus que poussière. Et si le plus grand des plaisirs te fut ainsi enlevé à ma mort, quelle chose mortelle devait ensuite te tenter? Tu devais bien plutôt,

aux premières atteintes des objets trompeurs, t’élever vers moi, qui n’étais plus ainsi. Tu ne devais pas ployer tes ailes et attendre que tu fusses frappé de nouveau, ni par aucune jeune fille, ni par une autre vanité aussi passagère. Le jeune oiseau se laisse tirer deux ou trois coups ; mais devant les yeux de celui qui a déjà l’aile forte, c’est en vain qu’on tend le filet ou qu’on veut tirer l’arc.

' Comme les petits enfants muets de bonté et les yeux à terre restent debout à écouter, et s'avouent coupables et repentants, ainsi me tenais-je, lorsqu'elle me dit :

— Puisque tu es affligé de mes paroles, lève la barbe, et tu sentiras plus de douleur encore en me regardant.

Le chêne robuste est arraché avec moins de résistance par notre vent ou par celui qui souffle de la terre d’Iarbas, que je n’en mis à lever le menton à son commandement ; et lorsqu’elle, me parla de la barbe au lieu du visage, je sentis bien le venin de l'argument. Et quand enfin je levai ma face, mes yeux virent que les anges avaient ce.-sé de jeter des fleurs. Et mes regards encore peu assurés aperçurent Béatrix tournée vers la béte qui est un seul être en deux natures. Sous son voile, et de 1 autre côté du fleuve verdoyant, elle me parut surpasser d’autant sa beauté d’autrefois, qu’elle avait surpassé la beauté des autres sur la terre. L’ortie du repentir me fut si poignante, que plus les autres choses m’avaient entraîné a les aimer, plus elles me devinrent odieuses. Un si

LE PURGATOIRE

grand remords me perça le cœur, que je tombai évanoui; et ce que je devins alors, celle-là put le savoir qui en avait été cause. Puis, lorsqu'une puissance extérieure eut ranimé mon cœur, la femme que j’avais d’abord trouvée seule était au-dessus de moi, et me disait : — Tiens moi, liens-moi. Elle m’avait traîné dans la rivière, plongé jusqu’au cou, et en me tirant après elle, elle courait sur Peau, légère comme une navette.

Lorsque je lus près de la rive heureuse, j'entendis chanter si doucement : Asperges me (i), que je ne puis m’en souvenir, ioin que je puisse l’écrire. La belle femme ouvrit ses bras, me prit la tete, et me plongea de telle sorte que je dus avaler de celte eau. Ensuite elle me retira et m’olTrit ainsi baigné à la danse des quatres belles femmes, et chacune d’elles me couvrit avec son bras.

— Ici nous sommes nymphes, et au ciel nous sommes étoiles. Avant que Béatrix descendit dans le monde, nous fûmes destinées pour être ses servantes. ISous te mènerons devant ses yeux ; mais les trois autres, placées de l’autre côté du char, et dont la vue est plus profonde, aiguiseront ton regard pour qu’il pénètre l’éclat qui brille dans le sien.

Ainsi dirent-elles en chantant, et puis elles me menèrent avec elles au poitrail du griffon, du côté où Béatrix était tournée vers nous, et elles reprirent : — Rassasie bien ton regard, nous l’avons placé devant les émeraudes, d’où l’amour t’a déjà lancé ses traits.

Mille désirs plus ardents que la flamme attachèrent

mes yeux sur ces yeux resplendissants, qui restaient fixés sur le grillon.

— Ainsi que le soleil dans le miroir, ainsi la double bête se réfléchissait dans ses yeux, tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre nature. Pense, lecteur, si je m’émerveillais lorsque je voyais 1 objet rester immobile en elle-même et changer dans son image, pendant que, pleine de stupeur et joyeuse, mon àme goûtait de cette nourriture qui augmente les désirs de ceux qu’elle rassasie. Se montrant de l’ordre le plus sublime, les trois autres s’avancèrent en chantant sur leur mode angélique :

— Tourne, Béatrix, tourne tes yeux sainls — c’était là leur chanson — vers ton (idèle, qui a fait tant de pas pour te voir. Par pitié, fais-nous la grâce de lui dévoiler ton sourire, afin qu'il aperçoive la seconde beauté que tu lui caches.

