I.E PARADIS
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les autres n’en sont pas le centième. Car tu es entré pauvre et à jeun dans le champ, pour y semer la bonne plante qui fut vigne autrefois, et qui n’est plus que buisson.
Après ces paroles, la cour sainte chanta dans les sphères :
— Louons un seul Dieu! avec cette mélodie qui ne s'entend que là-haut.
Elle baron saint Pierre, qui en m’examinant m’avait poussé de branche en branche jusqu’à la cime, recommença : — La grâce qui se complaît en ton esprit t’a fait parler jusqu’à présent comme il convenait, et j’approuve tout ce que tu viens de dire ; mais il faut expliquer mainlenant ce que lu crois, et indiquer la source de ta croyance.
— O saint père, ô esprit qui vois maintenant ce que tu as cru avec tant de ferveur, que tu as devancé pour allerau sépulcredes pieds plus jeunes queles Liens ( 1 ), m'écriai-je, tu veux que je déclare la formule de ma vive foi et la source d’où elle me vint, et je te réponds :
Je crois en un Dieu seul et éternel, qui meut le ciel tout entier, immobile lui-même, par l’amour et par le désir. Et je n’ai pas seulement pour cette croyance des preuves physiques et métaphysiques, mais j’en trouve encore dans la vérité qui descend d'ici par Moïse, par les prophètes, par les Psaumes, par l’Évangile, et par vous qui avez écrit après que l’Esprit ardent vous eut embrasés. Et je crois en trois personnes éternelles, et je vois si bien en elles à la fois une
seule essence et une trinité, qu’elles comportent en même temps sunt et est (2). Le mystère de l’essence divine dont je parle maintenant s’est gravé dans mon esprit par plusieurs passages de la doctrine évangélique. C’est là la source de ma foi, c’est là l’étincelle qui s’élargit en flamme vivante et qui brille <n moi, comme une étoile au ciel.
Ainsi que le maître qui écoute ce qu’il désirait, embrasse son serviteur et se réjouit de la nouvelle aussitôt qu’il a cessé de parler; ainsi, en me bénissant et en chantant, la lumière de l’apôtre, aux demandes de laquelle j’avais répondu, tourna trois fois autour de moi lorsque j’eus cessé de parler, tant mes paroles lui avaient été chères.
CIIANT XXV
Si jamais il arrive que le poëme sacré auquel ont mis la main le ciel et la terre, et qui m’a fait maigrir pendant plusieurs années, apaise la cruauté par laquelle je fus chassé hors du doux bercail, où je dormis agneau ennemi des loups qui lui font la guerre, j’y reviendrai désormais poêle avec une autre voix et une autre toison,- et je prendrai la couronne sur les fonts de mon baptême. Car c’est là que j’embrassai cette foi qui rapproche les âmes de Dieu, et pour laquelle Pierre a entouré mon front.
Puis une clarté s’avança vers nous de cette guirlande de laquelle était sorti le premier vicaire que
LE PARADIS
Jésus-Christ laissa sur la terre. Et Beatrix, pleine de joie, me dit :
— Regarde, regarde, voilà le baron pour lequel on visite la Galice (1).
Ainsi que lorsqu’une colombe se pose près de sa compagne, elles épanchent entre elles leur mutuelle affection, en tournant et en roucoulant, ainsi je vis un de ces princes glorieux accueillir l’autre, en vantant les délices dont on se repaît là-haut. Mais lorsque cet accueil fut terminé, chacun d’eux s’arrêta devant moi en silence, avec de tels rayonnements, qu’ils éblouissaient mon regard.
Beatrix alors dit en souriant : — Esprit illustre qui as révélé à la terre les joies de notre Église, parle de l’espérance dans ces régions ; tu sais que tu en as été le symbole, autant de fois que Jésus montra toute sa gloire à ses trois disciples bien-aimcs.
— Lève la tète et rassure-toi, car il faut que ce qui vient ici du monde mortel mûrisse à nos rayons.
Cet encouragement me fut adressé par la seconde lumière, et j’élevai vers les deux montagnes (2) mes yeux, que leur poids avait accablés.
— Puisque noire empereur veut t’accorder la grâce de te rencontrer avant ta mort avec ses comtes, dans la partie la plus reculée de son palais , afin qu’ayant appris la vérité sur cette cour, tu fortifies en toi et dans les autres l'espérance qui éveille sur la terre l’amour des hommes, dis-moi ce qu’elle est, comment elle fleurit dans ton àme, et d’où elle te vient.
