I. A DIVINE COMÉDIE
sphères, son arc a peut-être atteint quelque point de la vérité. Ce principe mal compris a déjà fourvoyé le monde, qui fut entraîné à proclamer Jupiter, Mercure et Mars.
L’autre doute qui te tourmente a moins de danger, parce que sa malice ne pourrait pas t’éloigner de moi. Que notre justice paraisse injuste aux yeux des mortels, c’est une raison de foi et non de méchanceté hérétique. Mais comme votre intelligence peut bien pénétrer cette vérité, je vais te satisfaire, ainsi que lu le désires. S'il y a violence, lorsque celui qui la souffre n’aide en rien celui qui la fait, ces âmes ne peuvent pas l’alléguer pour leur excuse ; car la volonté ne s’éteint pas, si elle ne le veut, mais elle fait comme la nature dans le feu , lors même que la violence essayerait mille fois de le tordre. C’est pour cela que si la volonté s’y prête plus ou moins, elle suit la force : c’est ce que tirent ces âmes, lorsqu’elles pouvaient retourner au saint lieu. Si leur volonté était restée entière, comme celle qui tint Laurent'sur son gril, et qui rendit Mutius sans pitié pour sa main, elle les aurait repoussées dans le chemin d’où elles avaient été arrachées, aussitôt qu’elles eurent été mises en liberté ; mais les volontés aussi fermes sont trop rares.
Ces paroles, si tu lésas reçues comme tu le devais, ont détruit le doute qui t’aurait tourmenté encore plus longtemps. Mais maintenant se présente devant tes yeux une autre difficulté, et telle que tu serais épuisé avant d’en être sorti par toi-même. Je l’ai mis pour certain dans l’esprit qu’une âme heureuse ne saurait
I,E PARADIS
mentir, parce qu’elle est toujours auprès de la première vérité. Ensuite, tu as pu entendre dire à Piccarda, que Constance garda son affection pour le voile ; ce qui fait qu’en cela elle paraît me contredire.
Il arrive souvent* frère, que pour fuir le péril on fait contre son gré ce qu’il ne faudrait pas faire. C’est ainsi qu’Alcméon qui, prié par son père, tua sa propre mère, se fit impie pour ne pas perdre la piété. Je veux que tu songes à ceci : que si le consentement se mêle à la force, les fautes ne peuvent pas s’excuser. La volonté absolue ne consent pas au mal , mais elle y consent en tant qu’elle craint par son refus de tomber dans un mal plus grand. Lors donc que Piccarda s’exprime ainsi, elle entend parler de la volonté absolue, et moi de l’autre ; ce qui fait que nous disons vrai toutes deux.
Ainsi coulèrent les ondes du saint ruisseau qui sortait de la fontaine d’où toute vérité dérive ; ainsi elle porta la paix dans l’un et l'autre de mes désirs.
0 amante du premier amant! ô femme divine ! disje ensuite, dont la parole m’inonde et m'échauffe tellement, qu’elle m’anime de plus en plus, mon amour n’est pas si profond, qu’il me suffise pour vous rendre grâces pour grâces ; mais que celui qui voit et qui peut vous les rende. Je vois bien que jamais notre intelligence ne sera rassasiée, si elle n’est pas illuminée par cette vérité, en dehors de laquelle il n’y en a pas d’autre. Notre intelligence se repose en elle, comme la béte fauve dans sa tanière, aussitôt qu elle a pu la saisir, et il faut bien qu’elle le puisse,
car sans cela tous nos désirs seraient vains. C’est pour cela que le doute croît comme un rejeton au pied de la vérité, et il est dans sa nature de nous pousser jusqu’au sommet de colline en colline. Ceci m’invite, ceci me rassure à vous interroger avec respect, ô madame ! sur une autre vérité qui me demeure obscure. Je veux savoir si l’homme peut satisfaire à un vœu rompu par d’autres mérites qui ne soient pas légers dans votre balance.
Béatrix me regarda avec des yeux si remplis d’élincellcs d’amour et si divins, que, ma force étant vaincue, je me retournai, et je m’anéantis presque en baissant les yeux.
CHANT Y
— Si je rayonne devant toi, dans l’ardeur de l’amour, au delà de ce qui se voit sur la terre, au point que la force de tes yeux en soit vaincue, ne t’en étonne pas ; cela procède d’une vue parfaite des choses qui les parcourt aussi rapidement qu’elle les a saisies. Je vois bien comment resplendit déjà dans ton intelligence l’éternelle lumière, dont la seule vue embrase d’un amour éternel. Et si quelque autre chose vous séduit, ce n’est qu’une trace mal connue de cette lumière qui perce à travers ces objets. Tu veux savoir si par d’autres mérites on peut assez racheter un vœu rompu pour que l’âme soit libre de tout remords.
LE PARADIS
Beatrix commença ainsi ce chant; et, comme un homme qui n’interrompt pas son discours, elle continua ainsi son saint entretien :
— Le plus grand don que Dieu, dans sa sagesse, fit à l’homme en le créant et le plus conforme à sa bonté, et celui qu’il apprécie le plus, ce fut la liberté de la volonté, dont les créatures intelligentes furent et sont toutes et seules douées. Or, lu verras, si tu tires la conséquence de ceci , quelle est la haute valeur d’un vœu, s’il est ainsi fait que Dieu consente, lorsque tu consens toi-même. Car, en arrêtant le pacte entre Dieu et l’homme, on immole pour victime ce trésor dont je parle , et on l’immole par son propre fait. Or, que peut-on rendre en échange ? Si tu crois pouvoir bien employer ce que déjà tu avais offert, tu prétends faire une bonne œuvre d’une chose mal acquise. Tu es désormais éclairé sur le point le plus essentiel ; mais comme la sainte Église donne en cela des dispenses, ce qui paraît contraire à la vérité que je t’ai découverte, il convient que tu restes encore un peu à table, parce que la lourde nourriture que tu as prise a besoin d’aide pour être digérée. Ouvre ton esprit à ce que je le révèle, et gardc-le bien au dedans de loi ; car ce n’est pas de la science que d’avoir entendu et de ne pas retenir. Deux choses concourent à l’essence de ce sacrifice : l’une est la chose même que l’on sacrifie, l’autre est la convention que l’on fait. Cette dernière ne s’efface jamais , si elle n’est pas observée, et c’est sur elle qu’il a été parlé plus haut avec tant de précision. C'est pour cela qu’il futnéces-
LA DIVISE COMÉDIE
saire aux Hébreux de faire toujours leurs offrandes, quoique l’objet en fût changé, comme tu dois le savoir. La première, que je t’ai désignée comme la matière du sacrifice, peut bien être telle qu’elle n’amène pas une faute, si elle est échangée contre une autre matière. Mais que personne ne change de son plein gré le fardeau de son épaule sans que la clef blanche et la clef jaune aient tourné. Et crois bien que tout changement est insensé , si la chose que l’on quitte n’est pas contenue dans la chose que l’on prend, comme le quatre dans le six. Aussi, lorsqu’une chose pèse tant par sa valeur qu’elle fait pencher toute balance, on ne saurait la remplacer par aucun autre. Que les hommes ne traitent pas les vœux légèrement ; soyez fidèles, et ne soyez pas imprudents à les faire, comme le fut Jephté dans sa première offrande. 11 aurait mieux valu qu’il dit : J’ai mal fait, que de faire pire en tenant son vœu ; et tu peux trouver également insensé celui du grand chef des Grecs, par la faute duquel Iphigénie pleura son beau visage, et fit verser des larmes aux sages et aux fous qui entendirent parler d’un tel sacrifice (1).
Chrétiens, soyez plus lents à vous mouvoir, ne soyez pas comme une plume au vent, et ne crovez pas que toute eau vous lave. Vous avez le Vieux et le Nouveau-Testament et le pasteur de l’Église pour vous guider, que cela vous suffise pour votre salut. Si les mauvais désirs vous appellent ailleurs, soyez des hommes, et non des brebis folles, et que le Juif ne se rie pas de vous au milieu de vous. Ne faites pas
LE PARADIS
comme l’agneau qui laisse le lait de sa mère et qui, simple et pétulant, lutte contre lui-même pour son plaisir.
Beatrix me parla ainsi que je l’écris; puis elle se tourna, toute désireuse, vers ce côté où le monde est plus éclatant. Son silence et le changement de son visage firent taire mon esprit avide, qui avait déjà toutes prêtes de nouvelles, questions. Et comme la flèche qui touche au but avant que la corde ait cessé de vibrer, ainsi nous montâmes dans le second royaume. Et je vis ma Beatrix si radieuse, quand elle entra dans la lumière de ce ciel , que la planète en devint plus brillante. Et si l’étoile se changea et rit, que ne fis-je pas, moi, dont la nature est si mobile!