0 splendeur de la lumière vive et éternelle! quel est celui qui, ayant pâli à l’ombre du Parnasse ou qui ayant bu à sa fontaine, ne paraîtra pas avoir l’esprit impuissant pour essayer de te rendre tellcfque tu m’apparus, là où le ciel te voile de son harmonie, lorsque tu te manifestas au milieu de l’air!

CHANT XXX 11

Mes yeux étajent si appliqués et si attentifs à apaiser leur soif de dix ans, que tous mes autres sens étaient anéantis et comme murés de toutes parts dans

LE PURGATOIRE

le dédain de toute chose, tant ce divin sourire les avait pris dans son ancien filet ; lorsque ces déesses me tournèrent de force le visage du côté gauche, parce que je les entendais murmurer : — C’est trop de contemplation !

Et ce trouhle qui saisit le regard lorsque les yeux viennent d’être frappés par le soleil, m’ôla quelque temps la vue. Mais lorsqu’ils se furent réhabitués à un faible éclat, je dis faible par rapport à l’éclat trèsgrand duquel j’avais été détourné par force, je vis que la glorieuse armée s’était dirigée à main droite, et qu’elle s’avançait ayant le soleil et les sept flammes en face d’elle. De même qu’un bataillon se replie en se mettant à l’abri de ses boucliers, et se tourne avec son enseigne avant qu’il ait pu changer de front, ainsi la milice du royaume céleste, qui marchait en avant, défila tout entière avant que le char eût fait plier son timon. Ensuite les femmes retournèrent aux roues, et le griffon ébranla le char béni sans que ses ailes en fussent agitées. La belle femme qui m’avait fait passer le fleuve, Stace et moi, nous suivions la roue, qui décrivit en tournant le plus petit cercle. En traversant ainsi la haute forêt vide par la faute de celle qui crut le serpent, nos pas s’accordaient avec les chants des anges. Nous étions peut-être avancés d’autant d’espace que le trait décoché eu parcourt en trois volées, lorsque Béalrix descendit.

Je les entendis tous qui murmuraient : — Adam! puis ils entourèrent un arbre dépouillé de fleurs et de feuillage en chacun de ses rameaux. Ses branches,

<|ui s'élargissent de plus en plus à proporlion qu’elles s’élèvent, auraient élé admirées même dans les bois de l’Inde à cause de leur hauteur.

— Heureux sois-tu, ô grillon ! puisque tu ne déchires pas avec tou bec cet arbre suave au goût, mais duquel s'éloignèrent avec douleur les entrailles qui s’en nourrirent !

Ainsi crièrent les autres autour de l’arbre robuste, et l’animal à double nature répondit : — Voilà comment se conserve la semence de toute justice.

Et s’étant tourné vers le timon qu’il avait tiré, il le traîna au pied de l’arbre veuf de son feuillage, et laissa attaché à son tronc ce qui autrefois en faisait partie. De même que nos plantes, lorsque les rayons du grand astre tombent mêlés avec ceux qui s’échappent du Poisson céleste, bourgeonnent, et puis renouvellent chacune leur couleur, avant que le soleil attelle, ses coursiers sous une autre étoile ; une couleur, qui était moins que la rose et plus que la violette, couvrit l’arbre renouvelé, dont la ramure était dépouillée. Je n’ai jamais entendu nulle part, et on ne chante pas sur la terre l'hymne que chanta alors celte troupe, et je ne pus le supporter tout entier. Si je pouvais retracer comment ces yeux sans pitié s’endormirent en écoutant l’histoire deSyrinx, ces yeux auxquels une plus longue veille coûte si cher, comme un peintre qui peint d’après un modèle, je montrerais comment je m'endormis ; mais qu’un autre décrive comment on s’endort. J’arrive donc au moment où je me réveillai, et je dis qu’une lumière déchira lé voile

Page 1