‹ La divine comédie. Traduction d'Artaud de MontorChapitre 25 sur 38 · ANALYSE DU « PARADIS · texte numérisé non relu

ANALYSE DU « PARADIS

Cfc que le poète a retenu des choses du ciel où il est monté, forme la matière de ses derniers chants pour lesquels il invoque Apollon. L'une des deux cimes du Parnasse ne lui suffit plus; il a besoin, dit-il, de la double colline pour l'entreprise ardue qu'il lui reste à achever, et comment pourrait-il, sans le secours du père de la poésie, retracer aux hommes l'image de la béatitude céleste qui est restée gravée dans son esprit.

Au début, du sommet de la montagne du Purgatoire où ils sont encore, Dante et Béatrix voient le soleil levé dans le bélier. On entrait alors dans le printemps et il faisait nuit sur la terre.

Dante, suivant les yeux de sa compagne, trouve en lui (ce qui n'appartient qu'aux habitants de l'Eden) la force de regarder cet astre en face. Il le voit tout à coup redoubler de clarté, comme si deux soleils brillaient en un seul. Il reporte alors ses yeux sur ceux de Béatrix, où se reflétaient les feux de l'astre qu'elle n'avait cessé de contempler. Tout absorbé en elle, identifié pour ainsi dire avec la sainte, il entend l'harmonie céleste produite par le soleil roulant dans l'espace. Béatrix prévenant ses questions lui dit : « Tu n'es plus sur la terre; tu t'es élevé audessus d'elle plus rapide que la foudre.

— Comment, répond le Dante, ai-je pu m'élever au-dessus de corps plus légers que moi?

— Par une tendance propre à l'homme, répond la sainte monitrice. Tous les êtres obéissent à des instincts divers, qui les rapprochent plus ou moins de leur principe. Quoique marquée dans tout l'univers, c'est surtout dans les cieux qu'apparaît, pour le bonheur des élus, la vive empreinte du Tout-Puissant.

'< L'âme humaine est poussée par la grâce de sphère en sphère jusqu'à celle qui est la plus haute et la plus rapide, où elle trouve, au sein de la lumière divine, le terme de ses aspirations. Elle s'élève donc par sa

nature, comme un ruisseau suit sa pente naturelle en descendant de la montagne, à moins que le mauvais usage qu'elle fait de son libre arbitre ne la détourne de sa fin. »

Au moment d'élever son essor vers les cieux, le poète prend congé des lecteurs curieux et superfi,ciels, et ne retient avec lui que les âmes d'élite qui ont aspiré de bonne heure au pain des anges. Il promet à celles-ci un voyage plus merveilleux que ne l'a été celui des Argonautes.

A la fin de ce voyage il se déclare cependant impuissant à décrire ce qu'il a vu. Semblable à un homme qui a fait un beau rêve et qui n'a conservé au réveil qu'une impression sans aucun souvenir distinct, il n'a pas aspiré à peindre la lumière incréée. Il n'a voulu que retrouver dans son esprit quelque chose de son image, content si, de ses vers, il peut jaillir, dans la postérité, une étincelle de gloire.

CHANT PREMIER

;a gloire de celui qui met tout en mouvement pénètre ^ dans l'univers, et brille plus dans une partie et moins ■x*^ dans une autre.

^— ^ J'^i parcouru lé ciel qui reçoit le plus de sa lumière, et j'ai vu des choses que ne sait et ne peut redire le mortel qui descend de là-haut. L'intelligence s'approchant en liberté de l'objet de ses désirs, s'élève tant, que la mémoire ne peut revenir en arrière : cependant les merveilles du saint royaume, dont j'ai pu faire un trésor dans mon esprit, vont être la matière de mes chants.

Bienfaisant Apollon, pour ces derniers travaux, abreuve-moi, à longs traits, de ta valeur, comme le demande le laurier qui t'est cher!

Jusqu'ici je n'ai franchi qu'une des cimes du Parnasse; aujourd'hui je dois franchir les deux cimes à la fois, pour remplir dignement ma dernière tâche.

Entre dans mon sein, imspire-moi les accents qui t'avaient donné la victoire, quand tu tiras les membres de Marsyas* de leur fourreau sanglant. 0 divine puissance! permets que je retrace l'image de l'empire bienheureux, telle qu'elle est restée dans ma mémoire! alors je m'avancerai vers ton arbre favori 2, et je me couronnerai de ses feuilles, dont la sublimité du sujet et ta protection m'auront rendu digne.

Mon Père, on cueille rarement le laurier pour triompher comme César ou comme poète (ô faute! ô honte des volontés humaines!). Le désir de quiconque veut s'orner du feuillage du Pénée, doit répandre des flots de joie autour de la divinité de Delphes.

Une faible étincelle allume une grande flamme ; peut-être, après moi, des prières plus éloquentes obtiendront-elles des réponses plus favorables de Cyrrha.

La lumière du monde s'élève sur les mortels par des issues diverses; mais, quand elle sort par l'issue où quatre cercles se réunissent à trois croix, elle ordonne et dispense sa vertu dans l'univers avec une influence plus heureuse; elle façonne et dispose mieux à sa manière la cire mondaine.

Par une de ces portes commençait le jour; de l'autre côté régnait une nuit profonde. Toute une partie de l'hémisphère était déjà blanchie par l'aurore, et l'autre était plongée dans les ténèbres, quand je vis Béatrix tournée h gauche, contempler attentivement le soleil. Jamais l'aigle n'osa le regarder fixement avec tant d'assurance.

Comme un second rayon retourne, par la répercussion, au point lumineux d'où il est parti, ainsi qu'un pèlerin qui veut revenir, de même l'action de Béatrix infusée dans mes yeux, frappa ma pensée, et me disposa, contre l'habitude des hommes, à fixer aussi mes regards sur le soleil. Là, Dieu accorde des facultés que nous n'avons pas sur la terre, où tout est proportionné à nos faibles moyens.

Mais, cepandant, je ne pus longtemps soutenir l'éclat de cet astre : je le vis lancer des étincelles semblables à un fer rougi qu'on retire du feu, et il me parut qu'un autre jour se joignait subitement au premier jour, comme si l'Être qui en a la puissance avait orné le ciel d'un second soleil.

Béatrix continuait d'avoir les yeux attachés sur le char éternel. J'en détournai les miens, pour les reposer sur elle, et en la considérant, je sentis en moi-même que je devenais tel que Glaucus', quand il goûta cette herbe qui lui fit partager la divinité des dieux marins.

Qui pourrait exprimer, par des paroles, cette faculté de transhumanerl Que cet exemple encourage celui à qui la grâce permettra de connaître, par l'expérience, une si haute félicité!

Amour, qui gouvernes le ciel, tu le sais, si je n'étais pas alors tel que tu m'avais nouvellement créé, toi qui me fortifiais de tes rayons !

Quand j'admirai, ô noble objet de désirs éternels, cette révolution des cieux que tu diriges, cette harmonie que tu guides et que tu tempères, il me sembla que la flamme du soleil allumait un immense espace du ciel : jamais pluies et fleuves ne formèrent un lac aussi étendu.

Tant de splendeur, et la nouveauté du spectacle, excitèrent en moi une avidité pénétrante d'en connaître la cause.

Béatrix lisait en nioi, comme moi-même.

Avant que je la priasse de satisfaire mon esprit tout ému, elle ouvrit la bouche, et me dit : « Toi-même, tu te livres à l'erreur, avec tes fausses idées; tu ne vois pas ce que tu verrais, si tu les avais éloignées. Tu n'es plus sur la terre comme tu crois; la foudre, formée dans la région où elle est née, n'a pas été lancée aussi rapidement que tu as été porté, toi, dans cette région.

Mon premier doute ayant cédé à ce peu de paroles accompagnées d'un gracieux sourire, je fut bientôt embarrassé dans les rets d'un doute nouveau.

« Je me suis reposé de ma grande admiration, dis-je à Béatrix; maintenant je cherche à comprendre comment je m'élève audessus de ces corps si légers. »

Elle soupira pieusement, porta ses yeux sur moi avec cet air d'une mère tendre qui plaint le délire de son fils, et parla ainsi : « Toutes les choses ont un ordre entre elles, et cet ordre fait que l'univers ressemble à Dieu. Ici les hautes créatures voient la marche de l'effort éternel, qui est le but où tendent toutes les règles établies.

« Dans cet ordre, les natures s'inclinent par différentes voies. Elles s'éloignent plus ou moins du point où elles commencent; de là elles s'étendent, vers divers ports, dans la grande mer de l'Être, avec un instinct particulier qui ne quitte jamais chacune d'elles.

« L'une porte le feu vers la lune, l'autre est un moteur qui agit sur le cœur des humains; celle-ci resserre et rassemble la terre en elle-même; celle-là bande l'arc qui lance la flèche non seulement sur les créatures qui n'ont pas d'intelligence, mais encore sur celles qui ont le don de la raison et de l'amour. »

« La Providence, qui l'ordonne ainsi, fait sans cesse briller sa lumière dans le ciel au-dessous duquel est le mobile qui a le plus de rapidité. C'est là que nous porte en ce moment cette même vertu de l'arc qui, en suivant des lois qu'on ne voit jamais s'interrompre, dirige sur un BUT de joie céleste tout ce qu'il décoche.

« Il est vrai que les choses terrestres et matérielles sont quelquefois sourdes à la voix de cette puissance : aloi^s la créature qui a la faculté de ne pas toujours obéir, abandonne la juste direction; elle est entraînée loin du vrai chemin par l'attrait d'un faux plaisir, comme la foudre est précipitée vers la terre par le choc d'un nuage.

« Tu ne dois plus être étonné d'avoir été élevé si haut, que tu ne le serais de voir un fleuve descendre d'une montagne; ce serait un prodige, si, n'éprouvant aucun obstacle, tu t'étais arrêté plus bas, comme il y aurait lieu d'être surpris, si la flamme restait attachée à la terre. »

Béatrix se tut, et reporta ses yeux ^f'»f:ss le ciel.

â|S4 l'A DiVlNË COMEDIE

CHANT DEUXIEME

vous, qui, montés sur une frêle barque, suives la marche de mon vaisseau/ désireux découler mes chants, retournez revoir vos rivages, ne vous avancer ,^^,^^ pas en pleine mer, de peur de vous égarer si vous per- ^T^'T^C^ tliez mes traces.

On n'a jamais parcouru les ondes où je m'engage aujourd'hui. Minerve enlle mes voiles, Apollon me conduit, et les neuf MuBes me signalent les Ourses. Mais vous, en petit nombre, qui, de bonne heure, avez levé la tête vers le pain des Anges, nourriture dont on vit ici, sans pouvoir s'en rassasier, hasardez-vous dans le haut océan, et suivez le sillon que trace mon vaisseau sur l'onde, qui reprend d'elle-même son niveau.

Les héros qui passèrent à Golchos, quand ils virent Jason devenu

laboureur, ne furent pas émerveillés autant que vous devez l'être.

Le désir continuel et créé avec nous de voir le royaume dont

Dieu est la forme, nous emportait avec cette vélocité que vous

voyez au ciel lui-même.

Béatrix avait les yeux fixés en haut; je regardais en elle, et peut-être, en aussi peu de temps qu'un trait est placé, se détache de la noix et vole, je me vis arrivé dans un lieu où je fus frappé d'un spectacle admirable. Celle-ci, à qui aucune de mes pensées ne pouvait être cachée, se tournant vers moi, aussi gracieuse que belle : « Élève, me dit-elle, ton âme reconnaissante jusqu'à Dieu, qui nous a transportés dans la première étoile*. »

Il me paraissait qu'elle était recouverte ^d'un nuage lucide, épais, solide et poli, semblable à un diamant qu'aurait frappé le soleil. La perle éternelle nous reçut, comme l'eau reçoit un rayon de lumière qui ne trouble pas sa surface.

On s'étonnera que je n'aie pas éprouvé oe contact qu'éprouve un corps qui choque un autre corps, et l'on en désirera plus vivement connaître cette essence où l'on Voit comment notre nature s'unit à Dieu. Là, ce que nous croyons par la foi, sans démons^ tration, nous sera révélé d'une manière aussi parfaite que la vérité première connue de tous les hommes.

« 0 mon divin guide, répondis-je, aussi reconnaissant que je puis l'être, je rends grâces à Celui qui, du monde mortel, m'a transporté dans ce séjour! mais dites-moi maintenant quelles sont les taches de ce corps> qui là-bas font inventer des fables sur Gain. »

Béatrix sourit, et parla ainsi : « La flèche aiguë de l'étonnement ne doit pas te frapper, si l'homme, chez qui la clef des sens ne peut ouvrir, est exposé à se tromper : lorsque les sens conduisent seuls la raison, elle n'a que de courtes ailes. Mais toi, dis-moi, de toi-même que penses-tu? «

Je répondis : « La différence que j'aperçois ici me semble devoir être attribuée à des corps clairs et obscurs.

— Non, répliqua-t-elle, tu verras combien ton sentiment est faux, si tu écoutes l'argument que je lui opposerai. La huitième sphère a plusieurs étoiles de splendeur et de grandeur différentes. Si des corps clairs ou obscurs étaient la cause de ce que tu as remarqué, alors il n'y aurait qu'une seule et même vertu distribuée dans toutes ces étoiles. Or, des vertus diverses sont le fruit de principes créateurs; et, selon toi, tous ces principes se réduiraient à un seul. Si des corps clairs produisaienl; ces taches brunes dont tu demandes la cause, alors, ou la planète de la lune serait privée de sa matière en quelques points de son extension, ou, devenue semblable au corps de l'animal, qui offre d'abord la partie grasse, et ensuite les chairs, elle changerait ainsi de couleur dans quelque portion de son étendue.

« D'ailleurs, si des corps clairs étaient la cause de ces taches, on en aurait la preuve à chaque éclipse de soleil, parce que la lumière passerait à travers la lune, comme à travers tous les corps diaphanes, ce qui n'arrive pas.

« Il faut réfuter l'autre argument, et si je parviens à le détruire, tu conviendras que ton opinion n'aura pas été juste.

« Si la lumière ne traverse pas la lune, c'est qu'it y a un point où un corps dense ne la laisse plus passer, et alors le rayon revient sur lui-même, comme la couleur revient par un verre auquel adhère le plomb caché. Tu diras que le rayon paraît ici plus obscur qu'en d'autres parties, parce qu'il est réfléchi à une plus grande profondeur; mais l'expérience, qui vous est si utile dans vos arts, peut te délivrer de cette instance.

« Prends trois miroirs, places-en deux à une même distance; mets au milieu le troisième, que tu tiendras plus éloigné, fixe la vue entre les deux premiers, tourné directement vers eux; fais apporter derrière toi un flambeau, dont la lumière, répercutée parles trois miroirs, puisse revenir à toi; tu reconnaîtras, alors, que le miroir le plus éloigné brille d'une lumière moins étendue, mais aussi vive que celle des miroirs qui sont plus près de toi.

« Maintenant, ainsi que des lieux que couvre la neige sont privés de sa couleur et de sa froidure, à la première influence de la chaleur, de même ton esprit, dégagé de sa fausse pensée, recevra un tel éclat, qu'il scintillera de la plus vive lumière.

« Dans le ciel de la divine paix se meut un corps qui en sa vertu renferme tout son être : le ciel qui suit répartit cet être entre diverses essences, qu'il distingue et qu'il contient. Les cieux inférieurs combinent différemment leurs distinctions particulières, et les dirigent vers le but qui leur est marqué.

« Ces organes du monde, ainsi que tu le vois, descendent, de degré en degré, devenant successivement des effets et des causes. Observe bien comme je vais droit à la vérité que tu désires; tu sauras ensuite toi-même ne pas perdre le gué. Il convient que tu doives aux moteurs bienheureux la connaissance du mouvement et de la vertu des sphères, comme on doit au forgeron la connaissance de l'art du marteau.

« Le huitième ciel ^ que tant de feux rendent si beau, prend l'image que lui imprime la haute intelligence qui décide son mouvement. L'âme", dans votre poussière, se répand en différents membres et en diverses puisances : c'est ainsi que cette intelligence suprême développe sa bonté multipliée envers les étoiles, en se tournant vers son unité.

« Chaque vertu forme une ligne particulière avec le corps précieux qui lui fait opérer ses effets, comme la vie, en vous, se lie à votre âme. Cette vertu, mêlée à chaque étoile, par la nature joyeuse dont elle dérive, brille comme la joie dans un œil satisfait. De cette vertu, et non de corps denses ou clairs, provient ce qui te paraît différent entre une lumière et une autre nature de lumière. Cette vertu est le principe formel qui, d'accord avec sa puissance, produit ces corps remarquables par leur clarté et leur densité. »

CHANT TROISIEME

Je soleil qui me brûla d'abord d'un si violent amour R m'avait découvert, par ses explications, le doux aspect 1^^ de hautes vérités, et, voulant me confesser vaincu et persuadé, je levai la tête, pour lui parler; mais il s'offrit à moi un spectacle qui m'occupa tout entier, et je ne pensai plus à ce que j'allais avouer.

Si nous regardons à travers des cristaux nets et transparents, si * nous considérons une source nitide et tranquille, dont il soit

facile d'apercevoir le fond, les images reviennent à nos yeux, affaiblies comme Téclat d'une perle qui orne un front éblouissant de blancheur; telles je vis des figures qui paraissaient prêtes à parler.

Je tombai alors dans l'erreur contraire à celle qui alluma l'amour entre l'homme et une fontaine^. Aussitôt que je les eus remarquées, pensant qu'elles étaient réfléchies par un corps lucide, je tournai les yeux, pour savoir de qui je rencontrais l'image; mais, ne voyant rien, je les ramenai sur mon guide fidèle, qui souriait, et dont les regards étincelaient d'une splendeur sacrée.

^ « Ne t'étonne pas, dit Béatrix, de me voir sourire de ton jugement puéril : tu n'as pas encore appuyé le pied sur la vérité, et comme il t'arrive souvent, tu as trébuché.

« Les figures que tu aperçois sont de vraies substances, réléguées ici pour n'avoir gardé leurs vœux qu'imparfaitement. Parle avec elles, écoute-les, et apprends que la lumière véritable qui les éclaire ne les laisse jamais s'égarer. »

Et moi je m'adressai à l'ombre qui semblait la plus disposée à converser, et, du ton d'un homme que trop de précipitation embarrasse,' je parlai en ces termes : « 0 toi, splendeur si heureusement née, qui dois aux rayons de la vie éternelle une douceur qu'on ne sait pas comprendre, quand on ne l'a pas sentie, daigne m'être gracieuse et me dire ton nom et le sort de tes compagnes. »

Et elle, empressée et avec les yeux riants : « Notre charité ne ferme jamais la porte à une volonté raisonnable. Elle est conforme à celle de Dieu, qui veut que toute sa cour lui ressemble. Dans le monde, je fus sœur religieuse. Si tu m'examines bien, je ne te serai pas inconnue, quoique devenue plus belle : tu reconnaîtras que je suis Piccarda"'.

« J'ai été placée ici avec ces autres bienheureux, dont je partage la félicité dans la sphère la plus tardive. Nos affections, enflammées seulement d'une charité et d'un amour qu'elles doivent à l'Esprit- Saint, sont joyeuses du séjour que Dieu leur a destiné, et ce sort, qui paraît si peu favorable, nous est réservé à cause de notre négligence, et parce que nous avons manqué en partie à nos vœux. »

Je dis à Piccarda : « Sur vos figures admirables brille je ne sais quoi de divin, qui les change au premier abord. Ma mémoire ne m'a pas servi promptement, mais ce que tu m'annonces vient m'aider, et il m'est plus aisé de te reconnaître. Réponds, toi et les ombres qui jouissent d'un tel bonheur, désirez-vous un lieu plus haut, pour mieux contempler Dieu et posséder encore plus son amour? »

362 LA niVFNE COMEDIE

D'abord elle sourit, ainsi que ses compagnes; ensuite, aussi joyeuse que dans le premier feu de l'amour divin, elle répondit : M Frère, une vertu de charité guide notre volonté ; elle ne lui laisse désirer que ce que nous avons, et ne nous donne aucune autre soif. Si nous voulions être plus élevées, nos désirs ne seraient plus en harmonie avec Dieu qui nous voit ici; de tels désirs ne sont pas admis dans les sphères célestes.

« Remarque bien leur nature : il faut parmi nous vivre dans l'esprit de charité. La forme de l'être bienheureux demande que nous nous sounaettions à la puissance divine, et toutes nos volontés ici n'en font qu'une. Dans ce royaume, nous sommes rangées de degré en degré; ce qui plaît au roi qui nous gouverne, plaît à tout le royaume : sa volonté est notre paix, elle est cette mer où se rend tout ce que sa grandeur a créé, et tout ce que fait \i\ nature, »

Je vis bientôt clairement que tout lieu dans le ciel était Paradis, quoique la grâce du bien suprême y laissât différemment pleuvoir ses faveurs.

On refuse le nîets dont on est rassasié ; on demande une seconde fois de celui qui plaît encore : ainsi mes gestes et mes paroles firent comprendre à celle-ci que j'étais satisfait de sa réponse, mais que je voulais apprendre quelle fut la toile qu'elle n'avait pas achevé de tisser.

Elle daigna me dire : « Une vie sainte, un niérite éminent ENGiELLENT plus haut que nous une femme * qui, sur votre terre, a prescx'it ce vêtement et ce voile qu'on adopte pour règle quand on a juré de ne plus veiller et de ne plus dormir, jusqu'à la mort, qu'auprès de l'époux qui forn^e et accepte tous les vœux dictés par sa charité.

« Encore jeune, j'ai fui le ïnonde pour suivre cette femme, je me suis enfermée sous son habit, et j'ai promis d'observer ses statuts; mais des hommes, plus accoutumés au mal qu'au bien, m'ont enlevée de ma douce clôture; et quelle fut ensuite ma vie? Dieu seul le sait.

