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prières, sa nonte, scs sanglot', scs élans contenus, ses cris étouffés dans une région pure et sublime où les bruits de la terre expirent â la présence des anges de Dieu, qui nagent silencieusement dans l'outre-mer du ciel, les mains jointes, les yeux humides, demandant grâce et pitié à la radieuse jeune tille pour son amant éperdu de douleur ; tout ce tableau si admirablement dramatique saisit l'âme d'une émotion impossible à décrire. Celte scène inimitable est enchâssée dans une vision apocalyptique d’une magnificence inouïe, Dante embrasse d'un seul regard le présent, le passé et l’avenir, et prenant l'humanité au moment de sa déchéance, il la ramène par l’expiation à ces temps annoncés par les prophètes, où, après avoir accompli ses destinées sur la terre, elle retournera au sein de Dieu, complètement régénérée, pour y jouir d’un bonheur éternel.
Nous ne nous chargeons pas ici, ni ailleurs, de mettre d'accord les interprètes sur tout ce qu’il leur a plu d'inventer, chaque fois qu'un passage du Dante laisse quelque latitude aux commentaires. Ce ne serait pas chose aisée, surtout lorsque l’amour-propre et la mauvaise foi s’en mêlent. I,e sujet de ce second acte de la divine trilogie est l'expiation; cela n'est contesté par personne. Il faut donc que toutes les parties du Purgatoire aboutissent, comme des rayons au centre, à celte idée générale. Aussi le poète nous a-t-il montré d'abord l'expiation païenne dans le suicide de Caton, pais l'expiation chrétienne par la pénitence, et enfin l'expiation divine, sans laquelle il eût été impossible à l’homme d’effacer la faute originelle. Après l’absolution des péchés capitaux, reste la tache primitive, que Dieu ne remet à l’homme, dans le sacrement du baptême, qu’au prix du sang de son Fils, line fois celte explication admise, la vision se déroule régulièrement dans son ordre chronologique, et toute ambiguïté disparait sur le sens politique e* moral de l’allégorie.
Dante décrit d'abord le Paradis terrestre d’après la Bible et les docteurs de l’Église1. C’est le printemps perpétuel, un jardin de délices, tel que l’ont rêvé les poètes, à travers les voiles de l'ido—
* l.ocum. .. qui ob sites cclsiludinem nulla tenebrescit caliginc. quippe
latrie ; ce sont tous les arbres et toutes les fleurs à la fois, germant sans graine et sans culture, toutes les richesses de la nature, tous les éléments de bonheur jetés au pied de l'homme, ce roi de la création, tiré d’un peu d’argile *.
Comme il est dit dans la Genèse, Dieu n'a pas fait tomber sa pluie sur la cime verdoyante de l’Ëdcn ; mais une source d’eau vive jaillit de cette terre féconde et. en arrose la surface4. Au milieu du Paradis s’élève un arbre b côté duquel les cèdres les plus élevés ne sont que d'humbles arbustes. Cet arbre, qui a prodigieusement exercé la perspicacité des commentateurs, est l’arbre de la vie. Sa large cime ouverte en parasol se perd dans le ciel; contrairement aux autres plantes , dont les racines sont alimentées parla terre, il tire sa sève d'en haut, du sein de Dieu même.
La description de l’arbre du bien et du mal est tirée évidemment de Daniel s. Ceux qui le regardent comme un symbole du saint Empire romain, n’ont pas réfléchi que dans le cours de la vision, l'Empire est représenté par l’aigle, et qu’alors la même idée aurait deux symboles, ce qui est contraire aux habitudes du poëtc et aux plus simples règles de l’art. Dante a placé dans les trois parties de son poème les trois mythes bibliques qui nous montrent l’humanité venant de Dieu et remontant jusqu'à lui : dans l’Enfer la statue aux pieds d'argile, dans le Purgatoire l’arbre vu en songe par Nabuchodonosor, dans le Paradis l’échelle de Jacob.
quem exorientium siJcrum splendor illuminât et linéique suo lu mine circumfundit. Bajil. llom. de Par. terr.
Pnradisus in parle oricnlali fertur esse locus cminentissimus ut non aquæ diluvii ibi pertingere potuissenl. llco. a S. Victobe.
