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CHANT VINGT-SEPTIEME
fouT le Paradis alors chanta : Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit! avec une 'telle mélodie, que ce chant m'enivrait : il me semblait voir l'univers entier se réjouir, et mon ivresse entrait dans mes sens par l'ouïe et par la vue. 0 bonheur, ô allégresse ineffable! 0 vie entière d'amour et de paix! 0 richesse assurée sans désir!
Devant moi, les quatre esprits paraissaient enflammés; et celui qui était venu le premier commença à étinceler davantage, et se montra tel que serait Jupiter, si lui et Mars devenaient oiseaux et changeaient de plumage.
La Providence, qui règle les différents devoirs, avait de toutes parts imposé le silence au chœur bienheureux, lorsque j'entendis ces mots : « Si je me transcolore, ne t'étonne pas; car à mesure que je parlerai, tu verras se transcolorer aussi tous les esprits qui sont près de moi. Celui qui sur la terre usurpe ma place, ma place, ma place, vacante devant le Fils de Dieu, a fait du lieu où j'ai souffert le martyre un cloaque de sang et de débauches, qui réjouit le pervei's tombé de là-haut. »
Je vis alors le ciel couvert de cette même teinte que produit, le soir et le matin, au levant et au couchant, le soleil caché par des nuages. Béatrix elle-même changea de figure, comme une femme vertueuse qui ne se reproche rien, mais qui a honte en entendant les fautes des autres. Une telle éclipse a dû attrister le ciel, lors de la Passion de la suprême puissance.
Alors la lueur sainte s'écria d'une voix aussi terrible que sa nouvelle couleur avait été effrayante : « Ce n'est pas pour être achetée à prix d'or que l'épouse du Christ a été nourrie de mon sang, de celui de Lin et de Clet. C'est pour acquérir cette vie joyeuse que Sixte, Pie, Calixte et Urbain répandirent aussi tout leur sang après tant de larmes. Notre intention n'a pas été qu'une partie du peuple chrétien s'assit à la droite de nos successeurs, et qu'une autre partie s'assît à la gauche, ni que les clefs qui m'ont été confiées fussent empreintes sur les étendards de ceux qui combattraient les nations baptisées, ni que mon image fût apposée en cachet sur des privilèges vendus et menteurs, dont souvent je rougis étincelant de colère. Dans toutes les pâtures on voit des loups ravisseurs en habit de berger.
« 0 divine justice, pourauni parais-tu endormie? Des habitants
de la Gasgogne et de Cahors s'apprêtent à boire de notre sang. 0 commencement heureux, faut-il que tu tombes dans une vile fin I Mais la Providence, qui parle bras de Spicion protégea dans Rome la gloire du Monde, vous secourra, je crois, bientôt; et toi, mon fils, que le poids de la dépouille mortelle fera retomber là-bas, ouvre la bouche, et ne cache pas ce que je ne cache pas moimême. »
De même que l'air se charge de flocons de vapeurs condensées par le froid, lorsque les cornes de la chèvre du ciel sont en contact avec le soleil, de même je vis dans la sphère se former comme des flocons de ces vapeurs triomphantes qui s'étaient arrêtées avec nous. Mes regards les suivirent jusqu'au milieu d'elles, et ce ne fut que jusque-là qu'ils purent s'étendre.
Béatrix, qui jugea que je ne pouvais plus rien apercevoir, me dit alors : « Baisse ta vue, et remarque comme tu as tourné toimême. »
Je reconnus que depuis le moment où j'avais regardé la terre pour la première fois, j'avais parcouru tout l'arc d'une moitié du premier climat; je voyais, au delà de Gade", ce passage que le téméraire Ulysse tenta de franchir; et en deçà, le rivage sur lequel Europe devint un si doux fardeau.
J'aurais encore découvert une plus grande partie de ce point imperceptible; mais le soleil élait éloigné de moi de plus de l'espace d'un signe. Mon esprit embrasé de charité, qui brûle du plus tendre amour pour ma Béatrix, s'enflammait plus que jamais du désir de reporter ma vue sur elle.
Si la nature, dans le corps humain, et l'art, dans les peintures, produisent des appâts qui attirent nos yeux, pour arriver à notre cœur, tous ces attraits réunis ne seraient rien devant le plaisir divin qui m'enivra de nouveau, lorsque je me retournai vers son visage riant.
