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la cime se jierd dans des hauteurs inaccessibles à l’oeil humain' . Saint Pierre Damien prononce quelques mots sur la prédestination â, et reproche aux prélats de son époque leur luxe effréné 5 et leur coupable ignorance. A l'humble prêtre succède le glorieux fondateur de l’abbaye du Mont-Cassin, arche sainte où s’est réfugiée pendant près de huit siècles la civilisation de l’Europe. Saint Benoit adresse à son tour une grave réprimande aux religieux avares et corrompus qui ont changé son monastère en une caverne.
Le poète arrive ensuite au ciel étoilé, et tournant rapidement avec la huitième sphère, se trouve près de la constellation des Gémeaux, heureuses étoiles dont l'éclat a brillé sur sa naissance, car il ne faut pas oublier qu’alors on croyait que les astres avaient une grande influence sur la vie des hommes *. Invité par sa compagne à baisser les yeux sur la route qu'il vient de parcourir, il jette un regard de pitié sur cette terre qui nous rend si orgueilleux. Puis une lumière de plus en plus éclatante se répand dans le ciel, et la Vierge, accompagnée de son Fils, environnée des anges et des saints, vient elle-même au-devant do son protégé. Ainsi les trois femmes célestes ont tenu leur parole : Béatrix est descendue . aux Enfers, Lucie au Purgatoire, Marie jusqu’au ciel étoilé.
Dans chacune des trois parties du poème on trouve une trace du triomphe de Jésus-Christ, un symbole de sa gloire éternelle :
Il a triomphé aux limbes, au milieu de ses patriarches, et les vieux rochers de l’abîme ont tremblé sous ses pas victorieux.
Il a triomphé sur la montagne expiatoire, au milieu de ses prophètes, et l'arbre d'Adam s’est couvert de feuillage et de fleurs.
Il triomphe au ciel, au milieu de ses anges, et la Vierge, sa mère, est couronnée par Gabriel.
* Viditque in somnis scalam stanteni super terram, et cacumen illius langens cœlum. Gex. xxviii.
* Quare Deus aliquos prædestinavit, aliquos improbàvit non est dare ralioncm, nisi quod Deus voluit? Auo. Sup. Joun.
5 In itinere incedunt nitidi et ornati,circumamicti varietatibus, tanquam sponsa procedens de thalamo suo. S. Bernard,
4 Soient et iunam et omnia astra cœli... creavit Deus... in minisleriiim cunctis gentibus. Dect. iv.
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INTRODUCTION
Saint Pierre, saint Jacques et saint Jean interrogent le poète sur la Foi, sur l’Espérance et sur la Charité. Adam lui explique combien d'heures il est resté dans le Paradis terrestre, combien d’années il a vécu sur la terre, et quelle était la langue primitive qu'il a parlée *. Après quoi, saint Pierre, le visage enflammé de honte et de colère, foudroie ses indignes successeurs; le firmament se voile d'un sombre nuage de sang, et Dante parvient au véritable Paradis.
D'abord il n’aperçoit qu’un immense fleuve de lumière*, puis, comme si un rideau se levait tout à coup devant lui, le spectacle ineffable de la milice triomphante se montre à ses yeux émerveillés dans toute sa gloire sublime et sa ravissante splendeur. Les saints et les saintes de l’Ancien et du Nouveau Testament, revêtus de leurs blanches étoles, sont assis par milliers sur des sièges de lumière, disposés concentriquement comme les feuilles d'une rose éclatante 3. La Reine du ciel est sur son trône ; Béatrix et Lucie sont remontées à leur place, et Bernard, Tardent contemplateur*, le serviteur le plus tendre, le plus fidèle, le plus dévoué de la Vierge, la supplie humblement d’intercéder en faveur de ce pauvre mortel, pour qu’il puisse, avec ses faibles organes, soutenir l’éclat . de la face auguste de Dieu, sans tomber en poussière.
C’est là sans doute la dernière limite tracée à l’art humain ; au delà est le néant, l'impossible. 11 se fait un instant de silence solennel au milieu des harmonies du firmament, la lyre des séraphins suspend ses notes qui font vibrer les sphères éternelles ; on n’entend plus que la voix grave, émue, lente du vieillard ; Béatrix et les autres saints du Paradis, penchés sur leurs sièges dans un pieux recueillement, les paupières baissées, les mains
* Gexes. ii.
* Thronus ejus flarrnnæ ignis : rolæ ejus ignis accensus. Fluvius , igneus, rapidusque egrediebatur a facie ejus. Daniel, vu.
s Vidi turbam magnam, quam dinumerarc nemo poterat, et omnibus gentibus et tribubus et popuiis et linguis : stantes ante thronum amicti stolis albis.