Ainsi parla la seconde lumière, et cette femme pieuse qui avait guidé mes ailes dans' un vol si sublime, prévint ainsi ma réponse : — L’Église militante n’a pas cf enfant qui espère plus que celui-ci, comme on le voit dans le soleil dont les rayons tombent sur nous tous. C’est pour cela qu’il lui a été permis de venir d’Égypte pour visiter Jérusalem, avant d’avoir cessé de combattre. Les deux autres points que tu demandes, non parce que tu as besoin de les apprendre, mais afin qu’il rapporte sur la terre combien tu aimes cette, vertu, je les lui abandonne, car ils ne lui seront pas difficiles ni sujet de vaine gloire ; qu’il parle donc, et que la grâce de Dieu le lui permette.
Comme un écolier qui répond à son maître avec empressement et avec plaisir sur les choses qu’il sait, afin de lui prouver son zèle :
— L’espérance, dis-je, est une attente certaine de la gloire future, produite par la grâce divine et par des mérites antérieurs. Cette lumière me vient de plusieurs étoiles ; mais celui qui l’infiltra le premier dans mon cœur est le chantre souverain du souverain maître. 11 est dit dans les Psaumes : Que ceux qui savent ton nom espèrent en toi ; et qui pourrait l’ignorer, ayant la foi que je professe? Ensuite, tu m’as tellement inondé du torrent de ton épître, que j’en déborde et que j’en répands les Ilots sur autrui.
Pendant que je parlais, au sein de celte vive clarté brillait une flamme rapide et fréquente comme un éclair, puis elle dit: — L’amour dont je brûle encore
LE PARADIS
pour la vertu, qui m’accompagna jusqu’au martyre et jusqu’à la fin du combat, veut que je te parle d’elle, à toi qui l’aimes ; aussi me plaît-il que tu me dises ce qu'elle te promet.
Et moi : — La nouvelle et l’ancienne Écriture fixent le but des âmes qui sont chères à Dieu, et ce but est l’espérance. Isaïe dit que chacune d’elles aura un double vêtement dans sa patrie, et cette patrie c’est cette vie heureuse. Et ton frère nous explique bien plus clairement cette révélation, là où il traite des robes blanches.
Et aussitôt après ces paroles, on entendit au-dessus de nous : — Sperent in te (5), à quoi toutes les danses répondirent. Puis au milieu d’elles parut une lumière si éblouissante, que si le Cancer avait un tel éclat, l’hiver aurait un mois d'un jour continu. Et comme se lève, s’avance et entre dans la danse une jeune fille joyeuse, non par aucune faute, mais pour faire honneur à la mariée, ainsi vis-je cette splendeur éclatante venir vers les deux autres, qui tournaient en cercle comme il convenait pour exprimer leur ardent amour. Elle se mit à accompagner les notes et le chant des deux autres lumières, et Beatrix fixa les yeux sur elle, comme une épouse silencieuse et immobile.
■ — Voilà celui qui se reposa sur le sein de notre Pélican, etqui fut choisi du haut de la croix pour remplir le grand office ( 4).
Ainsi Béatrix ; et elle ne détourna pas ses yeux, qui restèrent fixes après comme avant ses paroles.
Comme celui qui regarde le soleil, et qui s'imagine en le regardant qu’il le voit s’éclipser un peu, pour trop le considérer en est bientôt ébloui ; ainsi devins-je en regardant cette dernière flamme, tandis qu’on me disait :
— Pourquoi t’éblouis-tu pour voir une chose qui n’existe pas ici? Sur la terre mon corps n’est que terre, et il sera tel avec tous les autres, jusqu’à ce que notre nombre égale celui qui est marqué dans les desseins éternels de Dieu. Les deux lumières envolées sont les seules qui ont le double vêtement dans celte enceinte heureuse , et tu révéleras cela dans votre monde.
A ces mots, la guirlande enflammée s’arrêta avec la douce mélodie formée par le chant de la triple lumière, comme pour cesser une fatigue, ou pour éviter un danger, les rames qui ont déjà frappé l’eau s’arrêtent toutes au son d’un sifflet. Hélas ! quelle émotion n’éprouvai-je pas dans mon âme, lorsque, m’étant tourné pour voir Béatrix, je ne la trouvai plus, quoique je fusse près d’elle dans le monde de la béatitude !
CHANT XXVI
Pendant que je m’étonnais encore de cet éblouissement, de la flamme brillante qui l’avait causé sortit un esprit ; il attira mon attention et me dit : — En
LE PARADIS
attendant que tu recouvres la vue que tu as perdue en me regardant, il est bien que tu t’en dédommages par un entretien. Commence donc, et dis à quoi vise ton âme, et sois persuadé que tes yeux sont éblouis, mais qu’ils ne sont pas éteints. Car la femme qui te conduit dans cette divine région a dans le regard la vertu de la main d’Ananie (1).