« Cette autre splendeur qui se montre à ma droite, et qui brille de toute la lumière de notre sphère, a été, comme moi, une religieuse, et on lui a ôté de la tête l'ombre du voile sacré; mais quand elle fut rendue au monde contre tout bon ouvrage, et contre sa volonté, elle ne quitta jamais le voile dans son cœur. Tu vois en elle la grande Constance « qui, du second orgueil de Souabe, engendra le ti-oisième, et la dernière puissance de cette race. »

Piccarda cessa de parler, et commença à chanter ; Je vous salue, Marie. En chantant elle disparut, comme un corps pesant qui tombe dans une eau profonde. Mes yeux la suivirent quelque temps, et

après l'avoir perdue, se tournant vers le signe d'un désii^ plus louable, ils se dirigèrent sur Béatrix. Celle-ci jeta de tels éclairs, que ma vue ne put les supporter, et cela me fît retarder une demande.

CHANT QUATRIEME

^I^^^^EL qu'un homme placé entre deux mets qui excitent ^^^ 1^^ également l'appétit, et libre de choisir celui qui lui plaira, mourra souvent de faim avant d'avoir porté un de ces mets sous la dent; tel qu'on voit un agneau, entre deux féroces loups en arrêt, ne savoir lequel des deux il doit le plus redouter ; tel qu'on voit un chien incertain entre deux daines, de même je gardais le silence entre deux doutes qui me tourmentaient, et je ne puis me blâmer ni m'en louer, parce qu'un tel état devenait nécessaire ; je me taisais, mais mon désir était peint sur ma figure, et elle interrogeait plus vivement que je n'aurais pu le faire avec des paroles.

Béatrix agit comme Daniel, lorsqu'il apaisa la colère qui avait rendu Nabuchodonosor injuste et méchant : « Je vois bien, me ditelle, que tu es occupé de désirs différents, et qu'une inquiétude fatigante t'oppresse et t'agite ; tu argumentes ainsi : Si la bonne volonté dure toujours, par quelle raison la violence des autres me fait-elle perdre le fruit de mes mérites? Ton autre doute vient de ce que tu crois, suivant la sentence de Platon, que les âmes retournent vers les étoiles.

« Voilà les questions qui te tiennent en suspens : je traiterai d'abord celle qui paraît avoir le plus de fiel. Celui des Séraphins qui participe le plus à la lumière de Dieu, Moïse, Samuel, Jean, celui que tu voudras, je ne dis pas Marie, n'ont pas, dans un autre ciel, des places différentes de celles des esprits qui t'ont apparu, et ne doivent pas y demeurer plus ou moins d'années. Tous embellissent Ih premier ciel, et leur douce vie n'a de différence que dans le bonheur de participer plus ou moins à l'esprit éternel. Ces ombres se sont montrées ici, non parce que cette sphère leur est spécialement réservée, mais pour te faire voir quelle est celle de toutes les sphères du ciel qui est la moins élevée.

« Il faut parler ainsi à votre esprit : il ne comprend que ce que l'on soumet à ses sens; c'est pourquoi l'Écriture condescend à vos facultés, en entendant toute autre chose, quand elle donne à Dieu des pieds et des mains. C'est ainsi que la sainte Église représente aussi avec une figure humaine Gabriel, Michel, et l'ange qui guérit Tobie.

<( Ce qu'on voit ici n'a aucun rapport avec ce que Timée pense des âmes. Timée *" sent comme il parle. Il dit que chaque âme retourne à son étoile; il croit que l'âme en est provenue, quand la nature lui a donné la forme d'un corps. Peut-être Timée exprime-t-il mal son opinion, et ne faut-il pas la combattre avec dérision. S'il entend que les bonnes ou les mauvaises influences retournent aux étoiles comme à leur principe, son arc touche le but en quelques vérités. Cette opinion, mal interprétée, a troublé presque tout le monde qui a couru adorer Jupiter, Mars et Mercure.

« L'autre doute qui t'agite présente moins de venin, et sa malignité ne pourrait t'éloigner de moi. Que notre justice paraisse injuste aux yeux des mortels, c'est un argument que la foi peut hasarder, et ce n'est pas une coupable hérésie. Votre entendenient pénètre jusqu'à la vérité; aussi je vais te satisfaire comme tu désires.

« S'il n'y a de véritable violence que lorsque la victime qui souffre n'accorde rien à celui qui veut la contraindre, ces âmes ne peuvent apporter aucune excuse. On ne peut éteindre une volonté qui résiste ; elle est comme le feu, qui revient toujours à sa tendance naturelle, quoique mille fois on lui oppose des obstacles. Si la volonté se plie, ou peu, ou beaucoup, alors il semble qu'on cède à la violence.

« Ces ombres ont agi ainsi, puisqu'elles pouvaient retourner à leur sainte demeure. Suppose leur volonté entière, comme celle de Laurent sur le gril, ou celle de Mucius, si sévère pour sa propre main, cette volonté les aurait ramenées, au premier moment de liberté, dans le chemin dont elles avaient été détournées; mais un caractère aussi énergique est trop rare.

« Cette explication, si tu l'as bien saisie, doit détruire l'argument qui t'aurait encore plusieurs fois embarrassé.

« Un autre doute vient à la traverse dans ton esprit, et tu n'en pourrais sortir seul sans une grande fatigue. Je t'ai appris qu'une âme bienheureuse ne pouvait mentir, parce qu'elle était sans cesse auprès de la source de la vérité. Constance a conservé l'affection du voile, suivant ce que t'a dit Piccarda : il semble donc qu'il y ait entre elle et moi quelque contradiction. Frère, il arrive souvent que, pour fuir un danger, on fait, contre son gré, ce qu'il ne convient pas de faire, comme Alcméon qui, sur la prière de son

père, tua sa propre mère, et se montra coupable d'impiété pour ne pas méconnaître la piété.

« A cet égard, je veux que tu observes que la volonté, si elle se prête à la force, ne permet plus d'excuser les offenses. La volonté, qnand elle est absolue, ne consent pas au mal; elle y consent, en tant qu'elle craint que, par des résistances, elle ne se prépare plus d'affliction. Quand Piccarda s'exprime comme elle l'a fait, elle entend pafler de la volonté absolue, et moi j'entends parler de l'autre volonté. Toutes deux nous disons vrai. »

Tels furent les flots du fleuve sacré, qui jaillirent de la source d'où émane toute vérité; et ainsi mes doutes furent éclaircis.

« 0 amante du premier amant! ô divinité, m'écriai-je, dont l'éloquence m'inonde et me remplit du plus ardent enthousiasme, mon atîection n'est pas si profonde qu'elle puisse te rendre grâce pout grâce! Que celui qui voit et qui peut, réponde pour moi! Je vois bien que notre entendement n'est jamais satisfait, s'il n'est éclairé de la vérité, hors de laquelle ne s'étend aucune autre vérité : lorsqu'il l'a découverte, et qu'il peut l'atteindre, il s'y retranche, comme la bête sauvage dans son antre; sinon chacun de nos désirs serait inutile. Mais ensuite le doute naît au pied de la vérité, comme une espèce de rejeton, et naturellement ils s'élèvent tous deux, en entrelaçant leurs rameaux.

« Vos réponses m'invitent et m'encouragent à vous demander avec respect, ô femme bienheureuse! l'explication d'une autre vérité qui n'est pas encore bien éclaircie pour moi. Je veux savoir si l'homme qui a rompu ses vœux peut vous satisfaire par de bonnes actions qui fassent incliner votre balance. »

Béatrix jeta sur moi des regards pleins d'étincelles d'amour et de divinité. Ma vertu vaincue lui céda, et je restai confondu, en baissant humblement les yeux.

CHANT CINQUIEME

1 les éclairs qui s'échappent de mes regards t'éblouissent plus dans le ciel, au milieu du saint amour de Dieu, qu'ils ne t'éblouissaient sur la terre; si j'abaisse la puissance de tes yeux, ne t'étonne pas; cet efTet provient de ce que ma vue est plus parfaite : elle apprend bien, et ne meut plus le pied que dans ce qu'elle a bien appris.

« Je remarque cependant que l'éternelle lumière dont la seule vue embrase d'amour, brille maintenant dans ton intelligence. Si quelque chose l'égaré, ce n'est qu'un vestige mal connu de cette lumière. Tu désires savoir si par des actions estimables on peut faire absoudre une âme qui a manqué à ses vœux. »

Béatrix me dit ces paroles par lesquelles je commence ce chant, et sans s'interrompre, elle continua en ces termes les saintes explications : « Le plus grand don que Dieu ait accordé, en vous créant, le don qu'il apprécie le plus, et qui est le plus conforme à sa bienfaisance, est la liberté de la volonté. Ce bienfait a été accordé seulement à toutes les créatures intelligentes. Si tu admets ce point, tu sentiras la haute valeur d'un vœu, quand il a été formé par ton consentement et le consentement de Dieu.

« Quand un pacte est arrêté entre Dieu et l'homme, celui-ci, par cet acte, se fait victime de ce trésor, qui est tel que je le dis : donc, que peut-on rendre en échange? Si tu crois qu'il t'est permis de racheter par une œuvre sainte le don auquel tu as renoncé, tu ressembles à celui qui voudrait faire un bon usage d'un bien mal acquis.

c< Te voilà désormais convaincu du point principal : cependant la sainte Église donne à cet égard des dispenses qui paraissent en contradiction avec ce que je viens de te révéler. Il faut encore rester quelque temps à table : tu as pris une nourriture lourde qu'il convient de précipiter par quelque secours. Ouvre ton esprit à ce que je te dévoile, et renferme-le dans ta mémoire : il n'y a pas de science quand on entend sans retenir.

« Deux choses distinctes forment l'essence d'un vœu : la première est l'objet du sacrifice, la seconde est le pacte en lui-même. On n'est jamais relevé de ce pacte, si l'on n'y est pas fidèle, et c'est à ce sujet que, plus haut, je t'ai parlé d'une manière si précise. Les Hébreux, comme tu dois le savoir, furent toujours obligés d'offrir les sacrifices qu'ils avaient promis; seulement ils changèrent quelquefois l'objet de ces mêmes sacrifices.

« Ce qui constitue l'essence d'un vœu que tu connais sous le nom de matière du vœu, peut être tel qu'on n'ait pas failli en l'échangeant contre une autre matière; mais il ne faut pas qu'on transporte ainsi la charge sur une autre épaule, de sa propre autorité, et sans le commandement de la clef blanche et de la clef jaune " : regarde tout changement comme insensé, si lachose qu'on abandonne n'est pas contenue dans celle que l'on prend, comme quatre est contenu dans six. De plus, on ne peut remplacer par un moindre avantage la chose qui, avec sa valeur particulière, emporte la balance.

« Que les mortels ne se fassent pas un jeu de leurs promesses. Soyez lîdèles, mais jamais inconsidérés, comme Jephté dans sa première générosité : à qui cependant convenait-il plus de dire : J'ai mal fait, et en accomplissant ma promesse, je ferai plus mal? Il ne fut pas moins insensé, le grand chef des Grecs que ne fléchirent pas les larmes répandues sur le beau visage d'iphigénie, et qui fit pleurer sur le sort de cette princesse les fous et les sages qui entendirent parler d'un vœu si barbare.

« Chrétiens, apportez plus de gravité dans vos actions. Ne soyez pas comme une plume qui s'agite à tous les vents : ne croyez pas que toute eau puisse vous purifier. Vous avez pour guides, l'Ancien, le Nouveau Testament, et le Pasteur de l'Église; qu'ils suffisent pour votre salut : si une passion coupable vous crie autre chose, soyez des hommes et non des animaux sans raison. Que l'Hébreu qui est parmi vous ne rie pas de vos dérèglements ; ne faites pas comme l'agneau qui laisse le lait de sa mère, qui folâtre et joue imprudemment avec lui-même. »

Béatrix parla ainsi comme je l'écris; ensuite elle se retourna, toute désireuse, vers l'endroit où la lumière du monde est la plus vive : son silence, son changement d'attitude, firent taire mon esprit curieux qui allait lui soumettre d'autres questions.

Aussi vite qu'une flèche frappe le but avant que la corde soit en repos, nous courûmes au second royaume.

Je vis Béatrix si belle et si heureuse, quanû elle arriva dans la lumière de ce ciel, que la planète elle-même en parut plus resplendissante. Si l'étoile se changea et sourit, que ne dus-je pas devenir, moi qui suis naturellement susceptible de tant de transmutations! Dans un vivier dont l'onde est pure et tranquille, les poissons s'élancent vers tout ce qu'on leur jette, s'ils croient y trouver quelque pâture; ainsi une foule de lumières célestes se dirigèrent vers nous, et chacune s'écriait : « Voilà qui accroîtra nos amours. » Tandis qu'elles approchaient, on voyait leurs ombres pleines de joie dans le sillon rayonnant qu'elles répandaient autour d'elles.

Pense, ô lecteur, si ce qui commence ici n'allait pas plus avant, quelle soif plerne d'angoisse tu aurais d'en savoir davantage, et tu comprendras combien, dès qu'elles furent près de moi, je fus tourmenté du désir de connaître la condition de ces splendeurs!

Un de ces esprits pieux me dit : « 0 toi, né sous d'heureux auspices, à qui la grâce permet de voir des trônes du triomphe éternel, avant que tu aies quitté l'armée militante, apprends que nous sommes enflammés de la lumière qui s'étend dan» tout le ciel. Veux-tu de nous quelques éclaircissements? satisfais-toi à ton plaisir. »

Béatrix ajouta : « Dis, dis, et crois-les comme on doit croire des esprits divins. »

Alors je parlai ainsi : « Je vois que tu séjournes près du trône de la première lumière. Elle sort étincelante de ta bouche et de tes yeux : mais je ne sais pas deviner qui tu peux être, dme bienheureuse, ni pourquoi tu habites dan? la sphère qui se cache aux regards des mortels, sous les rayons d'une autre. »

J'adressai ces mots directement à la lumière qui m'avait parlé la première. Elle se montra en même temps plus brillante qu'elle n'avait encore été. Bientôt, comme le soleil qui se cache lui-même par son trop vif éclat, quand il a dissipé les vapeurs épaisses qui tempéraient sa chaleur, la figure sainte, pénétrée d'une joie nouvelle, se concentra dans ses propres rayons, et ainsi recluse, recluse, me répondit comme on le verra au chant suivant.

Sg ^ ^

CHANT SIXIEME

EPDis que Constantin avait tourné l'aigle contre le cours du ciel qu'elle avait suivi auparavant sur la flotte de cet ancien héros qui s'empara de Lavanie ^'^, il s'était écoulé cent et cent ans et plus, pendant lesquels l'oiseau de Dieu avait régné à l'extrémité de l'Europe, dans le voisinage des montagnes, d'où il était parti; de là il avait gouverné le Monde, sous l'ombre de ses ailes sacrées, el l'autorité transœise d'une main dans une autre était parvenue dans la mienne.

« Je fus César, -^t je suis Justinien. Par la volonté de Dieu qui est le premier amour, je retranchai des lois ce qu'elles offraient

d'inutile et d'obscur. Avant de me dévouer à cet ouvrage, je croyais qu'il n'y avait qu'une seule nature dans le Christ, et je vivais satisfait d'une telle croyance; mais le bienheureux Agapet, souverain pontife, me redressa par ses paroles à la foi véritable. J'écoutai sa voix, et je sens que son opinion était raisonnable, comme tu sens toi-même que toute contradiction a une partie fausse et une partie vraie.

« Aussitôt que j'eus commencé à marcher de concert avec l'Église, je me livrai tout entier à ce haut travail que Dieu m'avait inspiré. Je laissai le soin de Vnes armées à mon Bélisaire : la main du ciel le suivit visiblement, et je compris que je devais me reposer sur lui.

« Je viens de répondre à ta première question; mais le sujet me force à t'en dire davantage, et je veux que tu connaisses la force des raisons de ceux qui se disent les défenseurs du signe sacré, et de ceux qui le combattent. Vois quelle est la vertu qui a rendu ce signe vénérable.

« A la mort de Pallas l'aigle commenç.a à régner. Tu sais qu'elle séjourna dans la ville d'Albe pendant plus de trois siècles, jusqu'au moment où pour elle les trois combattirent contre trois. Tu sais oii elle habita, depuis l'affront aux Sabines jusqu'à la douleur de Lucrèce, sous sept rois qui soumirent les nations voisines. Tu sais qu'elle anima les valeureux citoyens de Rome quand ils marchèrent contre Brennus, contre Pyrrhus, contre tant d'autres princes et leurs alliés. Toquatus, Quintius,qui reçut un surnom de sa chevelure mal soignée, les Décius et la famille Fabia lui durent cette renommée que je me rappelle avec délices. Elle écrasa l'orgueil de ces Arabes qui suivirent Annibal à travers les Alpes incultes d'où, toi, Pô, tu t'écoules. Scipion et Pompée, encore jeunes, obtinrent le triomphe, sous ce même signe qui parut acerbe à la colline au pied de laquelle tu as pris naissance.

« Puis, lorsque le ciel voulut faire connaître à la terre la félicité dont il jouit lui-même, l'aigle fut confié à Jules *^ parla volonté de Rome : c'est alors que l'Isère, la Saône, les vallés du Rhône et la Seine ont vu ce signe s'avancer depuis le Var jusqu'au Rhin. La langue et la plume n'auraient pu suivre la rapidité de son vol, quand il sortit de Ravenne, et sauta le Rubicon. Il se dirigea bientôt vers l'Espagne, puis vers Durazzo, frappa Pharsale, et fit sentir le poids de ses coups au Nil brûlant. Revoyant Antandre, le Simoïs et le lieu où repose Hector, contrées d'où il était parti, il devint fatal à Ptolémée. De là il s'élança foudroyant sur Juba, et tout à coup se retourna vers votre occident, où il entendait la trompette du parti de Pompée.

« Brutus et Cassius aboient dans l'Enfer, au souvenir de ce que

376 LA DIVINE COMKDIE

fit l'aigle, sous celui qui ensuite s'en empara de force, et fit pleurer Modène et Pérouse. On entend gi'inir encore la triste Cléopâtre, qui, pour fuir ses atteintes, reçut de l'aspic une mort subite et cruelle. Sous cet autre, l'aigle étendit sa domination jusqu'à la mer Rouge; sous cet autre, elle procura au monde une si douce paix, que le temple de Janus fut fermé.

«Toutes ces victoires du signe dont je parle, remportées d'abord, et celles qu'il devait encore remporter dans U; royaume mortel qui lui est soumis, deviennent en apparence faibles et obscures si l'on considère avec un œil éclairé et une alTection pure ce qud fut ce signe dans les mains du troisième César.

« La vive justice qui m'anime lui accordait, à celui que je signale, la faveur de venger une injure personnelle à Dieu même. Mais ici redouble d'admiration. Avec Titus l'aigle courut tirer vengeance de la vengeance de l'antique faute '^ Enfin, lorsque la dent lombarde mordit la sainte Église, Charlemagne lui accorda du secours, et triompha sous les auspices de l'aigle.

« Tu peux juger maintenant ceux que je viens d'accuser plus haut, et tu connaîtras quelles sont les erreurs, cause de tous nos maux. L'un oppose les lis d'or au signe légitime; l'autre s'en proclame inconsidérément le défenseur. C'est une rude tâche de savoir qui des deux s'abuse davantage.

« Que les Gibelins continuent leurs menées sous un autre étendard! Il connaît mal ce signe celui qui l'arbore avec des prétentions injustes!

« Que ce nouveau Charles '^ et ses Guelfes ne s'efforcent pas de l'abattre; qu'ils craignent plutôt des serres qui ont déchiré la peau d'un lion plus redoutable! Souvent les fils ont pleuré la faute de leui's pères.

« Qu'on ne croie pas enfin que Dieu change d'armes en faveur des lis.

« Cette petite étoile *« est ornée d'esprits sublimes qui ont recherché avidement l'honneur et la gloire. Lorsque les désirs ont eu pour but cette gloire mortelle, il convient que les rayons du véritable amour jettent une clarté moins vive. Nos gages sont mesurés sur notre mérite. Nous ne voyons ces rayons ni plus petits ni plus grands.

« Enfin, cette admirable justice de Dieu excite tellement notre affection que nous ne pouvons plus retomber dans aucune méchanceté.

« Différentes voix produisent de doux accords ; ainsi différents degrés produisent une douce harmonie au sein de ces sphères.

« C'est aussi dans cette perle que brilla la lumière de Romée, qui entreprit Une tâche si belle et si mal agréée. Mais les habitants de

la Provence qui ont conjuré contre lui, n'ont pas eu lieu de rire.

« On n'est pas dans la bonne voie, quand on pense que la belle conduite des autres nuit à nos intérêts. Raymond Bérenger avait quatre filles. Toutes quatre furent reines, et une belle illustration fut due à Romée, personne humble et étrangère. De faux rapports engagèrent Bérenger à demander les comptes de ce juste, qui lui rendit sept et cinq pour dix, et se retira pauvre et chargé d'années.

« Si le monde savait le courage qu'il montra en mendiant sa vie, morceau par morceau, le monde, qui le loue déjà beaucoup, le louerait bien davantage. » «

CHANT SEPTIEME

OIS béni, ô Sauveur, Dieu saint des armées, toi qui éclaires de ta lumière les âmes des fortunés royaumes! » Ainsi chanta, en se retournant, cette substance qui est revêtue d'une double gloire, et en même temps elle et ses compagnes reprirent leur mouvement circulaire, et s'éloignèrent de moi comme des étincelles qui échappent avec vélocité à nos regards.

Je doutais, et en moi-même je me disais : « Dis-lui, dis-lui; je me disais : Dis-lui donc, à la noble femme qui apaise ta soif avec les douces gouttes de sa voix » ; mais le respect pour B, et pour *■' ICE, qui s'empare de tout moi, me forçait à tenir la tête bai&sée, comme un homme que le sommeil accable.

Béatrix me laissa peu de temps dans cet embarras, et me rayonnant d'un sourire qui aurait rendu heureux un homme au milieu des flammes, elle me dit : « Selon mon jugement, qui est infaillible, tu ne comprends pas comment une juste vengeance a été punie justement; mais j'éclaircirai ce doute.

« Écoute, mes paroles t'apprendront de sublimes vérités. Pour n'avoir pas voulu souffrir l'utile frein de la vertu, cet homme qui ne reçut pas la naissance *^, en se damnant, damna toute sa race. « L'espèce humaine infirme languit, pendant plusieurs siècles, abandonnée à l'erreur, jusqu'à ce qu'il plût au Verbe de Dieu de descendre. Par l'acte seul de l'éternel amour, il unit à la nature

divine la nature humaine, qui s'était éloignée de son créateur.