1 Dixitque Detis : Ecce dedi vobis omnem berbani afferentem semen super terrain et universa ligna quæ habent in semetipsis senienletn generis sui... Planlaverat... Dominos... Paradisuni voluptatis. Gknes.
4 Non... plucrat Dominus Dons super lerram.., sed fons ascendebal e terra, irrigans uni\crsnm supcrficieni terræ.
s Kccc arbor in medio terra1, et allitudo ejus nimia... et proceritas ejus conl ingens cœluni. Daniel.
Eratque pulchcrrimus... in dilalnlionc arbustorum suorum... cedri non liierunt altiares illo in Paradiso Dci... rcmulata sunt eurn oninia ligna voluptatis quai erunt in Paradiso Dei. Ezkcii. xxxit
INTRODUCTION
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Les eaux pures et limpides qui s’épanchent, comme nous l’avons dit, de la source de la grâce, serpentant avec un faible murmure h travers les prairies éternelles, creusent le lit d'une rivière, séparée en deux branches, dont l’une a la faculté de purifier l’homme, l’autre de le vivifier : dans l’une on puise l’oubli du mal, dans l’autre l’ardeur pour le bien. Une jeune et noble femme, animée d’un zèle tout à fait céleste, s’en va cueillant au bord de la rivière les fleurs impérissables des plus Itelles vertus. Cette femme est Mathilde; c’est la vie humaine telle que Dieu nous l’avait faite avant le péché, vie toute d’activité et d’amour1, sans inquiétude et sans chagrin. A la vue de cette jeune femme si belle et si heureuse, le poëte, qui n’introduit jamais sans motif les réminiscences mythologiques, ne peut s'empêcher de songer à Proserpiue, cette autre victime de la production infernale, tombée dans les bras de Pluton, après avoir perdu, elle aussi, le printemps éternel. Enfin, pour que rien ne reste sans signification dans un ouvrage si profondément pensé, il se trouve fort h propos que le nom mélodieux de Mathilde a été porté dans l’histoire par la plus lielle princesse dont l’Église catholique se soit honorée au moyen
La vision commence après la chute d’Adam. Une lumière, éblouissante traverse aussitôt les ténèbres de l’erreur dans lesquelles l’homme est tombé par sa faute. C’est le premier éclair de la révélation perçant le voile de l’ignorance.
Sept candélabres ardents*, symboles des sept dons du Saint- Esprit, rangés de front sur une seule ligne, ouvrent lentement la marche triomphale. Les deux candélabres extrêmes sont séparés l’un de l’autre par un intervalle de dix pas, intervalle rempli par les dix commandements de la loi mosaïque. Les flammes de ces beaux candélabres d’or, que l’aquilon ni l’auster ne sauraient ébranler, laissent dans l’air des sillons lumineux imitant les sept couleurs du prisme.
1 Delectasti nie, Domine, in factura tua et in oj eribus manuum tuarum cxultabo. Ps. xcr.
* Septem lampades ardentes ante thronum. Apoc.iv.
INTRODUCTION
Vingt-qualre vieillards couronnés de lis représentent, comme dans l’Apocalypse, les vingt-quatre livres de l'Ancien Testament*. Il faut remarquer ici que ces personnages symboliques figurent les livres saints, et non pas les hommes à qui Dieu les a inspirés. Ainsi, pour réduire à vingt-quatre les livres de l’Ancien Testament, il faut comprendre dans un seul livre tous les prophètes majeurs et dans un autre les prophètes mineurs. Eu outre, si les personnages de la vision représentaient les auteurs et non les ouvrages, ceux qui en ont écrit plusieurs, comme Moïse, Salomon, saint Jean, etc., devraient paraitre sur plusieurs points à la fois, ce qui n’a pas manqué d'embarrasser les critiques.
Aux livres de l’ancienne révélation succèdent quatre animaux emblématiques dont chacun a six ailes pleines d’yeux, symbolisant les six âges accomplis jusqu’à la venue du Messie : ce sont les quatre Évangiles : Mathieu a l’homme, Marc le lion, Luc le bœuf, et Jean l’aigle*.