Je répondis : — Qu’elle guérisse à son plaisir et tôt ou tard mes yeux, qui furent les portes où elle entra dans mon âme, avec le feu dont je brûle sans cesse. Le bien qui rend celte cour heureuse est l’Alpha et l’Oméga de tout ce que l’amour produit en moi d’impulsions fortes ou légères.
Cette même voix qui avait dissipé ma crainte, après mon subit éblouissement, m’inspira encore le désir de parler, et elle me dit : — Il faut que tu passes à un crible plus étroit, et il faut que tu dises ce qui dirigea ton arc vers ce but.
Et moi : — C’est par des arguments philosophiques et par l’autorité qui descend du ciel que cet amour s’est gravé en moi. Car le bien, en tant que bien, dès qu’il est compris enflamme d’amour, et d’autant plus qu’il est plus grand lui-même. 11 faut donc que l’essence en laquelle réside tant d’avantage , que tout bien en dehors d’elle n’est qu’un rayon de sa lumière, attire plus que tout autre l’esprit épris d’amour de chacun qui voit la vérité sur laquelle cette preuve se fonde. Cette vérité est révélée à mon intelligence par celui qui me démontre que l’amour est la première de toutes les substances éternelles (2). Le Créateur in-
faillible souverain me le démontre aussi lorsqu’il dit à Moïse : Je te ferai voir tout bien. Et toi aussi tu me le démontres en commençant l’annonce sublime qui a proclamé sur la terre les mystères du ciel avec plus de retentissement que les autres hérauts.
Et j’entendis : — Au nom de l’intelligence humaine, et au nom de l’autorité qui s’accorde avec elle, garde donc pour Dieu le plus ardent de tes amours. Mais dis encore si tune te sens pas entraîner vers lui par d’autres cordes, et fais-nous connaître au son de ta voix par combien de dents cet amour te mord.
Les saintes intentions de l'aigle du Christ ne me furent point cachées, et je vis bien où il voulait conduire ma confession.
Et je repris : — Toutes les morsures qui peuvent faire tourner un cœur vers Dieu ont concouru à ma charité. Car l’existence du monde et la mienne, la morl qu’il souffrit pour me faire vivre, et ce qu’espère tout (idèle connue moi, enfin cette vive connaissance du bien dont j’ai parlé, m’ont sauvé des Ilots de l’amour coupable, pour me poser au rivage de l’amour saint. Les feuilles qui font reverdir le jardin du jardinier éternel me sont chères en raison du bien qu’il répand sur elles.
Connue je cessais de parler, un doux chant résonna dans le ciel, et Béatrix disait avec les autres : — Saint, saint, saint.
Et comme, lorsqu’une lumière poignante nous arrache au sommeil, le sens de la vue va au-devant du
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rayon qui pénètre de membrane en membrane, et l’homme qui s’éveille se détourne de ce qu’il voit, tant son réveil subit le laisse dans l’ignorance, jusqu’à ce que la réflexion vienne à son secours; ainsi Béatrix chassa de mes yeux toute vapeur avec les rayons de son regard, qui brillaient à plus de mille milles. J’y vis alors plus clair qu’auparavant, et je demandai tout stupéfait quelle était la quatrième lumière que j’aperçus avec nous.
Et Béatrix : — Du sein de cette clarté, la première àme que la première vertu ait créée, contemple avec ravissement son auteur.
Comme la branche qui ploie sa cime au passage du vent, et qui se lève ensuite redressée par sa propre force, ainsi lis-je en m’étonnant pendant qu’elle prononçait ces paroles, et je fus rassuré à Tardent désir de parler que j’éprouvai.
Et je dis : — 0 fruit ! le seul qui ait été produit dans ta maturité, ô antique père 1 à qui chaque épouse est à la fois fille et bru, je te supplie aussi dévotement que je peux de me parler ; tu lis bien dans ma volonté, et afin de t’entendre plus tôt, je ne te la dis pas.