* Oculus non vidit, nec am is audivit, nec in cor hominis ascendit quanta charitas, quanta suavitas et jucundilas maneat in nobis in ilia visione. S. BEnNAno.
INTRODUCTION
jointes, suivent de l’intention la prière adressée à Marie. Les yeux de la Vierge s’élèvent vers Dieu, et la grâce est accordée. Le poète fixe son regard avec force dans le foyer ardent d'où émane toute lumière. Autour d'un point éblouissant et immobile tournent rapidement neuf cercles concentriques : ce sont les Anges, les Archanges, les Principautés, les Puissances, les Vertus, les Dominations, les Trônes, les Chérubins et les Séraphins *. Dans le point central est rassemblé en un seul faisceau de lumière tout ce qui se déploie dans l’univers, la Substance, le Mode et l’Accident, Puis, comme la vue du poète est de plus en plus affermie, il aperçoit dans le même point, à une immense profondeur, trois cercles d’une circonférence égale et d'une couleur différente ; le second de ces cercles est comme la spendeur reflétée du premier*, et le troisième comme une ardeur émanée des deux autres : c’est Dieu, c’est la divine Trinité se manifestant aux sens d’un homme par un miracle inouï. Dante n’a plus qu’un désir : c’est de comprendre comment l’effigie humaine s’est incarnée dans ce cercle. Mais un dernier rayon part du foyer éclatant, et le poète a compris : scs ailes tombent, scs vœux sont satisfaits, sa volonté se repose, se concentre et s’abîme dans la volonté éternelle.
Telle est dans son admirable unité l'action principale et réelle de la Divine Comédie. Rien de plus simple comme art, rien de plus irréprochable comme dogme. Un homme, enlevé tout à coup aux luttes, aux passions, aux douleurs de cette vie, est transporté, par une grâce spéciale, pendant sept jours, daus un monde invisible. Nous avons vu cet homme descendre un a un les neuf cercles de l’abime, glisser le long des reins de Satan, s’enfoncer au cœur de la terre, passer le centre, remonter à l’autre hémisphère, gravir péniblement les neuf degrés du Purgatoire, traver-
1 Millia milliurn ministrabant ci, et decics millics centcna millia assistebant ci. Dan. vu.
S. Dams. AnEOP. de Cœlesti hierarch. — S. Boxavent. Compendium, n, 15.
* Lumen de lum'rnc: lumen et splcndor l’atris. — Voyez S. Boxav. Compendium, i, 25. — S. Thomas, prima quæst. 15.
XLVt
IN TltO DU CT ION.
ser les orbites avec la rapidité de l'éclair, et ne s’arrêter qu’au sein même de Dieu !... Certes, c’est là la création la plus vaste, la plus homogène et la plus étonnante que la pensée humaine puisse concevoir.
Vers la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, on a senti à l’étranger, comme en Italie, la nécessité d'analyser sérieusement la Divine Comédie de Dante. C'était déjà un grand pas après les mutilât ons de Rivarol et les sarcasmes de Voltaire. Malheureusement, ces critiques, fort estimables d'ailleurs, comprenaient la poésie du moyen âge à peu près comme les archi- . tectes, leurs confrères, appréciaient l’art gothique. Aussi, tout en admirant les beautés de premier ordre qui frappent le lecteur le moins exercé, ont-ils posé comme principe que Dante avait bâti cette bizarre machine poétique pour jeter dans l'Enfer ses ennemis, et mettre au Paradis les hommes dont il aurait eu à se louer dans sa vie ; vengeance monstrueuse et inique, profanation sacrilège qui ne trouverait point d’excuse, même dans ce qu'il plaît aux grands hommes d’aujourd hui d’appeler la barbarie des temps !
Et d'abord, pour ne parler que du siècle qui a précédé cçluidu poète, nous sommes vraiment bien venus à prononcer les mots de barbarie et d'ignorance! A quelle époque le génie humain peut-il se vanter d’avoir fait de plus brillantes, de plus solides conquêtes ? Jetons seulement un regard sur l'Italie. Des marchands vénitiens pénètrent, par une hardiesse qui tient du prodige, au cœur de l’Asie, et aujourd'hui même, après tant de recherches, il existe encore des contrées qu’on ne connaît que d'après les récits de ces fabuleux voyageurs *. Brunetto Lalini résume dans un livre encyclopédique les connaissances de son siècle * ; Marino Sanuto apprend
1 Viaggio di Murco Polo.
* Lalini Drunelto Tesoro. Vcnczia, 1533.