« Maintenant fais bien attention à ce que je t'explique. Cette nature, unie à celle de son créateur, avait été d'abord pure et sincère, mais par elle-même elle se bannit du Paradis, parce qu'elle s'arracha de la voie de la vérité et de sa vie. Or, la peine que Jésus-Christ souffrit sur la croix, si l'on ne considère que la nature qu'il avait assumée, n'a jamais plus justement mordu; mais aussi, en examinant quelle était la personne revêtue de cette humanité, on voit aisément qu'aucune peine ne fut plus injuste.

« Du même fait résultèrent deux conséquences différentes : une seule mort plut à Dieu et aux Juifs; par elle la terre a tremblé et le ciel s'est ouvert.

« Tu dois donc facilement comprendre qu'une cour juste a vengé une juste vengeance. Mais je vois que ton esprit, de pensée en pensée, est occupé d'un autre doute, qu'il désire que j'éclaircisse. Tu dis : Je comprends bien ce que je viens d'entendre, mais je ne comprends pas pourquoi Dieu a choisi ce moyen pour notre rédemption.

« Frère, les motifs qui déterminèrent le Créateur à agir ainsi sont cachés aux yeux de ceux qui ne sont pas embrasés du feu de l'amour divin : cependant, comme on pense longtemps en vain sur un tel sujet, je vais te dire pourquoi Dieu a trouvé ce moyen plus digne.

« La divine bonté qui méprise toute jalousie, étincelle de sa propre ardeur, lorsqu'elle distribue ses beautés éternelles; ce qui coule immédiatement de cette divine bonté n'a plus de fin, et son impression, une fois marquée, ne peut plus s'altérer.

u Tout ce que cette bonté produit immédiatement est libre, et n'est pas soumis aux lois qui règlent les choses secondaires. Plus im être est conforme à Dieu, plus il lui plaît.

« L'ardeur sainte de la charité qui répand ses rayons sur toutes choses est plus vive dans les objets qui lui sont le plus semblables.

« L'humaine créature participe à ces avantages; mais si un de ses avantages lui manque, elle déchoit nécessairement de sa noblesse : il n'y a que le péché seul qui lui ôte sa liberté et l'empêche d'être semblable à son souverain bien, parce qu'alors elle ne se blanchit que peu de son éclat.

« Elle ne retourne pas à sa dignité première, si, par de justes peines, elle ne cicatrise les blessures qu'a causées le faux plaisir.

« Votre nature, quand elle pécha tout entière, perdit ses dignités et le Paradis, et elle ne pouvait les recouvrer, si tu y fais bien attention, qu'en passant par un de ces deux gués. Il fallait que Dieu, dans sa courtoisie, remît la faute, ou que l'homme donnât une satifaction personnelle pour sa folie.

« Maintenant fixe les yeux, du moins autant qu'il te sera possible en suivant mes paroles, sur les profondeurs du conseil éternel.

« L'homme, dans sa situation, ne pouvait jamais donner de satisfaction, parce qu'il ne pouvait pas faire par son humble obéissance autant qu'il avait fait par son indocilité.

« Cette raison suffit pour te prouver que, par lui-même, il ne pouvait donner cette satisfaction : il fallait donc que Dieu, pour ramener l'homme à la vie éternelle, employât ses propres voies, ou l'une, ou les deux.

« Tu sais qu'une action est d'autant plus agréable qu'elle annonce plus la bienfaisance du cœur qui Ta dictée ; aussi la divine bonté qui s'imprime en toutes les choses créées, se plut à employer tous ses moyens, pour vous relever au ciel.

« Il n'y a jamais eu, et il n'y aura jamais, depuis le premier des jours jusqu'à la dernière des nuits, de la part de Dieu et en faveur de l'homme, aucune manièi^e de procéder si haute et si magnifique.

« Dieu ne fut-il pas plus grand de se donner lui-même, pour permettre à l'homme de se relever, que s'il avait pardonné volontairement? Tous les autres moyens étaient insuffisants pour la justice, si le fils de Dieu n'eût été humilié jusqu'à l'incarnation.

« Pour mieux te convaincre d'une autre vérité que je t'ai révélée, je vais encore mieux m'expliquer, afin que tu voies ce que je vois moi-même.

« Tu dis encore : Je vois l'air, je vois le feu, l'eau, la terre et tous les objets composés de ses éléments, se corrompre et n'avoir qu'une courte durée; cependant ces choses ont été créées, et si ce que j'ai dit est véritable, elles devaient ne pas pouvoir se corrompre.

'( Je te réponds : Frère, les anges et le pays sincère où tu te trouves ont été créés par la puissance immédiate de Dieu, dans la totalité de leur être ; mais les éléments que tu as nommés, et les choses qu'ils produisent, sont formés d'une nature inférieure déjà créée elle-même. Leur matière est née d'une substance créée; elle fut créée aussi la vertu informante dans ces étoiles qui les environnent. L'âme de toutes les brutes et des plantes tire le mouvement des feux sacrés d'une force soumise à une autre puissance; mais la suprême bonté créa directement notre âme, et la remplit d'un amour qui ne peut finir.

(c Tu peux aussi en même temps comprendre le mystère de votre résurrection, si tu le rappelles comment fut produit le corps humajn, lorsque Dieu créa vos premiers pères. »

CHANT HUITIEME

»ES peuples dans une périlleuse croyance avaient cou- ^ lume de penser que la belle Cypris •', placée dans le ^ troisième ciel, présidait aux folles amours; aussi les anciennes nations, livrées à ces vieilles erreurs, ne se contentaient pas de lui offrir des sacrifices et des prières; elles honoraient Dioné comme sa mère, Cupidon comme son fils. Elles disaient que ce dernier était venu s'asseoir sur les genoux de Didon; elles appelaient du nom de Vénus l'étoile dont je parle en ce moment, et que le soleil regarde avec délices ou du côté de la nuque ou du côté des cils.

Je ne puis pas dire comment je montai dans cette sphère; mais Béatrix devenant plus belle, je ne doutais pas que je fusse arrivé dans cette nouvelle planète.

De même qu'on distingue l'étincelle à travers la flamme ; de même que dans un concert on reconnaît une voix qui file un son prolongé, et celle qui va et revient, de même je découvris dans cette étoile une foule de lueurs qui se mouvaient en rond plus ou moins vite, en raison, je crois, de leurs mérites éternels.

Les vents qui descendent de la nuée, visibles ou non, paraîtraient lents et embarrassés à celui qui aurait vu ces substances accourir à nous, et abandonner le mouvement de rotation qu'elles reçoivent des hauts séraphins. ,

Derrière celles qui s'approchèrent le plus de nous, on chantait Osanna, avec tant d'harmonie que depuis j'ai toujours désiré entendre une autre fois ce divin concert.

Une d'elles, s'adressant à moi, me dit : » Nous sommes prêtes à ton plaisir, pour que tu jouisses auprès de nous. Ici, nous participons au même tour, au même mouvement, et à la même soif que les princes célestes, à qui dans le monde tu as dit : Vous qui, comprenant la gloire de Dieu, connaissez le mouvement du troisième ciel; nous sommes si remplies d'amour, que, pour te plaire, nous ne regretterons pas de nous être arrêtées un moment. »

Je portai sur Béatrix mes regards respectueux, et quand elle les eut rendus contents d'elle et assurés, ils se tournèrent vers l'esprit qui s'était tant promis, et je parlai ainsi, avec la plus vive émotion : « Dis, qui es-tu? »

A ces mots, comme je vis s'animer sa splendeur par la joie nouvelle qui accrut son allégresse ! Il répondit après cette sensation

subite : « Le monde me vit peu de temps 2*^; si ma carrière avait été plus longue, il y aurait beaucoup de malheurs qui n'arriveraient pas. La joie qui m'environne me cache à tes yeux, comme la soie entoure l'animal industrieux qui la produit. Tu m'as beaucoup aimé, et tu avais raison de me chérir.

« Si je fusse resté plus longtemps sur terre, tu aurais vu autre chose que les feuilles de mon amour. Je devais gouverner le pays situé sur la rive gauche du Rhône 2*, à l'endroit où les eaux de ce fleuve sont mêlées à celles de la Sorgue, et cette aile de l'Ausonie où sont placés Bari, Gaëte et Catona, et d'où le Tronto et le Verde se lancent dans la mer.

« Déjà brillait sur mon front la couronne de cette contrée que baigne le Danube lorsqu'il abandonne les rives de l'Allemagne. La belle Trinacrie 22, qui, près du golfe soumis plus particulièrement à l'influence de l'Eurus, entre Pachino et Peloro, se couvre d'un épais brouillard, non pas à cause du supplice de Tiphée^^, mais parce que c'est là que commencent à paraître les lits de soufre, la belle Trinacrie aurait reconnu pour ses maîtres mes descendants, nés par moi, de Charles et de Rodolphe, si les gouverneurs, abusant de leur autorité, ce qui a toujours irrité les peuples, n'eussent forcé Palerme à crier : Meure, meure!

« Mon frère devait être prudent, et, par égard pour ses sujets, ne pas autoriser la cupidité sordide de ses Catalans. 11 ne faut charger sa barque que de ce qu'elle peut porter. Cet avis serait utile à lui et à tout autre. Pourquoi ce prince avare, né d'un père libéral, n'a-t-il pas la sagesse de chercher des ministres moins empressés de remplir leurs coffres?

— 0 mon maître ! dis-je alors, combien m'est agréable cette haute joie que me causent tes paroles! Sans doute aussi tu vois la même joie en Dieu, qui est le commencement et la fin de tout bien : mais ce qui me réjouit, c'est que tu connais mon bonheur, toi pour qui Dieu réfléchit toutes les images.

« Cependant éclaircis un doute qui me tourmente. Comment d'une bonne semence peut-il naître une semence amère? »

Je parlai ainsi à l'esprit, et il me répondit : « Si je puis te montrer une vérité, alors ce que tu me demandes, et qui est derrière toi, se trouvera devant tes yeux. Le bien suprême qui meut et comble de bonheur le royaume que tu parcours, ne prive jamais ces grands corps de sa divine providence. Dieu,, qui est parfait, a non seulement placé toutes les natures dans son esprit, mais il veut toujours qu'elles soient entières et parfaites comme lui. Tout trait que cet arc dirige, atteint le terme marqué, comme la flèche bien lancée arrive à son but.

« S'il en était autrement, dans ce ciel qui est sous tes yeux, au

La DiyiNE Comédie. 25

lieu d'admirer Tordre qui y règne, tu n'y verrais que des monceaux de ruines ; ce qui ne pourrait arriver que si les intelligences qui meuvent ces étoiles étaient imparfaites, comme le serait le premier moteur, qui ne leur aurait pas donné la perfection. Veux-tu que cette vérité s'éclaircisse encore plus?

— Non, dis-je, parce que je crois qu'il est impossible que la nature manque dans ce qui est nécessaire.

— Dis-moi, l'homme, sur la terre, n'aurait-il pas une pire condition s'il ne vivait pas en société?

— Oui, et je n'en demande pas la raison.

— Cela peut-il être, si l'on ne vit pas d'une manière différente, si l'on n'est pas soumis à différents devoirs?

— Non, si votre maître n'est pas dans l'erreur. »

L'esprit suivit ses déductions, puis conclut ainsi : « Donc ces divers effets doivent provenir de diverses causes. L'un naît Solon, l'autre Xercès, un autre Melchisédech, un autre, celui qui, en volant dans les airs, vit périr son fils. La nature des cercles célestes, qui s'imprime comme un cachet sur la cire mortelle, remplit sa fonction, mais sans avoir égard aux lieux où elle agit : d'où il arrive qu'Ésaû et Jacob, quoique frères, eurent des inclinations différentes. Quirinus, né d'un père obscur, passa pour le fils de Mars. Un fils ressemblerait à son père, si la providence divine n'en ordonnait autrement.

« Voilà que ce qui était derrière toi est passé devant; mais afin que tu connaisses combien j'aime à te contenter, je veux te revêtir encore d'un corollaire. Une graine tombée sur une mauvaise terre ne peut germer heureusement; un naturel sur le sol qui ne lui convient pas, ne peut bien se développer.

« Si le monde s'attachait aux occupations que dicte la nature, il serait meilleur : mais vous dévouez de force au ministère de la religion celui qui est né pour ceindre l'épée; vous faites roi celui qui devrait être orateur : ainsi votre marcha s'éloigne de la vraie route. »

CHANT NEUVIEME

BELLE Clémence **, ton père Charles éclaircit ainsi mes doutes, et me prédit ensuite les tromperies que devait subir sa race.

Mais il ajouta : « Sois discret et laisse voler les années. » Je dois donc me borner à dire que vos malheurs exciteront de justes regrets.

Bientôt cette sainte lumière retourna vers Dieu qui la remplit, comme vers le souverain bien qui suffit h toutes les créatures.

Ames ingrates, que vous vous abusez! Que vous êtes impies, lorsque vous dirigez vos pensées vers la vanité en renonçant à une félicité si parfaite !

Et voilà qu'une autre de ces lumières était venue vers moi : s'étant approchée en étincelant, elle me montra qu'elle avait l'intention de m'être agréable.

Je remarquai en même temps que les yeux de Béatrix, qu'elle fixait sur moi, comme auparavant, assuraient à mon désir un doux assentiment.

Je lui dis : « Ame bienheureuse, satisfais ma volonté, et prouvemoi que tu peux la contenter sans que je te l'explique. »

Alors cette lumière qui de loin proférait ses chants et que je ne connaissais pas encore, commença ainsi, d'un ton qui annonçait de la complaisance : « Dans cette partie de la coupable Italie, située entre Rialto ^^ et les sources de la Brenta et de la Piave, s'élève une petite colline d'oii descendit le fléau qui désola cette contrée. Je naquis comme lui sur cette colline. On m'appelait Cunizza^", et je brille ici, parce que j'ai été vaincue par l'influence de l'étoile où tu me trouves.

« Mais mon sort n'a rien de pénible pour moi et je nemerepens d'aucune de mes actions ; ce qui pourra sembler étonnant à votre vulgaire. Cet autre joyau brillant et précieux de notre ciel qui est près de moi, a laissé sur la terre une grande renommée, et avant que sa gloire finisse, ce siècle se multipliera cinq fois.

« Vois donc si l'homme ne doit pas être vertueux, puisque la première vie doit être suivie d'une bien. autre vie. On ne pense pas ainsi chez les peuples qui habitent entre le Tagliamento et l'Adige; et quoique sévèrement punis, ils n'ont pas de repentir. '

« Mais bientôt les Padouans, qui répugnent à remplir leurs devoirs, changeront la couleur des eaux qui baignent Vicence.

Celui qui règne là où le Sile et le Cagnan se confondont ensemble, porte la tête haute, et ne voit pas qu'on prépare une étoile pour l'y envelopper. Feltre pleurera la déloyauté de son évêque tellement impitoyable, que pour une semblable perfidie, on ne sera jamais entré à Malta. Ce prêtre courtois, pour appuyer son parti, "livrera tant de sang ferrarais, qu'il faudrait un trop immense vase pour le contenir, et qu'il serait promptement fatigué l'homme qui voudrait le peser once à once : mais des mœurs du pays, on doil attendre de tels présents".

« Au-dessus de nous, les êtres que vous appelez trônes, sont des miroirs qui rélléchissent les jugements de Dieu. Ajoute donc foi à toutes mes paroles. »

A ces mots l'esprit se tut, et il me sembla qu'il rentra avec les autres ombres dans le cercle où il était auparavant.

L'autre lumière dont on venait de me parler me parut resplendissante, comme un fin rubis frappé des rayons du soleil. Là-haut, la joie se manifeste par un vif éclat, comme sur la terre, par le sourire; mais en bas, où toutes les âmes sont plongées dans la tristesse, il n'y a que ténèbres et obscurité.

Je dis alors à cet esprit bienheureux : « Dieu voit tout, et toi tu vois tout en Lui; aussi, comme à lui, tous les désirs doivent t'être connus. Pourquoi donc ta voix, qui réjouit le ciel, semblable à celle des splendeurs pieuses oi'nées de six ailes, ne daigne-t-elle pas satisfaire ma curiosité? Je n'attendrais pas ta demande, si je pouvais entrer en toi, comme toi-même tu entres en moi. »

L'esprit me répondit en ces termes : «Tu connais cette immense vallée où se répandent les flots d'une mer que la terre environne comme une guirlande, et qui est bordée de rivages habités par des peuples si différents. Si tu la parcours contre le cours du soleil, elle forme le midi là où, auparavant, était l'horizon.

« Je naquis sur les bords de cette vallée, entre l'Èbre et la Magra, à l'endroit où, par un court chemin, le pays de Gênes est séparé de la Toscane. Bugie et la terre où je pris naissance, et qui vit son port inondé de sang, sont placées à peu près à la même distance de l'orient et de l'occident. Je fus nommé Foulques ** par cette nation qui connut bien mon nom. J'ai toujours vécu sous l'influence de la planète où tu me rencontres.

« Tant que l'âge me l'a permis, j'ai brûlé d'un amour pUs vif que celui qu'éprouvèrent la flUe de Bélus, qui donna tant de soucis à Creuse, en manquant de foi à Sichée; cette Rhodopée que trahit Démophon ; enfin Alcide lui-même, quand il tint lole renfermée dans son cœur.

« Ici, on ne pense pas à se repentir de ses fautes; elles ne reviennent point dans la mémoire»: on jouit de celte vertu qui a

LE PAUADIS 391

ordonné et prévu notre bonheur. Ici, on voit les effets admirables de la Providence, et l'amour qui règne sur la terre s'épure et se change en amour divin.

« Je veux continuer de t'éclairer sur ce que tu as désiré savoir dans cette sphère. Tu veux apprendre quelle est cette âme qui étincelle près de moi, comme un rayon du soleil dans une onde pure. Cette âme qui goûte une douce paix est celle de Raab^», qui, jointe à notre chœur, y occupe le premier rang. Le triomphe de Jésus-Christ l'a fait monter la première à ce ciel, où finit l'ombre de votre monde.

« Il était bien convenable que Dieu la laissât dans cette sphère, en signe de la haute victoire que son fils a remportée, lorsqu'il a laissé lier ses deux mains. N'est-ce pas cette femme qui a favorisé les premiers succès de Josué, sur cette terre dont le pape se souvient si peu?

« La ville où tu es né est le rejeton de l'impie qui, le premier, se révolta contre son créateur, et par sa détestable envie causa tant de pleurs. Cette ville produit et répand une fleur maudite ^'', qui a éloigné de la voie les brebis et les agneaux, et fait un loup du véritable pasteur. C'est pour celte fleur qu'on abandonne l'Évangile et les docteurs immortels, et qu'on ne pense qu'aux Décrétales ^*, comme on le voit à leurs marges.

« Telle est l'occupation du pape et des cardinaux, et leurs pensées ne vont plus à Nazareth, là où Gabriel étendit ses ailes.

« Mais le Vatican, et les autres parties saintes de Rome où a péri la milice qui suivait Pierre, seront bientôt délivrés d'un tel adultère. »

CHANT DIXIEME

;a première et ineffable valeur ^^, en contemplant son fils avec l'amour qui naît de l'une et de l'autre, a fait avec 5^ tant d'ordre tout ce que notre intelligence peut comprendre et ce que nos yeux peuvent considérer, que celui qui admire ce spectacle ne peut en jouir sans participer à l'excellence du créateur. Lecteur, lève donc tes yeux avec moi vers ces hautes sphères, qui tournent près de nous en sens con-

traire; commence à te plaire dans la science de ce maître, qui aime tant son ouvrage, qu'il y attache continuellement ses regards.

Vois d'où part ce cercle oblique. Il porte les planètes, pour satisfaire au monde qui les attend : si leur direction n'avait pas cette obliquité, cette immense vertu serait inutile au ciel, et là-bas toute espèce de puissance serait éteinte. Suppose que ce cercle s'étende en ligne droite plus ou moins loin, l'ordre qui règne dans l'univers serait incomplet.

Maintenant, lecteur, si tu veux jouir d'un plaisir qui surpassera ta peine, pense seul, sur ton siège, à ce que je t'oflVe pour que tu le goûtes; je t'ai servi, prends de toi-même ta nourriture : tous mes soins sont réclamés par cette matière dont je me suis fait l'historien.

Le plus grand ministre de la nature '', qui imprime au monde la vertu du ciel, et qui mesure le temps avec sa lumière, était joint au signe dont j'ai parlé déjà, et sous lequel les heures se présentent plus tôt. J'avais été transporté dans ce signe, et la manière dont on m'avait enlevé, ne m'avait pas été plus connue qu'on ne prévoit la pensée que l'on va concevoir.

Béatrix devenait toujours plus resplendissante, et toujours par un mouvement subit hors de la mesure du temps. Pour expliquer l'éclat dont elle brillait, dans le Soleil ou nous étions entrés ensemble, éclat qui n'était pas l'effet d'une couleur ordinaire, mais d'une lumière tout à coup devenue plus vive et plus divine, en vain j'appellerais l'esprit, l'art et le style, je ne me ferais jamais assez entendre : qu'on se contente donc de me croire, et qu'on se borne à désirer voir de tels prodiges. Lorsqu'à tant de hauteur notre imagination est si faible, doit-on s'étonner que les sens n'arrivent pas au delà du Soleil?

Du même éclat dont rayonnait Béatrix, brillait également la quatrième famille du père souverain, qui toujours la rassasie du spectacle de son fils, et de celui de son amour.

Béatrix alors parla ainsi : « Remercie, remercie le Soleil des anges, qui par sa grâce t'a élevé à celui-ci que peuvent comtempler tes yeux. »

Jamais le coeur d'un mortel n'éprouva un sentiment de dévotion et de gratitude semblable à celui que firent naître en moi ces paroles, et ma tendresse se dirigea vers Dieu, au point que Béatrix même fut éclipsée dans l'oubli.

Mais cette pensée ne lui fut pas désagréable; elle en rit, et le feu de ses regards joyeux dirigea vers plusieurs objets mon esprit qui n'était fixé que sur un seul.