Et comme lorsqu’un animal caparaçonné s’agite, ses mouvements sont trahis par les secousses de l’enveloppe qui le couvre, de même la première âme me montrait au mouvement de ses rayons avec quelle joie elle venait pour me complaire, et elle dit :
— Sans que lu m’exprimes ta volonté, je la vois mieux que tu ne vois toi-même les choses les plus eer-
taines ; car je l’aperçois dans ce miroir de vérité qui réfléchit toutes les choses, et qu’aucune chose ne réfléchit. Tu veux apprendre depuis quand Dieu m’a placé dans ce jardin élevé où Béatrix t’a préparé à gravir ces hauts degrés, et combien de temps mes yeux en furent charmés, et la cause véritable de la grande colère de Dieu, et la langue que je parlai et que je fis. Or, mon fils, ce n’est pas d’avoir goûté du fruit qui fut en soi la cause d’un si long exil, mais seulement d’avoir transgressé l’ordre. Là d’où ta Béatrix a fait partir Virgile, j’ai désiré ce séjour pendant quatre mille trois cents ans et deux révolutions du soleil. Et je le vis revenir, à tous les signes de sa route, neuf cent trente fois pendant que je restai sur la terre. La langue que je parlai fut tout éteinte avant que les hommes de Nembrod eussent commencé l’œuvre qui ne s’acheva jamais. Car nul effet provenant du libre arbitre de l’àme n’est destiné à durer toujours , à cause du caprice de l’homme, selon les influences qui lui viennent du ciel. C’est un fait naturel que l’homme parle ; mais pour ce qui est de parler d’une manière ou d’une autre, la nature le laisse maître de faire comme il lui plaît. Avant que je descendisse dans l'infernale angoisse, le bien suprême, d’où vient la joie qui me voile, portait le nom d '£/ sur la terre. Puis on l’appela Eli, et cela dut être; car les usages des hommes sont comme la feuille sur les branches qui s’en va, cl laisse la place aux autres. Je restai sur la montagne qui s’élève le plus au-dessus de la mer, d’abord avec une vie pure et puis avec une vie cou-
LE PARADIS
pable, depuis la première heure jusqu’à celle qui suit la sixième, lorsque le soleil change de cadran.
CHANT XX Vil
— Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit, s’écria le Paradis tout entier, avec un chant si doux qu’il m'enivrait.
Il me semblait que tout ce que je voyais était un sourire de l’univers, parce que mon ivresse entrait par les oreilles et par les yeux. 0 joie! ô allégresse ineffable ! ô vie toute d’amour et de paix ! ô richesse véritable et sans souci ! Les quatre flambeaux restaient allumés devant moi, et celui qui m’était apparu le premier se mit à briller davantage, et à devenir tel que serait Jupiter, si lui et Mars étaient des oiseaux et changeaient de plumage. La Providence qui distribue dans le ciel les rôles et les emplois avait fait faire silence de tous côtés dans le chœur des bienheureux, lorsque j’entendis •
— Si je change de couleur, ne t’en étonne pas; car pendant que je parle tu verras tous ceux-là en changer aussi. Celui qui usurpe ma place sur la terre, ma place, oui, ma place qui est vacante devant le lils de Dieu, a fait de mon cimetière un cloaque de sang et de pourriture, dont le pervers qui tomba d’ici haut se réjouit dans l’Enfer.
Je vis alors tout le ciel couvert de cette couleur dont le soleil teint les nuages le soir et le malin. Et
LA DIVISE COMÉDIE
comme une femme pure qui demeure calme dans sa conscience, devient toute tremblante en écoutant la faute d’une autre ; ainsi Béatrix changea de visage, et je crois que telle fut l’éclipse qui voila le ciel pendant la passion de la puissance suprême.
Puis la sainte flamme reprit en ces termes, avec une voix encore plus altérée que son aspect :
— L’épouse du Christ n’a pas grandi dans mon sang, ni dans celui de Lin et de Clet, pour être élevée à amasser de l’or ; mais c’était pour acquérir, celte vie heureuse que Sixte, Pie, Calixle et Urbain répandirent leur sang apres beaucoup de larmes. Ce ne fut pas notre intention qu’une partie du peuple chrétien fut assise à la droite et l’autre à la gauche de nos successeurs ; ni que les clefs qui me furent confiées devinssent le signe d’un drapeau levé pour combattre les tidèles; ni que je fusse l’empreinte du cachet appliqué à des privilèges vendus et menteurs, dont j’ai eu souvent à rougir et à m’indigner. On voit d’ici dans tous les pâturages des loups rapaces sous le manteau des bergers. O vengeance de Dieu, pourquoi dors-tu? Déjà ceux de Cahors et de la Gascogne s’apprêtent «à boire de notre sang ( I ) ; ô noble commencement, à quelle triste fin ne faut-il pas que tu tombes! Mais la haute Providence, qui défendit à Home avec Scipion la gloire du monde, le secourra bientôt, comme je l’espère. Et toi, mon fds, que ton poids mortel ramènera sur la terre, ouvre ta bouche, et ne cache pas ce que je ne cache pas moi-même.
Comme des vapeurs glacées tombent en flocons de
LE PARADIS
neige du haut de l’air, lorsque la corne de la Chèvre céleste touche le soleil, ainsi je vis l’Éther se remplir et floconner de clartés triomphantes, qui étaient restées jusque alors avec nous; mon regard suivait leur mouvement, et le suivit jusqu’au milieu, où le trop de distance les déroba à ma vue. D’où Béatrix, qui vit que je n’étais plus occupé à regarder en haut, me dit : — Baisse tes yeux, et vois l’espace que tu viens de parcourir.