La vertu que me communiqua son regard me détacha du signe cher à Léda*", et m'enleva jusqu'au ciel qui a le plus de vélocité. Les points de cette sphère, plus lucides et plus prompts à se mouvoir, sont si uniformes, que je ne sais pas dans quelle partie me plaça Béatrix.
Elle voyait mon inquiétude, et alors, avec un visage si joyeux que Dieu y paraissait empreint, elle commença ainsi : « La nature du monde qui veut qu'au milieu il y ait repos, et que tout le reste soit en mouvement, trouve ici son unique principe : ce ciel n'a pas d'autre point où il s'arrête que l'entendement divin qui l'embrase de cet amour dont il reçoit le mouvement, et de cette vertu d'où émanent différentes influences.
« Un cercle de lumière et d'amour entoure ce ciel comme les
autres; mais d'ailleurs il n'est compris que de Dieu, qui le contient dans son immensité. Le premier Mobile ne reçoit aucune autre impulsion. Les autres sphères reçoivent la sienne, comme le nombre dix renferme la moitié et la cinquième pai'tie de ce nombre. Actuellement il peut t'étre prouvé que le Temps tient ses racines dans un tel vase et ses feuilles dans les autres sphères.
« 0 cupidité, qui asservis tellement les mortels, qu'aucun n'a la force d'élever ses yeux au delà de cette mer! La volonté des hommes présente quelquefois des fleurs; mais la pluie continuelle abâtardit les bons fruits. On ne trouve l'innocence et la sincérité que chez les enfants; et ces vertus disparaissent avant que le premier duvet ait couvert les joues. *
« Tel, quand il balbutie encore, veut déjà jeûner, qui, lorsque sa langue est déliée, dévore toute espèce d'aliments, dans tous les temps et dans toutes les occasions. Tel, quand il balbutie encore, aime et écoute sa mère, mais désire la voir ensevelie, lorsqu'il a la parole libre. Ainsi le teint de la noble fille de celui qui apporte le matin et laisse le soir, blanc d'abord au premier aspect, devient tout à fait noir **.
« Et toi, si tu veux voir diminuer ton étonnement, pense que sur tôjpre il n'est plus personne qui gouverne : aussi la famille humaine est hors de la voie. Mais avant que janvier sorte de l'hiver, à cause de cette fraction de temps qui est négligé là-bas, ces cercles supérieurs auront un tel mouvement, que cette forme attendue si impatiemment tournera les poupes là où sont les proues; la flotte courra dajis la sage direction : enfin le vrai fruit viendra après la fleur. »
CHANT VINGT-HUITIEME
I ORSQUE celle qui guidait mon entendement dans le Paradis m'eut ainsi découvert la vérité sur la vie présente des misérables mortels, je me souviens que je regardai ces yeux si beaux où l'amour trouve des liens qui m'enchaînent.
Semblable aux hommes, qui voyant dans un miroir la flamme d'une torche, avant d'avoir vu la torche elle-même, ou d'y avoir
pensé, cherchent à s'assurer si le cristal ne leur en a pas imposé, et comprennent qu'ils ne se sont pas trompés, et que la flamme et le miroir s'accordent ensemble, comme le chant s'accorde avec les paroles, alors je me retournai, et je fus frappé de la vertu des yeux de Béalrix, qui réfléchissaient si bien chaque objet, quand on les considérait attentivement.
J'aperçus un point qui jetait une si vive lumière, que la vue éblouie cédait à son tranchant aigu. La plus petite étoile placée près de ce point comme une étoile est près d'une autre étoile paraîtrait une lune. Autour, à la môme distance où est cette couronne de vapeurs qui environnent quelquefois le soleil, un cercle de feu tournait si rapidrtnent, qu'il aurait surpassé en vitesse le ciel le plus prompt à se mouvoir.
Ce premier cercle était environné d'un second, celui-ci d'un troisième, celui-là d'un quatrième, cet autre d'un cinquième, et ce dernier d'un sixième cercle. Suivait un septième cercle, que l'arc messager de Junon ne pourrait contenir.
Il en était ainsi d'un huitième et d'un neuvième, qui se mouvaient moins vite, en raison de la distance où ils étaient du point de l'unité. Tous ces cercles brillaient d'un éclat plus ou moins sincères, suivant qu'ils étaient plus voisins ou plus éloignés du point qui en formait le centre.
