‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 4 sur 44 · X' III · texte numérisé non relu

X' III

pondent par une grimace ; suivez-les, ils feront pis que de vous rire au nez.

Tout ce qu'il y a au inonde et dans l'art de plus lias, de plus ignoble, de plus repoussant et de plus obscène, étant épuisé dans ce dernier tableau, Dante s’empresse de dessiner à larges traits l’image de Satan. Nous voici au bord de l’étroite ouverture qui mène au fond de l'Enfer. Comme nous approchons du centre de notre globe, les enfants de la terre, les géants représentés dans toutes les traditions en révolte ouverte contre le Ciel1, mais toujours vaincus et refoulés au sein de leur mère, vont nous servir de transition jusqu’à l’empereur du royaume infernal.

Satan, Lucifer, Belzébuh, Dis, quel que soit le nom dont on l’appelle, s’élève au-dessus de la glace, où sont enfoncés, comme des fœtus dans le verre, les plus hauts criminels, ceux qui ont trahi leurs pères, leurs hôtes, leur patrie et leur Dieu s. 11 y a parmi ces trailres des hommes que le monde compte encore au nombre des vivants, et qui ont laissé un démon à la place de leur àme 5. Le premier vers de l'hymne chantée par l’Église en l'honneur du Roi du ciel, marque d'un fer rouge le front de l'ange rebelle. 11 a trois têtes, dont les trois couleurs correspondent aux ti ois parties du monde alors connu, et contrastent sinistrement avec les trois cercles de lumière à travers lesquels rayonnera plus tard à l'esprit du poêle la divine Trinité-

Certes, le Satan de Millon, saignant, altier et debout dans son

1 Ignora vil quoi! ibi fini gigantes, et in profundis inferni conviva: çjus. I’rov. ix, 18.

fnfernus sublcr conturbatus est in occursum ndve: tus lui, snrcilavil lihi gigantes. Isai. xiv, 9.

Hic genus antiquum terra: Titania pultes Fulmine dejccli lundo votvuntur in imo.

VinciiE.

* Dcgluliamus euiri sicut infernus viventeni, et integrum, quasi descendentem in lacutn. I’nov. i, 12.

s S. Thomas, p. sect. q. 1 1 1, a 1. — S. Roxavfat. Serm. in feriam iv l'enteco&tes.

INTRODUCTION

désespoir sublime, remue plus profondément les cœurs, et nous attache à son terrible sort par un puissant intérêt. On est presque forcé à le plaindre plutôt qu’a le maudire. Mais la religion catholique flétrit comme un péché la compassion qui s’attache à ceux que Dieu a frappés dans sa justice. Se renfermant toujours dans la plus stricte orthodoxie, Dante a éloigné avec soin de cette grande figure tout ce qui aurait pu faire naitre le moindre sentiment d’admiration ou de sympathie coupable. L’esprit du mal a déjà trop d'empire sur le cœur humain sans l’entourer de séductions poétiques. Rien ne rappelle dans la peinture dantesque la mélancolique grandeur de l’ange déchu; rien ne conduit le lecteur à cette conclusion dangereuse : que celui qui n'a été vaincu que par Dieu peut en quelque sorte s'honorer de sa défaite. Satan, tel que Dante le décrit, est tombé plus bas que la brute ; sa laideur présente égale sa beauté d’autrefois; les six ailes de chérubin qui l’emportaient jadis dans l’espace, sont changées en six voiles flasques et lourdes, imitant, par la couleur et par la forme, les ailes d’une chauve-souris gigantesque. Roi de misère et de honte, au lieu de dominer l'univers comme il l’avait espéré dans son orgueil, il est cloué sur son trône de glace au fond de l'abîme, accablé de remords et de douleur, écrasé par tout le poids de la terre *.

Ici se termine la première partie de ce grand drame. Suivant les notions cosmographiques généralement adoptées à cette époque, Dante a pu continuer son voyage sans interrompre l'unité du poème. On croyait alors que depuis les sources de l'Èbre jusqu’aux bouches du Gange, depuis les extrémités de la Norwége jusqu’aux confins de l'Éthiopie, la terre habitée occupait presque un hémisphère, et que 1 Océan embrassait l'autre. Mais les récits de quelques voyageurs, et cette admirable puissance d'intuition que Dieu accorde au génie, faisaient déjà entrevoir au poète des contrées mystérieuses et lointaines, par delà les co-

1 Ncque absorbeat me profundum : ncque urgent super me puteus os suum. Ps.

* S. Boxa vent. Compendium, u,25. — S. Thomas, prima qwest. 04, art. 1 .

loancs d'Uercule, où l'homme aborderait un jour. Le chant vraiment magnifique dans lequel Ulysse raconte son naufrage et sa mort, en vue de cette nouvelle terre promise, ne laisse aucun doute à cet égard.