Comme dans un vivier tranquille et pur, les poissons courent au-devant de ce qui vient du dehors, jeté de manière à ce qu’ils croient y trouver leur pâture; je vis bien plus de mille splendeurs qui accouraient vers nous, et chacune s’écriait : — Voilà qui va augmenter notre amour.
Et comme chacune d’elles s’avançait, on reconnaissait l’âme pleine de joie à l'éclat brillant qui sortait d’elle. Songe, lecteur, si ce que je commence ici ne continuait pas, quelle curiosité pleine d’angoisses tu aurais d’en savoir la suite ; et tu jugeras par toi-même du désir que j’avais de connaître leur condition, aussitôt qu’elles frappèrent ma vue.
— O bienheureux, auquel la grâce permet de voir les trônes du triomphe éternel avant d’avoir quitté la milice, la lumière qui se répand dans le ciel nous cn-
LA DIVISE COMEDIE
flamme, et si lu désires savoir de nous qui nous sommes, tu peux te satisfaire à ton gré.
Ainsi me dit l’une de ces âmes pieuses, et Béatrix ajouta : — Parle, parle avec confiance, et crois-les comme des dieux.
— Je vois bien que tu t’enveloppes dans ta propre lumière et que tu la répands par les yeux, puisqu’elle brille lorsque tu souris. Mais je ne sais pas qui tu es, ni pourquoi tu occupes, ô âme sainte! le degré de la splicre qui se voile aux mortels avec les rayons d’une autre.
Ainsi dis-je, tourné vers la lumière qui m’avait parlé d’abord ; ce qui la rendit plus lumineuse qu’elle ne l’était auparavant. Comme le soleil qui se cache luimême sous un éclat trop vif, lorsque sa chaleur a usé le voile des vapeurs épaisses, de même, par trop de joie, se cacha dans son rayon la figure sainte, et comme toute enfermée dans sa lumière, elle me répondit ainsi que léchante le chant suivant.
CIIANT VI
-1- Après que Constantin eut tourné l’aigle contrôla route qu’il avait suivie dans le ciel, à la suite de ce chef antique qui enleva Lavinie, pendant cent et cent ans et plus, l’oiseau de Dieu resta à l’extrémité de l’Europe, près des montagnes d’où il était sorti d’abord (1); et, à l’ombre de ses ailes sacrées, il y
LE PARADIS
gouverna le monde de main en main, et, en changeant ainsi, vint se poser sur la mienne. Je fus César et je suis Justinien ; et par la volonté du premier amour que je sens, j’ôtai des lois le superflu et l’inutile. Et avant que je me fusse appliqué à mon œuvre, je croyais qu’il y avait en Jésus-Christ une nature, et non pas deux, et je me contentais de cette foi. Mais le bienheureux Agapit, qui fut souverain pontife, me ramena à la vraie foi avec ses paroles. Je le crus, et ce qu’il me disait alors, je le vois clairement aujourd’hui, comme tu vois en toute contradiction la proposition fausse et la vraie. Lorsque je marchai avec l’Église, il plut à Dieu de in’inspirer, par grâce, ce grand travail, et jem’y donnai tout entier. Je confiai les armées à mon Bélisaire, et la main de Dieu fut à tel point avec lui, que ce fut un signe que je devais me reposer.
Maintenant ma réponse s’applique à ta première question ; mais sa nature m’oblige à la faire suivre de quelques autres paroles, afin que tu voies évidemment à quel point se révoltent contrôle signe saint et sacré, et ceux qui se l’approprient, et ceux qui le combattent. Vois quelle vertu l’a rendu digne de respect : il commença au moment où Dallante mourut, et lui donna la royaulé. Tu sais qu’il fit sa demeure dans Albe pendant trois cents ans et plus, jusqu’à ce que trois contre trois combattirent pour lui. Tu sais ce qu’il fit depuis le rapt des Sabines jusqu’à la douleur de Lucrèce, sous sept rois, en soumettant tout autour les peuples voisins. Tu sais ce qu’il fit, porté par les Romains illustres contre Brennus, contre Pyrrhus, contre les
autres princes et nations; d’où Torquatus et Quintius, qui dut son nom à sa chevelure négligée, et les Decius et les Fabius tirèrent leur renommée, que je me plais à honorer. 11 terrassa l’orgueil des Arabes, qui franchirent, à la suite d'Annibal les roches des Alpes dans lesquelles, ô fleuve du Pô ! tu prends ta source. Sous lui, Scipion et Pompée triomphèrent, encore jeunes ; ce qui parut amer à cette montagne sous laquelle tu es né.
Puis, à l’approche de ce temps où le ciel voulut donner la paix au monde entier, en vue de ses desseins, César le prit par la volonté de Rome. Et ce qu’il fit du Var au Rhin, l’Isère et la Saône le virent, et la Seine le vit aussi, et toutes les vallées qui apportent leurs eaux dans le Rhône. Ce qu’il fit après qu’il fut sorti de Ravenne et qu’il eut franchi le Rubicon fut d’un tel essor, que la langue ni la plume ne sauraient le suivre. Ensuite il poussa les armées vers l’Espagne, puis vers Durazzo, et il frappa Pharsale si bien, que le Nil brûlant en sentit la douleur. Il revit Anlandros et le Simoïs, d’où il était parti, et le lieu où Hector est couché, et s’élança de nouveau, pour le malheur de Ptolémée. De là, il vint comme la foudre sur Juba; puis il retourna vers votre occident, où il entendait le clairon de Pompée. Et pour ce qu’il fit avec celui qui le porta ensuite, Brutus et Cassius aboient dans l’Enfer, et Modène et Pérouse en sont désolées. La triste Cléopâtre en pleure encore, elle qui, en fuyant devant lui, reçut du serpent une mort subite et terrible. Avec celui-ci il courut jusqu’à la mer Rouge; avec
LE PARAUIS.
celui-ci il donna au monde une si grande paix, que le temple de Janus en fut fermé.
Mais ce que ce signe dont je parle avait fait d’abord, et ce qu’il devait faire ensuite dans ce royaume mortel qui lui était soumis, devient réellement une ebose petite et obscure, si l’on considère ce qu’il fut entre les mains du troisième César, avec un œil clairvoyant et une affection pure. Car la justice vivante qui m’inspire lui accorda, dans les mains de celui dont je parle, la gloire de venger sa justice. Or, admire ce que je te répète. Il courut ensuite avec Titus tirer vengeance de la vengeance du péché antique. Et lorsque la dent lombarde mordit la sainte Église, Charlemagne la secourut en triomphant sous scs ailes.
Maintenant tu peux juger de ceux-là que j’ai accusés plus haul, et de leurs fautes, qui sont la cause de tous vos malheurs. L’un oppose à ce signe universel les lis d’or, et l’autre se l’approprie dans un intérêt de parti, si bien qu’il serait difficile de dire lequel des deux est le plus coupable. Que les Gibelins continuent leurs manœuvres sous un autre signe; car on le suit mal quand on le sépare de la justice ; et que ce Charles nouveau ne l’abatte pas avec ses Guelfes, mais qu’il craigne les serres qui ont arraché la crinière à un plus redoutable lion! (2) Les fils ont souvent pleuré pour la faute des pères; et qu’on ne croie pas que Dieu quittera ses armoiries pour prendre le lis.
Cette petite étoile est peuplée d’esprits qui ont été bons et actifs, pour laisser après eux l’honneur et la re-
LA DIVISE COMÉDIE
nommée. Et lorsque les désirs, s'écartant de leur voie, aspirent trop à la gloire, il faut bien que les rayons du véritable amour s’élèvent moins brûlants vers le ciel. C'est en comparant notre récompense à nos mérites que nous trouvons une partie de notre bonheur, parce que nous ne la voyons ni plus petite ni plus grande. Et la justice vivante calme tellement nos cœurs, qu’ils ne se peuvent jamais tourner vers aucune méchanceté. Des voix différentes produisent les doux chants; ainsi les divers degrés de notre vie produisent une douce harmonie au milieu de ces sphères.
Dans celte perle brille la lumière de Romée (5), dont la grande œuvre fut si mal reconnue. Mais les Provençaux qui furent contre lui n’ont pas eu lieu de rire; car celui-là chemine mal qui tourne contre lui les bienfaits des autres. Raymond Béranger eut quatre fdles, et toutes reines, et ce fut l’œuvre de Romée, un humble pèlerin. Et puis, par de louches accusations, il demanda des comptes à ce juste, qui lui rendit douze pour dix. Alors il s’en alla pauvre et vieux; et si le monde savait le cœur qu’il eut en mendiant le pain de sa vie morceau par morceau, lui qui le loue beaucoup, il le louerait bien davantage.
