‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 40 sur 44 · I.E PARADIS · texte numérisé non relu

I.E PARADIS

vil aspect. Et j’approuve la pensée de ceux qui le méprisent, et ceux qui portent ailleurs leur désir peuvent s’appeler véritablement sages. Je vis la fdle de Latone enflammée et privée de cette ombre qui m’avait lait croire qu’elle avait des parties rares et des parties denses. Là, je soutins l’éclat de ton fils, ô Hypérion! et je vis comment se meuvent autour de lui Mercure et Vénus. De là j’aperçus le mouvement de Jupiter entre son père et son fils, et je vis clairement les évolutions qu'ils font autour de leur centre. Et toutes les sept planètes me montrèrent comment elles sont grandes, rapides et éparses en diverses régions. Ce petit coin de terre qui nous rend si orgueilleux m’apparut tout entier des montagnes à la mer, comme je tournais avec les Gémeaux éternels; ensuite je reportai mes yeux sur les beaux yeux de Béatrix.

CHANT XXÎII

Comme l’oiseau posé près du nid de ses petits, sur les branches qu’il aime, la nuit, lorsque les choses sont voilées, désireux de voir leurs têtes chéries, et pour trouver la pâture qui les nourrit, tendre soin par lequel sont adoucies ses dures fatigues, épie le temps par l’ouverture du feuillage, et avec d’ardenls désirs attend le soleil, en regardant’ fixement l’aube près de naître ; ainsi Béatrix se tenait les yeux élevés et atten-

tive, tournée vers la région où la marche du soleil est plus lente, si bien qu’en la voyant ainsi pensive et distraite, je devins semblable à celui qui aspire à d’autres objets et qui se calme en les espérant. Mais j’attendais depuis peu de temps, lorsque je vis le ciel resplendir de plus en plus; et Béatrix me dit :

— Voilà les groupes du triomphe du Christ, et tout le fruit que tu recueilleras de ton voyage parmi ces sphères.

Son visage me parut tout en flammes, et elle avait les yeux si pleins de joie qu’il faut que je renonce à l’exprimer. Telle que dans la séréhité des pleines lunes, Hécate rit au milieu des nymphes éternelles qui brillent dans toutes les profondeurs du ciel, tel je vis, parmi des milliers de clartés, un soleil qui les allumait tontes, comme fait le nôtre des étoiles. Et à travers ces vives lumières apparaissait la substance divine, si éblouissante à mes yeux, que je n’en pouvais soutenir l’éclat.

— O Béatrix ! doux et cher guide !...

Et elle me dit : — Ce qui t’accable est une vertu à laquelle rien ne peut résister. C’est la sagesse et la puissance qui ouvrirent le chemin entre le ciel et la terre, lequel a été l’objet de si longs désirs.

Comme un feu qui se dilate échappe au nuage parce qu’il ne peut plus être contenu, et contre sa nature se précipite vers la terre; ainsi mon esprit s’élargissant au milieu de ces délices, sortit de lui-même, et je ne sais plus ce qu’il devint.

— Ouvre les yeux, et regarde comme je suis ; tu as

LE PARADIS

vu des choses qui t’ont rendu capable de supporter mon sourire.

J’étais comme celui qui se souvient d’une vision oubliée, et qui fait de vains efforts pour la rappeler à son esprit, lorsque j'entendis cette olï're si digne d’ètre accueillie, et qui ne s’effacera jamais de ce livre où s’écrit le passé. Quand j’aurais, pour m’aider, toutes ces langues que Polymnie et ses sœurs ont nourries de leur lait le plus doux, je n’arriverais pas au millième de la vérité en chantant ce saint sourire et l’éclat divin qu’il répandit sur son visage. C’est ainsi qu’en décrivant le Paradis, il faut que le poëme sacré s’élance d’un bond, comme un homme qui trouve son chemin coupé. Mais si l’on songe au fardeau de mon sujet et à l’épaule mortelle qui le porte, on ne la blâmera pas de ce qu’elle tremble sous lui. La mer que fend ma proue hardie ne convient ni à une petite barque, ni à un nocher qui épargne sa peine.

— Pourquoi mon visage t’enivre-t-il ainsi, que tu ne te tournes pas vers le beau jardin qui (leurit sous les rayons du Christ? Là est la rose dans laquelle le Verbe divin se fit chair, et là sont les lis dont l’odeur enseigne le bon chemin.

Ainsi parla Béatrix; et moi, qui étais empressé à ses conseils, j’essayai encore une fois de vaincre la faiblesse de mes paupières. Comme mes yeux voilés d’ombre ont vu parfois un pré émaillé de fleurs, frappé par un rayon de soleil qui perçait à travers la déchirure d’un nuage, je vis ainsi une multitude de splendeurs illuminées d’en haut par des rayons ar-

dents, sans voir le principe même de ces rayons. Ü divine vertu qui les éclaires ainsi, tu t’élevas pour laisser le champ libre à la faiblesse de mes yeux !

Le nom de la belle fleur que j'invoque toujours le matin et le soir, porta mon esprit à contempler le feu le plus brillant. Et lorsque mes deux yeux m’eurent r.’tracé l’étendue et la beauté de cette étoile vivante qui triomphe là-haut comme elle a triomphé ici-bas, des profondeurs du ciel je vis descendre une flamme arrondie en cercle comme une couronne, qui vint ceindre l’étoile et se mouvoir autour d’elle. Quelle que soit la mélodie qui semble la plus douce sur la terre, et qui ravisse le plus les âmes, elle paraîtra un nuage déchiré par le tonnerre, si on la compare au son de celte lyre dont se couronnait le saphir éclatant qui brillait au plus pur du ciel.

— Je suis l’amour des anges, et je montre en tournant ainsi la joie sublime qui sort du sein où fut enfermé l’objet de nos désirs. Et je tournerai, reine du ciel, pendant que tu suivras ton (ils, et que tu rendras heureuse la sphère suprême, parce que tu y entres.

Ainsi parlait la mélodieuse couronne, et toutes les autres lumières faisaient résonner le nom de Marie. Le manteau royal qui couvre toutes les sphères du monde, et qui s’anime et s’enflamme davantage par le souffle et par la présence de Dieu, se déployait à une si grande distance au-dessus de nous, que je ne pouvais pas l’apercevoir encore du lieu où j’étais. Aussi mes yeux n’eurent-ils pas le pouvoir de suivre la flamme couronnée, qui s’éleva près de son fils.

Page 1