Béatrix, qui me voyait tourmenté d'une vive curiosité, me dit : « De ce point dépendent le ciel et toute la nature. Vois ce cercle, qui en est le plus près, et apprends que son mouvement a cette rapidité, à cause de l'amour ineffable qui l'anime. »
Et moi à elle : « Si notre monde présentait l'ordre dans lequel je vois ces différents mouvements, j'aurais été pleinement persuadé : mais dans le monde sensible, les sphères qui s'éloignent le plus du centre sont d'autant plus divines. Daignez satisfaire ma curiosité, dans ce temple admirable des anges, qui n'a pour confins que lumière et amour. Je voudrais savoir comment cette différence existe entre la copie et le modèle; j'en cherche en vain la raison. »
Il n'est pas étonnant, dit Béatrix, que tes doigts ne puissent délier un pareil nœud. Il est devenu d'autant plus solide, qu'on n'a pas essayé de le dénouer. Si tu persistes à connaître la raison de ce que tu ignores, recueille toute la subtilité de ton esprit. Les cercles du monde sensibles sont grands ou petits, en raison du plus ou ■moins de vertu qu'ils renferment. La chose la meilleure communique un plus grand bien, et le plus grand corps, en tant qu'il est parfait, exerce l'influence la plus complète. Donc, celui qui entraîne avec lui tous les autres cieux, correspond au cercle qui a le plus d'amour et d'intelligence.
« Si tu examines bien l'efficacité des ces substances, qui te
semblent disposées en rond, et non leur apparence, tu verras que chacune correspond plus ou moins à chacun des cieux avec lequel elle a des rapports. »
De même que l'air devient plus pur et plus serein quand Borée, par son souffle le plus doux, dissipe les vapeurs qui troublaient l'atmosphère, et fait disparaître le ciel entouré de tout son cortège, de même, à cette réponse claire de Béatrix, je vis la vérité, comme on distingue une étoile dans le ciel.
A peine cette femme bienheureuse eut-elle finit de parler, que ces cercles jetèrent des étincelles, ainsi qu'on en voit sortir du fer bouillant, battu à un grand feu. Chaque étincelle, dans son embrasement, se multipliait en autres étincelles; leur nombre surpassait celui que donneraient les cases d'un échiquier, si on les comptait, en doublant toujours à chaque case.
J'entendis les chœurs chanter Hosanna autour de ce point immobile qui les a confirmés, et les confirme dans cette grâce qu'ils n'ont jamais perdue.
Et Celle-ci, qui voyait en moi de nouveaux doutes, m'adressa la parole et me dit : « Les premiers cercles t'ont présenté les séraphins et les chérubins. Ils suivent avec vélocité leur attraction, pour ressembler au point suprême, autant qu'ils peuvent, et leur sublimité est proportionnée à leur entendement. Les autres amours qui suivent sont appelés trônes du regard divin ; ils terminent le premier ternaire.
Tu dois savoir quelle joie ils trouvent dans la vue de la vérité, qui est le principe de toute intelligence; aussi tu comprends que la béatitude consiste plus à jouir de la vue de Dieu qu'à se livrer au sentiment d'amour qu'il inspire, sentiment qui n'est qu'un effet secondaire de la présence de Dieu. Ce sont les mérites qui procurent cette vue si douce, et c'est la grâce divine et sa volonté bienfaisante qui donnent aes mérites : c'est ainsi que tout est distribué de degré en degré. L'autre ternaire, qui germe dans ce printemps sans fin, où il ne redoute pas les nuits sombres pendant lesquelles se lève le Bélier, chante perpétuellement Hosanna, en formant trois mélodies qui partent des trois chœurs de joie dont il est composé. Dans cette hiérarchie sont les hautes déesses, d'abord les dominations, puis les vertus, ensuite les puissances. Dans les premiers chœurs de la troisième hiérarchie, se meuvent les principautés et les archanges : le dernierest consacré aux jeux des anges. Ces ordres reçoivent leur lumière de Dieu, et rendent successivement aux intelligences inférieures l'influence qu'ils ont reçue ; tous ils sont attirés, et tous ils attirent vers l'image de Dieu. Denis '2 a contemplé avidement ces chœurs sacrés; il les a distingués et nommés comme moi.