Depuis le moment où j’avais d’abord regardé la terre, je m’aperçus que j’avais franchi tout l’arc qui forme le premier climat entre le milieu et la fin du méridien ; si bien que du côté de Gades je voyais le passage insensé d’Ulysse, et du côté plus rapproché, le rivage sur lequel Europe devint un si doux fardeau. Et j’eusse découvert encore un peu plus de notre coin de terre, mais le soleil avait déjà parcouru plus d’un signe sous mes pieds. Mon esprit amoureux, qui contemple toujours Béatrix avec ravissement, brûlait plus que jamais du désir de porter sa vue sur elle. Et si la nature ou l’art créèrent des appâts pour prendre l’àme par les yeux, soit dans la réalité humaine, soit dans la peinture, tous ensemble ne seraient rien auprès du divin plaisir qui m’illumina lorsque je me retournai vers son visage souriant. La puissance que son regard me donna m’arracha du beau nid de Léda pour me lancer dans le ciel le plus rapide. Ces régions éclatantes et élevées sont si uniformes, que je ne saurais préciser quelle place m’y choisit Béatrix. Mais elle, qui voyait ma pensée, se prit à parler avec un si doux
LA D I V i >' E COMEDIE.
sourire, que Dieu semblait se réjouir dans son visage :
— La nature du mouvement qui reste immobile au milieu et qui meut tout autour d’elle, commence à partir d’ici comme de sa limite. Et ce ciel n'a pour espace que l’esprit de Dieu, dans lequel s’enflamme l’amour qui le pousse, et la vertu qu’il répand. La lumière et l’amour l’environnent d’un cercle, comme lui-même environne les autres, et ce cercle n’est compris que de celui qui le forme. Sa rapidité n’est déterminée par aucune autre ; mais celle des autres se mesure sur lui, comme le nombre dix dépend de sa moitié et de son cinquième. Et tu peux comprendre maintenant comment le temps a ses racines dans ce ciel et son feuillage dans les autres.
O cupidité qui attires tellement les mortels dans ton abîme, que nul n’a plus le pouvoir de porter ses yeux hors de tes flots ! La volonté fleurit bien quelquefois, dans l’homme; mais la pluie continuelle fait pourrir les bons fruits. La foi et l’innocence se trouvent seulement chez les petits enfants; mais chacune d’elles s’envole avant que le duvet couvre leurs joues. Tel balbutie encore et jeûne, qui dévore, quand sa langue est déliée, toute nourriture en tout temps. Et tel en bégayant aime sa mère et l’écoute, qui, lorsque sa parole est ferme, désire la voir ensevelie. Ainsi la peau de la belle lille de celui qui apporte le matin et qui laisse le soir, blanche d’abord, devient noire ensuite. Toi, pour n’avoir point de surprise, sache que sur terre nul ne gouverne, ce qui fait que la famille humaine est hors de son chemin. Mais avant que jan-
LE PARADIS
vier sorte tout entier de l’hiver, à cause de cette fraction appelée centième (2) qu’on néglige sur la terre, les cercles supérieurs tourneront de telle manière, que cette fortune qui est si ardemment attendue dirigera les poupes vers le lieu où sont les proues, et que la flotte voguera droit. Alors le vrai fruit viendra après la fleur.
CHANT XXVI 1
Lorsque celle qui mène mon âme dans le Paradis m’eut découvert la vérité, à la honte de la vie présente des malheureux mortels, comme un homme apercevant dans un miroir la flamme d’un candélabre allumé derrière lui, avant que le candélabre lui-mème ait frappé sa vue ou sa pensée, se retourne pour s’assurer si le miroir ne le trompe pas, et voit qu’il s'accorde avec la vérité comme la note avec les paroles ; ainsi ma mémoire se souvient que je fis en regardant les beaux yeux avec lesquels l’amour a formé les liens qui m’ont saisi. Et lorsque je me fus retourné, et que ma vue fut frappée de ce qu’on aperçoit dans ce ciel lorsqu’on en embrasse l’étendue, je vis un point qui rayonnait d’une lumière si poignante, que le regard qu’elle blesse doit se baisser pour en éviter l éclat.