Entouré par les quatre animaux, le char de l’Église universelle roule sur deux roues® qui, à notre avis, signifient la double tradition sacrée et profane. A droite du char, près de la roue de la révélation, sont les trois vertus théologales, la Foi, l’Espérance, la Charité ; à gauche, à côté de la roue de l’histoire, sont les quatre vertus cardinales : la Prudence, la Justice, la Force, la Tempérance. La Prudence, d’après la définition de Sénèque, a trois yeux sur le front 4.
Le char est tiré par un griffon dont la double nature d’aigle et de lion symbolise le Christ. L’aigle, emblème delà divinité, a les plumes d’or; le lion, emblème de l’humanité, est mêlé de blanc
* Ricard, a S. Victor super Apocalypsin. — S. Hieron. sup. iv A pot'.
* Vidi et ecce ventus turbinis veniebat ab aquilone.et nubes magna et ignis invol vens, et splcndor in circuitu ejus quasi species electri. Et in medio ejus similitudo quatuor animalium. Ezecii. i.
Et quatuor animalia, singula eorum habcbnnt alas senas ; et iu circuitu et intus plena sunt oculis. Apoc. iv.
* Ezecb. i.
4 Si prudens est animus tuus, tribus temporibus dispense! u r : prysentia ordina, et futura prævide, et prælerita reeordare. Senec.
INTRODUCTION
et tic rouge, la candeur de l’innocence, et le sang du martyre*.
Deux vieillards à la démarche noble et austère, l’un en robe de médecin*, l'autre tenant une longue épée, suivent lentement le cortège. Ce sont les Actes de Luc et les Épîtres de Paul. Les Lettres cationiques des apôtres Jacques, Pierre, Jean et Jude, sont représentées par quatre personnages d’une apparence humble et modeste, et enfin l’énigmatique Apocalypse ferme la sainte vision sous les traits d'un vieillard en extase. Les personnages de l'Ancien Testament sont couronnés de lis, emblème de leur foi candide ; ceux du Nouveau sont couronnés de roses, en signe de leur ardente charité.
Lorsque toutes ces personnifications bibliques ont défilé solennellement devant le poète, on entend retentir le tonnerre, et le cortège s’arrête. Aussitôt les symboles vivants de l’ancienne révélation se tournent vers le Christ, et le Cantique de Salomon répète trois fois : Viens du Liban, ô mon épouse5! C’est alors que Beatrix descend du ciel au milieu d’un nuage de fleurs, comme la colombe du Saint-Esprit au sein de l'Église.
11 y a dans ce chant une halte solennelle, un moment où tous ces mystères s’arrêtent pour faire place à l'amour, où Dante semble oublier qu'il a fait de cette femme le symbole de la sagesse divine4, pour ne songer qu a la passion de sa vie, à la perte cruelle qui lui a coûté tant de larmes, à cette inexplicable et déchirante entrevue. Les ailes de la foi qui le contenaient dans sa haute contemplation se brisent sous un si grand effort ; ses souvenirs se pressent, son cœur déborde, il ne voit plus que Beatrix, la jeune fille de Florence, sa Béatrix à lui, qu’il a aimée avec une ardeur
* S. Bonayext. in Psal, xeix, in Luc. xm, 7>i.
Dilcctus meus candidus et rubicundus. Cant. v.
* Lucas mcdicus. S. Paul, Col. iv.
5 Veni de Libano, sponsa mea, veni de Libano. Caxt. iv.
4 Hanc amavi et exquisivi a juvenlute mea... et amator Rictus sum forma' illius, sed et omnium Dominus ditexit illam... Doctrix enim est disciplina: Dei... liabebo propler liane clarilalem ad turbas, et honorcm apud seniores juvenis... timebunt me audientes reges horrendi. Sai*. vin, 2 et seq.
si vive, qu’il a pleurée si amèrement, et qui, toute belle et resplendissante que Dieu l’a faite, n'en est pas moins morte pour lui !
Les anges prient, et le poète tombe évanoui sous le poids de sou émotion. Cependant Mathilde, qui n’a pas cessé de veiller sur son protégé, le plonge dans les eaux de la grâce1, et Dante, régénéré par un nouveau baptême, oublie dans ce Léthé de l’Éden tout ce qui pouvait encore le rattacher k la terre.