J'aperçus des lumières plus éclatantes que le Soleil, qui firent de nous un centre, et d'elles-mêmes une couronne. Leurs voix

étaient encore plus douces que leur éclat n'était resplendissant.

C'est ainsi qu'on voit quelquefois des nuages environner la fille de Latone, et l'entourer d'un cercle de la couleur qui leur est propre. Dans la cour du ciel dont je reviens, sont des joyaux si précieux qu'on ne peut les exporter.

Tel était le chant de ces splendeurs. Que celui qui n'obtient pas des ailes pour voler là-haut en attende des nouvelles d'un muet!

Ces substances brûlantes tournèrent trois fois autour de nous en chantant, comme les étoiles tournent autour des pôles en repos : il me sembla voir ces femmes dansant en rond, qui suspendent leur danse en silence, pour écouter les nouvelles paroles qu'un autre va chanter.

J'entendis un de ces esprits me dire : « Le rayon de la grâce dont s'allume le véritable amour qui s'accroît encore en aimant, brille multiplié en toi de toutes parts, et t'a conduit dans cette sphère qu'on ne quitte jamais sans y revenir. Celui qui refuserait à ta soif le vin de son flacon ne serait pas plus en liberté que l'eau qui ne tomberait pas dans la mer.

Tu veux savoir de quelles plantes est fleurie cette guirlande que tu vois autour de la flamme brillante qui t'a amené dans le ciel. Je fus un des agneaux du saint troupeau que conduisit Dominique dans la voie où Von trouve une nourriture délectable, si l'on renonce aux vanités de la vie.

« Celui qui est le plus près, à ma droite, fut Albert de Cologne ^*, mon frère et mon maître : riioi, je suis Thomas d'Aquin.

« Si tu veux savoir qui sont les autres, suis mes paroles avec tes yeux; je te ferai connaître toute la couronne bienheureuse. Ici tu vois sourire Gratien, qui écrivit sur l'un et l'autre droit; il a ainsi mérité le Paradis. Cet autre, plus éloigné, dont ce chœur est orné, fut Pierre, qui, comme la veuve, offrit son trésor à la sainte Église 3B.

« La cinquième splendeur 3", qui est la plus belle parmi nous, brûle d'un tel amour, que là-bas le monde entier est avide de connaître son sort. Dedans, est le haut esprit qui contient un si profond savoir, que si le vrai est, il ne s'en est pas élevé un second, doué d'autant de sagesse.

« Plus loin, tu vois cette lumière, qui, sur terre, a le mieux approfondi la nature des anges et le ministère sacré 3''. Dans une lueur moins éclatante, sourit cet avocat des temples chrétiens : Augustin s'est aidé de ses dissertations latines. Si tu avances, avec l'œil de l'esprit, en suivant pies éloges, de splendeur en splendeur, tu dois brûler de la soif de connaître la huitième ^^.

Là jouit, en voyant le premier bien, l'âme sainte qui prouve à celui que persuadent ses leçons, combien le monde est trompeur.

Le corps dont elle fut chassée a été déposé dans l'égliso du Ciel d'Or, tandis qu'elle, après son exil et son martyre, est venue trouver ici une paix profonde.

« Vois maintenant briller l'esprit ardent d'Isidore, de Bède, et de Richard, qui, dans ses contemplations, fut plus qu'un mortel. Celui sur lequel je vois ton œil fixé est un esprit à qui, dans ses graves méditations, il tarda longtemps de mourir; c'est l'éternelle lumière de Siger, qui, RUE du fouarre^', par des syllogismes évidents, excita l'envie de ses contemporains. »

Lorsque au matin sonne l'heure où l'épouse de Dieu se lève, pour adresser des prières à l'époux dont elle invoque la tendresse, de même que les deux roues de l'horloge se meuvent et titillent un tintement si doux, qu'un esprit saintement disposé se gonfle d'amour, de même je vis les roues glorieuses se mouvoir et se répondre avee une harmonie et un accord délicieux qui ne peuvent être connus que là où la jouissance est éternelle.

CHANT ONZIEME

SOIN insensé des mortels! Combien sont défectueux les syllogismes, qui leur font diriger les ailes en en-bas! L'un courait à l'étude du droit ou à la méditation des ^^^SS^^i^Gyà aphorismes; l'autre suivait le sacerdoce: celui-ci aimait ^o>T^Z^ î^ employer la force et les sophismes; celui-là dérobait le bien d'autrui, ou spéculait avidement dans son négoce : l'un s'adonnait aux plaisirs charnels, l'autre à une coupable indolence, tandis que, méprisant ces vanités, j'avais été conduit par Béatrix au séjour céleste où les bienheureux me faisaient un accueil si gracieux.

Les différents esprits revenus à la place qu'ils occupaient auparavant, s'arrêtèrent, comme la cire reste immobile dans le flambeau, et l'esprit qui m'a d'abord parlé devenant plus brillant, m'adressa ces mots : « En regardant la lueur éternelle, je m'allume de ses rayons, et j'y lis toutes tee pensées. Tu as un nouveau doute, et tu désires que je te rende plus sensibles les explications qui t'ont déjà été données.

« Je t'ai parlé plus haut de la nourriture délectable et de cet

homme après lequel il ne s'en est pas élevé un second. Ici il faut bien distinguer ses propositions. La Providence, qui gouverne le monde par cette puissance qu'aucun être créé ne peut approfondir, voulut que l'épouse, fidèle à son seigneur, et sûre dans sa marche, ne s'éloignât jamais de celui qui s'unit à elle en versant son sang béni, et en jetant de grands cris : par bonté elle daigna lui accorder deux guides secourables.

L'un fut rempli d'une ardeur séraphique ; l'autre eut en partage toute la sagesse des chérubins. Je ne parlerai que d'un seul : c'est les célébrer tous les deux en parlant de l'un ou de l'autre; leur saint ouvrage n'eut qu'un même but.

« Entre le ïupino^o q[ ^ette onde qui tombe de la colline où le bienheureux Ubald avait choisi son séjour, au pied d'une haute montagne qui, suivant la direction des vents, envoie à Pérouse, vers la porte du soleil, la chaleur ou le froid, est une côte fertile, à l'opposé de Noceraet de Gualdo si mal situés; sur cette côte, dans la partie où la pente est plus douce, naquit au monde un Soleil semblable à celui où je suis maintenant et que l'on voit quelquefois sortir des eaux du Gange : si l'on veut parler de ce séjour, qu'on ne l'appelle pas Assise, mais qu'on le nomme précisément Orient. Ce soleil était au commencement de sa carrière; déjà il montrait à la terre l'éclat de sa haute vertu.

« Malgré la répugnance de son père, jeune, il aima cette femme à qui, comme à la mort, les hommes n'ouvrent jamais la porte du plaisir. Il l'épousa devant l'autorité spirituelle, et en présence même de son père.

« De jour en jour il laima davantage. Cette femme, veuve de son premier époux depuis mille et cent ans et plus, avait vécu jusqu'alors dans la retraite et l'obscurité. En vain elle avait tenu compagnie fidèle à Amiclas *' , et n'avait, comme lui, éprouvé aucune crainte, au son de la voix du Jiéros qui faisait trembler l'univers ; en vain, pleine d'une patience admirable et d'une noble constance, elle était montée, avec le Christ, sur la croix dont Marie avait embrassé le pied. Je ne vais pas continuer un langage trop mystérieux : François et la pauvreté sont les deux amants que t'indiquent mes paroles diffuses.

« Leur concorde, leurs visages d'allégresse, l'amour, la merveille, leur doux regard devenaient la cause de saintes pensées. Le vénél'able Bernard, frappé de cet exemple, se déchaussa le premier; il courut à un si doux bonheur, et il se reprocha d'y avoir couru si tard.

« 0 richesse inconnue! ô bien fécond! Égide se déchausse. Sylvestre se déchausse ** à la suite de l'époux, tant l'épouse a de charmes! Ce père, ce maître s'en va avec cette épouse, et la famille qui se liait le corps avec un humble cordon*^.

« Il ne se sentit pas humilié, parce qu'il était fils de Pierre Bernardone, et parce qu'il paraissait vivre dans le mépris. Il manifesta royalement à Innocent le plan de sa règle si sévère, et il obtint de ce pontife la confirmation de ses statuts.

<( Le nombre de ces pauvres religieux continua de s'augmenter : leur vie fut si admirable que la gloire du ciel seule pourrait la chanter.

<( Honorius, inspiré par l'Esprit-Saint, orna d'une seconde couronne le front sacré du nouvel archimandrite.

« Bientôt, dans la soif du martyre, François alla prêcher le Christ et la doctrine de ceux qui le suivirent, en la présence du farouche Soudan.

« Il ne trouva pas les nations mûres pour la conversion, et afin de ne pas rendre ses travaux inutiles, il revint cueillir les fruits des plantes d'Italie : et là, sur un âpre rocher, entre le Tibre et l'Arno, il reçut du Christ ces marques célestes dont il porta l'empreinte pendant deux ans.

« Quand il plut à celui qui l'avait appelé à de si grands biens de lui accorder la récompense qu'il avait méritée en se faisant si humble, François recommanda son épouse chérie à ses frères, comme à ses héritiers légitimes : il leur ordonna de l'aimer ardemment; et loi'sque sa belle âme retourna au ciel, sa patrie, il ne voulut pas d'autre bière que la terre.

« Mais quel fut le digne collègue qui l'aida à gouverner la barque de saint Pierre dans la haute mer? Ce fut notre patriarche.

« Celui qui est fidèle à la règle de ce dernier voit bientôt qu'il charge une bonne marchandise; mais ses successeurs sont si avides d'une autre nourriture qu'il est difficile qu'ils échappent aux écueils qui peuvent se rencontrer sous leurs pas; et quand les brebis vivent ainsi sans ordre et vagabondes, elles n'ont plus de lait lorsqu'elles reviennent au bercail.-

« Il en est qui redoutent le péril et se serrent contre le pasteur, mais elles sont en petit nornbre; peu de drap suffit pour leur faire des capuchons.

« Maintenant, si mes paroles ne sont pas obscures, si tu m'as écouté avec attention, et si tu te souviens de tout ce que je t'ai dit, tu dois être en partie satisfait, tu sauras dans quel bois j'ai taillé, et celui qui porte la courroie comprendra la justesse de ce raisonnement : On trouve une nourriture délectable, si l'on renonce aux vanités de la vit\ »

^ ^ SS

CHANT DOUZIEME

JPEINE la flamme bienheureuse eut-elle dit ces dernières

paroles, que la meule sacrée commença à se mouvoir;

mais elle n'avait pas fini un tour, qu'une autre ronde

l'environna en conformant mouvement à mouvement

et chant à chant.

Leurs voix, dans ces orgues suaves, surpassaient en mélodie

celle de nos muses et de nos sirènes, comme la lumière directe

surpasse en éclat celle qui est réfléchie.

Telles que deux arcs parallèles et de la même couleur, qui, se formant dans la nuée transparente, quand Junon l'ordonne à sa messagère, et naissant l'un de l'autre, comme naît d'une autre voix la voix de cette belle que l'amour consuma ainsi que le soleil consume la vapeur, annoncent au monde le pacte que Dieu fit avec Noé, pour lui promettre qu'il ne se formerait plus le lac immense, telles circulaient autour de nous les deux guirlandes de ces roses éternelles, la seconde répondant aux agitations de la première.

La danse qu'avaient commencée ces âmes pleines d'allégresse, en s'accompagnant de leurs chants et en flamboyant d'un même éclat, ayant cessé dans le même moment et par l'efl^et de la même volonté, comme on voit chez les hommes les deux yeux s'accorder à s'ouvrir et à se fermer ensemble, du cœur de l'une des lumières nouvelles sortit une voix vers laquelle je me dirigeai, ainsi que l'aiguille se tourne vers l'Étoile, et elle prononça ces mots : « L'amour qui me rend belle, me porte à t'entretenir de l'autre chef à l'occasion duquel on t'a parlé de celui dont je suivais la règle : lorsqu'on fait mention de l'un il ne faut pas oublier l'autre. Tous deux ont combattu pour la même foi; la gloire de tous deux doit briller en même temps. La milice du Christ, qu'on ne réarma que par tant de sacrifices, suivait ses étendards, craintive, chancelante et en petit nombre.

<( L'empereur qui règne toujours, pourvut aux besoins de ces milices, moins parce qu'elles s'en étaient rendues dignes, que par l'efTet de sa grâce, et, comme on te l'a dit, donna pour protecteurs à son épouse deux champions dont les paroles et les actions rallièrent le peuple égaré.'

« Dans cette partie du monde où se lève le zéphyr qui ramène les feuilles nouvelles dont se revêt l'Europe, non loin du fracas

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de ces ondes, derrière lesquelles le soleil, dans sa longue fuite, se cache quelquefois à tous les hommes, est placée la fortunée Callaroga, sous la protection du grand écu, sur lequel le lion s'abaisse ou domine.

« C'est là que naquit l'amant passionné de la foi chrétienne, le saint athlète si bon aux siens, si formidable aux ennemis. Quand il fut conçu, Dieu remplit son esprit d'une telle vertu que sa mère devint prophète.

« Après qu'il eut contracté sur les fonts sacrés une sainte alliance avec la foi, alliance dans laquelle ils se dotèrent d'une délivrance réciproque, la femme qui donna pour lui l'assentiment, vit en songe le fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses héritiers.

« Un ange descendit du ciel, et pour manilester ce qu'était cet enfant, le nomma Dominique, du nom du Seigneur, auquel il appartenait tout entier, et j'en parle en ce moment, comme du jardinier diligent que le Christ élut dans sa vigne.

« On ne douta pas qu'il ne fût l'envoyé chéri du Christ, quand on vit le don du premier amour qui brillait en cet enfant, quand on vit comment il suivit le premier conseil que donna le Christ. Souvent sa nourrice le trouva éveillé et prosterné à terre; il semblait dire : Je suis venu pour cela.

« O toi, Félix, son père, que tu fus dignement nommé! 0 toi, Jeanne**, sa mère, que tu méritais bien de porter ce nom, s'il s'interprète comme on le dit! Il ne se passionna pas pour le monde, comme quiconque étudie celui d'Ostie et Thadée; mais il chercha la manne véritable. En peu de temps il acquit une science étendue, et sut cultiver la vigne, qui languit quand le vigneron ne travaille pas.

« Il ne demande pas au saint-siège, qui était autrefois plus favorable aux indigents (je ne parle pas ainsi pour le saint-siège, mais pour celui qui y est assis et qui dévie), il ne demanda pas qu'on le dispensât de rendre six moyennant deux ou trois; il ne demanda pas l'assurance d'obtenir les premiers bénéfices vacants, ni les dîmes qui appartiennent aux pauvres de Dieu; il ne sollicita que le droit de combattre contre le monde dépravé pour la semence dont tu vois vingt-quatre plantes autour de toi.

« Ensuite ce savant et vaillant religieux se mit en mouvement avec la protection apostolique, comme un torrent que des pluies considérables ont formé.

« Son impétuosité frappa les germes d'hérésie avec d'autant plus de force, qu'on opposa plus de résistance. De cette source naquirent plusieurs ruisseaux qui baignent le jardin catholique, et qui rafraîchissent ses arbustes.

« Si telle fut l'une des roues du char sur lequel l'Église, en

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défendant sa gloire, fut obligée de vaincre des ennemis qui avaient été ses enfants, tu dois, en même temps, reconnaître l'excellence de la seconde roue, dont Thomas t'a parlé avec tant de courtoisie avant que je fusse près de toi. Mais la trace des deux roues de ce char est maintenant abandonnée, et la moisissure a remplacé l'arôme.

M La famille qui suivait François avec zèle, paraît aujourd'hui retourner en arrière : à la récolte, on s'apercevra bientôt de la mauvaise moisson, quand l'ivraie se plaindra de n'être pas portée au grenier.

« Si l'on cherchait feuillet à feuillet dans notre livre, on trouverait peut-être un papier où on lirait : « Je n'ai pas dégénéré »; mais ce rehgieux ne serait ni de Casai ni d'Aqua-Sparta, où sont nés des hommes qui, devant les statuts, ont été ou trop relâchés ou trop sévères.

« Quant à moi, je suis l'âme de Bonaventnre, de Bagnoreggio; j'ai sacrifié les biens temporels aux biens véritables.

« Tu vois près de moi lUuminato et Augustin, qui furent du nombre des premiers pauvres de l'ordre, et qui, sous le cordon, se firentaimer de Dieu. Voilà Hugues de Saint- Victor, Pierre Comestor, Pierre l'Espagnol, dont l'esprit brille sur terre dans ses douze livres; le prophète Nathan, le métropolitain Chrysostome, Anselme, Donatus, qui a daigné mettre la main au premier art. Tu vois aussi Raban, et le frère Joachim de Galabre, doué de l'esprit prophétique.

« La courtoisie ardente de Thomas et son éloquence modeste m'ont engagé à te faire cet éloge d'un si grand héros, et ont amené ici les esprits que tu vois en ma compagnie. »

CHANT TREIZIEME

TOI qui veux bien comprendre ce que j'ai vu, retiens, ferme comme un rgc, retiens en ta mémoire ce que je dis. Imagine-toi ces quinze étoiles, qui, en diverses régions, enflamment le ciel d'un éclat tel qu'il dissipe toute espèce d'obscurité; imagine-toi ce char, que le court espace qui est plus près du pôle contient nuit et jour, et quijie quitte jamais notre horizon dans sa course; imagine-toi la

bouche de cette corne qu'on voit à l'extrémité de l'axe autour duquel tourne le premier Mobile; imagine-toi que ces étoiles réunies ont formé dans le ciel deux signes semblables à celui que forma la fille de Minos, quand elle sentit les glaces de la mort; que ces signes t'offrent deux rondes en mouvement, confondant leurs rayons, et tournant sur deux plans contrariés, tu auras ainà en quelque sorte l'idée de la vraie constellation, et de la double ronde qui tournait autour du point que j'occupais, parce que là-haut notre imagination n'est pas plus propre à comprendre les prodiges célestes, que là-bas le cours de la Chiana" n'approche du mouvement du ciel le plus rapide.

Autour de moi on ne chanta pas Bacchus, ni Pœan, mais trois personnes en une nature divine, et dans une personne la nature divine et la nature humaine réunies. Le chant cessa, les rondes achevèrent la mesure, et ces lumières bienheureuses, en se félicitant de voir un sentiment d'amour succéder à un sentiment de charité, se rapprochèrent de nous.

La lumière qui m'avait raconté la vie admirable du pauvre de Dieu rompit le silence, d'accord avec les ombres aimantes, et me dit : « Quand la première moisson est faite, et que le grain est déjà serré, une douce tendresse m'invite à faire l'autre moisson.

M Tu crois que chez celui à qui l'on ôta une côte, pour former cette belle bouche dont le palais fut si fatal au monde, chez celui qui, percé de la lance, offrit une satisfaction avant et après sa mort, et nous racheta de toute faute, la haute valeur qui les avait créés tous les deux unissait ce que la nature humaine peut posséder d'intelligence, et tu t'étonnes de ce que je t'ai dit déjà, qu'après l'esprit pieux qui est enfermé dans la cinquième sphère, il ne s'en est pas élevé un second.

« Écoute avec attention ma réponse : ce que tu crois et ce que j'ai dit s'accordent avec la vérité, comme un centre est à une distance égale de toutes les parties d'un objet arrondi.

« Les êtres qui ne meurent pas, et ceux qui peuvent mourir, ne sont qu'une création de l'idée souveraine, source de tout amour. Cette vive lumière, qui procède de son propre éclat, et qui ne peut se séparer ni d'elle-même ni de sa charité, avec laquelle elle ne forme qu'un seul être, répand ses rayons, par l'effet seul de sa bonté, dans neuf sphères qui la réfléchissent, et elle ne cesse pas d'être Une éternellement. Elle descend ensuite de sphère en sphère, jusqu'aux dernières puissances, et ne produit plus que des créatures de peu de durée.

« Par ces créatures, j'entends les êtres qui proviennent de l'influence du ciel, soit qu'ils aient été engendrés, soit qu'ils aient reçu autrement l'existence. Or, lapiatière et les causes immédiates

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qui la produisent ne sont pas partout les mêmes, et participent plus ou moins à la splendeur de l'idée suprême.

« De là il arrive que la même espèce d'arbres porte des fruits bons et des fruits mauvais, et que vous naissez avec des inclinations différentes.

« Si la matière était bien disposée à recevoir les influences, si le ciel était toujours dans sa force la plus efficace, ces influences seraient toujours heureusement imprimées; mais la nature donne constamment une puissance affaiblie, semblable à un artiste qui sait bien sa profession, mais dont la main tremble.

« Si, au contraire, l'ardente charité dirige la sagesse de la première vertu vers l'être qui doit être créé, cet être acquiert alors toute sa perfection. C'est ainsi que déjà une fois la terre parut digne de toute l'intelligence que peut espérer l'être animal; c'est ainsi que la Vierge conçut sans tache.

« J'approuve donc ton opinion. La nature humaine n'a été et ne sera jamais ce qu'elle a été dans ces deux personnes. Si je n'en disais pas davantage, tu t'écrierais : Comment donc cet autre futil sans égal?

« Mais pour bien comprendre ce qui est obscur, pense à ce qu'il était, pense au motif qui le détermina, lorsqu'on lui dit : Demande ce que tu désires. Tu vois clairement qu'il fut i^oi, qu'il demanda la sagesse afin de bien gouverner. Il ne chercha pas à savoir quel était le nombre des substances qui faisaient mouvoir le ciel; si le nécessaire et le contingent sont une conclusion nécessaire ; si le premier mouvement est, ou n'est pas; si d'un demi-cercle on peut faire un triangle qui n'ait pas d'angle droit.

« Si tu retiens ce que j'ai dit, et ce que j'ai ajouté, la force de mon argument vient frapper sur cette royale prudence, qui se plut à n'avoir pas d'égale.

« Porte ton attention sur ces mots : // ne s'en est pas élevé ; tu verras que mon sentiment ne regarde que les rois : il y en a un grand nombre, mais les bons sont rares. Reçois mon explication avec cette distinction, et tu pourras conserver ton opinion sur notre premier père, et sur l'objet de notre tendre amour.

