I. K PARADIS
Comme le . petit enfant tend les bras vers sa mère après qu’il a sucé son lait, par l’effet de cet amour qui se répand dans ses gestes; ainsi chacune de ces splendeurs s’élança vers Marie, et je compris l’affection qu’elles avaient pour elle. Ensuite elles restèrent en ma présence en chantant — Regina cœli (1) d’une manière si douce, que jamais ce charme ne s’effacera de ma mémoire. O combien est grande la richesse enfermée dans ces arches précieuses, d’où sont tombées sur la terre de si fécondes semences ! C’est là que nous jouissons et que nous vivons des trésors qu’on amasse en pleurant dans l’exil de Babylone, où il faut laisser l’or. C’est là que triomphe de sa victoire, sous le Fils ' très-haut de Dieu et de Marie, et avec les saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, celui qui tient les clefs de cetle gloire.
CHANT XXIV
— O compagnie élue à la grande cène de l’Agneau béni, qui vous donne une telle nourriture que votre volonté en est toujours rassasiée; si, par la grâce de Dieu, cet homme goûte ce qui tombe de votre table, avant que la mort lui en ait prescrit le temps, regarde/. son désir immense et apaisez-en l’ardeur ; car vous buvez toujours à la source d’où découlent ses pensées.
Ainsi parla Béatrix; et ces âmes heureuses tournèrent comme des sphères sur des pôles fixes, avec le vif rayonnement des comètes. Et comme dans le mé-
canisme d’une horloge les roues tournent de telle façon, que la première que l’on observe semble immobile, et que la dernière semble voler; ainsi ces guirlandes, par leurs danses différentes, nous laissaient voir qu’elles étaient plus ou moins joyeuses, suivant qu’elles étaient plus rapides ou plus lentes. De celle qui m’avait paru la plus belle je vis sortir une flamme si heureuse, que nulle autre ne la surpassait en clarté. Elle tourna trois fois autour de Béatrix avec un chant si divin, que mon imagination ne me le redit pas; c’est pourquoi ma plume le passe et je ne l’écris point, car pour un pareil tableau l'imagination et la parole n’auraient pas de couleurs assez vives.
— O ma sainte sœur! qui nous pries si dévotement, par ton affection ardente tu me détaches de cette belle guirlande.
Puis la flamme bénie s’étant arrêtée, elle dirigea vers Béatrix son souffle, qui avait parlé ainsi que je l ai dit.
Et elle : — O lumière éternelle du grand homme à qui notre Seigneur a laissé les clefs de cette joie infinie qu’il avait apportées sur la terre, examine celui-ci sur les points légers ou graves, à ton gré, touchant cette foi qui te fit marcher sur la mer. Tu n’ignores pas s'il aime, s’il espère et s’il croit avec ardeur, parce, que tu as le regard fixé là où se voient toutes les choses ; mais comrnece royaume se remplit de citoyens par une foi sincère, il est juste que cet homme en parle pour la glorifier.
LE PARADIS
Comme le bachelier se prépare à la dispute, et ne dit rien jusqu’à ce que le maître ait proposé la question, pour l’accepter et non pour la vider, ainsi je m’armai de toute raison pendant qu’elle parlait, pour être prêt à un tel interrogateur et à une telle profession.
— Réponds, bon chrétien, explique-toi ; qu’est-ce que la foi?
Alors je levai le front vers la lumière d’où me venaient ces paroles. Puis je me tournai vers Béatrix, et elle me lit promptement signe de laisser épancher les flots de ma pensée.
— Que la grâce qui me permet de me confesser au grand primipilairc, m’écriai-je, rende claire ma réponse ! Et je continuai : — O mon père ! ainsi que ton cher frère, qui mit avec toi Rome dans le bon chemin, l’a écrit avec vérité, la foi est la substance des choses espérées et l'argument des choses invisibles, et cela me paraît sa définition.
Alors j’entendis : — Ton opinion est juste, si tu comprends bien pourquoi il la plaça parmi les substances et puis parmi les arguments.
Et je répondis : — Les choses profondes qui se laissent apercevoir ici par moi se dérobent tellement aux yeux des hommes, que leur existence n’est que dans la foi, sur laquelle se fonde l’espérance sublime, et c’est pour cela qu’elle prend le nom de substance. Et l’on est obligé de raisonner, en partant de cette foi, sans avoir d’autre donnée, et c’est pour cela qu’elle prend le nom d’argument.
Alors j’entendis : — Si tout ce qui s’acquiert sur la terre par la science était aussi bien compris, il ne resterait pas de place à l’esprit de sophisme.
Tel fut le souffle qui partit de cet amour ardent, puis il ajouta :
— La qualité et le poids de cette monnaie se sont trouvés justes ; mais dis-moi si tu l’as dans ta bourse?
Et moi : — Oui, je l’ai, si brillante et si bien frappée, qu’il ne me reste aucun doute sur son coin.
Ensuite ces paroles sortirent delà lumière profonde qui brillait là : — Ce joyau précieux sur lequel s’appuie toute vertu, d’où te vient-il ?
Et moi : — La pluie abondante du Saint-Esprit, répandue sur les pages de l’Ancien et du Nouveau Testament, est le syllogisme qui m’a fait conclure avec une précision telle, qu’auprès de cet argument toute autre démonstration me paraît inexacte.
Et j’entendis : — Ces pages de l’ancienne et de la nouvelle proposition qui t’ont fait tirer ces conclusions, pourquoi les regardes-tu comme parole divine?
Et moi : — La preuve qui m'a découvert la vérité, ce sont les œuvres qui ont suivi cette parole, et pour lesquelles la nature n’a jamais chauffé son fer ni battu son enclume.
El il me fut répondu : — Mais qu’est-ce qui t’assure que ces œuvres ont existé, si ce n’est le témoignage même de la parole qui est en question ? car rien autre chose ne te l'affirme.
— Si le monde, dis-je, s’est converti au christianisme sans miracles, cela seul en est un si grand, que