« Puis (.régoire a été d'un autre seutiment; mais quand il a ouvert les yeux dans ce ciel, il a ri lui-même de sa méprise. Ne t'étonne pas cependant qu'un mortel ait, sur la terre, manifesté cette vérité inconnue aux hommes : celui qui avait vu le ciel la lui avait démontrée, avec d'autres vérités éternelles relatives à ces suprêmes intelligences. »
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CHANT VINGT-NEUVIÈME
ORSQUE les deux fils de Latone ", couverts l'un du Bélier, l'autre du signe de la Balance, se font ensemble une ^ ceinture de l'horizon, pendant autant de temps qu'il '/ s'en écoule, du point où le zénith les tient en équilibre jusqu'au point où l'un et l'autre, changeant d'hémisphère, se dégagent de cette ceinture, Béatrix, en considérant avec un visage qu'embellissait un sourire, le point qui m'avait tant frappé, garda le silence.
Ensuite elle parla ainsi : « Sans te demander ce qui te tourmente, je vais te dire ce que tu veux savoir : je l'ai lu dans celui qui est le centre de tous les lieux et de tous les temps. L'amour éternel créa neuf amours sacrés, non pour augmenter sa perfection (elle ne pouvait s'accroître davantage), mais afin de pouvoir dire, en étincelant : « Je subsiste. ;> Il était auparavant renfermé dans son éternité, au delà des temps, incompréhensible, comme il lui a plu : cependant jusques alors, il n'était pas demeuré dans l'inertie, et ce que Dieu dit sur les eaux, n'avait eu lieu ni avant, ni après. La forme et la matière, jointes ensemble et dans leur état de pureté, obtinrent une disposition parfaite.
« Gomme trois flèches partent à la fois d'un arc tricorde, comme un rayon du soleil brille à la fois dans un verre, dans un cristal et dans un morceau d'ambre, ainsi cet effet triforme, en sortant des mains de son créateur, lança ses rayons 5 la fois dans tout son être.
« Avec les créatures fut créé l'ordre qu'elles devaient garder : celles qui avaient les formes puies obtinrent le haut lieu dans le monde. La simple matière fut placée plus bas; au milieu, une partie des formes pures et la matière s'unirent d'un tel lien que jamais elles ne se délient.
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La Divine Comédik.
LE PARADIS kiSZ
« Jérôme a écrit que les anges ont été créés longtemps avant la formation de l'autre monde; mais la vérité que jeté fais connaître, a été publiée plusieurs fois par les écrivains de l'Esprit- Saint, et tu t'en convaincras, si tu guettes avec attention. La raison seule t'apprend que les moteurs universels n'ont pu exister si longtemps sans leur perfection : tu sais donc où, quand et comment ces amours sacrés ont été créés. Voilà trois ardeurs de ton désir qui sont apaisées.
« En moins de temps que dans un compte on n'arriverait â vingt, une partie des anges se révolta et porta le trouble dans vos éléments. L'autre partie, fidèle, commeuça à se livrer aveo allégresse à ce mouvement continuel : tu vois que jamais elle ne s'en écarte.
« La cause de la chute des premiers fut cet enorgueillir maudit de celui que tu as vu gémir sous tous 1^ poids de l'univers. Ceux qui sont ici, plus modestes, reconpureni l'effet de la bonté qui les avait élevés à de si hautes compréhensions. La lumière de la grâce et leurs mérites les exaltèrent davantage, et ils jouissent d'une volonté ferme et entière. Je veux aussi que tu croies que c'est leur mérite et leur véritable affection qui les ont rendus dignes de cette grâce.
« Maintenant, si tu as bien compris mes explications, tu peux contempler librement ces hiérarchies divines. Comme dans vos écoles, on lit que la nature angélique est telle, qu'elle a, ainsi que nous, l'entendement, la mémoire et la volonté, j'ajouterai qneU ques mots, pour que tu saches qu'avec cette définition peu exacte on présente une interprétation équivoque.
« Ces substances, dès qu'elles commencèrent à se réjouir de la vue de Dieu, ne cessèrent de fixer leurs regards sur celui devant lequel rien n'est caché. Cette contemplation n'est jamais interrompue, et, pour tout se remémorer, n'a besoin d'aucun effort. Là-bas, on rêve en ne dormant pas, les uns croyant, les autres ne croyant pas dire la vérité. Dans les premiers il y a plus de faute et plus de honte.