CHANT VII
— Hosannasunclus Deus Sabaoth , — superillustrans claritale tua — felices ignés horum malahoth (1). Ainsi, en sc tournant vers sa sphère, me semblait
LE PARADIS
chanter celte âme, sur laquelle brille une double lumière. Et elle et les autres commencèrent leur danse, et comme des étincelles rapides, se voilèrent tout à coup à mes yeux dans le lointain.
Je doutais, et je disais en moi-même : Parle, parle donc à la femme de ton cœur, qui désaltère fa soif à la source de ses douces paroles ! Mais le respect qui s’empare de moi pour Béatrix m’inclinait comme un homme près de s’endormir. Elle ne me laissa pas longtemps ainsi, et elle me dit, en m’éblouissantd’un sourire qui aurait fait heureux un homme dans le feu :
— Selon ce que j’aperçois par ma vue infaillible, tu le demandes en toi-même comment une juste vengeance put être punie justement. Mais je délivrerai bientôt ton esprit, et loi, écoute, parce que mes paroles vont te révéler une grande vérité.
Pour n’avoir pas souffert un frein salutaire à sa volonté, l’homme qui ne naquit pas, en se damnant, damna toute sa race. Et c’est pour cela que l’espèce humaine infirme resla pendant plusieurs siècles dans une grande erreur, jusqu’à ce qu’il plût au Verbe de Dieu de descendre sur la terre, où il unit en sa personne, par le seul acte de son éternel amour, la nature qui s’était éloignée de son Créateur. Maintenant prête ton attention à ce que je vais dire; cette nature unie ainsi à son Créateur, telle qu’elle fut créée, était sincère et bonne. Mais* par sa faute elle fut chassée du Paradis, parce qu’elle se détourna du chemin de la vérité et de la vie. Or, cette peine que la croix fit souffrir, si on la rapporte à la nature que le Verbe avait
r»20 LA DIVISE COMÉDIE.
prise, il ne s’en appliqua jamais de plus juste ; et jamais plus grande injustice ne se commit, si l’on considère la personne qui souffrit et qui avait revêtu cette nature. Ainsi de la même cause sortirent des effets divers, car la même mort plut à Dieu et aux Juifs, et fit trembler la terre et ouvrir le ciel. Tu ne dois donc plus trouver étrange désormais qu’on dise qu’une juste vengeance fut punie plus tard par un tribunal équitable.
Mais je vois ton esprit, de pensée en pensée, serré dans un nœud dont il désire avidement qu’on le délivre. Tu dis: Je comprends bien ce que j’entends; mais je ne conçois pas pourquoi Dieu voulut opérer notre rédemption seulement de cette manière. Ce décret, ô mon frère, est impénétrable aux yeux de tous ceux dont l'esprit n’a pas grandi dans les flammes de l’amour divin. Et comme il est vrai que plusr on regarde à ce mystère, et moins on le pénètre, je vais te dire pourquoi un pareil mode fut choisi comme le plus digne.
La divine bonté qui éloigne d’elle toute rancune, en brûlant elle-même, étincelle et répand tout autour les éternelles beautés. Les créatures qui proviennent d'elle sans intermédiaire n’ont pas de fin, parce que l’empreinte qu’elle trace ne s’efface jamais. Les créatures qui découlent d’elle sans intermédiaire sont toutes libres, parce qu’elles ne sont pas soumises à l’action des choses nouvelles. Plus ces créatures lui sont conformes, plus elles lui plaisent; car l’ardeur sainte rayonnant sur toute chose est plus éclatante dans
LE PARADIS
celle qui lui ressemble le plus. La nature humaine s’enrichit de tous ces avantages, et si l’un d’eux lui manque, elle déchoit nécessairement de sa noblesse. Le péché seul la rend esclave et lui ôte sa ressemblance avec le bien suprême, parce qu’elle ne réfléchit plus qu’une faible partie de ses rayons. Et jamais elle ne rentre dans sa dignité, si elle ne remplit le vide de sa faute, et n’efface par de justes peines de coupables désirs. Votre nature, lorsqu’elle pécha tout entière dans son germe, fut chassée de son rang comme du Paradis. Et elle ne pouvait se racheter, si tu y réfléchis attentivement, en suivant aucune voie, que par un de ces moyens, ou que Dieu par sa bonté eût pardonné, ou que l’homme par lui-même eût expié sa folie.
Plonge maintenant le regard dans l’abîme de l'éternelle pensée, et tant que tu le pourras sois vivement attentif à ma parole.
L’homme ne pouvait jamais satisfaire dans les limites de sa nature, parce qu’il ne pouvait pas autant s’abaisser par son obéissance, qu’il avait prétendu s’élever par sa révolte; et c’est par cette raison que l’homme ne put satisfaire lui-même. Donc il fallait que Dieu ramenât l’homme à la plénitude de sa vie par ses propres moyens, et je dis avec l’un de ces moyens, ou avec tous les deux. Mais comme l’œuvre est d’autant plus chère à son auteur qu’elle représente davantage la bonté du cœur d’où elle sort, la divine bonté, dont le monde entier porte l’empreinte, fut heureuse de procéder par toutes scs voies à votre
réhabilitation. Depuis le premier jour jusqu’à la dernière nuit, jamais œuvre plus magnifique et plus sublime ne s’exécuta et ne s’exécutera par l’un ou par l’autre moyen. Et Dieu fut plus généreux en se donnant lui-même pour que l’homme pût se relever, que s’il avait seulement pardonne; car tous les autres moyens étaient insuffisants aux yeux de la justice, si le Fils de Dieu ne s’était humilié jusqu'à l’incarnation.
Maintenant, pour bien satisfaire tes désirs, je reviens sur mes pas, et je vais éclaircir quelque point, afin que tu comprennes aussi nettement que moimême. Tu dis : Je vois l’air, je vois le feu , l’eau et la terre et tous leurs mélanges tomber en corruption et durer peu, et cependant ccs choses ont été des créatures" ; si donc ce que tu as dit était vrai , elles devraient être exemptes de corruption.
Les anges, frère, et les régions pures dans lesquelles tu te trouves, peuvent se dire créés, comme ils le sont en effet dans l’intégrité de leur nature ; mais les éléments que tu as nommés et les choses qui en proviennent reçoivent leur forme d’une puissance créée. Créée fut aussi la matière dont ils se composent, ainsi que la puissance qui leur donne la forme et qui réside dans ces étoiles qu’on voit tourbillonner autour d’eux. L’àme des brutes et des plantes d’une substance organisée tire des saintes étoiles la lumière et le mouvement. Mais notre vie procède sans intermédiaire de la souveraine bonté, qui l’enflamme pour elle d’un amour dont les désirs ne s’éteignent jamais.
LE PARADIS
Et de là tu peux déduire encore votre résurrection, si tu considères comment le corps humain fut produit lorsque les premiers parents furent créés tous les deux.
CHANT VIII
Le monde croyait dans son aveuglement que la belle Cypris répandait le fol amour par ses rayons en tournant dans la troisième sphère. Et c'est pour cela que les peuples antiques, dans leur antique erreur, non-seulement lui offraient des sacrifices et des prières votives, mais encore ils honoraient Dionée et Cupidon, l’une comme la mère, l'autre comme le fils, et ils disaient qu’il s’était assis sur les genoux de Didon. Et de celle-là, par laquelle je commence ce chant, ils tiraient le nom de cette étoile, que le soleil contemple tantôt en la suivant, tantôt en la précédant.
Je ne m’aperçus pas que je montais en elle, mais je m’aperçus bien que j’y étais, en voyant la femme de mon cœur devenir plus belle. Et comme dans la flamme on voit l’étincelle, cl comme dans la voix on distingue la voix, quand l’une est soutenue, et que l’autre va et vient, je vis dans cette lumière d’autres splendeurs qui tournoyaient plus ou moins rapides, selon, je crois, leur vision éternelle. Jamais vents impétueux ne sortirent, visibles ou non, d’un froid nuage, qui n’eussent paru engourdis et lents, auprès de ces lu-
inièrcs accourues vers nous, et détachées de la ronde commencée siir la hauteur des Séraphins. Et derrière celles que je vis les premières, retentissait un Hosauna qui m’a toujours laissé depuis le désir de l’entendre. Alors l’une d’elles se rapprocha de nous davantage, et nous dit :
— Nous sommes toutes prêtes à te complaire dans ce que nous pouvons pour toi. Nous tournons ici en parcourant le même cercle, d’une même rapidité et d’une même ardeur, avec ces moteurs célestes auxquels tu as déjà dit dans le monde : Foi cWxntendendo il terzo ciel movete (1). Et nous sommes si pleines d’amour, que, pour te plaire, un peu de repos ne nous semblera pas moins doux.