L’étoile qui semble la plus petite dans le ciel semblerait une lune auprès d’elle, placée comme une étoile à côté d’une autre. A la même distance peutêtre où se trouve cette couronne lumineuse autour de
l’astre qui la produit au milieu des nuages les plus épais, un cercle de feu tournait avec tant de vitesse, qu’il aurait surpassé le ciel le plus rapide. Ce cercle était entouré d’un second, ce second d’un troisième, ce troisième d’un quatrième, ce quatrième d’un cinquième, et puis ce cinquième d’un sixième. Sur tous ceux-là s’arrondissait le septième, d’une si grande étendue, que la messagère de Junon ne pourrait pas le contenir. Ainsi étaient le huitième et le neuvième, et chacun d’eux avait un mouvement plus lent, selon la distance à laquelle il se trouvait du premier. Et celui-là avait la flamme la plus brillante qui s’éloignait le moins de la lumière pure, sans doute parce qu’il participait davantage à son essence.
Beatrix, qui me voyait soucieux et pensif, me dit :
De ce point dépendent le ciel et toute la nature.
Regarde ce cercle qui en est le plus rapproché, et sache que son mouvement est si rapide, parce qu il est hâté par l’amour qui l’enflamme.
Et moi à elle : — Si le monde était disposé selon l’ordre que je vois dans ces sphères, ce que tu me dis m’aurait satisfait. Mais dans le monde sensible les choses paraissent d’autant plus divines qu’elles sont plus éloignées du centre; or, si tous mes désirs doivent être contentés dans ce temple admirable et angélique, qui n’a que l'amour et la lumière pour contins, il laudrait encore m’expliquer pourquoi l’exemple et le modèle ne se ressemblent pas, car je fais de vains efforts pour le comprendre.
— Si tes doigts ne peuvent pas délier un tel nœud,
LE PARADIS
il n’en faut pas être surpris, tant il se trouve serré pour n’avoir pas été touché.
Ainsi parla Beatrix, puis elle ajouta : — Écoute ce que je te dirai, si tu veux dissiper tes doutes, et médite-le bien dans ton esprit. Les cercles matériels sont amples ou étroits, selon le plus ou le moins de vertu éparse en leurs parties. Une plus grande vertu produit un plus grand bien, et plus un corps est grand, plus il peut renfermer de bien, si toutes ses parties sont également parfaites. Donc ce cercle qui entraîne avec lui tout l’univers, correspond à celui qui a le plus d’amour et le plus de science. Si donc tu considères la vertu et non l’apparence de ces cercles, lu verras un admiràble rapport du plus au plus et du moins au moins, entre chaque ciel et l’intelligence qui le met en mouvement.
De même que l’hémisphère aérien demeure splendide e£ pur, lorsque Borée souffle avec sa joue d’où sort sa plus douce haleine, et que déchirant et chassant au loin le voile des nuages qui le couvrait, il fait sourire le ciel avec les beautés de toutes ses régions, ainsi lis-je lorsque Béatrix inc rassura par la clarté de sa réponse, et la vérité brilla comme une étoile au ciel. Et lorsque ses paroles s’arrêtèrent, je vis étinceler les cercles comme le fer qui sort bouillant du feu. Ces étincelles dans leur embrasement produisaient d’autres étincelles, et leur nombre dépassait celui qui résulterait des cases d’un échiquier si on les comptait, en doublant, jusqu'à la dernière. J’entendais chanter hosauva de chœur en chœur, jusqu'au point fixe qui
les tient et qui les tiendra sans cesse à la place où ils ont toujours été. Et celle qui voyait les doutes de mon àme me dit :
— Les premiers cercles t’ont montré les Séraphins et les Chérubins. Ils cèdent avec rapidité à la force qui les entraîne, pour ressembler autant que possible au point central, et ils y parviennent selon qu’ils s’élèvent dans la vision de Dieu. Les autres Amours qui vont autour d’eux s’appellent Trônes du regard divin, parce qu’ils terminent le premier ternaire. Et tu dois savoir qu’ils ont tous autant de joie que leur vue pénètre dans la vérité où se repose toute intelligence. Delà on peut comprendre que le bonheur réside dans la contemplation et non dans l’amour qui vient ensuite. La profondeur de la vision se mesure à la récompense méritée par la grâce ou par la bonne volonté ; c’est ainsi que l’on procède de degré en degré.
L’autre ternaire, qui germe ainsi dans ce printemps éternel que le Bélier nocturne ne dépouille jamais, chante perpétuellement hosanna avec trois mélodies, qui retentissent dans les trois ordres de joie dont il se compose. Dans cette hiérarchie sont les trois Déesses, d’abord les Dominations, et puis les Vertus ; au troisième ordre sont les Puissances.
Ensuite dans les deux derniers cercles tournent les Principautés et les Archanges; la joie des Anges remplit tout le dernier.
