X ' PRÉFACE
Tel est le plan général de cette dernière Cantique de la Divine Comédie ; ainsi se déroule et se termine, dans son imposante et régulière ordonnance, cette étonnante composition dont le premier acte se joue dans les gouffres de l'Enfer et qui se dénoue dans le sein de Dieu.
Nulle part le génie du poëte ne se manifeste avec plus d'éclat que dans cette dernière partie de sou œuvre, moins accessible à tout le monde, j'en conviens.. Ce sont des sommets ardus et peu foulés ; mais celui qui prendra la peine de les gravir sera récompensé de sa peine. Sans doute — je ne veux rien dissimuler — les scènes dramatiques, les épisodes intéressants abondent beaucoup moins dans le Paradis que dans le Purgatoire et dans l'Enfer. La théologie y occupe une place immense. Saint Pierre et d'autres apôtres font passer à Dante des examens ès-théologie comme à un docteur en Sorbonne. La discussion sur les taches de la Lune, la théorie de la volonté libre, l'explication des mystères de la Rédemption ou de la création angélique, toutes ces controverses, ces thèses, ces argumentations, ces ripostes, tous ces tournois de la logique et de la science plaisent comme expression du temps au lecteur curieux, mais ils fatiguent celui qui cherche avant tout dans un poëme des émotions. Sous ce rapport d'ailleurs, le récit de la souffrance, on l'a lâouvent observé, nous émeut plus que celtii du bonheur; et nous sommes au Paradis. Ajoutez que dans ce Paradis orthodoxe il n'y a, il ne peut v
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avoir qu'une seule joie : la vision en Dieu. Toutes les âmes sont des lumières qui expriment leur bonheur par dés chants, des tournoiements, des splendeurs. Voilà les seuls éléments dont le poëte théologien pouvait disposer pour fournir une carrière de trente-trois chants. Mais il a la baguette magique, et de ce thème rebelle, de ce dur rocher, il fait à chaque instant jaillir la source fraîche et cette fleur miraculeuse qu'on appelle la poésie. D'admirables beautés de détail fourmillent éparses çà et là au milieu des steppes arides de la scolastique comme les étoiles dans les déserts du ciel. Des comparaisons délicieuses et vraies rappellent la nature dans le royaume surnaturel de l'éternité. De grands personnages, en prenant la parote, y ressuscitent les passions dCj la vie humaine et remuent l'âme de leur éloquence. C'est l'empereur Justinien qui résume l'histoire romaine en cent vers ; c'est saint Thomas qui raconte la vie admirable de saint François d'Assises marié à la Pauvreté; saint Bonaventure qui dit en traits ardents celle de Dominique, «le grand paladin de l'Église, » a nxmici crudo; c'est Gacciaguida qui peint la paix et les mœurs de l'ancienne Florence et entonne le chant de l'exil :
Tu lascerai ogni cosa dilètta Più caramente...
11 te faudra laisser toute chose chérie
Et le plus tendrement! en quittant la patrie
C'est là le premier dard de l'exil ennemi.