C'est donc aux antipodes de Jérusalem, considérée comme le centre de la terre habitée *, dans une île déserte et perdue au milieu de l'Océan, que Dante a placé la montagne expiatoire, divisée en neuf zones et couronnée au sommet par le Paradis terrestre*. Ainsi l’Éden et Sion, le berceau d'Adam et le tombeau du Christ, sont les deux pôles du monde chrétien.

Pour arriver à Pile du Purgatoire, les deux poètes n’ont qu'à s'accrocher à l’épaisse toison de Lucifer, l’immense reptile qui perce le globe comme un axe, les pieds tournés vers le ciel, la tète enfoncée dans l'abùnc qu’il creusa dans sa chute r>. Dante et Virgile ayant ainsi traversé le centre de la terre, le point de la gravitation universelle, remontent par un long souterrain, antipode aux neuf cercles de l'Enfer, et se trouvent dans l’autre hémisphère. Deux jours et deux nuits se sont écoulés depuis la mystérieuse rencontre des deux poètes.

L'aurore va bientôt se lever sur l’ile inconnue. Les quatre étoiles brillantes do la croix du sud baignent le rivage d’une douce clarté. 11 y a entre cette grève déserte et la plaine où le poète se trouve au premier chant de VEnfer, une ressemblance de situation, un contraste de couleur et de style que les commentateurs n'ont pas assez remarqués. Même recueillement, même incertitude, même apparition inattendue et soudaine . ' d’une ombre antique. Lî» c’était Virgile, la raison naturelle, qui

n'a pas connu le vrai Dieu ; ici c'est Caton, la vertu stoïque, qui n'a abouti qu'au suicide ; nobles âmes, intelligence pures et

* Ista est Jérusalem, in medio genlium... et in circuisse ejus terras. Ezecii. v.

* Bede, cité par S. Thomas, prima quæst. 102, 1. — Isidore, Etymol. xiv, 4.

* Internas subler conturbatus est in occursum ad veut us lui. Qimmodo cecidisli de cœlo, Lucifer? Is.u.

Videbain Satauam... de cœlo eadenlem. S. Lrc. x, 18.

INTRODUCTION

élevées autant (ju'elles pouvaient l'être, abandonnées à ellesmêmes ; représentants sublimes du génie et de la sagesse des païens, dont l'un a manqué son but faute de lumière, l'autre l'a dépassé par trop d'ardeur.

Au lieu de l'affreux démon qui pousse les damnés dans sa barque, on voit paraître aux dernières lignes de l'horizon une blanche et belle créature à la tunique de neige, aux ailes de cygne, aux longs cheveux d'or bouclés et flottants1. Ce nocher céleste ramène les élus dans un léger esquif qui glisse sur les flots sans y plonger.

Dans l'Knfer, la foule ignoble des fainéants s'est offerte la première aux regards du poêle ; ici, ce sont les âmes paresseuses et nonchalantes qui ont attendu pour se repentir la fin de leurs jours. Ces âmes malheureuses rôderont, sans franchir le seuil du Purgatoire, trente ans pour chaque, année qu'elles ont persisté dans leur aveuglement3; à moins que les prières d’un juste n'abrégent ce délai5, consolante doctrine fondée sur la solidarité des bonnes œuvres dans l'Église, et proclamée solennellement à cot e époque par l’institution et l'ouverture du Jubilé.

Au premier cercle de l'Enfer, comme au premier degré du Purgatoire, le sort des âmes est également en suspens. Dante y rencontre un ministre célèbre de son temps, comme il avait ren- . contré aux limbes les plus illustres poêles de l'antiquité. Les grands personnages du paganisme demeurent dans un château éblouissant ; les esprits glorieux que la foi a éclairés sur la vanité de la gloire humaine sont assis humblement au fond d une vallée fleurie et paisible.

L’admirable tableau du neuvième chant de V Enfer, où la tentation sc manifeste sous la forme des furies, sert de pendant à celui du Purgatoire, où le serpent de la Genèse vient ramper

1 S. Boxa vent. Compendium, vu, 3.

3 Quanlo tempore te peccare nosti, tanto te humilia Deo. Décrétai.

3 S. Bonavvnt. Compendium, vu, 4.

Voluntatem timentiurn se faciet, et deprecalioneni eoruri cxaudicl, et salves faciet cos.