Tous ces ordres ont leurs regards en haut, et leur influence descend au-dessous d’eux, si bien qu’ils sont tous entraînés vers Dieu et qu’ils entraînent eux-
LE PARADIS
mêmes les autres. Et Denis se mit à contempler ces ordres avec tant d’ardeur, qu’il les nomma et qu’il les distingua comme je fais (1). Mais ensuite Grégoire se sépara de lui, et la première fois qu’il ouvrit les yeux dans ce ciel, il se prit à rire de lui-même. Et si un homme a révélé à la terre une vérité si mystérieuse, je ne veux pas que tu en sois surprix, car celui qui l’a vue ici la lui a découverte avec beaucoup d’autres vérités sur ces cercles.
CHANT XXIX
Lorsque les deux fils de Latone, surmontés du Bélier et de la Balance, se font une ceinture de l’horizon, dans le même temps qui se passe entre le moment où ils sont en équilibre, jusqu’à celui où l’un et l'autre sortent de l'horizon, et se déplacent en changeant d’hémisphère, Beatrix, le visage éclairé par un sourire, se tut en regardant fixement le point qui m’avait ébloui, puis elle parla ainsi :
— Je veux te dire, et sans te le demander, ce que tu veux savoir, parce que je l’ai vu dans le Point où vont aboutir l’espace et le temps.
Ce n’était pas pour acquérir plus de perfection, car cela ne saurait être, mais afin qu’il put dire en rayonnant dans sa splendeur : J’existe, que, dans son éternité, hors du temps et de l’espace, l’amour éternel s’épancha, lorsqu’il le voulut, en neuf amours. Et on ne saurait dire qu'il fût resté inactif avant cette
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création ; car l’esprit de Dieu ne courut sur les eaux ni avant, ni après (1). Et avec ces amours, la forme et la matière réunies et épurées furent produites par cet acte parfait de la volonté, comme trois flèches partent d’un arc à trois cordes. Et comme un rayon brille dans le verre, dans l’ambre et dans le cristal, de telle manière qu’entre l'instant où il y pénètre et le moment où il vest tout entier il n’y a pas d’intervalle; ainsi l’effet à trois formes, complet dans son existence, rayonna du sein de son Créateur, sans aucune distinction dans son commencement. L’ordre de ces substances fut créé et disposé en même temps qu’elles, et celles-là occupèrent le faîte de la création dans lesquelles l’acte pur fut reproduit; la simple capacité occupa la partie inférieure, et au milieu la capacité et l’acte furent réunis par un lien si étroit, qu’il ne se brise jamais. Jérôme a écrit que les anges avaient été créés un grand nombre de siècles avant que l’autre monde fût fait; mais la vérité que je viens de te dire est consignée en plusieurs endroits des écrivains du Saint-Esprit, et tu le verras, si tu réfléchis bien (2). El la raison le comprend aussi en partie, car elle ne saurait admettre que les moteurs fussent restés si longtemps sans atteindre leur but.
Maintenant tu sais où, quand et comment furent créés ces amours, et trois doutes de ton âme sont déjà dissipés. Mais en moins de temps qu’il n'en faut en comptant pour arriver jusqu’à vingt, une partie des anges troubla l’empire de vos éléments; l'autre resta fidèle et commença ce mouvement que tu admires,
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sans cesser un instant de tourner. La cause de la chute fut l’orgueil maudit de celui que tu as vu écrasé sous tous les poids du monde. Ceux que tu vois ici furent modestes, et reconnurent que c’était la bonté divine qui leur avait donné une intelligence si sublime. Alors leurs vues furent exaltées, par l’effet de la grâce qui les illumina et parleur mérite, et leur volonté acquit sa fermeté et sa plénitude. Je ne veux pas que tu doutes, mais je veux que tu saches que les mérites attirent la grâce, selon que l’amour s’ouvre pour la recevoir.
Tu peux désormais contempler librement cette cour céleste sans aucune autre aide, si tu as bien écouté mes paroles ; mais comme on enseigne sur la terre, dans vos écoles, que la nature des anges est telle, qu’elle entend, qu'elle se rappelle et qu elle veut, j’ajouterai encore quelques mots, afin que tu voies la vérité toute pure que 1 on confond là-bas, en faisant des équivoques dans cette doctrine.
Lorsque ces substances eurent trouvé leur bonheur à contempler la face de Dieu, elles ne se détournèrent plus de ce regard auquel rien n’échappe. C’est pour cela que leur vue n’est pas interrompue par de nouveaux objets, et qu’ils n’ont pas besoin de se souvenir, parce que rien ne s’interpose dans leur pensée. Donc, sur la terre on rêve sans dormir, en croyant ou en ne croyant pas à la vérité de cette doctrine ; mais dans le premier cas il y a plus de faute et plus de honte. Vous ne suivez point le même chemin là-bas en philosophant, parce que l’amour et le souci des apparences vous entraînent, et l’on tolère encore cela dans le
ciel avec moins de sévérité, lorsque ce n’est point l’Écriture que l'on sacrifie ou que l’on fausse.