« Que cette réponse alourdisse désormais tes pieds, afin que, comme un homme fatigué, tu ne fasses que des mouvements lents devant le oui et le non que tu ne vois pas.

" Il est bien bas, même parmi les insensés, celui qui en tout affirme ou nie sans réserve. Souvent l'opinion commune a une fausse direction, et l'amour-propre obscurcit notre entendement. Souvent celui qui vogue à la recherche de la vérité, sans connaître l'art de la trouver, s'éloigne en vain du rivage, et n'y revient pas tel qu'il en est parti.

« En veux-tu des preuves convaincantes ? Vois Parménide, Mélissus, Brissus et tant d'autres, qui allaient et ne savaient où ils portaient leurs pas ; ainsi que Sabellius, Arius **, et les sots dont les écrits furent des épées qu'ils employèrent à mutiler des ouvrages parfaits.

« Les hommes ne doivent pas juger avec trop de conlîance, comme ceux qui évaluent les moissons avant qu'elles soient mûres. J'ai vu le rosier, à demi mort pendant l'hiver, porter des roses au printemps. J'ai vu un vaisseau léger parcourir rapidement la mer dans son voyage, et périr à l'entrée du port.

« Que Monna Berthe et Ser Martin ^ ne croient pas pénétrer dans la connaissance du conseil divin, parce qu'ils auront vu, l'tin dérober, l'autre faire des offrandes, celui-là peut se relever, celuici peut tomber. »

CHANT QUATORZIÈME

• 'eau qu'on a mise dans un vase arrondi se porte du centre à la circonférence, ou de la circonférence au f^^ centre, suivant qu'on l'agite du dedans ou du dehors. Ce que je dis là me vient subitement à la pensée, lorsque l'âme glorieuse de Thomas cessa de parler, à cause de la ressemblance que je trouvai entre cet effet physique e't les paroles de Thomas et de Béatrix, qui alors commença en ces termes : « Celui que j'ai conduit ici doit aller à la source d'une autre vérité, et il ne vous fait aucune question, même mentalement : dites-lui donc si cette lumière, dont votre âme est ornée, demeurera éternellement avec vous, telle qu'elle est aujourd'hui; et si elle doit demeurer telle, dites-lui comment elle n'offensera pas vos yeux au jour de la résurrection. »

Quelquefois, au milieu d'une danse accompagnée de chants, un redoublement d'allégresse fait élever la voix, de même, à cette sainte demande, les cercles sacrés montrèrent une joie nouvelle; leur ronde s'anima, et leurs accents devinrent plus mélodieux.

Celui qui se plaint qu'on meurt sur la terre, pour vivre dans le ciel, n'a pas connu l'abondance des dons rafraîchissants de la pluie éternelle. Cet un, et deux, et trois, qui vit éternellement, et

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règne toujours dans trois, et deux, et un^*, qui n'est soumis à aucune puissance, et qui commande à tout, était trois fois chanté par ces esprits, avec une harmonie qui pourrait récompenser le plus noble mérite.

J'entendis en même temps, dans la lumière la plus étincelante du plus petit cercle, une voix modeste, peut-être autant que celle de l'ange qui apparut à Marie, répondre en ces termes : « Aussi longtemps que durera la fête du Paradis, notre amour rayonnera dans ce vêtement lumineux.

« Notre éclat est proportionné à notre charité, notre charité au bonheur de voir le premier bien, et ce bonheur est aussi grand que daigne le permettre la grâce divine. Lorsque nous aurons repris notre corps sanctifié et glorieux, notre personne sera devenue plus parfaite, parce qu'elle sera plus entière; notre lumière s'accroîtra de la félicité que Dieu distribue si généreusement, et qui nous rend capable de le contempler : nous verrons alors s'accroître à la fois le bonheur de cette vision, notre charité, et les rayons de gloire qui proviennent de lui.

« Le charbon se fait encore distinguer dans le feu, quoiqu'il soit tout environné par la flamme: de même l'éclat qui nous entoure ne devra être obscurci qu'en apparence par la chair du corps que nous reprendrons. Tant de splendeur ne pourra nous fatiguer : les organes du corps seront devenus tels, qu'ils supporteront tout ce qui d'ailleurs augmentera leurs délices. »

A ces mots, les deux chœurs me parurent si disposés à s'écrier Ainsi soit-il, que je compris bien qu'ils désiraient retrouver le corps qu'ils avaient laissé sur la terre, non pas pour eux-mêmes, mais dans l'espérance de revoir ainsi leurs mères, leurs pères, et ceux qu'ils chérissaient avant d'être embrasés des flammes de l'éternel amour.

Et voilà que je vis naître au delà des splendeurs qui brillaient comme le soleil à l'horizon, une autre lueur d'un éclat pareil; et de même qu'au commencement de la nuit, on voit dans le ciel apparaître confusément des étoiles^il me sembla que je découvrais de nouvelles substances qui formaient une autre couronne, près des deux premiers cercles de bienheureux.

0 véritables étincelles de l'Esprit-Saint! de leur lumière blanchâtre elles éblouirent tout à coup mes yeux, qui, convaincus, ne purent souffrir cet éclat. Béatrix se montra plus belle et plus riante; mais, parmi tant de prodiges, il faut laisser ceux que n'a pu conserver ma mémoire.

Mes yeux reprirent cependant quelque force, et je me vis alors transporté, seul, avec Béatrix dans un plus haut salut. Je m'en aperçus aisément à l'éclat de cet autre ciel, qui me parut plus

enflammé. De toutes les facultés de mon âme, et avec ce sentiment intime qui appartient aux hommes de toutes les nations, j'offris à Dieu un sacrifice de reraercîments, tel que pouvait l'exiger cette faveur nouvelle.

Mes actions de grâces n'étaient pas achevées, que je sentis qu'elles avaient été agréées. Des lumières d'une couleur de pourpre éblouissante m'apparurent entre deux rayons , et je m'écriai : « Que tu es grand et généreux, ô Élios, loi qui les embellis ainsi ! »

Semblables à Galaxie *^ qui, ornée de grandes et de petites constellations, répand une ligne de blancheur entre les pôles du monde, sujet de tant de doutes parmi les plus sages, ces rayons parsemés d'étoiles formaient sur la profondeur de la planète de Mars le signe vénérable, et me paraissaient diviser cette planète en quatre parties presque égales. Ici l'expression manque à ma mémoire. Dans cette croix brillait le Christ, d'un éclat que je ne puis comparer à aucun autre éclat.

Mais celui qui prend sa- croix, et suit le Christ excusera mon silence, lorsqu'il verra lui-même, dans cet arbre, étinceler le Christ.

Aux deux côtés ainsi qu'aux deux extrémités brillaient des splendeurs scintillantes qui se confondaient les unes avec les autres, de même qu'on voit des atomes, lents et légers, et d'un mouvement irrégulier, s'agiter sur un rayon de lumière qui traverse encore l'ombre que l'art et la science cherchent à nous procurer, pour nous défendre de la chaleur.

Comme une lyre et une harpe exactement d'accord produisent un tin tin délicieux, même pour celui qui est étranger à l'étude de la musique, de même les splendeurs qui m'apparaissent faisaient entendre une mélodie qui me ravissait.en extase, avant que j'eusse pu distinguer les paroles de leurs chants.

L'hymne renfermait de sublimes louanges. Comme un homme qui entend confusément des mots d'un discours, je saisis ces paroles : Ressuscite et sois vainqueur.

J'étais si ravi, que jusques alors rien ne m'avait attaché avec de si doux liens. Peut-être cette expression paraîtrait -elle trop hardie : je semble oublier les yeux étincelants que j'avais contemplés avec tant d'admiration ; mais celui qui voit que les vrais cachets de toute beauté brillent plus à ^mesure qu'on s'élève, et qui sait que je n'avais pas alors regardé ces yeux, peut excuser en moi ce dont je m'accuse pour me justifier et dire la vérité : ici, le saint plaisir ne peut pas être démontré, parce que plus on monte, plus il devient pur.

CHANT QUINZIÈME

^NE volonté bienfaisante, qui se manifeste par une vertueuse charité, comme une passion effrénée se montre par une action inique, imposa silence à cette douce lyre, et les saintes cordes que fait mouvoir la main du ciel cessèrent de répandre leur harmonie : et comment ces substances auraient-elles été sourdes à mes prières, puisqu'elles s'accordaient à se taire à la fois pour écouter mes demandes? Il est juste qu'il ne voie pas de terme à ses souffrances, celui qui, par amour pour les choses périssables, renonce éternellement à cette bienfaisante volonté.

Tel qu'une lueur subite, dans les soirées pures et sereines, parcourt les airs, attire nos regards qui ne sentaient pas d'effroi, semble une étoile qui change de place, quoique nous voyions ensuite qu'il ne s'en est perdu aucune vers le point où nous avons remarqué ce météore, et disparaît après une courte durée; tel courut tout à coup, de l'extrémité droite jusqu'au pied de la croix, un astre de cette constellation : le Brillant, sans s'écarter de son ruban, franchit toute cette ligne de lumière, et paraissait un corps de feu dans un vase d'albâtre.

Ainsi l'ombre du pieux Anchise se fit voir à son fils dans l'Elysée, si nous ajoutons foi au plus grand de nos poètes.

L'esprit m'adressa ces pai'oles : « 0 mon sang, ô grâce surabondante de Dieu! à qui aura-t-on jamais, comme à toi, ouvert deux fois la porte du ciel? »

J'écoutai cet esprit avec attention; ensuite, plein d'étonnement, je regardai Béatrix : ses yeux brillaient d'un sourire si doux, que je crus qu'avec les miens, je touchais le fond de ma grâce et de mon Paradis.

L'esprit que je voyais et que j'ftntendais avec tant de plaisir, ajouta des paroles que je ne compris pas, tant elles étaient sublimes. Ce n'était pas par choix qu'il se cachait ainsi à moi, c'était par nécessité. L'entendement d'un mortel ne pouvait s'élever sur-lechamp jusqu'à saisir de si hautes conceptions.

Cependant quand l'arc de sa divine ardeur eut lancé le trait, et que ses paroles descendirent au point où pouvait arriver notre intelligence, ses premiers mots furent ceux-ci : « Sois béni, ôtoi, qui en trois personnes ne forme qu'une seuk essence, et qui combles de tant de faveurs mon heureuse famille 1 »

Il continua ainsi : « Mon fils, grâce à celle qui t'a donné des ailes pour le vol sublime, tu as mis fin, dans cette sphère où je te parle, à l'agréable et long jeûne que j'ai commencé, en lisant dans l'immense volume où l'encre et l'écriture sont immuables.

« Tu as raison de croire que je dois à Dieu le don de deviner ta pensée, comme il est certain que cinq et six proviennent de l'unité. Mais \u ne me demandes pas à qui tu parles, et pourquoi dans cette foule d'esprits joyeux je suis celui qui te fait l'accueil le plus gracieux. « Oui, sans doute, tous les esprits de ces sphères, à quelque degré de gloire qu'ils aient été destinés, lisent l'avenir dans ce miroir, où ta pensée s'offre avant que tu la connaisses toi-même. Cependant, afin de mieux accomplir le mystère de l'amour sacré qui me fait veiller, pour regarder perpétuellement en Dieu, et qui me pénètre de suaves désirs, articule en liberté ta volonté, articule tes demandes : ma réponse est prête. »

A ces mots, je regardai Béatrix : elle me devina avant que je parlasse, et un sourire vint fortifier les ailes de ma volonté.

Je commençai ainsi : « Aussitôt que la première égalité vous apparut, l'intelligence et l'amour vous furent donnés en si égale mesure, que deux autres objets ne sont pas plus égaux entre eux : ces dons sont tels en Dieu qui vous allume de sa flamme ; mais chez les mortels, comme vous le savez, ces facultés sont diverses et ne volent pas avec la même vitesse. ,

« Moi qui suis mortel, je sens cette inégalité, et mon cœur seul peut vous remercier de votre réception paternelle. Je t'en supplie cependant, ô topaze vivante qui ornes ce joyau précieux, fais-moi connaître ton nom!

L'esprit me répondit : « 0 rameau de l'arbre dont je fus la racine, toi que je me plaisais à attendre, celui dont tu descends, et qui habita plus de cent années la première côte de la montagne que tu as déjà visitée, fut mon fils et ton bisaïeul ^" : par tes bonnes œuvres, tu dois raccourcir le temps de tes souffrances.

« Florence, dans l'enceinte de ses antiques murailles, où est encore placée l'horloge qui règle la troisième et la neuvième heure, vivait en paix, au sein de la pudeur et de la sobriété : ses femmes ne connaissaient pas les chaînettes, les colliers, les brodequins, les ceintures et les parures qu'on regarde avec plus d'attention que celles qui les portent. A la naissance de sa fille, le père ne craignait pas d'être obligé de la marier trop tôt, ou de lui donner une dot trop considérable. Les maisons n'étaient pas désertes. Sardanapale n'était pas encore venu montrer ce qui se peut dans une chambre. Montemalo n'était pas encore vaincu par votre Ucellatojo, qui, vaincu lorsque l'on monte sur ses hauteurs, le sera aussi pour ses ruines.

La Divin k Cc.mkiiik.

« J'ai vu Bellincion Berti ne pas dédaigner une simple casaque de cuir, bordée de boutons d'os; j'ai vu sa femme quitter son miroir sans être fardée. J'ai vu un Nerli, un del Vecchio vêtu de peaux sans ornement; j'ai vu leurs épouses occupées de leur rouet et de leur fuseau. 0 femmes fortunées! vous étiez toutes assurées d'obtenir la sépulture dans votre patrie! ou n'abandonnait pas votre couche, pour la France : l'une se livrait au soin de ses fils au berceau, et, pour les apaiser, répétait ces mots enfantins qui font le premier bonheur des mères et des pères; l'autre, tirant la chevelure à sa quenouille, discourait avec sa famille sur les Troyens, Fiésole et Rome. On eût été aussi étonné de voir alors une Cianghella, un Lapo Salterello, qu'on le serait aujourd'hui si on revoyait Cincinnatus et Gornélie.

« Au milieu de ce repos, de cette vie si honorable des citoyens, dans une ville si heureuse, Marie, invoquée à grands cris par ma mère, facilita les travaux de son enfantement : dans votre antique baptistère, je devins chrétien, et je reçus le nom de Gacciaguida.

« J'eus pour frères Moronto et Elisei. Tu dois le surnom que tu portes à la famille de mon épouse, qui vint de la vallée du Pô. Je suivis ensuite l'empereur Conrad, qui m'arma dans sa milice, tant mes services obtinrent ses faveurs. Sous ses ordres je marchai contre la méchanceté de cette loi que suit ce peuple qui usurpe, par la faute de votre pasteur, ce qui vous appartient de droit. Cette nation impie trancha mes jours, me sépara du monde trompeur qui souille tant d'âmes innocentes; et du martyre, j'arrivai à cette douce paix. »

CHANT SEIZIEME

NOBLESSE du saug, avantage de peu de valeur, je ne serai jamais étonné que sur cette terre, où notre esprit est infirme et languissant, tu rendes les hommes vains et superbes, puisque dans le ciel, où nous n'obéissons qu'à la raison, je me suis glorifié de tes avantages! Tu es bien un manteau qui se raccourcit promptemcnt, et si, de jour en jour, on y ajoute de l'étoffe, le temps tourne autour avec ses ciseaux. ■>

En recommençant à parler, j'employai le vous auquel Rome d'abord s'assujettit, et que sa famille n'a pas conservé.

Béatrix, qui était un peu éloignée, sourit, et me parut celle qui toussa, pour encourager la première faute qu'on rapporte de Ginèvre**.

Alors je commençai ainsi : « Vous êtes mon père, vous me permettez de vous entretenir avec assurance ; vous m'élevez tellement, que je suis plus que moi-même. Mon âme se remplit d'allégresse par tant de canaux qu'après s'en être rassasiée, elle en est encore une source abondante. Dites-moi donc, ô première tige de ma race, quels sont vos ancêtres, et en quelle année sVast écoulée votre enfance. Parlez-moi du bercail de saint Jean; dites-moi dans quel état de puissance il était alors, et quels étaient les citoyens les plus dignes des hautes magistratures. «

Le vent augmente la chaleur du charbon au milieu des flammes; de même je vis la lueur devenir plus belle, en entendant mes paroles caressantes; et, sans se servir de notre manièie commune de nous exprimer, elle répondit d'un ton de voix douce et suave : « Depuis le jour où l'on a dit Ave, jusqu'au moment où ma mère, qui est aujourd'hui Bienheureuse, me mit au monde, <:ette planète revint cinq cent cinquante et trente fois s'enflammer aux rayons de son Lion. Mes ancêtres et moi nous naquîmes dans le quartier où finit la course, le jour de votre Jeu annuel*^. Que ces détails te suffisent : il est plus modeste de ne pas te dire ce que furent mes pères, et d'où ils vinrent.

« Ceux qui, dans ce temps, pouvaient porter les armes, dans l'enceinte qui se prolonge entre Mars et Baptiste, ne forma,ient que le cinquième de ceux qui y vivent aujourd'hui. Cette population était pure jusqu'au dernier artisan ; mais actuellement elle est mêlée d'habitants de Campi, de Certaldo et de Fighine : combien il aurait été préférable d'avoir ces peuples pour voisins, et de marquer sa frontière à Galluzzo et à Trespiano, plutôt que de les admettre dans la ville, où ils soutiennent les saletés d'un contadin d'Aguglion, et de celui de Signa, qui a l'œil aiguisé à trafiquer! Si la nation qui a le plus dégénéré dans le monde, au lieu d'être une marâtre pour César, eût été ce qu'est une mère tendre pour son fils, tel a été fait citoyen de Florence, et commerce dans cette ville, tel qui aujourd'hui serait relégué à Simifonte, où son père demandait l'aumône : les Comtes se verraient encore à Montemurlo; les Cerchi, dans la juridiction ecclésiastique d'Acone, et peut-être les Buondelmonti à Valdigrieve.

w La confusion des personnes a souvent été cause des maux de la ville, comme trop de nourriture détruit la santé. Le taureau aveugle tombe plutôt qu'un agneau également privé de la lumière; une seule épée tranche mieux que cinq épées en faisceaux.

« Regarde Luni, Urbisaglia. Souviens-toi de ce que ces villes ont été; vois cri qu'elles sont aujourd'hui. Considère Chiusi, Sinigaglia. Puisque les villes périssent, tu comprendras facilement ce que sont les revers de la fortune dans les familles. Vos choses ont toutes leur mort, comme vous ; cette mort se dissimule dans quelques-unes qui paraissent dtirer davantage, parce que notre vie est courte. L'influence de la lune couvre et découvre incessamment les bords de la mer. La fortune en agit ainsi à Florence.

« Tu ne ^ois pas être surpris de ce que je dirai des anciens Florentins, dont le nom est caché dans le brouillard des temps. J'ai vu les familles des Ughi, des Catellini, des Filippi, des Greci, des Alberici et des Ormanni, encore illustres, quoique sur leur déclin; j'ai vu, aussi nobles que puissants, les Soldanieri, les Ardinghi, les Bostichi, délia Sannella, et deir Arca.

« Près de la porte où habitent maintenant des chevaliers traîtres et félons, qui seront cause du naufrage de votre barque, étaient les Ravignani, dont sont descendus le comte Guido et ceux qui depuis ont pris le surnom du grand Bellincion. Délia Pressa savait déjà comment on doit gouverner. Galigaio avait doré, dans sa maison, la poignée et le pommeau de son épée. La colonne du Vair était déjà célèbre. On distinguait les Sacchetti, les Giuochi, les Sifanti, les Barucci, les Galli, et ceux que le boisseau a fait rougir *3. Le cep d'où naquirent les Calfucci commençait à s'étendre. On appelait déjà aux chaises curules les Sizii et les Arrigucci. Oh! dans quel éclat je vis ceux que l'orgueil a fait depuis tomber si bas ! Les boules d'or couvraient de fleurs Florence dans toutes ses grandes actions. On admirait les pères de ceux qui, lorsque votre éyêché est vacant, s'engraissent sur les bancs du chapitre.

« Déjà cette famille remplie d'oultrecuidance, qu'on voit s'acharner, comme un dragon, comme l'homme qui fuit, et s'apaiser, comme un agneau, devant ceux qui lui montrent les dents ou une bourse, commençait à obtenir quelque illustration; mais parce qu'elle était née de petites gens, Ubertin Donato vit avec déplaisir que son beau-père en avait fait leurs parents.

« De Fiesole, déjà Caponsacco était descendu dans le marché. Giuda et Infangato étaient devenus de bons citoyens.

« Je vais ajouter un fait vrai, mais incroyable. A cette époque, la ville, quoique d'une petite étendue, avait une porte à laquelle la maison de la Fera avait donné son nom. Ceux qui sont ornés des armoiries du grand baron, dont la fête se célèbre le jour de celle de Thomas, obtenaient de ce prince des privilèges et l'ordre de la Chevalerie, et aujourd'hui l'un d'eux, en se joignant à la cause du peuple, a environné ces mêmes armoiries d'un ornement d'or.

« On connaissait les Gualterotti et les Importuni, et le Borgo serait plus tranquille s'ils n'y avaient pas trouvé des vo'sins aussi inquiets. On honorait la maison dont est sortie la cause de vos maux et de ce dépit qui a mis fin à la vie heureuse qu'on menait alors.

« 0 Buondelmonte ^*, que tu as été coupable de fuir l'alliance de cette famille! Si Dieu t'avait accordé à l'Ema, la première fois que iu es venu dans la ville, beaucoup de ceux qui pleurent seraient aujourd'hui pleins de joie : mais Florence devait perdras sa paix, et donner une victime à cette pierre isolée qui est restée sur le Pont.

« Sous ces familles et sous d'autres, j'ai vu Florenc* fortunée, et sans aucun motif pour gémir. Sous ces familles, j'ai vu son peuple si juste et si honoré, que jamais l'étendard du lis ne fut alors porté à l'envers**, et que les divisions ne l'avaient pas rendu vermeil. »

CHANT DIX-SEPTIÈME

»E ressemblais à celui qui pria Climène" de lui confirmer ce qu'il avait entendu dire de sa haute origine, et dont l'exemple a rendu les pères moins complaisants pour leurs fils. Je parus tel aux yeux de la sainte lumière qui avait changé de place pour me parler, et à ceux de Béatrix.