Oratio humilianlis se nubes penclrabit.

INTRODUCTION

sous l'herbe et les fleurs aux portes de l'Éden1. Cette double scène mystique, que nous rappelons h dessein, montre l’esprit du mal faisant ses derniers efforts pour ébranler les bonnes résolutions. Dans l’Enfer, l'ange de la colère écrase, une verge à la main, l’orgueil des démons; dans le Purgatoire, deux anges d’espérance, tenant h la main des épées émoussées par l’expiation, font fuir au seul bruit de leurs ailes le maudit qui s'est encore approché du Paradis teirestre*. Avant de descendre au second cercle de l’Enfer, I ante est tombé è la renverse, accablé d’un lourd sommeil ; ici, il s'endort doucement avant de monter au second degré du Purgatoire. Enfin, à l’entrée de l’Enfer est le symbolique Minos,' qui prononce les arrêts inexorables ; à l’entrée du Purgatoire se tient assis l’ange de pénitence, accueillant avec bonté les pécheurs auxquels Dieu a accordé son pardon1. C’est au pied de cet ange investi du ministère sacerdotal* que Dante accomplit le sacrement de la confession dans tous ses pieux détails, dans toutes scs formalités solennelles 5. Le poêle est admis ensuite h commencer l’expiation de ses péchés.

Nous avons vu dans l’exposition du poème comment la Reine des anges que Virgile n’a pas osé nommer par respect, avait averti Beatrix, par l’intermédiaire de Lucie, qu’il était temps de sauver son ami fidèle. Béalrix n’a pas craint de descendre aux enfers pour porter secours au poète égaré. Maintenant c’est le tour de Lucie. La sainte martyre, emblème de la lumière céleste (Lux), prend dans ses bras le poète endormi, et l’emporte aux pieds de l’Ange qui tient les clefs de la cité expiatoire, clefs

* Advcrsarius vester dinbolus... circuit quærens quem devorel, oui resistite fortes in tidc. S. I'eth.

* Super muros tuos, Jérusalem, conslitui custodes. Isai.

5 Derelinquat impius viani suam,el vir iniquus cogitationes suas, et revertatur ad Dominum, et miserebilur ejus, et ad Dcûm nostrum : quoniam multos est ad ignosccndum. Is. ly, 7.

* Labia sacerdotis custodiunl scienliam... quia angélus Domini... est. Malach.

5 Inlroite portas ejus in confessione, atria ejus in liymnis. Psai..

INTRODUCTION

confiées sur la terre au vicaire du Christ. Dante n'apprend cette double apparition que par le récit de Virgile. Le temps n'est pas encore arrivé où les deux femmes bienheureuses se montreront dans tout l'éclat de leur beauté impérissable.

Plus le poêle avance, plus il accumule de preuves et de faits matériels pour persuader le lecteur de la réalité de son voyage. Il monte, il descend, il se fatigue ; il s’égare, et demande son chemin. A la fin du jour, il se couche tout brisé sur une marche de granit et s'endort. Les ténèbres l'empêchent de continuer sa roule * ; puis il a des rêves pendant son sommeil, des visions pendant qu’il marche à côté de son guide. L'ombre projetée par son corps étonne tous les esprits qu’il rencontre, et cet étonnement perpétuel est répété jusqu'à la monotonie. On ne saurait jamais insister assez lorsqu’il s'agit de donner de la vraisemblance à de si grands prodiges. Dante a méprisé les petits moyens auxquels aurait eu recours un esprit médiocre ; il n’a pas cherché à éluder les difficultés de son sujet; il est venu dire aux hommes : J'ai été enlevé, comme saint Paul, de la terre où vous marchez, pour accomplir un voyage mystérieux : ce n'est pas un rêve, ce n’est pas non plus une vision que je vous raconte. J’ai fait des rêves, j’ai eu des visions pendant mon trajet : mais en vérité, je vous le dis, je suis descendu aux enfers, je suis monté au ciel. U faut me croire !

C’est au son des louanges divines que le poêle est reçu parmi les âmes qui expient leur faute, aussitôt que l’Ange gardien du Purgatoire lui a gravé sept V sur le front. Les sept péchés capitaux sont punis dans sept plates-formes circulaires qui entourent la montagne. Un monte de l’un à l'autre de ses rebords par un escalier roide et étroit taillé dans le roc. Des exemples tirés de la mythologie et de la Bible, de la tradition sacrée et de la tradition profane, soit d'une punition éclatante infligée sur la terre au même vice que les âmes expient, soit d'une vertu contraire, viennent rappeler aux pécheurs la dette qu’ils ont contractée avec la justice

* Anilnilnlc dum luceni babetis. ut non vos tenebræ comprehendant. Psal.