Apres que mes yeux se furent arrêtés avec respect sur ma Béatrix, et qu’elle les eut ravis et rassurés, je me retournai vers la lumière qui venait de s’engager envers moi. Et qui es-tu? fut la parole que je lui adressai empreinte d’une grande affection.
Oh ! comme je la vis devenir plus brillante et plus belle par la nouvelle joie dont sa joie s’accrut, quand je lui parlai ! Devenue ainsi, elle me dit:
— Le monde ne me posséda que peu de temps, et si j’y étais restée davantage, beaucoup de malheurs seront, qui n’auraient pas été. La joie qui rayonne autour de moi et qui me voile, me tient cachée à les regards, comme l'animal enveloppé de sa soie. Tu m'as beaucoup aimée, et tu savais bien pourquoi ; car si j’avais demeuré plus longtemps sur la terre, je t’aurais montré de mon amour autre chose que les
LE PARADIS
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feuilles. Cette rive gauche que baigne le Rhône, après qu’il s’est mêlé à la Sorgue, m’attendait un jour pour seigneur, ainsi que cette pointe de l’Ausonie qui a pour limites Bari, Gaëte et Crotone, et d’où leTronto et le Verde se dégorgent dans la mer. Déjà resplendissait sur mon front la couronne de cette terre qu’arrose le Danube après qu’il a quitté les rives allemandes. Et la belle Sicile, qui s’assombrit entre Pachino et Péloro, sur le golfe que l’Eurus agite le plus, non point à cause de Typhée, mais à cause du soufre que la terre exhale, aurait encore attendu ses rois nés par moi de Charles et de Rodolphe, si la mauvaise domination qui révolte toujours les peuples soumis, n’avait pas excité Palerme à crier : Qu'ils meurent ! qu’ils meurent! Et si mon frère était prévoyant, il luirait déjà l’avare indigence de la Catalogne, pour ne pas en être la victime. En vérité, il devrait songer par lui ou par d’autres de ne pas ajouter un fardeau de plus à sa barque déjà chargée. Sa nature, de libérale devenue avare, aurait besoin que ceux qui l'entourent eussent d’autre souci que d’emplir leurs coffres (2j.
— Comme je crois que la joie profonde dont ta parole m'emplit, ô mon Seigneur ! tu la vois comme moi-même en celui qui est la fin et le commencement de tout bien, je la chéris davantage, et il m’est doux également de songer que tu l’aperçois en reposant tes regards sur Dieu. Tu m’as rendu heureux, et ainsi éclaire-moi, puisque tes paroles m’ont conduit à douter comment quelque chose d’amer pouvait sortir d’une semence douce.
ZZi LA DIVIN E COMÉDIE.
Je lui parlai ainsi, el il me répondit ; — Si je peux te montrer une vérité, tu tourneras les yeux vers ce que tu demandes, comme tu les en détournes maintenant.
Le bien qui produit le mouvement et la joie de ce royaume que lu gravis, fait de sa providence le moteur de ces grands corps ; et non-seulement du sein de sa pensée, qui a toute perfection, il veille sur les êtrçs ; mais il veille encore sur leur salut, car tout ce que lance cet arc tombe dirigé \êcs une fin marquée d’avance, comme la flèche poussée vers son but. Si cela n’était pas ainsi, le ciel que tu parcours produirait des effets qui ne seraient pas des œuvres, mais des ruines : el cela ne peut pas être, si les intelligences qui font mouvoir ces étoiles ne sont pas défectueuses, ainsi que le serait l’intelligence première, qui les aurait créées imparfaites. Veux-tu encore que je t'éclaircisse cette vérité?
Et moi : — Non, répondis-je, car il me semble impossible que la nature manque jamais dans ce qui est nécessaire.
Et l ame ajouta : — Or réponds-moi, vaudrait-il moins pour l’homme sur la terre, qu’il ne fût pas citoyen ?
— Oui, répondis-je, et je n’en demande pas deraison.
— Et peut-il l’être, si les hommes ne sont pas placés diversement en diverses professions? Non, si votre maître a dit juste en ce qu’il écrit.
Elle arriva ici par ses déductions, puis elle conclut : Donc il faut qu’à vos effets divers il y ait des causes-
LE PARADIS
diverses. C’est pour cela que l’un naît Solon, et l’autre Xerxès, l’un Melchisédecli, et l’autre celui qui perdit son fils comme il volait dans l'air. La nature des sphères qui empreint la cire du monde fait son œuvre, mais ne distingue pas une maison d’une autre.
De là, il arrive qu’Esaü se sépare en naissant de Jacob, et que Quirinus naît d'un père si vil, qu’on le suppose fils de Mars. La nature qui engendre suivrait toujours la même voie que la nature qui est engendrée, si la providence divine ne triomphait pas. Tu vois maintenant ce que lu ne voyais pas d’abord ; mais afin que tu saches que je me plais avec toi, je veux que tu emportes encore un corollaire.
La nature échoue toujours si la fortune lui est contraire, comme toute semence jetée hors de son terrain. Et si le monde observait les fondements que la nature pose, en s’appuyant sur eux, il aurait des hommes meilleurs. Mais vous tournez à la religion celui qui était né pour ceindre l'épée, et vous faites un roi de qui devait être prédicateur; c’est ainsi que vous marchez hors du chemin.
CHANT IX
Après que ton Charles, belle Clémence, eut éclairci mes doutes, il me raconta les trahisons que devait éprouver sa race; mais il dit: — Tais-toi, et laisse couler les années ; aussi ne puis-je rien dire, sinon que de justes larmes suivront vos malheurs.
LA DIVISE COMÉDIE
Et déjà la vie de cette sainte lumière s’élait tournée vers ce soleil qui la remplit, comme vers le bien qui suffit à toute chose. O âmes déçues, folles et impies, qui détournez vos cœurs de ce bien suprême, en dirigeant vos désirs vers des vanités!
Et voilà qu’une autre de ces splendeurs s’avança vers moi, et elle montrait qu’elle voulait me satisfaire, en brillant à mes yeux. Les regards de Béatrix, qui étaient fixés sur moi comme auparavant , m’assurèrent du précieux assentiment qu’elle donnait à mes désirs.
— Réponds donc à ma volonté, esprit bienheureux, lui dis-je, et prouve-moi que tu peux lire dans mon Ame ce que je pense.
Et la lumière qui était encore nouvelle pour moi, des profondeurs où elle chantait auparavant, me répondit, comme quelqu’un qui est empressé à bien faire :
— Dans cette partie de la terre dépravée d’Italie qui est assise entre Rialto et les sources de la Brenta et de la Piava, s’élève une colline de médiocre hauteur, d’où descendit autrefois une petite flamme qui fit dans le pays un grand Lavage ; cette flamme et moi nous eûmes une même origine ; je fus nommée Cunizza (I) et je brille ici parce que je fus éblouie de l'éclat de cette étoile.
Mais j’excuse joyeusement en moi-même, et sans autre souci, la cause de mon sort, ce qui peut-être semblera étrange au vulgaire. Ce joyau rare et précieux de notre ciel, qui est le plus rapproché de moi.
LE PARADIS
laissa une grande renommée , et avant quelle ne meure, ce siècle sera suivi par cinq autres ; vois si l’homme a raison de s’élever par ses mérites, afin que sa première vie en laisse une seconde après elle! Telle n’est pas la pensée de cette foule qu’enferme le Taglia • mento et l’Adige, et, pour être frappée, elle ne se repent pas encore ; mais il arrivera bientôt que Padôue changera l’eau du marais qui baigne Vicence, parce , que ses habitants seront sourds au devoir. Et là où le Sile et le Cagnano se réunissent, un homme gouverne et va la tète haute, tandis que se trame le filet qui doit le saisir. Feltre pleurera encore le crime de son pasteur impie, et il sera si honteux, que jamais pour un pareil on ne sera entré à Malta. Trop grande serait la cuve qui recevrait le sang de Ferrare, et trop las celui qui voudrait le peser once à once, tant ce prêtre en sera prodigue, pour se montrer digne de son parti ; et cette largesse s’accordera bien avec les mœurs du pays. Là-haut sont des miroirs, que vous appelez Trônes, dans lesquels se réfléchit vers nous Dieu qui juge ; c’est pour cela que nos paroles nous semblent justes.