Cette dernière me dit : « Manifeste au dehors l'ardeur de ton désir; qu'elle sorte bien empreinte de ton entendement intérieur, non pour nous apprendre ce que nous savons, mais pour t'accoutumer à montrer hardiment la soif que tu veux qu'on satisfasse. » Je parlai donc ainsi : « 0 chère tige de ma famille, '.oi qui de si haut, en envisageant le point devant lequel tous les temps sont présents, vois l'avenir (quoiqu'il soit renfermé en lui-même), aussi facilement que l'esprit humain comprend qu'un triangle ne peut avoir deux angles obtus; pendant que j'étais dans la compagnie de Virgile, sur cette montagne où les âmes sont purgées de toutes leurs taches, et dans le royaume des morts, on m'a p: -édit des événements graves de ma vie future: et, quoique je me sente tel

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qu'un trétagone ''' contre les coups de l'adversité, je désirerais connaître ceux que la fortune me prépare : la flèclie prévue arrive plus lentement. »

Je confessai, ainsi que l'avait voulu Béatrix, tout mon désir, à cette lumière qui m'avait parlé d'abord. Sans employer les paroles ambiguës dont s'envisquaient les nations insensées, avant que l'Agneau du Dieu, qui efface nos péchés, se fût offert en sacrifice, l'esprit de mon père, contenu dans sa vive lumière, me répondit sur-le-champ en termes précis et pleins de tendresse : « Les événements futurs qui sont étrangers à votre matière, sont connus de la première puissance.

« Il n'est cependant pas nécessaire qu'ils arrivent, plus qu'il n'est nécessaire qu'un vaisseau que vous voyez dans un courant continue de voguer.

<f C'est de cette puissance que me vient la connaissance du sort qui t'est réservé, ainsi qu'un orgue porte aux oreilles une douce harmonie. Tu quitteras Florence, comme Hippolyte, persécuté par la perfidie de son impitoyable belle-mère, sortit d'Athènes. On le veut, et l'on trame déjà l'intrigue, là oii tous les jours on trafique du Christ. On attribuera tous les torts au parti le plus faible, suivant l'usage; mais la vengeance du ciel rendi^a un témoignage éclatant à la vérité. Tu seras obligé d'abandonner ce qui te sera le plus cher : c'est la première flèche que lance l'arc de l'exil. Tu apprendras combien le pain étranger est amer et combien il est dur de monter et de descendre l'escalier d'autrui. Ce qui aggravera le plus ton tourment, ce sera la société perfide et désunie des compagnons avec lesquels tu tomberas dans ce gouffre : leur ingi'atitude, leur folie, leur impiété n'accuseront que toi; mais ce sont eux, plutôt que toi, qui auront à en rougir. Les procédés de leur bestialité prouveront qu'il sera honorable pour toi d'être ton parti à toi-même. Ton premier refuge sera la courtoisie de ce grand et noble Lombard, qui porte pour armoiries le saint oiseau sur une échelle d'or. Ce sera là ta première demeure. Ses prévenances pour toi seront telles, qu'entre vous deux, pour la demande et la faveur, celle-ci, quoique généralement la seconde, arrivera la première. Dans son palais, tu connaîtras celui qui, né sous l'influence de cette étoile guerrière, fera de si notables prodiges.

« Le monde ne les prévoit pas, parce que ce héros est encore jeune, et que ces sphères n'ont fait leur évolution que neuf fois autour de lui ; mais on verra des traces éclatantes de son mépris pour l'argent et les fatigues, avant que le Gascon trompe le grand Henri. Ses magnificences seront telles que ses ennemis mêmes ne pourront rester muets ^*.

« Compte sur lui et sur ses services. De combien d'hommes il

changera le Bort! il élèvera les pauvres; il abaissera les riches. Tu conserveras dans ta mémoire l'empreinte de ses vertus; mais tu seras discret.... »

L'esprit ajouta des détails difficiles à croire pour ceux mêmes qui seront témoins de tant de gloire, et continua ainsi :

« 0 mon fils, voilà les causes de ce qu'on t'a dit; voilà les embûches qu'un court intervalle de temps te cache encore. Tu ne dois pas cependant vouer de la haine à tes concitoyens parce que tu vivras assez de temps pour voir la punition de leur perfidie. » Lorsque l'âme sainte, en se taisant, se montra disposée à mettre la trame sur la toile que j'avais présentée ourdie, je lui répondis comme l'homme qui, en doutant, sollicite le conseil d'un autre homme qu'il respecte et qu'il aime : « Je vois bien, ô mon père, que le temps accourt vers moi, pour me porter un de ces coups qui sont d'autant plus douloureux, qu'on leur oj)pose moins de courage : aussi dois-je m'armer de prévoyance, afin que, si le séjour le plus cher m'est enlevé, je ne perde pas en même temps, pour la liberté de mes vers, les asiles que l'on pourrait m'oH'rir.

« Dans le monde où tout est amertume sans fin, sur la montagne du sommet de laquelle les yeux de Béatrix m'ont enlevé, ensuite dans le ciel, de lumière en lumière, j'ai appris des choses qui seront acres pour un grand nombre, si j'ose les redire; mais au contraire, si je suis un ami timide de la vérité, je crains de ne plus vivre parmi ceux pour qui le temps actuel sera l'ancien temps. »

La lueur où étincelait mon trésor brillait d'un plus vif éclat, semblable à un miroir d'or exposé au soleil ; elle répondit : « Les consciences qui auront des fautes à se reprocher, ou qui rougiront de celles de leurs amis, trouveront tes paroles âpres et désagréables; néanmoins, sans rien altérer, manifeste ta vision tout entière, et laisse se gratter celui qui a la démangeaison.

« Si tes révélations ne flattent pas le goût dans le premier moment, elles laisseront une substance fortifiante chez celui qui n'aura pas craint de s'en alimenter. Tes cris seront ces ouragans qui frappent les plus hautes montagnes, et tu ne retireras pas une faible gloire de ton courage.

« Dans ces sphères, sur le Mont, et dans la vallée de douleur, tu n'as vu que des âmes qui dans le monde furent célèbres, parce que l'esprit de celui qui écoute, néglige, comme peu instructifs, les exemples qui tombent sur des hommes d'une condition vulgaire, et n'ajoute point foi à des arguments qu'on ne tire pas du sort de quelques malheureux illustres. »

CHANT DIX HUITIEME

'esprit de mon aïeul s'était livré en silence à ses réflexions. Je m'abandonne également aux miennes, en pensant à ce que ces prédictions avaient de doux et d'amer.

Mais cette femme qui me conduisait à Dieu me dit alors : « Change de pensée, souviens-toi que je m'approche de Celui qui met fin à toutes les peines. »

Je me retournai vers la voix aimante de ma consolatrice, et j'abandonne la tâche d'exprimer tout ce que je vis d'amour dans ses yeux sacrés; non que je me défie de mes paroles, mais parce que ma mémoire, sans un puissant secours, ne peut revenir sur elle-même. Je puis dire seulement que Béatrix, en devinant ainsi mon sentiment, m'affranchit de tout autre désir, parce que le plaisir éternel qui étincelait sur son beau visage me renvoyait la lumière de Dieu.

Bientôt, me rappelant à elle par l'éclat d'un sourire, elle me dit : « Tourne-toi encore et écoute : apprends que le paradis n'est pas seulement dans mes yeux. »

De même qu'ici-bas on découvre dans l'expression de nos traits l'amour que nous inspire la personne qui s'est emparée de notre âme, de même je vis dans les étincelles de la sainte lueur vers qui je me tournai un désir de parler encore.

Elle m'adressa ces paroles : « Dans cette cinquième division de l'arbre, qui vit de sa cime, qui porte toujours des fruits et ne perd jamais de feuilles, sont des esprits bienheureux qui, avant qu'ils vinssent au ciel, avaient sur la terre une immense renommée, et dont l'éloge pourrait être le sujet de grands poèmes. Remarque, à une des extrémités de la croix, celui que je vais te nommer; il te paraîtra ce feu léger qui sillonne la nue. » .

En effet, je vis bailler oette lumière qui s'agita, avant qu'on m'etit dit que c'était Josué, et son action précéda les paroles qui le nommèrent.

Au nom du grand Machabée, je vis une autre lueur se tourner sur elle-même : la joie était comme le fouet qui imprime les mouvements de rotation à la toupie. On me montra Charlemagne et Roland; ma vue les suivait avec attention, comme l'œil du chasseur se fixe sur le faucon qu'il a lancé.

J'aperçus ensuite sur cette croix Guillaume Rinoard, le duc

Godefroy, Robert Guiscard : enfin, l'âme qui m'avait entretenu, s'étant mêlée parmi les autres, me montra quel artiste elle était parmi les chanteurs du ciel.

Je me tournai à droite pour lire mon devoir dans les paroles ou dans les gestes de Béatrix : ses yeux étaient si beaux et si brillants que leur éclat surpassait celui des autres splendeurs, et même l'éclat de son dernier sourire.

L'homme, poussé par le désir de bien faire, et faisant mieux de jour en jour, s'aperçoit que sa vertu a pris de l'accroissement; de même je compris, parce que ce miracle était encore plus élincelant, qu'à la suite d'un mouvement circulaire qui m'avait emporté avec le ciel, l'arc de la circonférence s'était augmenté.

Le visage d'une femme qui a un teint éblouissant, après avoir été un moment animé par la pudeur revient à sa blancheur naturelle; mes yeux virent tout à coup le môme efîet, en considérant Béatrix, quand je passai avec elle dans la candeur tempérée de la sixième étoile qui m'avait reçu.

J'observai que dans cette sphère dédiée à Jupiter les étincelles d'amour qui l'habitaient représentaient les lettres de notre alphabet. Comme les oiseaux partis du bord des rivières pour aller à la pâture semblent se réjouir, et forment des lignes ou rondes ou allongées, de même ces saintes créatures chantaient en voltigeant, et formaient tantôt un D, tantôt un I, tantôt une L. D'abord elles chantaient ensemble et se mettaient en mouvement; quand ensuite elles avaient formé un de ces signes, elles s'arrêtaient en silence.

0 toi, à qui obéit Pégase, toi qui glorifies les esprits, qui leur donnes l'immortalité, ainsi qu'aux villes et aux royaumes, viens m'inspirer, et fais-moi célébrer dignement ces saintes lumières I que ta puissance se manifeste dans ce peu de vers!

Elles tracèrent cinq fois sept lettres en voyelles et en consonnes. DILIGITE JUSTITIAM'" furent le premier verbe et le premier nom. Les derniers furent ces mots : QUI JUDIGATIS TERRAM; puis elles restèrent disposées en M, qui était la dernière lettre du cinquième mot; et alors Jupiter paraissait éblouissant d'argent mélangé d'or.

Je vis, plus tard, descendre d'autres esprits à l'endroit oîi était l'extrémité supérieure de la lettre M : ils chantaient, je crois, le bien qui les attire de toutes parts.

Bientôt, comme autant d'étincelles qui jaillissent de tisons enflammés, et que les insensés ont coutume de regarder comme un augure, plus de mille lueurs s'élevèrent à la fois ; et lorsqu'elles se furent posées, plus hant et plus bas, telles que les avait distribuées le soleil qui les allume, je vis distinctement que leur réunion formait la tête et le cou d'un aigle. L'être qui produit de tels tableaux n'a pas de maître, mais il dis-

pose tout lui-même, et de lui seul provient cette vertu qui crée les êtres inférieurs. L'autre ligne de bienheureux qui avait paru d'abord satisfaite de figurer des lis au-dessus de l'M, acheva de former le corps de l'aigle.

0 douce étoile, combien de ces joyaux m'ont démontré que notre justice sur la terre y est une émanation du ciel que tu embellis!

Je supplie l'esprit qui est l'origine et le premier principe de ton mouvement et de ton influence de considérer d'où naît le défaut qui obscurcit tes rayons. Je le conjure de s'enflammer une seconde fois d'une colère sainte, en voyant ainsi vendre et acheter dans le Temple, qui a été cimenté du sang des martyrs et témoin de tant de miracles.

Et toi, milice du ciel, que je contemple, adore Dieu pour ceux qui, sur la terre, se laissent détourner de ce devoir par un exemple fatal! Déjà on avait coutume de faire la guerre avec le glaive; aujourd'hui on la déclare, en ôtant ici et là le pain que le père bienfaisant ne refuse à personne. Mais toi qui n'écris que pour effacer, pense que Pierre et Paul, qui moururent pour la vigne que tu détruis, sont encore vivants.

Tu peux bien dire : J'ai tant de dévotion à celui qui voulut vivre solitaire, et qui, pour des danses, fut traîné au martyre, que je ne connais ni Paul, ni le Pêcheur.

CHANT DTX-NEUVIEME

»E voyais devant moi cette belle image, les ailes étendues, glorifier les âmes dont elle se composait : chacune d'elles paraissait un rubis frappé des rayons du soleil, ^j^^^ et qui m'en renvoyait l'éclat.

^"'^"--^^^^ Jamais voix n'a proféré, jamais encre n'a écrit, jamais imagination n'a compris ce que je vais rapporter en ce moment : je vis et j'entendis parler cet aigle, et dire mol et mon, quand dans le fait il devait dire nous et notre; il commença ainsi : « Parce que j'ai été juste et pieux, on m'a élevé à cette gloire qui surpasse tous les désirs : j'ai laissé sur la terre un souvenir si célèbre, que les méchants eux-mêmes me comblent de louanges; mais ils n'imitent pas mes vertus. »

C'est ainsi que comme plusieurs charbons allumés ne produisent qu'une seule chaleur, cette image composée de mille amours sacrés ne fit entendre qu'une seule voix.

Je répondis : « 0 perpétuelles Heurs de la joie éternelle, qui, par une seule d'entre vous, exhalez vos odeurs célestes, apaisez ce grand jeûne, qui a si longuement excité ma faim sur la terre, où il n'a trouvé aucune nourriture !

« Je sais bien que si la justice divine sert de miroir aux autres degrés du ciel, votre sphère ne voit pas ses faveurs couvertes d'un voile. Vous savez aussi avec quelle attention je profite des avis que je reçois; vous savez quel est le doute qui est pour moi un jeûne si ancien. »

Tel qu'un faucon délivré de son chaperon, remue la tête, s'applaudit avec ses ailes, montre le désir de voler, et se complaît en lui-même; tel, en faisant retentir des chants qui ne sont connus que là-haut, se montra l'aigle qui renfermait tant de saints esprits.

11 m'adressa ces paroles : « Celui qui, tournant son compas, arrondit le monde, et y distribua tant de prodiges inconnus à l'intelligence humaine, et tant de choses qu'elle peut comprendre, ne manifesta pas seulement sa vertu, que toute sa puissance ne s'étendît encore au delà de cette création : aussi le premier être qui connut l'orgueil, et qui était pourtant la plus parfaite des créatures, pour n'avoir pas attendu la lumière de Dieu, tomba avant la maturité.

De là il arrive que les natures inférieures ne peuvent facilement contenir ce bien infini, qui ne se mesure qu'avec lui-même. Nos facultés ne sont qu'un rayon de l'esprit divin qui remplit toutes choses, et ne doivent, de leur nature, connaître Dieu qu'imparfaitement.

« La vue des mortels ne pénètre dans la justice éternelle que comme l'œil peut pénétrer dans les eaux de la mer : du bord, il voit le fond, il ne le voit pas en pleine mer; cependant le fond existe également, mais son éloignement le cache aux yeux.

« Il n'est de vraie lumière que celle qui vient de ce rayon serein qu'on ne voit jamais se troubler; toute autre n'est que ténèbres, ombre de votre chair ou son poison.

« Je t'ai expliqué, pour répondre à tes fréquentes questions, ce que tu n'entendais pas sur la justice divine. Tu disais : — Un homme est né au rivage de l'Indus, et là personne ne parle du Christ, ne lit les livres sacrés, et n'écrit sur la religion.

« Toutes les volontés de cet homme sont bonnes, quant à la morale, et il ne pèche ni en actions, ni en paroles : il meurt cependant sans connaître la foi et sans baptême : où est cette

justice qui le condamne? où est sa faute, s'il ne croit pas? — Mais toi, qui es-tu, pour t'ériger en tribunal, et juger à raille milles de distance, avec une vue longue d'un empan?

« On pourrait me présenter des raisonnements aussi subtils, si la Sainte Écriture n'était pas au-dessus de telles propositions. 0 animaux faits pour vivre sur la terre! ô esprits épais ! la première volonté, qui est bonne par soi. ne s'éloigne jamais d'elle-même qui est le souverain bien; tout ce qui est en harmonie avec elle est juste : un bien créé ne la tire pas à lui, c'est elle qui le confond dans l'immensité de ses rayons. »

De même que la cigogne tourne autour du nid, lorsqu'elle a donné la pâture à ses petits, et que celui qui est rassasié regarde sa mère, ainsi l'aigle commença à tourner sur lui-même, et moi, je levai les yeux.

L'image bénie battait des ailes, chantait en tournant avec ses esprits sacrés, et disait : « Le jugement éternel est pour vous autres mortels ce que les paroles que je prononce sont pour toi qui ne les comprends pas. »

Et les saints embrasements continuaient à jeter des éclairs de l'Esprit-Saint, dans ce signe qui rendit les Romains si redoutables à l'univers. L'aigle recommença en ces termes : « Ce royaume n'a jamais été ouvert à celui qui n'a pas cru au Chriat avant qu'il vînt au monde, ou après qu'on l'eut cloué à la croix. Mais, vois, beaucoup crient, ô Christ, ô Christ! qui seront plus éloignés de lui que tel qui ne connut pas le Christ.

« L'Ethiopie condamnera de tels chrétiens, lorsque sera venu le jour où on les divisera en deux collèges, l'un destiné éternellement à la richesse, et l'autre à la misère.

« Que ne pourront pas dire à vos rois les Persans, lorsqu'ils verront s'ouvrir ce livre où les fautes de ceux-là sont écrites! Là, on verra surtout dans la vie d'Albert cette action coupable qui fera ravager le royaume de Prague. Là, on verra la douleur que fit éprouver sur les bords de la Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra heurté par un pourceau ^'>. Là, on verra cet orgueil avide qui déshonore l'Anglais et l'Écossais, et ne leur permet de se contenter de leurs confins. Là, on connaîtra la luxure de cet Espagnol, et la vie efféminée de celui de Bohême, qui n'eut jamais de courage et ne voulut jamais en avoir ^'.

« La bonté du boiteux de Jérusalem sera marquée d'un \, et le contraire sera marqué d'une' M. On signalera l'avarice et la honte de celui qui garde l'île de Feu, où Anchise a fini ses longs jours; et pour te le faire bien juger, ses fautes seront écrites en abréviations, afin qu'un grand nombre ne tienne qu'un petit espace. Chacun connaîtra les actions mauvaises de l'oncle et du

frère qui ont deshonoré une si généreuse nation et deux couronnes. « On n'oubliera pas le Portugais, le Norvégien, et celui de Rascia qui altère les coins de Venise. 0 heureuse Hongrie, si tu ne te laissais plus malmener! 0 Navarre, que tu serais heureuse, si tu t'armais de la montagne qui te sert de ceinture! Chacun doit croire que, pour arrhes de cette vengeance, dt-jà Nicosie et Famagouste commencent à se lamenter et à maudire leur bête qui ne s'éloigne pas des traces de ces animaux •*. »

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CHANT VINGTIEME

*ORSQUE l'astre qui éclaire le monde descend de notre hémisphère et nous prive du jour, le ciel qui lui devait, tout son éclat en reçoit un nouveau du grand nombre d'étoiles qui ont à leur tour emprunté la lumière du soleil.

Cet instant du jour me revint dans la mémoire, quand le signe du monde et de ses conducteurs eut fait entendre les dernières paroles de son bec bénit*'.

Alors ces lueurs innombrables, de plus en plus étincelantes, recommencèrent des chants qui sont tombés de ma fragile mémoire. 0 doux amour, qui te caches sous cette splendeur, comme tu me paraissais brillant dans ces éclairs qui n'étaient remplis que de saintes pensées.

Lorsque ces joyaux si précieux, qui ornent la sixième sphère, eurent fini ces chants angéliques, il me sembla entendre le murmure d'une eau claire qui tombe de pierre en pierre, en annonçant l'abondance de sa source ; et ainsi que le son prend sa force au manche de la guitare, ainsi que le souffle résonne en sortant des trous de la flûte, de même, tout à coup, ce murmure, sans prolonger le retard, s'échappa du cou de l'aigle comme s'il était entr'ouvert, et il sortit de son bec une voix en forme de paroles, qui proféra ces mots que mon coeur attendait, et que je me hâte de rapporter : « Tu dois regarder fixement en moi cette partie qui, dans les aigles mortels, voit le soleil et supporte son éclat, parce que, des feux dont je me compose, ceux qui brillent dans mon œfl ont une portion dé lumière plus étincelante que les autres.

« Celui qui occupe la place de la pupille chanta l'Esprit- Saint, en transportant l'arche de ville en ville : maintenant il connaît le mérite de ses travaux et reçoit une récompense proportionnée à sa piété. Des cinq esprits qui font un cercle autour de mon cil, celui qui est placé le plus près du bec consola la veuve qui avait perdu son fils : maintenant il connaît ce qu'il en coûte de ne pas suivre le Christ, parce qu'il compare cette douce vie, et la vie opposée.

« L'autre, que tu vois dans la partie supérieure du cil, retarda le coup de la mort par une vraie ]iénitence : maintenant il connaît que le jugement éternel ne change jamais, quelque efl'ort qu'une digne prière fasse le lendemain du jour présent.

« Cet autre esprit, avec les lois romaines ^*, et avec moi, dans de bonnes intentions qui portèrent de mauvais fruits, se fit Grec, pour céder la place au Pasteur : maintenant il connaît que le mal qui est résulté de sa bonne opération ne lui a pas nui auprès de Dieu, quoique ce mal puisse devenir la cause de la destruction du monde. , ,^

« C'est Guillaume, que tu vois au-dessous de la sommité de l'oeil; on le regrette sur cette terre, où l'on pleure sur l'autorité de Frédéric et de Charles qui y sont vivants : maintenant il connaît combien le ciel se passionne pour le roi juste; c'est ce que prouve le vif éclat de sa splendeur.