INTRODUCTION

divine, et font couler avec plus d'abondance les larmes du repentir. Dans les trois degrés destinés à l'orgueil, à l'envie et à la colère, péchés plus graves et qui prouvent plus d'endurcissement chez les coupables, les exemples sont sculptés sur la pierre ou colportés dans l’air par des voix mystérieuses, par des esprits invisibles ; dans les autres enceintes, ce sont les pécheurs eux-mêmes qui, pour s'exciter à la pénitence, chantent d’une voix douce ces enseignements salutaires. Les exemples d'une vertu récompensée précèdent toujours ceux de la faute punie : et, preuve touchante de la dévotion du poète, le premier exemple de chaque vertu est tiré de l’histoire de la Vierge.

Voici les peines expiatoires pour chaque péché.

Les orgueilleux font le tour de la montagne, écrasés par des fardeaux énormes *.

Les envieux s'appuient les uns aux autres, les paupières closes et percées d’un fil d’archal *.

Ceux qui ont obéi aux transports de la colère pleurent leur faute dans une fumée épaisse5.

Les paresseux courent autour de la montagne, sans trêve et sans repos.

Les avares et les prodigues sont prosternés la face contre terre4.

Les gourmands et les ivrognes, que leur maigreur extrême rend méconnaissables5, souffrent la faim et la soif à la vue d'un arbre chargé de fruits délicieux, et au grésillement d’une eau fraîche et pure qui tombe goutte à goutte sur les feuilles.

* Conquassabit capita in terra multorum. Psal.

* Mens invida eum de alicno bono al'fligitur, de niedio lucis obscuratur. S. Gbegor.

Obscurenlur oeuli coruin ne videant, et dorsum eorum souper incurva. Psai..

s Caligavit ab indignationc oculus meus. Jon, xvu.

Turbatus est a furorc oculus meus. Psai.

4 Avaro... nihil est scelestius... niliil est iniquius quant aninre pecuniam.

5 Denigrata est super carbones faciès eorum et non sunt cognili, adluesit cutis eorum ossibus : aruit, et fada est quasi lignum. Jriif.m. Thr. iv.

XÏX

INTRODUCTION

Los luxurieux marchent dans les flammes'.

Dante expie un péché à chaque cercle, quoiqu’il ait réclamé dans ses vers le litre de juste. Mais le juste tombe sept fois par jour. A chaque escalier qu’il monte, il est accueilli par un Ange qui chante d'une voix mélodieuse un verset de l'Évangile et efface du bout de l’aile une des sept lettres gravées sur le front du poëte. Dans le cercle des orgueilleux, Danle marche courbé comme les autres et dans celui des luxurieux il est obligé de traverser la fournaise ardente. C’est que les deux péchés punis dans la première et dans la dernière enceinte sont ceux qui pèsent le plus à sa conscience.

Dans cette seconde partie du poëme on pose plusieurs questions, qui seront résolues plus tard. Virgile se borne à expliquer à son élève ce que la raison humaine peut concevoir, et le renvoie pour le reste h Béalrix. Il lui fait comprendre comment l’amour est' la source de toutes les bonnes et de toutes les mauvaises actions ; puis il effleure à peine la terrible question du libre arbitre, et après l’explication physiologique si curieuse delà génération, après un dernier rêve où Dante croit voir Lia, symbole de la vie active, les deux poètes arrivent au sommet du Purgatoire, au Paradis terrestre. C’est alors que Virgile ayant dit son dernier mot sur toutes choses, n’ayant plus rien à apprendre à son élève, le laisse aux pieds de sa divine Béalrix et disparait comme un fantôme frappé par le premier rayon du matin.

La rencontre de Dante et de Béatrix dans un monde de vérité, d’innocence et d’amour, est, sans aucun doute, une des plus belles scènes que possède la poésie moderne. Les regrets, les aveux, les tressaillements de cet homme, qui, après dix ans de désespoir et de larmes, revoit sa maîtresse adorée sur un char de triomphe et de gloire, s’enivre de son regard, de son sourire, de ses reproches mêmes, si amers et si doux à la fois ; ses

' Probnsli cor meum, et visitssli nocte : igné me examinasti. Psal.

Ambulatc in luminc ignis veslri, et in flammis quas succendistis. lui. L.

Page 1