Alors elle se lut, et il me sembla qu’elle était occupée d’autres objets dans la sphère où elle reprit la place qu’elle avait auparavant. L’autre splendeur, qui m’était déjà connue, se fit à mes yeux une chose éclatante, comme une fine cscarboucle frappée par le soleil. Lajoie s’exprime dans le ciel par un éclat plus vif, comme par le rire sur la terre ; mais dans l'abîme, ' l’ombre se rembrunit au dehors, selon que l’àme est triste.
LA DIVISE COMÉDIE
— Dieu voit tout, et la vue le pénètre, repris-je, ô esprit bienheureux ! et aucune de ses volontés ne peut t’échapper. Pourquoi donc la voix, qui réjouit toujours le ciel avec le chant de ces saintes clartés voilées de leurs six ailes, ne satisfait-elle pas mes désirs? Je n’aurais pas attendu ta demande, si je voyais dans tes pensées comme tu vois dans les miennes.
— La plus grande vallée, dit alors la voix, dans laquelle se répand l’eau de cette mer qui entoure la terre, s'avance tant coulre le cours du soleil, entre deux rivages ennemis, qu’elle transporte le méridien là où d’abord se terminait l’horizon. Jenaquis sur l’un de ces rivages, entre l’Èbrc et la Macra, qui par un court chemin sépare Gênes de la Toscane. A peu près à égale distance, entre les points où le soleil se lève et où il se couche, sont situées Bougie, et la terre où je suis né, qui a jadis échauffé avec son sang les eaux de son port. Je fus appelé Foulque (2) par les hommes qui connurent mon nom, et ce ciel est pénétré de ma lumière, comme je le fus de la sienne ; car la fille de Bélus, qui outragea la mémoire de Sichée et de Créuse, ne brûla pas de feux plus ardents que moi, tant que l’àge me le permit, ni cette Rhodope qui fut trompée parDémophoron, ni Alcide, quand il eutlole dans le cœur. Néanmoins on ne se repent pas ici, mais on y est heureux, non de scs fautes, dont le souvenir est effacé, mais de la vertu divine qui ordonne et qui pourvoit. On y contemple cet art qui opèrede si grands effets, et l’on y aperçoit ce bien, par lequel le monde d’en haut influe sur le monde d’en bas.
LE PARADIS
Mais afin que tu partes soulagé de tous les doutes qui te sont nés dans cette sphère, il faut que je continue encore à t’instruire. Tu veux savoir qui est dans cette lumière que lu vois briller auprès de moi comme un rayon dcsoleil à travers uneeau limpide ; or, sache que l’âme heureuse qui est dans celte lumière est Raab, et que, réunie à notre ordre, elle y est placée au premier rang (5). Elle fut reçue dans le ciel où se termine l’ombre que votre monde projette, avant toutes les autres âmes qui suivirent le triomphe du Christ. Il fallait bien qu'il la laissât dans quelque ciel, comme une palme de la victoire sublime qu’il remporta avec l’une et l’autre de ses mains, parce qu’elle favorisa la première gloire de Josué dans la Terre sainte, dont le pape se souvient si peu. Ta cité, lige de celui qui se révolta le premier contre son Créateur, et dont l’envie a fait verser tant de larmes, produit et répand cette llcur maudite qui a fourvoyé lesbrebis et les agneaux, car elle a fait un loup du pasteur. C’est pour cela que l'Évangile et les grands docteurs sont abandonnés, et qu’on n’étudie que les décrétales, comme on le voit à leurs marges. C’est à cela que sont occupés le pape et les cardinaux, et leurs pensées ne vont plus à Nazareth, où Gabriel ouvrit ses ailes ; mais le Vatican et les autres parties sacrées de Rome, qui ont servi de cimetière à la milice que Pierre commanda, seront bientôt délivrées de l’adultère.
CHANT X
En regardant son fils avec l’amour qui procède éternellement de l’un et de l’autre, la première et ineffable puissance fit avec tant d’ordre ce qu’embrassent notre intelligence et nos yeux, que tous ceux qui contemplent son œuvre ne peuvent s’empêcher de l’admirer. Lève donc, lecteur, tes yeux avec moi vers les hautes sphères, à cet endroit où deux mouvements s’entrechoquent, et là, commence à contempler l’œuvre de ce maître, qui l'aime tant en lui-même, qu’il ne peut jamais en détourner scs yeux. Vois comme de là se déroule le cercle oblique portant les planètes pour satisfaire au monde qui les appelle. Si leur route était directe, beaucoup d’influencesdansleciel seraient vaines, et presque toute puissance sur la terre serait morte ; et si elle s’écartait trop ou trop peu de la ligne droite, l’ordre du monde en serait troublé en haut et en bas.
Maintenant, lecteur, reste sur ton banc, en songeant aux choses dont je t’ai donné l’avant-goûl, si lu veux être heureux avant que tu ne te lasses. Je t’ai offert les mets, prends-les toi-même, car tous mes soins sont réclamés par cette matière dont je me suis fait l’écrivain. Le plus grand ministre de la nature qui imprime sur le monde la puissance du ciel, et qui mesure le temps avec la lumière, tournait avec ce cercle dont j’ai déjà parlé, au point où les heures arrivent plus tôt, et j’étais avec lui; mais je ne m’aperçus pas plus
LE PARADIS
d’y être monté, qu’un homme ne soupçonne la première pensée qu’il aura.
Et Béatrix, qu’on voit devenir déplus en plus belle, par un changement si rapide qu’on n’en saurait calculer la durée, Béatrix, déjà brillante par elle-même, ce qu’elle devint, non par l’elfet d’une couleur nouvelle, mais par un plus grand éclat, dans le soleil où j’entrai, j’appellerais pour le dire l’esprit, l’art et l’expérience, qu’on ne se l’imaginerait jamais ; mais on peut me croire et se borner à souhaiter de le voir. Et si notre imagination resle au-dessous de tant de hauteur, il ne faut pas qu’on s’en étonne, car jamais aucun œil ne dépassa le soleil. Ainsi était cette quatrième famille que le Père suprême rassasie du spectacle éternel de sa trinité.
Et Béatrix : — Rends grâces, rends grâces au soleil des anges, qui t’a élevé à ce soleil visible par sa bonté.
Jamais le cœur d’un homme ne fut si plein de dévotion, et disposé à se rendre à Dieu avec autant d’empressement que je le fus à ces paroles, et mon amour tout entier se porta tellement vers lui, que Béatrix elle-même en fut oubliée. Elle n’en fut point blessée, mais elle en sourit, et la splendeur de son regard plein de grâces appela sur divers objets mon attention, qu’une seule chose avait absorbée. Je vis plusieurs clartés vives et triomphantes faire de nous un centre et d’elles une couronne, plus douce à l’oreille qu’éclatante aux yeux. C’est ainsi que nous voyons quelquefois la fille de Latone environnée, lorsque les nuages gardent le cercle que son disque trace dans l’air.
ruo
Dans la cour du ciel d’où je sors se trouvent plusieurs joyaux si rares et si splendides qu’on ne peut les tirer de ce royaume. Et le chant de ces clartés était un de ceux-là ; celui qui n’a pas d’ailes pour voler là-haut, attendra qu’un muet lui en porte des nouvelles.