« Qui croirait, dans votre monde plein d'erreurs, que le Troyen Rifée est la cinquième de ces lumières saintes? Maintenant il connaît une grande partie de ce que les hommes ne peuvent voir dans la divine grâce; cependant pour sa vue, tout n'est pas encore entièrement compréhensible. «

Telle une alouette qui chante en volant dans les airs, et se tait, joyeuse de la dernière harmonie qui l'a satisfaite, telle me parut l'image de cet éternel plaisir, au désir duquel chaque chose devient ce qu'elle est.

Quoique pour un doute qui me tourmentait je fusse comme le cristal à travers lequel on aperçoit aisément la couleuiv qu'il revêt, je ne pus attendre plus longtemps, et je m'écriai, parce que je vis une foule éblouissante de splendeurs : « Quelles choses vois-je là? »

Le signe bénit, pour ne pas prolonger ma surprise, me répondit sur-le-champ, en jetant sur moi un regard plus animé : « Tu crois ce que je viens de te dire, parce que je te l'ai dit, mais tu ne le comprends pas; ce sont des choses auxquelles tu ajoutes foi, mais qui restent inexpliquées : tu fais comme celui qui apprend le nom d'un objet, mais qui n'en distingue pas la valeur, si on ne la lui fait pas connaître.

« Il y aune violence opérée par un suint amour, une vive espé-

442 LA mVINE COMEDIE

rance qui ouvre le royaume des cieux, après avoir vaincu la volonté divine. Cette violence n'agit pas comme celle par laquelle l'homme opprime l'homme; elle n'est victorieuse que parce que Dieu consent à être vaincu; et quand il est vaincu, son affectueuse bonté lui donne à son tour la victoire.

« Tu es surpris de voir parmi les anges le premier et le dernier des esprits qui bordent mon œil. Ils quittèrent leurs corps, non pas comme gentils, mais comme chrétiens, l'un croyant aux pieds qui devaient souffrir, l'autre aux pieds qui avaient souffert. Celui-ci reprit son corps en Enfer, où l'on est endurci dans le mal, et ce fut le fruit de sa vive espérance, de cette vive espérance qui ne cessa de prier Dieu, et parvint à l'apaiser.

« L'âme glorieuse dont je te parle, réunie à son corps pour quelque temps, crut fermement en celui qui pouvait la sauver. Trajan, en Croyant, s'enflamma d'un tel amour, qu'après sa seconde mort il obtint de venir à cette fête.

« Celui-là, par une grâce ineffable, qui coule d'une source si profonde, que jamais créature ne pourra apercevoir où naissent ses premières eaux, fit consister tout son amour à vivre suivant les règles d'une bonne conscience.

« Dieu, de grâce en grâce, permit qu'il ouvrît ses yeux aux mystères de notre rédemption future. Il y crut : aussi fut-il délivré de la contagion du paganisme, et il reprenait les nations perverses de leurs erreurs. Il eut, au lieu du baptême, plus de mille ans avant qu'il fût institué, l'assistance de ces trois femmes que tu as vues autour de la roue droite.

« 0 prédestination ! combien ton principe est éloigné de celui des insensés qui ne comprennent pas toute la première cause! Vous, mortels, soyez réservés dans vos jugements I nous qui voyons Dieu, nous ne connaissons pas encore tous les élus.

< Nous nous réjouissons cependant de l'imperfection de nos facultés, parce que notre bien n'est dirigé que vers'Dieu, et que nous ne voulons que ce qu'il veut. »

Tel fut le breuvage agréable qui me fut présenté par cette image divine, pour satisfaire mes doutes; et comme un habile joueur de guitare accompagne avec attention un habile chanteur, et rend les acceats de sa voix plus mélodieux, je me souviens que pendant que l'aigle parlait, les deux lueurs bénies, semblables aux pupilles des yeux qui savent battre ensemble, s'accordaient à accompagner les paroles par le mouvement de douces étincelles.

^ ^ gg

CHANT VINGT ET UNIÈME

)Es yeux et mon esprit étaient fixés sur Béatrix, et je ne pensais qu'à la considérer; elle ne souriait pas, et elle dit : « Si je venais à sourire, tu deviendrais tel que Séraélé, lorsqu'elle fut réduite en cendres, et si je ne tempérais pas ma beauté, qui s'accroît à mesure que je monte les degrés du palais éternel, elle brillerait tellement, que tes facultés mortelles sembleraient une feuille brûlée par la foudre.

« Nous sommes arrivés à la septième sphère, qui maintenant lance ses rayons sous le signe brûlant du Lion. Considère bien ce que tu vas voir; fais de tes yeux un miroir où se retrace fidèlement la figure qui va t'apparaître. »

Si l'on se souvient du plaisir que j'éprouvais à contempler le visage bienheureux, on comprendra la joie que j'eus de suivre ses ordres, et de m'occuper d'un autre soin, en balançant la privation de ne plus voir mon escorte céleste, par le bonheur de lui obéir. Dans ce cristal pur qui tourne autour du Monde, et porte le nom d'un roi bienfaisant, sous le règne duquel toute malice était morte, je vis sur une échelle droite des lignes de couleur d'or, traversées des rayons du soleil, et si éblouissantes, que mes yeux ne pouvaient s'y arrêter.

Une grande quantité de saintes lueurs descendaient de ses échelons, et je crus que toutes celles qui habitaient le ciel y étaient réunies.

Ainsi que les corneilles, suivant leur coutume naturelle, au commencement du jour, se mettent en mouvement pour réchauffer leur corps engourdi par le froid de la nuit; les unes prennent leur vol pour ne plus reparaître ; les autres reviennent au point d'où elles sont parties; d'autres enfin s'agitent en tournoyant, à la place même qu'elles occupent : telles me parurent ces lueurs sacrées, qui se livraient à de semblables mouvements, sans dépaser un échelon déterminé.

Une d'elles, qui était la plus rapprochée de nous, me parut si éclatante que je disais en moi-même : Je comprends bien à présent la charité que tu m'annonces; mais Béatrix, à qui il appartient de me permettre de parler ou d'ordonner que je me taise, garde le silence, et, malgré le désir qui me tourmente, j'agis sagement en ne lui adressant pas de demandes.

Béatrix voyait en Dieu, qui voit tout, quelle était ma pensée, et elle me dit : « Satisfais ton' ardent désir. »

Je commençai ainsi : « Ame bienfaisante, qui es recouverte de l'ardente lumière de ta charité, mon peu de mérite ne me rend pas digne d'une réponse; mais, au nom de la femme qui me permet de te parier, dis-moi aussi pourquoi se tait, dans cette sphère, la douce symphonie qui se fait entendre si délicieusement, plus bas, dans les autres parties du Paradis. »

L'àme répondit : « Tu vois et tu entends comme un mortel; ici on ne chante pas, parce que Béatrix n'a pas de sourire. Je^ ne suis descendue par les degrés de l'échelle sainte que pour te faire honneur, en te parlant et en te montrant l'éclat qui m'enveloppe.

« Ce n'est pas qu'une charité plus vive soit en moi, car ici quelques âmes brûlent d'un amour pareil au mien, et d'autres brûlent d'un plus grand amour encore, ainsi que tu peux t'en convaincre, en distinguant leur éclat plus ou moins vif; mais la haute charité qui nous a soumises à cette providence, par qui le monde est gouverné, nous destine ici à différents ministères, comme tu peux l'observer. »

Je dis alors à cette substance : « Je vois clairement, ô flambeau sacré, comment un libre amour suffit pour exécuter sans servitude les ordres de la Providence; mais je ne puis pas bien entendre pourquoi tu as été choisie particulièrement parmi tes compagnes pour venir au-devant de moi. »

A peine eus-je fini ces paroles, que cette lueur tourna sur ellemême comme une meule rapide; ensuite l'amour qu'elle contenait répondit : « La divine lumière lance sur moi ses rayons, et pénètre par celle qui m'environne. Sa vertu, unie à mes facultés, m'élève tant, que je vois la haute essence de Dieu, dont elle est née. De là vient l'allégresse qui m'anime, et ma connaissance est égale à la clarté de la flamme qui m'embrase.

« L'âme qui est la plus élevée dans le ciel, le Séraphin qui a l'œil le plus attentif sur les merveilles de Dieu, ne pourrait pas satisfaire à ta demande. Elle s'étend à une telle profondeur dans le statut divin, cette demande, qu'aucune intelligence créée n'y peut répondre ; et quand tu retourneras au monde, souviens-toi de ce que je te dis, • afin qu'on ne croie pas qu'il soit possible d'aller plus avant.

«Ici l'esprit brille; sur la terre il n'est qu'ignorance : comprends donc combien une telle pénétration doit vous être impossible, puisque celui même que le ciel favorise, ne peut obtenir d'approfondir un tel mystère. »

Ces paroles me firent renoncer à ma question, et je me bornai à demander à l'âme qui elle était. Elle me parla ainsi pour la

troisième fois : « Entre les deux mers qui bordent l'Italie, près de ta patrie, sont des rochers qui voient au-dessous d'eux le ton^ nerre; ils forment une grande élévation, qui s'appelle Gatria.

« Au pied de cette élévation est un ermitage destiné au culte; là, je me dévouai tellement au service de Dieu, que, content d'une vie contemplative, je ne me nourrissais, pendant les geléeë et les chaleurs, que d'aliments assaisonnés avec de l'huile. Ce cloître fournissait abondamment au ciel des âmes saintes, et maintenant il est si peu fertile, qu'il faut que tôt ou tard on reconnaisse ce fait. Dans ce lieu, je m'appelai Pierre Damien.

«Ne me confonds pas avec un autre Pierre, surnommé Peccator, qui demeurait dans la maison de Marie, située sur le bord de l'Adriatique. J'avais peu de temps à vivre, quand on me donna ce chapeau ^^, que l'on passe de mal en pis. Céphas et le vase d'élection de l'Esprit-Saint '5'^ marchaient sans chaussures, étaient dans l'indigence, et demandaient leur nourriture dans la première hôtellerie.

« Les Pasteurs modernes veulent un valet qui écarte la foule devant eux; un autre qui guide les mules (tant ils sont lourds); un autre qui les suive en soutenant leurs vêtements. Souvent encore le palefroi d'un prélat est couvert de son immense manteau; c'6«t ainsi que, sous une seule peau il y a deux bêtes qui s'avancent. 0 patience, qui en permets tant!... »

A ces mots, je vis une foule de nouvelles lueurs se mouvoir, et descendre de degré en degré. Chaque mouvement les rendait plus belles. Elles s'approchèrent et firent entendre un si grand cri, que je ne sais à quoi le comparer. Je ne distinguai pas ce qu'elles s'étaient dit entre elles, tant ce bruit m'avait saisi.

CHANT VINGT-DEUXIÈME

RAPPÉ de stupeur, je me tournai vers mon guide, ainsi qu'un enfant qui se réfugie dans le sein de celui en qui il se confie le plus; et Béatrix, comme une mère qui vient au secours de son fils pâle et haletant, en lui adressant des paroles toujours rassurantes, me dit : u Ne sais-tu pas que tu es dans le ciel ? Ne sais-tu pas que le ciel n'est que sainteté, et qu'un zèle pur inspire tout ce qu'on y pense?

448 LA DIVINE COMÉDIR

« Puisque ce cri t'a laissé une impression si vive, juge donc de celle que lu aurais éprouvée, si les esprits bienheureux avaient fait entendre leurs chants, et si j'avais souri moi-môme. Si tu avais compris les prières que renferme ce cri, tu connaîtrais déjà la vengeance dont tu seras témoin avant de mourir.

« L'épée divine ne frappe ni plus tôt ni plus tard, selon qu'il convient à celui qui sollicite la vengeance, ou à celui qui la craint. Mais, maintenant, tourne-toi vers un autre spectacle, et si lu m'obéis, tu vas voir d'autres esprits non moins illustres. »

Je regardai, comme elle me l'ordonnait, et j'aperçus plus de cent petites sphères qui, réunies, s'embellissaient réciproquement par leurs rayons. Je réprimais la pointe de désir; je ne cherchais pas à parler, craignant de trop demander. I.a plus grande et la plus brillante de ces perles s'approcha de moi, pour contenter ma curiosité.

J'entendis qu'elle disait : « Si tu connaissais la charité qui brûle en nous, tu aurais déjà exprimé ton désir. Pour ne pas relarder la fin de ton glorieux voyage, je répondrai à la pensée que lu renfermes en toi. Le mont sur lequel s'élève Cassin était (autrefois fréquenté par une population égarée et perverse. J'y ai, le premier, porté le nom de celui par qui fut amenée sur la terre la vérité qui nous élève si haut"''.

« La grâce me favorisa tellement, que j'arrachai les villes voisines au culte impie qui séduisait l'Univers. Ces autres feux s'adonnèrent aussi à la vie contemplative, et furent embrasés de cette chaleur qui fait produire de saintes fleurs et des fruits divins. Voici Macaire, voici Romuald; voici d'autres frères qui s'enfermèrent dans les cloîtres, et persévérèrent noblement dans leurs vœux. »

Je répondis : « J'ai trouvé, chez tous les esprits qui te ressemblent, ce bon accueil et cette charité que tu me montres en me parlant; ils ontexcité ma confiance, comme le soleil agit sur la rose, et l'invite à s'épanouir dans toute sa puissance : cependant, je t'en prie, ô mon père! si je puis obtenir une telle faveur, manifestetoi à mes yeux dégagé de la lumière qui t'environne. »

L'âme reprit sur-le-champ : « Mon frère, ton désir s'accomplira dans la plus haute sphère, là où les autres vœux et les miens sont accomplis. Chaque désir y arrive parfait, mûr et entier. Dans cette sphère seule, toute partie est immuable : l'échelle où tu nous vois, et dont la fin échappe à ta vue, nous conduit vers celte sphère immobile qui ne repose pas sur les pôles, qui n'est contenue dans aucuns lieux, cl qui les contient, tous.

« Le patriarche Jacob vit celle échelle dans toute sa longueur, lorsqu'elle lui apparut si chargée d'anges. Personne à présent ne

Là Divine Coméoie.

Le paradis 451

vient de la terre, pour y monter, et tous les statuts de ma règle sont du papier perdu. Les murailles qui devaient entourer des abbayes sont des cavernes presque inhabitées; les frocs sont des besaces remplies de mauvaise farine : la pesante usure ne charge pas devant Dieu celui qui s'en rend coupable, autant que le fruit qui rend le cœur des moines si insensé.

« Ce qui reste à l'Église appartient à ceux qui demandent au nom de Dieu, et non à des parents, et doit encore moins être salement dépensé. 0 hommes, vous êtes si faibles, qu'un bon commencement ne dure pas, de la naissance du chêne^jusqu'au moment où il porte des glands!

« Pierre commença sans or et sans argent; je commençai, moi, par des oraisons et des jeûnes.

« François débuta par une humilité touchante. Vois le principe de nos fondations; vois ce qu'elles sont aujourd'hui, et dis-moi si le blanc n'est pas devenu noir.

« Vraiment, Dieu, en ordonnant autrefois au Jourdain de retourner en arrière, et à la mer de fuir, fit un plus grand miracle que celui qu'il ferait en accordant du secours à son Eglise. »

L'esprit se tut et se rapprocha de ses compagnons : ils se réunirent, et, en tournant comme un tourbillon, ils recommencèrent à s'élever. La douce femme me fit signe de les suivre sur cette échelle. La force de son commandement vainquit ma faible nature, et rien ne peut égaler ici-bas, oii l'on monte et où l'on descend, la rapidité de mon aile.

Oh! que ne peut-il m'être donné une autre fois de voir le saint triomphe que je cherche à obtenir en pleurant mes péchés, et en frappant souvent ma poitrine!

Lecteur, tu ne saurais mettre ton doigt au feu, et le retirer en aussi peu de temps qu'il m'en fallut pour arriver dans le signe qui suit celui du Taureau.

0 glorieuses étoiles! 0 lumière qui enfantes une grande vertu! c'est à vous que je dois tout mon génie, quel qu'il soit. Le père de la vie des mortels naissait et disparaissait avec vous, lorsque je respirai, la première fois, l'air toscan; et quand il m'a été permis d'entrer dans la huitième sphère, j'ai obtenu de voir la région que vous habitez. Mon âme soupire après vous, et vous demande du courage pour l'entreprise forte que je dois achever.

Béatrix me dit alors : Tu es si près du dernier Salut, que ta vue doit être devenue claire et perçante ; mais, avant que tu t'imprimes en lui, regarde en bas, et mesure l'espace sous tes pieds, afin que ton esprit se présente, aussi purifié qu'il peut l'être, à la foule triomphante qui habite ce ciel arrondi. »

Je parcourus de l'œil les sept sphères, et je vis la terre telle,

45â LA DIVINE COMÉDIE

que je souris de son peu d'étendue. J'approuve celui qui méprise ce globe; et l'homme qui pense à d'autres biens est, selon moi, doué d'une vraie prudence.

Je vis la fille de Latone^^*: elle n'offrait pas ces ombres qui m'avaient fait croire qu'elle était traversée par des corps clairs et obscurs. Je supportai la vue de ton fils, ô Hypérion! j'observai comment se mouvaient autour de lui, et dans son voisinage, Maïa etDioné : ensuite je considérai Jupiter, qui tempère la froidure de son père et la chaleur de son fils, et je m'expliquai facilement les variations qu'ils éprouvent.

Les sept sphères m'apparurent dans toute leur grandeur, dans toute leur vélocité, et à la distance respective qui les sépare ; enfin, du haut des éternels Gémeaux, je vis ce petit point qui nous rend si orgueilleux, je distinguai ses montagnes et ses mers, et je tournai ensuite les yeux vers les yeux étincelants.

CHANT VINGT-TROISIÈME

E même que l'oiseau placé entre les feuilles chéries où il a construit son nid, gémissant de ce que la nuit obscurcit la nature, bientôt s'avançant dans la partie la plus découverte du feuillage, et fixant ardemment ses yeux sur l'aube naissante, attend le soleil avec inquiétude, plein du désir de revoir ses petits, et de remplir le soin pénible, mais si doux pour lui, d'aller leur chercher de la pâture; ainsi Béatrix paraissait attentive, et s'était tournée vers cette partie du ciel où le soleil semble avoir un cours moins rapide.

Je la contemplais dans cet état de suspension et de curiosité, et je me contentai de ressembler à celui qui désire et se satisfait en espérant.

Mats il s'écoula peu de temps, entre mon attente et mon désir de voir le ciel devenir plus et plus resplendissant.

Béatrix me dit : u Voilà les rangs du triomphe du Christ, et le fruit que tu retireras de ton heureux voyage. » U me semblait que le visage de mon guide était tout enflammé ; ses yeux se remplissaient d'une joie ineiïable.

Tel que, dans les jours où elle répand le plus d'éclat, Phœbé se fait voir parmi les nymphes éternelles qui ornent le ciel dans toutes ses faces, tel un soleil, semblable à celui qui éclaire la terre et qui prête sa vertu aux étoiles, embrasait une infinité de bienheureux.

A travers cette lumière, j'apercevais uns substance étincelante si belle, que je n'en pouvais soutenir la vue; je m'écriai : 0 Béatrix! ô guide cher et fidèle! Elle me répondit : « Ce qui t'éblouit est une vertu qui surpasse toutes les vertus. ïu vois la sapience et la puissance qui ouvrirent, entre le ciel et la terre, la voie qu'on désirait si ardemment. »

A cette vue, comme le feu de la nue qui tend à se raréfier, et contre sa nature se précipite sur la terre, mon esprit se faisant encore plus grand qu'il n'était, à l'aspect d'une telle nourriture, se détacha de lui-même, et je ne puis me souvenir de ce qu'il devint.

Béatrix me dit encore : « Ouvre les yeux, considère ce que je suis maintenant ; tu as vu des choses qui ^te rendent capable de supporter mon sourire. »

Lorsqu'elle me fit cette offre si agréable, qui ne s'effacera jamais du livre où s'enregistre le passé, j'étais comme un homme qui se souvient d'une vision oubliée, et qui veut en vain la reconstruire dans sa mémoire. Pour m'aider, on parlerait toutes les langues sur lesquelles Polymnie et ses sœurs ont épanché leur lait le plus doux : on n'arriverait pas à la millième partie de la vérité, si l'on voulait chanter le saint sourire que le saint aspect rendait encore plus pur; pour bien figurer le paradis, il faut que le poème sacré saute au delà comme un homme qui trouve le chemin intercepté.

Que l'on pense au poids dont je me suis chargé, à la faiblesse de mes épaules mortelles, et qu'on ne me blâme pas de trembler devant un tel travail. Ma navigation hardie n'est pas celle d'un nautonier qui voyage sur une petite barque, ou qui redoute la peine.

Béatrix continua : « Puisque mon visage a pour toi tant de charmes, pourquoi ne te tournes-tu pas vers ce beau jardin que la présence du Christ couvre de fieurs? C'est là qu'est la rose dans laquelle le Verbe divin se fit homme. Là sont les lis qui par leur odeur suave indiquent le bon chemin. »

Mon guide cessa de parler, et moi qui étais toujours prêt à suivre ses conseils, je ramenai mes regards au combat de mes débiles paupières. De même que mes yeux couvei"ts d'ombre ont vu une prairie émaillée de fleurs éclairée par un rayon du soleil qui traverse la nue, de même je vis une foule de lueurs qui

empruntaient leur éclat d'une lumière plus vive que je ne pouvais apercevoir.

0 vertu bienfaisante, qui entoures ainsi ces esprits de ta lumière, tu t'étais élevée plus haut, afin que mes yeux, qui n'étaient pas puissants, jouissent de ce spectacle! Pour retrouver la belle fleur que j'invoque matin et soir, je m'attachai à distinguer l'éclat le plus resplendissant.

Quand ils se furent fixés sur la beauté de cette étoile, qui làhaut est la plus éblouissante, de même qu'ici-bas elle a tout surpassé en splendeur, il descendit du ciel une lueur formée en cercle, qui environna cette étoile comme une couronne, et tourna autour d'elle.