On ne songe point combien ilen coûta de sang pour la semer dans le monde, et combien plaît à Dieu celui qui marche humblement côte à côte avec elle. Pour paraître chacun s’ingénie et produit ses inventions ; ce sont elles que les prédicateurs débitent, et l’Évangile se tait. L’un dit que lors de la passion du Christ la lune revint en arrière et qu’elle intercepta la lumière du soleil ; un autre que la lumière se cacha d’elle-mème, et cette éclipse fut commune aux Espagnols et aux Indiens, aussi bien qu'aux Juifs. Florence n’a pas tant de Lapi et de Bindi (3) qu’il se débite de contes en chaire, par an, et de tous côtés; et les brebis ignorantes s’en reviennent du pâturage repues de vent, sans que l’ignorance de leur malheur les excuse. Jésus-Christ ne dit pas à ses premiers disciples : Allez et prêchez au monde des fables ; mais il leur donna la vérité pour fondement, et elle seule retentit si haut dans leurs paroles, que lorsqu’ils combattirent pour répandre la foi, l’Évangile leur servit de bouclier et île lance. Maintenant, on s’en va prêcher avec des bons mots et des bouffonneries, et pourvu qu’on fasse bien rire, le capuchon se gonfle, et l’on ne songe pas à autre chose. Mais un tel oiseau niche au fond de la cagoule, que si le vulgaire le voyait, il ne voudrait pas des pardons auxquels il se coude. Aussi tant de sottise s’est-elle entassée sur la terre, que, sans l’appui d’aucun témoignage, on croit à toutes sortes de promesses ; c’est avec cela que saint Antoine
LE PARADIS
engraisse son porc, et que s’engraissent beaucoup d’autres pires que des porcs eux-mêmes, en payant avec de la monnaie qui n’est frappée à aucun coin.
Mais comme nous avons fait une longue digression, ramène désormais tes yeux sur la vraie route, et abrégeons le chemin selon les instants qui te restent. Cette nature se multiplie tellement en nombre, que jamais parole ni pensée humaine n’alla si loin. Et si tu considères ce qu’en révèle Daniel, tu verras que dans les milliers qu’il cite il n’y a pas de nombre déterminé. La lumière primitive qui rayonne sur cette nature est reçue pat* elle en autant de manières qu’il y a de splendeurs auxquelles elle s’allie ; et comme à l'acte de la contemplation succède l’amour, son ardeur s’enflamme ou s’attiédit diversement en elles. Vois donc désormais la hauteur et l’étendue de la puissance éternelle, qui, après s’ètre fait tant de miroirs dans lesquels elles se reflète, reste néanmoins comme toujours dans son unité.
CHANT XXX
Peut-être que la sixième heure brûle à six mille milles de nous, et que l’ombre de ce monde s’incline déjà comme au niveau de l’horizon, lorsque le milieu du ciel, élevé au-dessus de nous, devient tel que quelques étoiles commencent à ne plus s’apercevoir des" profondeurs où nous sommes ; et à mesure que s’avance la radieuse servante du soleil, le firmament
éteint toutes ses lueurs l’une après l’autre, jusqu’à la plus belle. Ainsi ce triomphe qui se réjouit sans cesse autour du point par lequel j’avais été vaincu, et qui semblait être contenu en ce qu’il contient lui-même, s’effaça peu à peu à mes regards, et sa disparition et mon amour me firent reporter les yeux sur Béatrix. Si toutes les louanges que j’ai écrites d'elle étaient réunies en une seule, ce serait encore peu pour cette fois. Sa beauté que je vis alors non-seulement dépasse notre imagination, mais il n’y a, je crois, que son Créateur qui puisse la comprendre tout entière. Je me confesse vaincu par ce passage de mon poëme plus que ne le fut jamais, par quelque point de son sujet, un poète tragique ou comique ; car autant que le soleil éblouit le regard le plus faible, le souvenir de son doux sourire enlève sa force à mon esprit. Depuis le premier jour que j’aperçus son visage dans celle vie jusqu’à celle apparition, mes chants n’ont jamais été interrompus; mais à présent il faut que j’arrête ma poésie sans pouvoir suivre sa beauté, comme l’artiste qui est arrivé au dernier terme de son art. Devenue telle que je dois la laisser célébrer à une trompette plus retentissante que la mienne, qui va épuisant son œuvre difficile, Béatrix reprit avec la voix el le geste d’un chef empressé :
— Nous sommes montés du plus grand corps au ciel, qui n’est que pure lumière; lumière intellectuelle, pleine d’amour, amour du vrai bien rempli de joie , joie qui dépasse toute douceur. Ici , tu verras l’une et l’autre milice du paradis, et l’une