Lorsque, en chantant ainsi, ces ardentes lumières eurent tourné trois fois autour de nous, comme font autour du pôle immobile les étoiles voisines, elles me parurent comme ces femmes qui n’ont pas cessé de danser, mais qui s’arrêtent en silence et qui écoutent jusqu’à ce qu’elles aient entendu les notes nouvelles. Et je m’aperçus que l’une d’elles parlait ainsi :
— Puisque le rayon de la grâce auquel s’allume l’amour véritable, et qui s’accroît par cel amour même, brille en loi avec tant d’éclat, qu’il te conduit en haut par cette échelle que personne ne descend sans la remonter; celui qui refuserait à ta soif le vin de sa gourde ne serait pas libre autrement que l’eau arrêtée dans sa course vers la mer. Tu veux savoir de quelles Heurs se compose cette guirlande qui entoure en la contemplant cette femme dont tu tires la force de monter jusqu’au ciel. Je suis un des agneaux du saint troupeau mené par Dominique dans le chemin où l’on prospère si l’on ne s’égare pas (1). Celui qui est le plus rapproché de ma droite fut mon frère et mon maître ; il est Albert de Cologne, et je suis Thomas d’Aquin. Situ veux apprendre quels sont les autres, suis bien ma parole de ton regard, en parcourant la bienheureuse guirlande. Cet autre rayonnement sort du sourire de Gratien, qui aida l’une et l’autre juris-
LE PARADIS
prudence, et gagna la grâce du Paradis. Celui que tu vois ensuite orner notre chœur, est ce Pierre qui, comme la pauvre veuve, offrit son trésor à la sainte Église. La cinquième lumière, qui est la plus brillante parmi nous, brûle d’un tel amour, que toute la terre désire en avoir des nouvelles. Dans cette lumière est cet esprit sublime où un savoir si profond fut placé, que, si la parole de Dieu est vraie, il ne s’en éleva jamais un second qui ait su tant de choses. Tu vois auprès de lui la lumière de ce flambeau qui, à travers la chair, ale plus pénétré la nature des anges et leur ministère. Dans l’autre petite lumière rit ce défenseur des temps chrétiens dont Augustin consulta les ouvrages. Maintenant, si tu portes le regard de ton esprit de lumière en lumière en suivant mes éloges, tu dois désirer savoir quelle est la huitième. Dans cette clarté jouit du spectacle du bien suprême l’àmc sainte qui dévoile les mensonges du monde aux hommes attentifs à sa voix. Le corps d’où elle a été chassée est enseveli à Cieldauro, et c’est du martyre et de l’exil qu’elle est venue à celte paix. Vois flamboyer plus loin les esprits ardents d’Isidore, de Bèdeet de Richard, qui dans ses contemplations fut plus qu’un homme. Celle-ci, dont tu détournes le regard en le portant sur moi, est la lumière d'un esprit auquel ses graves pensées firent trouver la mort trop lente; c’est la clarté éternelle de Scguier; en professant dans la rue du Fouare, il prouva des vérités qui soulevèrent la haine.
Ensuite, comme une horloge qui nous appelle à l’heure où se lève l’épouse de Dieu pour saluer l’époux
avec ses chants, afin (l’avoir son amour, et que deux rouages tournés eu sens contraire font tinter avec des notes si douces, que l’àme ravie se sent gonfler d’amour; ainsi je vis la sphère glorieuse tourner et chanter de toutes ses voix avec une harmonie et une douceur qu’on ne peut entendre qu’aux lieux où la joie est éternelle.
CHANT XI
O désirs insensés des mortels, combien sont défectueux les syllogismes qui font abaisser vos ailes vers la terre! Les uns s’en allaient au droit, les autres aux aphorismes ; ceux-ci exerçaient leur sacerdoce, ceuxlà régnaient par force et par sophisme ; d’autres volaient, d’autres suivaient les affaires publiques, d’autres s’épuisaient aux débauches de la chair, d’autres enfin s’abandonnaient à l’oisiveté ; lorsque moi, libre de toutes ces choses, je m’étais élevé au ciel avec Béatrix au milieu de tant de gloire. Quand chacun de ces esprits fut revenu au point du cercle qu’il occupait auparavant, il s’arrêta comme un cierge sur son candélabre, et je sentis au fond de celte lumière qui m’avait parlé d’abord et qui devint plus pure en souriant, une voix qui disait :
— Ainsi que je m’allume aux rayons de la lumière éternelle, ainsi en regardant tes pensées en elle j’en découvre les causes. Tu as des doutes, et lu désires que ma parole s’exprime en un langage si net et si ou-
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LE PARADIS
vert, que j’abaisse au niveau de ton intelligence ce passage où j’ai dit : le chemin où l'on prospère, et celui où j’ai dit : il ne s’en éleva jamais un second. 11 s’agit de bien distinguer ici.
La Providence, qui gouverne le monde avec cette pensée où tout regard créé est \aincu avant d’en avoir sondé la profondeur, pour faire parvenir jusqu’à son bien-aimé, plus confiante et plus fidèle, l’épouse de celui qui, en poussant un cri vers les cieux, l’épousa avec son sang béni, destina en sa faveur deux chefs pour lui servir de guides. L’un fut un séraphin par son amour, l’autre par sa science eut sur la terre une splendeur de chérubin. Je parlerai de l'un, parce que parler de 1 un, quel que soit celui qu’on prenne, c’est parler de tous les deux, car leurs œuvres tendirent au même but.
Entre Tupino et la rivière qui s’écoule de la colline choisie par le bienheureux Ubaldo, descend d'une haute montagne une côte fertile, à l’endroit d’où Pérouse reçoit le froid et le chaud par là porte du soleil, et sur l’autre revers, pleurent, sous un joug pesant, No’cera et Gualdo. Au point où cette côte adoucit sa pente naquit au monde un soleil, comme celui-ci quelquefois surgit du Gange. Et que ceux qui veulent parler de ce lieu ne 1 appellent point Assises (1), car ce nom ne dirait pas assez, mais il faudrait l’appeler Orient. Il n’était pas encore très-loin de son lever, lorsqu’il commença à faire sentir à la terre quelques bienfaits de sa grande vertu ; car, toutjeune, il résista à son père pour l’amour de cette femme, à laquelle, comme à la mort, nul
311 I.A DIVISE COMÉDIE
n’ou\rc la porte du plaisir. Et devant sa cour spirituelle et coram pâtre (2), il s'unit à elle, et puis de jour en jour il l'aima plus vivement. Elle, veuve de son premier mari pendant mille et cent ans et plus, délaissée et obscure, avait attendu jusqu’à celui-ci sans être recherchée de personne. 11 ne lui servit de rien qu'on eût dit d'elle, que celui qui avait fait trembler le monde au son de sa voix, l’avait trouvée sans peur avec Amyclas(5). Et il ne lui servit de rien d’avoir été si fidèle et si hardie, que lorsque Marie resta au pied de la croix elle y monta avec le Christ. Mais afin que je ne continue pas avec trop de mystère, François et la Pauvreté sont les deux amants qu’il faut reconnaître dans mes paroles diffuses. Leur concorde et leurs joyeux visages, leur amour, leur admiration et leurs doux regards étaient la cause de saintes pensées. Aussi le vénérable Bernard (4) se déchaussa le premier pour courir après tant de paix, et même en courant il lui sembla qu’il n’allait pas assez vite. O richesse ignorée! ô bien véritable 1 Egidiuset Sylvestre se déchaussent poursuivre l’époux, tant l’épouse leur plaît. Puis ce père et ce maître s’en va avec elle et avec cette famille que ceignait déjà l'humble cordon. Et aucune faiblesse d’âme ne lui fit baisser le regard, quoiqu’il fût fils de Pierre Bernardonc, et qu’il parût vivre dans le dédain. Mais il exposa royalement sa règle austère à Innocent, et il obtint de lui la première consécration de son ordre. Lorsque la pauvre famille s’accrut après lui, dont la vie admirable devrait être chantée au milieu de la gloire du ciel, la sainte volonté de cet ar-
LE PARADIS
chimandrite reçut une seconde couronne du Saint-Esprit par les mains d’Honorius. Et lorsque par la soif du martyre, il annonça, en présence du superbe Soudan, le Christ et les autres qui le suivirent, comme il trouva les peuples encore trop rebelles à la conversion, pour ne pas rester oisif, il revint cueillir le fruit de ce qu'il avait semé en Italie. Dans un âpre rocher entre le Tibre et l’Arno, il reçut du Christ les derniers stigmates, que ses membres portèrent deux années. Quand il plut à celui qui l’avait choisi pour un si grand bien de l’appeler à la récompense dont il s’était rendu digne par son humilité, il recommanda à ses frères, comme à des héritiers légitimes, la femme qu’il avait tant chérie, et leur ordonna de l’aimer fidèlement. Et son âme sainte voulut se détacher du sein de la pauvreté pour revenir dans son royaume, et elle ne demanda pas d’autre bière pour son corps.
Pense maintenant quel fut celui qu’on jugea digne d’clre son compagnon pour aider Pierre à conduire sa barque sur la haute mer, droit à son but. Et ce fut là notre patriarche; aussi peux-tu voir que ceux qui font ce qu’il ordonne, se chargent de bonne marchandise. Mais son troupeau est devenu si avide d’une nourriture nouvelle, qu’il doit naturellement se répandre par divers pâturages, et plus ses brebis vagabondes s’éloignent de lui, plus elles reviennent au bercail les mamelles vides. Il y en a bien de celles qui craignent le danger et qui se pressent contre le pasteur, mais elles sont si rares, qu’il faut peu de drap pour faire leurs frocs. Or, si mes paroles ne sont pas obscu-
res, si ton attention a été soutenue, si tu te souviens de ce que j’ai dit, ton désir doit être à moitié satisfait, car tu auras vu l’endroit où la plante s’ébranclie (5), et la restriction que j’ai exprimée par ces mots: Oh l’on prospère , si l'on ne s'égare pas.