La mélodie la plus douce et la plus attendrissante qu'on entende sur la terre, comparée au son de la lyre dont se couronnait ce brillant saphir, ornant le ciel le plus pur, ressemblerait au fracas de la nuée qui se déchire et tonne ; cette lueur prononça ces paroles : « Je suis l'amour angélique, je tourne autour de la joie divine qui a porté dans son sein l'objet de nos désirs, et je continuerai de tourner ainsi, 6 souveraine du Ciel, tant que tu suivras ton fils, et que tu embelliras la sphère suprême que tu habites. »

Ainsi parla cette sainte substance ; alors toutes les autres lueur» firent entendre le nom de Marie.

Le bord intérieur du royal manteau de toutes les sphères du Monde, qui s'échauffe et se vivifie davantage, parce qu'il est plus voisin du souffle de Dieu, était encore si éloigné de moi, que je ne pouvais le distinguer : mes yeux n'eurent donc pas la faculté de suivre la flamme couronnée qui s'éleva vers son fils.

Comme l'enfant, qui, par l'effet de cet amour forcé d'éclater au dehors, tend ses bras à sa mère dont il vient de recevoir le sein, les Candeurs suivant dans leur désir l'objet qui les émeut, me jianifestèreht leur haute tendresse pour Marie.

Puis elles restèrent à la portée de ma vue, en chantant 0 reine du Ciel... avec des accents si doux, que j'en garderai un souvenir éternel.

Oh! comme est grande l'abondance que présentent les riches réservoirs qui fécondèrent la terre de si heureuses semences! Ici, jouit et vit du trésor qu'on sut acquérir par les larmes dans l'exil de Babylone, où l'on dédaigna l'or ; ici triomphe, ici reçoit la digne récompense de sa victoire, en présence du haut Fils de Dieu et de Marie, et environné des héros de l'ancien et du nouveau Concile, celui qui tient les clefs de la gloire céleste.

^ » SS

CHANT VINGT-QUATRIÈME

ÉATRix prononçait ces paroles : « 0 société divine, élue à la grande cène de l'agneau béni, qui vous nourrit de sa grâce et accomplit toujours votre volonté, puisque, par la permission de Dieu, celui que j'ai conduit ici ramasse avant sa mort ce qui tombe de votre table, pensez à son immense désir, apaisez quelque peu sa soif : vous buvez à la fontaine d'oii coule ce qu'il cherche si avidement. »

Alors les âmes bienheureuses commencèrent à tourner en rond et resplendirent comme des comètes. Les ressorts d'une horloge se meuvent de manière que l'un paraît rester en repos, et que l'autre semble voler. Ainsi ces Caroles^^, en dansant ditî'éremment, me montraient par leur plus ou moins de vélocité ou de lenteur la part qu'elles recevaient de la richesse du ciel. D'une de ces rondes, je vis sortir une lumière si brillante, que son éclat surpassait celui de toutes les autres : elle tourna trois fois autour de Béatrix en faisant entendre un chant si divin, que mon imagination ne peut me le redire.

Ma plume saute et je n'écris pas. Les paroles et l'imagination n'ont pas de couleurs assez vives pour "animer de semblables tableaux. * 0 sainte sœur, qui montres un si ardent esprit de charité, ta présence me détache de la ronde oii je tournais! «

Ainsi parla le feu sacré en s'adressant à Béatrix.

Celle-ci répondit : « 0 lumière éternelle du grand homme, à qui Notre-Seigneur a laissé les clefs qu'il a apportées du haut de cet admirable royaume, interroge celui qui est à mes côtés sur les points aisés ou difficiles de la foi, par laquelle tu es parvenu à marcher sur la mer : tu sais, toi qui portes ta vue là oii toute chose est clairement entendue, si celui que je conduis ici, Aime bien, Espère bien et Croit bien. Mais puisque ces sphères se sont acquis un grand nombre d'habitants parla foi véritable, il est bon qu'il ait occasion d'en parler, pour la glorifier à son tour. »

Comme le bachelier s'arme d'arguments, sans parler encore, jusqu'à ce que le maître lui ait présenté la question qu'il doit défendre et non pas résoudre, je m'armais aussi de raisons, pendant que Béatrix disait ces paroles, pour être prêt à répondre à un tel interrogateur, et sur une telle Profession.

« Dis-moi, ô pieux chrétien, explique-toi hardiment : Qu'est-ce que la Foi? Je levai les yeux sur la lumière qui m'avait parlé

458 LA DIVINE COMltDIE

ainsi; ensuite je me tournai vers Béatrix, qui me fit promptement signe que je pouvais répandre mes sentiments intimes.

Je commençai en ces termes : « Que la grâce qui me permet de me confesser au plus haut primitile '", donne de la sagesse à mes expressions! 0 mon père, suivant les paroles véridiques de ton frère, qui avec toi laissa Rome dans le meilleur chemin, la foi est une substance de choses à espérer, et un argument de celles qu'on ne peut comprendre. Il me paraît que c'est ainsi qu'on doit la définir. »

J'entendis le feu sacré répondre : « Ton sentiment est droit, si tu comprends bien pourquoi il la plaça parmi les substances, ensuite parmi les arguments. » Puis je dis : « Les mystères que je vois ici sont cachés là-bas à notre intelligence; leur existence est admise par la croyance seule sur laquelle se fonde une vive espérance : voilà pourquoi la foi prend le nom de substance, et en continuant le syllogisme, sans aucune autre vue, la foi devient ensuite un argument. »

L'esprit enflammé reprit : « Si tout ce que la science enseigne était ainsi entendu, on ne rencontrerait pas de sophistes : l'alliage et le poids de cette monnaie sont très bien examinés, mais, dismoi, l'as-tu dans ta bourse?

— Oui, répondis-je, je la possède si lucide et si bien frappée que je n'ai aucun doute de la bonté du coin. »

La lueur céleste continua ainsi : « D'où te vient ce trésor sur lequel toute vertu se fonde?

— L'abondante pluie de l'Esprit-Saint qui a inondé les vélins anciens et nouveaux, est le syllogisme qui m'a convaincu tellement qu'après cet argument sur la foi toute autre démonstration me paraît obtuse.

— Mais l'ancienne et la nouvelle proposition qui appuyaient ta conclusion, pourquoi les regardes-tu comme la parole divine?

— J'en ai pour preuves ces opérations pour lesquelles la nature n'a jamais forgé le fer, ni battu l'enclume.

— Dis encore : Qui t'assure que ces opérations ont eu lieu, comme on veut te le prouver? Y a-t-il quelqu'un qui te jure qu'elles sont vraies?

— Quoi! le monde aurait adopté le christianisme sans voir de miracles? un seul prouve plus que tous les autres qui n'en sont pas le centième, ne t'a-t-on pas vu toi-même paraître sur la terre, pauvre et à jeun, lorsque tu as commencé à semer là où depuis il y a eu une vigne fertile, qui est devenue un buisson désert? »

J'eus à peine fini, que la sainte cour chanta avec une mélodie céleste : Nous louons Dieu.

Mais ce Baron "'i qui m'avait interrogé, de rameau en rameau, et

m'avait attiré aux dernières feuilles, recommençait ainsi : « La grâce qui se complaît à enivrer ton esprit de son amour t'a ouvert la bouche comme elle devait te l'ouvrir. J'approuve tout ce que tu as dit; mais il faut maintenant m'expliquer ce que tu crois et pourquoi tu crois.

— 0 saint père, répondis-je, ô esprit, toi qui vois ce que tu as cru, tellement que tu as vaincu, au sépulcre, des pieds plus jeunes que les tiens''-, tu veux que je te manifeste la formule et la cause de ma croyance.

Voici ma réponse : « Je crois en un seul Dieu éternel, qui met le ciel en mouvement, et qui demeure immobile lui-même, plein d'amour et de charité.

« Je n'ai pas seulement des preuves physiques et métaphysiques de son existence ; j'en trouve la vérité qui pleut par Moïse, par les prophètes, par les psaumes, par l'Évangile, et par vos ouvrages, ô vous qui écrivîtes, après que l'Esprit-Saint vous eut donné la vie.

« Je crois en trois personnes éternelles ; je les regarde comme une essence parfaitement une, et comme une telle Trinité, qu'on peut dire de l'essence de chacune de ces personnes : Elles sont, et elle est.

« Plus d'un texte de l'Évangile empreint encore mon esprit de cette existence divine dont je te parle.

« Voilà le principe de ma foi, voilà l'étincelle qui se dilate en une flamme plus vive, et qui brille en moi comme une étoile dans le ciel. »

Souvent le maître satisfait d'une heureuse nouvelle que vient de lui apporter son serviteur, l'embrasse en le félicitant, aussitôt qu'il s'est tu ; ainsi la lumière apostolique qui m'avait interrogé, quand j'eus cessé de parler, tourna trois fois autour de mii, en me bénissant dans ses chants, pour me manifester à quel point cette réponse lui avait été agréable.

CHANT VINGT-CINQUIÈME

'il arrive jamais que ce poème sacré, dont le ciel et la terre m'ont fourni les couleurs, et qui m'a réduit à la maigreur, pendant de longues années, apaise la colère qui me tient banni de la belle bergerie "'-^ où, ennemi des loups qui la désolaient, je dormais ainsi qu'un agneau, ce sera avec une voix plus harmonieuse et une autre toison que je

reviendrai, comme poète, prendre la couronne de laurier dans le temple où l'on m'a donné le baptême.

C'est dans ce temple que j'ai reçu la foi qui rend les âmes agréables à Dieu, et c'est pour la foi que Pierre a si honorablement tourné autour de mon front. Puis, de cette ronde que le premier vicaire du Christ avait quittée pour me parler, il sortit une lumière qui s'approcha de nous.

Ma conductrice, pleine de joie, me dit: « Regarde, regarde, voilà le Baron en l'honneur duquel on visite la Galice. »

De même que lorsque le pigeon se place à côté de sa compagne, tous deux se montrent en tournant et en murmurant leur amour réciproque, de même les deux princes glorieux s'accueillirent mutuellement, en louant la grandeur de Dieu, qui est la nourriture du ciel.

Après avoir terminé leur gratulations, ils se placèrent devant moi sans parler, et me parurent si pleins de feu, qu'ils éblouissaient ma vue.

Béatrix dit alors en riant : « Ame sainte, qui as célébré l'allégresse de notre Basilique, parle de l'Espérance dans cette élévation céleste. Tu sais que tu figuras l'espérance, autant de fois que Jésus-Christ se fit voir à trois dans tout son éclat. »

La lumière m'ddressa la parole. « Lève la tête, me dit-elle, prends de l'assurance; ce qui vient ici du monde mortel, doit se mûrir à nos rayons. »

Je reçus avec reconnaissance cet encouragement de l'esprit céleste, et j'osai lever mes yeux sur ces montagnes qui sous leur poids firent courber mes regards.

La seconde lueur reprit : « Puisque notre Empereur, par une faveur particulière, permet qu'avant la mort tu te hasardes ainsi avec ses comtes dans les détours les plus secrets de sa cour, afin que, connaissant la vérité de notre bonheur, tu puisses réconforter en toi et chez d'autres l'espérance qui là-bas imprime une vive charité, dis-moi : Qu'est-ce que l'espérance? Dis, comment fleurit-elle dans ton âme? Dis, d'oii est-elle venue à toi? »

La femme pieuse qui dirigeait mes ailes à un vol si sublime répondit, avant que j'eusse eu le temps de reprendre la parole : « L'Église militante n'a pas de fils qui soit plus embrasé que lui d'une vive espérance, comme tu peux le lire dans le soleil qui éclaire tout notre royaume; aussi lui a-t-il été permis de venir d'Egypte à Jérusalem, avant le moment marqué pour la fin du combat. Je le laisse maître de répondre aux deux autres points que tu lui as demandés, non pour les savoir, mais afin qu'il pût rapporter combien l'espérance doit te plaire. Cette entreprise ne sera pas difiicile. Il n'aura pas d'éloge à faire de lui-même : qu'il réponde donc, et que Dieu l'aide à parler avec succès. »

Comme un écolier qui s'empresse de répondre à ses maîtres, Kur le sujet qui lui est déjà connu, pour montrer promptement son savoir, je m'-exprimai en ces termes : « L'espérance est une attente certaine de la gloire future, provenant de la grâce de Dieu et de mérites précédents. Plusieurs étoiles m'ont fait connaître cette lumière ; mais c'est le chantre de l'immortel Général'*, qui le premier l'a versée dans mon cœur. Il dit dans sa Théodie : « Qu'ils espèrent en toi, ceux. qui ont < connu ton nom ». Et qui ne le sait ce nom, s'il a la foi comme moi? Par ton épître, tu m'as comme lui versé le même breuvage. Mon cœur en est si baigné, qu'il empreint les autres de votre pluie. » Pendant que je parlais ainsi, dans le sein de cet esprit brillait une flamme étincelante.

Il dit en même temps : « L'amour qui m'embrase de cette vertu que je n'ai pas abandonnée depuis que je suis sorti de la vie, pour recevoir la palme, veut que je m'entretienne avec toi de cette même vertu qui fait tes délices; et c'est avec plaisir que je t'entendrai me dire ce que l'espérance te promet. »

Je répondis : « Les anciennes et les nouvelles Écritures montrent le point où doivent tendre les âmes que Dieu a chéries, et ce point se fait voir à moi en ce moment même. Isaïe assure que chacune d'elles sera ornée d'un double vêtement, dans le monde qui leur est réservé; et leur monde est cette douce vie. Ton frère nous manifeste encore mieux cette révélation, quand il traite des vêtements blancs qu'on voit au ciel. »

A peine ces paroles furent -elles proférées, qu'on entendit chanter au-dessus de nous : « Qu'ils espèrent en toi! et toutes les enrôles répondirent par les mêmes paroles. Ensuite il m'apparut une lueur si claire, que si le signe du Cancer avait une lumière aussi éclatante, l'hiver aurait un mois d'un seul jour.

Telle qu'une vierge joyeuse se lève et se présente pour danser, plus pour faire honneur à l'épousée que pour satisfaire un mouvement personnel de vanité, telle je vis cette lumière s'approcher des deux premières lueurs qui se mouvaient en rond, comme il convenait à leur ardente charité.

Elle accorda sa voix avec celle de la lueur, et Béatrix les regardant attentivement, colorée de la pudeur d'une épouse sage et respectueuse, me dit : « Voilà celui qui eut l'honneur de reposer sur le sein de notre Pélican; ce fut lui que du haut de la croix Jésus élut au grand devoir''^.

Béatrix se tut, et ne cessa de contempler avec la même attention les esprits célestes. De même que celui qui, regardant fixement le soleil, espère qu'il s'éclipsera un moment, mais finit par en être ébloui, de même je considérais cette dernière lueur, lorsqu'elle me dit : « Pourquoi t'obstines-tu à vouloir ainsi pénétrer ce qui

466 LA DWINE COMÉDrE

n'existe pas ici? Sur terre, mon corps n'est que terre : il demeurera tel jusqu'au moment où le nombre des bienheureux sera complet, selon la volontc'; divine. Il n'y a que les deux lumières qui ont monté devant toi, qui dans le cloître bienheureux soient revêtues des deux robes. Tu rediras ces explications dans le monde oii tu retourneras. »

A ces mots, la ronde des trois esprits cessa ses doux mouvements et ses chants, ainsi qu'au signal du sifllet les rames qui fendaient l'onde cessent d'être agitées, soit que le pilote craigne un écueil, ^oit qu'il veuille donner du repos à l'équipage.

Hélas! que je fus attristé, lorsque m'étant tourné vers Béatrix, je ne pus la voir, quoique je fusse près d'elle, et dans l'heureux royaume I

(g fS K

CHANT VINGT-SIXIÈME

lENDANT que j'étais ainsi privé de voir Béatrix, à cause de l'éclat que jetait le dernier esprit sacré qui m'avait parlé, il sortit de cette vive lumière une voix que j'écoutais attentivement, et qui prononça ces mots : « En attendant que tu retrouves ta vue que j'ai obscurcie, il convient que je te dédommage, et que je m'entretienne avec toi. Commence donc, dis-moi vers quel point se dirige ton âme? Rassure-toi d'abord; ta vue est éblouie, mais n'est pas morte; et d'ailleurs la sainte femme qui te conduit vers ces bienheureuses régions, possède dans le regard la même vertu qu'avait la main d'Ananias^«. » Je répondis : « Qu'à son gré, que tôt ou tard elle apporte un remède à ces yeux qui furent les portes par lesquelles elle entra avec le feu dont je brûle ! Le bien, qui a béatifié toute cette cour, est l'Alpha et l'Oméga de ce que l'amour me dicte de facile ou de difficile à exécuter. »

L'esprit qui m'avait déjà une fois rassuré sur mon subit éblouissement, m'adressa une autre fois la parole et me dit : « Il faut raffiner à un van plus étroit. Tu dois déclarer qui a dirigé ton arc vers un but si sublime. »

Je répondis : « C'est par des arguments philosophiques, et par i autorité qui descend du ciel, que cet amour s'exprime en moi.

Le bien, aussitôt qu'on le conçoit, excite d'autant plus la charité, qu'il participe plus à la bonté divine; aussi le cœur de celui qui connaît clairement la vérité de l'excellence de ce bien, doit nécessairement aimer l'essence qui surpasse toutes les autres en perfection, puisque, hors de cette même essence, il n'y a qu'un rayon de sa lumière.

Cette vérité m'est encore enseignée par celui qui me démontre le premier amour des substances éternelles; je l'apprends encore par les paroles de celui qui est la vérité même, et qui dit à Moïse, en parlant de soi : « Je te ferai voir la première valeur. « Tu me la prouves aussi, toi qui as publié des mystères sacrés avec une voix si éloquente. «

L'esprit répliqua : « En suivant pour guide l'intelligence des hommes, et l'autorité qui appuie ces raisonnements, aime donc Dieu avec la plus tendre préférence. Mais dis-moi encore si tu sens que d'autres attraits te portent vers Dieu, et avoue-moi quels sont les aiguillons mordants qui t'excitent à cette tendresse. » Je devinai sur-le-champ la sainte intention de l'aigle duChrist, et je prévis bien jusqu'où il voulait amener ma profession de foi.

Je continuai en ces termes : « Tous les aiguillons qui peuvent exciter à aimer Dieu ont aidé ma charité. Ce monde créé pour nous, cette existence qui m'a été donnée, cette mort soufferte pour que je vive, le ciel que tout fidèle comme moi espère obtenir, enfm les lumières de la raison et de la foi, m'ont éloigné de la mer du mauvais amour, et m'ont amené au port de l'amour droit. J'aime donc les plantes que cultive le jardinier éternel, suivant le mérite qu'il leur a communiqué. »

Je me tus à ces mots. Alors un doux chant se fit entendre dans le ciel. Ma Dame répéta avec les autres esprits : « 0 saint, ô saint, ô saint! L'homme arraché au sommeil par une vive lumière qui frappe tout à coup ses yeux, de membranes en membranes, abhorre cette splendeur, tant il est ébloui dans son réveil subit, jusqu'à ce que son jugement lui apporte du secours; de même Béatrix, par les rayons qui sortaient de sa vue, et qui brillaient à plus de mille milles, dissipa les ténèbres où m'avait jeté tant d'éclat.

Bientôt revenu à moi, tout étonné, je demandai le nom d'une quatrième lumière que j'apercevais avec nous. Ma Dame me dit : « Dans ces rayons, la première âme que la première vertu ait créée contemple avec joie son créateur''''. »

Comme la feuille que la force du vent fait incliner, et qui repi-end ensuite la place qu'elle avait auparavant, par l'effet de la puissance qui la tient suspendue, je m'inclinai plein d'admiration à ces mots de Béatrix; mais un désir d'interroger me rendit mon couraire.

Je commençai ainsi : « 0 fruit qui naquis dans l'état de maturité, ô antique père des humains, toi qui vois une fille et une bru dans chaque épouse, je te conjure, aussi dévotement que je puis, de me parler! Tu conçois le désir que j'ai de t'entendre. Je ne dis plus rien, pour que tu me répondes plus tôt. »

Tel qu'un animal, sous une couverture, s'émeut de manière que ses caresses se reconnaissent au mouvement de cette couverture qui s'agite, telle la première âme, sous la lumière qui la couvrait, me faisait comprendre qu'elle se plaisait joyeusement à me satisfaire.

Elle s'exprima ainsi : « Sans que tu m'aies manifesté ta volonté, je la discerne mieux que tu ne discernes toi-même ce qui te paraît le plus certain, parce que je la vois dans ce miroir que rien n'éclaire, et qui rélléchit toutes choses.

« Tu veux savoir quand Dieu me plaça au milieu de ce sublime jardin, oii celle-ci te disposa à franchir de si hauts degrés; combien de temps ce jardin me fut cher ; quelle fut la cause du grand dédain ; enfin quelle langue je parlai à cette époque. Mon fils, ce n'est pas pour avoir goûté du fruit, mais pour avoir oublié la promesse, que je fus condamné à un tel exil. De l'endroit d'oîi ta femme chérie a mis en mouvement Virgile "", je désirai ce séjour ou tu me vois, pendant quatre mille trois cent deux révolutions du soleil. Cet astre parcourut deux cent trente fois les signes qui sont sur sa route, pendant que j'habitai la terre.

La langue que je parlais s'éteignit, avant que la race de Nembrod eût entrepris l'ouvrage interminable, parce que les effets rationnels ne sont pas durables, et que le plaisir des hommes varie suivant l'influence du ciel qui l'a produit. Que l'homme parle, cela est naturel, mais que ce soit ainsi ou ainsi, la nature vous laisse -les maîtres de faire comme il vous plaît.

Avant que je descendisse dans l'infernale angoisse, le souverain bien, cause de la joie qpii m'entoure, s'appelait El, sur la terre. Il s'appela ensuite Eli ; et ce changement a dû exister, parce que les habitudes des hommes sont comme la feuille sur le rameau ; l'une s'en va et l'autre vient.

Quant à la montagne qui s'élève le plus au-dessus de la mer, là où ma vie fut successivement pure et déshonnête, j'y restai depuis la première heure jusqu'à celle qui suit la sixième, quand le soleil dépasse l'arc du quadrant.

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