Alors la vision continue. La longue procession des fantômes bibliques tourne sur elle-même et s'arrête devant un arbre dévasté, sans feuillage et sans fleurs. Les saints personnages s’écrient d’une voix douloureuse : Adam ! et aussitôt le Verbe incarné, le Juste qui n’a point mordu au fruit du péché, vient s'offrir en expiation volontaire, et laisse attachée sa nature humaine à l’arbre de vie, devenu l’arbre de la Croix*. Arrosé par le sang de la victime, le vieux tronc stérile bourgeonne et refleurit comme sous l’haleine du printemps.
Dante, qui s'est évanoui une seconde fois au moment où la sainte allégorie lui offrait une représentation mystique de la mort du Sauveur, se réveille aux chants des intelligences célestes, et voit le noble cortège s’envoler vers le ciel, laissant Béatrix à la garde de l'Église.
De nouveaux mystères se succèdent rapidement. Un aigle3, symbole de l’Empire, descend du ciel et frappe l’arche sainte d’une telle force, qu’elle plie comme un navire près de sombrer. Ce sont les persécutions des empereurs.
Puis un renard *, simbolc de l’hérésie, vient jeter le trouble au milieu des fidèles.
L’aigle redescend et laisse le char mystérieux couvert de ses plumes d’or. Ce sont les richesses de Constantin léguées à la Papauté par le pieux empereur.
* Asperges nie hyssopo et mundabor: lavabis me, et super nivem dealbabor. Psal. l.
* S. Boxavent. Serm. I, de Invent, sanctæ Crucis.
3 Ezech. xvii.
4 Vulpes insidiosos maximæque htereticos fraudulentos significat. S. Aogust. in Psal. lxxx.
INTRODUCTION
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Avec le pouvoir temporel, le dragon infernal se glisse au coeur de l'Église; le char prend la forme de la bète hideuse de l’Apocalvpse, et on voit la Papauté se prostituant aux rois, qui, sous la forme d’un géant redoutable, la flagellent de la tête aux pieds1.
Ici l'allusion politique devient assez transparente pour qu'on puisse aflinner, sans crainte d’erreur, que Dante a voulu indiquer, sous les traits de la courtisane, le pape Boniface VIH, vendu aux rois de France, et sous le personnage du géant, Philippe le Bel. transportant le siège pontifical à Avignon.
Des chants de douleur se font entendre ; les plaintes du psaume retentissent dans ces régions calmes et paisibles1, et Beatrix se levant debout, enflammée d'indignation et de colère, annonce les temps prochains où le jugement de Dieu s'accomplira sur la terre, et prédit, en chiffres énigmatiques *, le nom d’un envoyé céleste, d’un DVX qui sauvera bientôt le monde et le vengera de ses oppresseurs. Dante écoute en silence ces mystérieuses paroles, se promettant bien de les rapporter aux vivants; et après avoir puisé dans la sainte rivière une ardeur et une énergie nouvelles*, il s’élance vers le ciel sur les traces de sa chère Béalrix.
Le plan du Paradis est aussi profondément étudié, aussi savamment conçu que celui des deux autres parties du poëine. Il existe une grande harmonie entre le développement de l’action principale et la marche ascendante des accessoires philosophiques. A mesure que l’homme monte par degrés du centre obscur de la
* Apoc. — Ezecii. xvi.
1 Alexander de Haies ait Paradisum esse in aere quieto et tranquille, qui euperior est bine noslrali aere inquieto ac turbulcnto : et locuni Paradisi esse ubi finis est et terminus exhalationum et vaporum. Perehi, in Genes. ni, 9. 12.
* Numerus ejus scxcenti sexagiuta sex. Apoc.
Nel qualu un cinquecento diecu c cinque Messo di Dio.
Purgatoire, chant XXXIII.
Le chiffre romain de Dante est DXV, ce qui fait DVX.
* Effundam super vos aquam, et mundahimini ab omnibus inquinamentis vestris. Dabo vobis cor novum et spiritum novum, vobis ponam in medio veslri. Ezecii. xxxvi.