CHANT XII
Aussitôt que la flamme bienheureuse eut prononcé ces dernières paroles, la sainte sphère commença à tourner, et elle n'eut pas accompli un tour sur ellemême avant qu’une autre sphère l’eut enfermée dans un cercle, accordant mouvement à mouvement et chants à chants. Et ces chants surpassaient autant ceux de nos muses et de nos sirènes, dans celte douce harmonie, que la clarté directe efface une clarté réfléchie. De même qu’en deux arcs parallèles et d’égale couleur, qui se courbent à travers un léger nuage, lorsque Junon envoie sa messagère, celui du dehors est produit par celui du dedans, ainsi que la parole de celte nymphe errante que l’amour consuma comme le soleil les vapeurs, et font croire aux présages sur la terre, à cause de la promesse que Dieu fit à Noé, que le monde ne serait jamais plus inondé; de même les deux guirlandes de ces roses éternelles tournaient autour de nous, et celle du dehors répondait à celle du dedans. Lorsque la danse et toute cette autre grande fêle de chants et de rayonnements, que se renvoyaient l’une à l’autre ces lumières joyeuses et
LE PARADIS
aimantes, se furent arrêtées d’un mouvement et d’une volonté, comme font deux yeux se fermant et s’ouvrant à la même pensée qui les meut, du milieu de l’une de ces nouvelles clartés sortit une voix, qui me fit tourner comme l’aiguille au pôle vers le lieu d’où elle venait, et elle dit :
— L’amour qui m’embellit me porte à parler de l’autre chef, à l’occasion duquel le mien vient de recevoir tant d’éloges. Il est juste que là où est l’un on parle aussi de l’autre, et qu’après qu’ils ont combattu ensemble, leur gloire brille en même temps. L’armée du Christ, qui coûta tant d’efforts à rallier do nouveau, suivait son enseigne à pas lents, craintive et peu nombreuse, lorsque l’Empereur qui règne toujours eut pitié de cette milice incertaine, par le seul effet de sa grâce, et non qu’elle le méritât ; et, comme on l’a dit, secourut son épouse avec deux champions dont les œuvres et les paroles ramenèrent le peuple égaré.
En cet endroit où le doux zépliir se lève pour faire éclore les fleurs nouvelles dont l’Europe se voit revêtir, non loin du rivage battu de ces ondes derrière l’immense étendue desquelles le soleil se cache quelquefois à tous les hommes , est assise la fortunée Callaroga, sous la protection du grand écu qui porte en écartelé des tours et des lions (1). Là naquit l’amant fidèle de la foi chrétienne, ce saint athlète, doux aux siens et rude aux ennemis, et son âme fut remplie, dès qu’elle fut créée, d’une vertu si grande, qu’encore dans le sein de sa mère il la faisait prophétiser. Lorsque le mariage fut fait aux fonts sacrés entre lui
et la foi, où ils se dotèrent d’un salut mutuel, la femme qui donna pour lui le consentement, vit en songe le fruit merveilleux destiné à sortir de lui et de ses héritiers, et afin qu’il parût évidemment ce qu’il était, un esprit vint du ciel pour lui donner le nom de celui auquel il appartenait tout entier, et on l’appela Dominique; et j’en parle comme de l’agriculteur que le Christ choisit pour travailler à son jardin. Et il parut bien qu’il était l’envoyé et le familier du Christ, lui, dont la première pensée fut pour le premier conseil que Jésus a donné. Souvent sa nourrice le trouva silencieux et agenouillé comme s’il eût dit : Je suis venu pour cela.
O père vraiment heureux 1 ô mère vraiment pleine de grâces ! s’il faut interpréter en leur vrai sens les noms de Félix et de Jeanne que vous portiez (2) ! Ce ne fut pas pour le monde,, pour lequel on s’épuise aujourd’hui auxlivresdu cardinal d’Ostic etdeTaddeo(ô), mais pour l’amour de la véritable manne, qu'il scfit si grand docteur en peu de temps, et qu’il se mit à rôder autour de la vigne, qui se sèche bien vite si le vigneron est négligent.
Et il se présenta devant ce siège autrefois plus favo • rable au pauvre qu’aujourd’hui, moins par sa faule que parla faute de celui qui l’occupe et dégénère, non pour lui demander des dispenses afin de ne rendre que la moitié ou le tiers, non pour demander le premier bénéfice vacant, non pour demander les dîmes qui sont le patrimoine des pauvres de Dieu, mais la permission de combattre contre les erreurs du monde, pour
LE PARADIS
la semence dont sont sorties les vingt-quatre plantes qui l’entourent. Puis, armé de sa doctrine et de sa volonté , il so lança dans son ministère apostolique comme un torrent qui se précipite d’une source élevée; et son impétuosité, foulant les ronces hérétiques, se porta plus vive aux lieux où on lui résista plus vivement. De lui se formèrent ensuite les divers ruisseaux qui arrosent le jardin catholique, si bien que ses arbustes y sont plus vigoureux.
Si telle fut l’une des. roues de ce char sur lequel la sainte Église se défendit en plein champ et sortit victorieuse de ses luttes intestines, lu devrais connaître assez l’excellence de l’autre, dont Thomas, avant ma venue, t’a parlé avec tant de bienveillance; mais l’ornière que traça la partie supérieure de sa circonférence est abandonnée, et la fange est maintenant où était la fleur autrefois. Sa famille, qui marcha d’abord droit sur les traces de son chef, a tellement changé le sens de sa roule, qu’elle pose la pointe de ses pieds où il posait ses talons. Mais elle verra la moisson sortie de sa mauvaise culture lorsque l’ivraie se plaindra qu'on ne la met pas au grenier. J’avoue bien que celui qui parcourrait feuille à feuille notre volume y trouverait encore une page où on lirait : Je suis toujours le même. Mais ce ne serait ni à Casale ni à Acquasparta, car il n’en vient pour interpréter l’Écriture qu’un homme qui l’élude et un autre qui la force (4). Je suis la vie de saint Bonaventure de Bagnoregio, qui dans les grands offices ai toujours dédaigné les soucis temporels (5). Illuminato et Augustin sont ici deux
des premiers mendiants déchaussés qui, ceints du cordon, gagnèrent l’affection de Dieu. Ilugo de Saint- Victor est avec eux, et Pierre Mangiadore, et Pierre d'Espagne, qui brille sur la terre par ses douze livres. Le prophète Nathan est là et le métropolitain Clirysostome et Anselme, et ce Donalus qui daigna porter sa main au premier des arts, et Raban, et à côté de moi brille Joachim, l’abbé calabrois, doué de l’esprit prophétique. J’ai été conduit à louer ce grand paladin par l’ardente charité et le langage éloquent de frère Thomas, dont s’émeuvent pareillement cos âmes qui m’entourent.
CHANT XIII
Que celui qui veut bien comprendre ce que je vis se représente, pendant que je parle, et grave en lui, comme sur un rocher, quinze étoiles répandant tant de lumière, en diverses régions du ciel, qu’elles traversent les couches les plus épaisses de l’air; qu’il se représente ce char auquel suffit assez l'étendue de notre ciel, pour que son timon y tourne nuit et jour sans disparaître ; qu’il se représente enfin l’embouchure de cette corne commençant à la pointe de l’axe, autour duquel tourne la première sphère ; et s’il imagine que toutes ces étoiles ont formé dans le ciel deux signes semblables à celui que forma la fille de Minos au moment où elle sentit le froid de la mort, et que les rayons de l’un sont enfermés dans les rayons
LE PARADIS
de l’autre, et que les deux signes tournent sur euxmdmes en sens divers, il aura comme une ombre de cette véritable constellation et de cette double danse que je voyais tourner autour du point où je me trouvais ; car celte image surpasse autant nos idées, que le ciel qui se meut le plus rapide dépasse le cours de la Chiana (4).
Là on ne chantait ni Bacchus ni Pœan,roais les trois personnes dans une nature divine, et dans une seule personne la nature divine unie à la nature humaine. Ces saintes clartés quittèrent leur chant et leur danse pour nous satisfaire, se réjouissant de passer ainsi d'un plaisir à l’autre.
Puis, au milieu de ces dieux unanimes, la lumière qui m’avait raconté la vie admirable du pauvre de Dieu, rompit le silence et me dit :
— Puisqu’une partie de la moisson est battue et qu’on en a déjà serré le grain, un doux amour m’invite à battre le reste.
Tu crois que celte poitrine d’où une côte fut enlevée pour former la belle joue dont le palais coûta si cher au monde, et que cette autre qui, avant et après le coup de lance dont elle fut percée, satisfit tellement à la justice divine, qu’elle fit pencher la balance chargée de toutes les fautes, ontre<;u autant de lumière que la nature humaine en peut avoir, de celui qui les créa l’une et l’autre. Et pour cela tu t’étonnes de ce que j’ai dit plus haut, en racontant qu’il n’y en eut jamais un second comme ce bienheureux qui est enfermé dans la cinquième lumière.
Mais ouvre à présent les yeux à ce que je vais te répondre, et tu verras que ta croyance et mes paroles seront dans la vérité comme le centre dans le cercle.
Ce qui meurt et ce qui ne meurt pas n’est qu’une splendeur de cette idée que Dieu enfante par son amour. Celle vive lumière qui jaillit de son foyer sans se séparer de lui ni de l’amour, troisième personne de leur trinité, concentre, par un effet de sa bonté, ses rayons, comme réfléchis, dans neuf sphères, en gardant son unité éternelle. De là, elle descend aux dernières puissances, s’affaiblissant tellement de degré en degré, qu’elle ne crée plus que des existences passagères, et par là j’entends les choses engendrées que le mouvement du ciel produit avec ou sans germe. La matière de ces existences et la main qui la pétrit n’ont pas un mode unique d’opérer, et pour cela elles sont plus ou moins marquées de l’empreinte de Dieu ; d’où il arrive que le même arbre porte, scion l’espèce, de bons ou de mauvais fruits, et que vous naissez avec, diverses aptitudes.
Si la matière était bien conduite à point et que le ciel fût dans sa vertu suprême, le sceau divin paraîtrait tout entier. Mais la nature en transmet toujours l’empreinte affaiblie, opérant comme l’artiste qui connaît les secrets de l’art, mais dont la main tremble. Si donc un amour ardent dispose et applique la lumière éclatante de la première puissance, son œuvre acquiert toute perfection. Ainsi fut créée cette terre jugée digne de toute perfection animale; ainsi la Vierge devint enceinte. J’approuve donc ton opinion ; car jamais la
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nature humaine n’a été ni ne sera telle qu’elle fut en ces deux personnes.
Or, si je m’arrêtais ici, tu commencerais par me dire : Comment donc celui dont tu parles fut-il sans égal? Mais afin que tu voies bien ce qui t’échappe, songe quel était celui à qui l’on dit : Demande, et quelle fut la cause qui le porta à demander. Je n’ai pointparlé de marticre que lu nepuisses voirque c’était un roi qui demanda la sagesse, afin de pouvoir régner dignement. Il ne voulut pas savoir le nombre des moteurs célestes, ni si deux prémisses, dont l’une est nécessaire et l’autre contingente, donnent une conséquence nécessaire, ni si l’on doit admettre un premier mouvement qui ne procède pas d’un autre, ni si l’on peut inscrire dans un demi-cercle un triangle qui n’ait pas un angle droit. Donc, si tu as compris ce que j’ai dit et ce que j’ajoute, celte science sans égale, sur laquelle portait mon intention, c’était la sagesse royale. Et si tu avais bien ouvert les yeux sur ce mot : — s’éleva, — tu aurais vu qu’il se rapportait seulement aux rois, qui sont nombreux, et les bons sont rares. Prends mes paroles avec cette distinction , et elles pourront ainsi s’accorder avec ce que tu crois sur le premier père et sur notre bicn-aimé.
Et que cela te soit toujours un plomb à tes pieds, pour te faire marcher lentement, comme un homme fatigué, vers le oui et le non que tu ne vois pas; car celui-là est bien bas parmi les sots, qui affirme ou qui nie sans distinction dans l’un et dans l’autre cas ; c’est pourquoi il arrive souvent que l’opinion vulgaire
fait fausse route et que la passion entraîne l’intelligence. C’est bien plus que vainement qu’on quitte le rivage, et l’on ne revient pas comme on est parti, lorsqu’on va à la recherche de la vérité sans en connaître l'art. Et de cela sont des preuves bien claires Parménide, Melissus, Brissus et beaucoup d’autres, qui allaient en avant sans savoir où (Ü). Ainsi firent Sabellus et Arius, et tous ces fous qui furent comme des épées pour les Ecritures, en rendant tortueux ce qui était droit. Que les hommes ne soient pas trop téméraires dans leurs jugements, comme celui qui estime le blé dans un champ avant qu’il soit mûr. Car j'ai vu tout l’hiver l’épine hérissée et sauvage porter ensuite des roses sur sa cime, et le navire courir droit et rapide sur la mer pendant tout son voyage, et périr au moment d’entrer dans le port.
- Que dame Berthe et maître Martin, parce qu’ils voient l'un voler et l’autre faire une offrande , ne croient pas les voir tels que Dieu les juge, car l’un peut se relever, et l’autre peut tomber.
- Ciiant xiv
L’eau contenue dans un vase rond va du centre à la circonférence ou de la circonférence au centre, suivant qu’elle est refoulée du milieu ou du dehors. Ce que je dis me vint dans la pensée aussitôt que la glorieuse vie de Thomas cessa de parler, par la ressemblance que produisirent les paroles prononcées
LE PARADIS
par elle et par Béalrix, à laquelle il plut de commencer ainsi :
— Celui-ci a besoin, sans qu'il vous le dise, ni par la voix, ni même encore par la pensée, de pénétrer jusqu'à la racine d’une autre vérité. Dites-lui si la lumière qui sert d’auréole à votre substance demeurera éternellement avec vous comme elle est en ce moment. Et si elle y demeure en effet, dites-lui comment, lorsque vous aurez été rendus visibles par la îésurrection, il pourra se faire qu’elle negène pas votre yuc. De même que, dans une joie plus vive, ceux qui dansent en rond, se poussant et s’entraînant à la fois, élèvent la voix et raniment leur mouvement; ainsi, à cette prière empressée et pieuse, les cercles sacrés firent éclater une joie nouvelle par leurs danses et par leurs chants. Ceux qui se plaignent de ce que l’on meurt ici-bas, pour aller vivre là-haut, n’ont pas senti la fraîcheur de la pluie éternelle. Celui qui vit et qui règne toujours en trois personnes, qui n’est pas circonscrit et qui circonscrit tout, était chanté trois fois par chacun de ces esprits avec une telle mélodie, que ce serait pour les plus grands mérites une juste récompense de l’avoir écoutée.
Et j’entendis, dans la lumière la plus divine du petit cercle, une voix modeste, peut-être comme fut celle de l’ange parlant à Marie, qui répondait :
— Aussi longtemps que durera la joie du Paradis, notre amour nous enveloppera de ses rayons. Leur clarté répondra à notre amour, l’amour à notre contemplation, et celle-ci sera d’autant plus pénétrante,
que la grâce lui donnera plus de force. Lorsque nous aurons revêtu notre chair glorieuse et sainte, notre personne aura plus de reconnaissance-, parce qu’elle sera complète. C’est pour cela que s’accroîtra cette lumière que daigne nous accorder le souverain bien, lumière qui nous donne la faculté de le voir. Donc la contemplation deviendra plus vive, donc l’amour qu’elle allume en deviendra plus ardent, donc le rayon qui vient de cet amour aura plus de splendeur. Et comme le charbon produit la flamme et en domine assez l’éclat pour qu’on le voie au travers d'elle, ainsi cette splendeur, qui déjà nous entoure, sera vaincue par les rayonnements de la chair, que la terre recouvre aujourd’hui. Cette grande lumière ne pourra point nous blesser, parce que les organes de notre corps seront assez forts pour tout ce qui pourra nous plaire.
Les deux chœurs me parurent si prompts et si joyeux à dire awe», qu’ils montrèrent bien le désir qu’ils avaient de reprendre leurs corps ; non point peut-être pour eux-mêmes, mais pour leurs mères, pour leurs pères et pour tous les autres qu’ils avaient chéris, avant qu’ils devinssent des flammes éternelles.
Et voilà que tout autour de ces cercles de lumière vient s’en ajouter un nouveau, d’un éclat semblable, comme un horizon qui resplendit. Et comme, au moment où s’élèvent les premières ombres du soir, on commence à voir briller des lueurs dans le ciel, au point que l’on hésite entre la réalité et l’apparence, ainsi je crus commencer à voir de nouvelles substances qui formaient un cercle autour des autres deux circon-