« Raisonnant de cette manière, vous n'êtes pas dans le vrai chemin, en philosophant, tant vous transportent l'amour de l'apparence et une opinion à vous : encore tolère-t-on ici cette conduite avec moins de dédain que celle des hommes qui rejettent la sainte Écriture, ou qui osent la torturer. On ne pense pas à ce qu'il en a coûté de sang pour la répandre dans le monde, et combien plaît celui qui s'accote humblement contre elle.
« Chacun s'ingénie à se montrer au grand jour, cite ses inventions; les prédicateurs les débitent, et l'Évangile se tait. L'un dit que la lune, au moment de la Passion du Christ, retourna en
arrière et obscurcit la lumière du soleil; un autre, que la lumière se cacha d'elle-même, de manière que celte éclipse aurait été commune aux Espagnols, aux Indiens et aux Juifs.
« On débite en chaire, tous les ans, plus de ces sortes de fables, qu'il n'y a à Florence de Lapi et de Bindi. Les brebis ignorantes reviennent de la pdture, repues de vent, et leur ignorance ne les excuse pas. Le Christ n'a pas dit à ceux de son premier couvent ; Allez, et prêchez au monde des fables. Il leur a donné un texte plus noble, et ils en ont été si pénétrés dans leurs discours, qu'à leur combat pour allumer la foi, ils ont fait, de l'Évangile, des boucliers et des lances.
« On emploie aujourd'hui des mots burlesques et des bouffonneries; et, quand en prêchant on a fait rire, on enfle orgueilleusement son capuchon, et l'on n'en demande pas davantage : mais dans le rebord du capucapse niche un tel oiseau, que si le peuple le voyait, il connaîtrait le peu de valeur des pardons auxquels il se fie.
« A ce sujet, la sottise s'est tant accrue sur la terre, que l'on accéderait à toute promesse sans preuve d'aucun témoignage. C'est ainsi que saint Antoine engraisse son porc; c'est ainsi qu'agissent bien d'autres qui sont pires que des pourceaux, et qui payent en monnaie de mauvais coin.
« Nous nous sommes trop éloignés de notre sujet; reprenons la vraie route, et regagnons le temps que nous avons perdu. La nature angélique se multiplie tellement de degré en degré, qu'il n'est pas de termes humains pour exprimer le nombre des anges; et, si tu te souviens des révélations de Daniel, tu verras que dans les milliers qu'il cite, il ne manifeste pas un nombre déterminé. La première lumière qui éclaire toute cette hature se répand en autant de portions qu'il y a de lueurs différentes auxquelles elle doit s'unir. L'effet de son amour se mesure en raison de la connaissance plus ou moins grande de Dieu, dont les anges ont l'avantage d'être doués; et la douceur de cet amour ineffable bout, et s'attiédit diversement en eux.
« Considère donc la hauteur et la grandeur de la valeur éternelle, qui s'est réfléchie dans cette immense quantité de miroirs oii elle se multiplie sans avoir cessé de rester, comme auparavant, dans son unité. »
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CHANT TRENTIEME
SIX mille milles de distance, peut-être, la sixième heure répand ses feux, et ce monde voit cependant l'ombre s'éloigner jusqu'à l'extrémité du sol teirestre, quand le milieu du ciel élevé au-dessus de nous se fait tel qu'aucune étoile ne peut plus apparaître *^
A mesure que s'approche l'éclatante servante du soleil, le ciel se ferme, d'astre en astre, jusqu'au plus brillant : ce fut ainsi que le triomphe des anges destinés à se réjouir autour de l'éclat qui m'avait ébloui, se renferma dans le point qui contient l'univers, et s'évanouit peu peu à mes yeux.
La peine que j'éprouvais de ne rien voir, et mon amour, me déterminèrent à tourner mes regards vers Béatrix. Je réunirais ici dans une seule louange toutes les admirations que j'ai prodiguées à cette femme divine, qu'elles ne suffiraient pas pour la célébrer. Sa beauté surpassait celle de tout objet créé, et son créateur seul peut, je crois, la contempler tout entière. Je me confesse vamcu, comme aucun auteur comique ou tragique n'a pu être vaincu par son sujet. De même que l'œil qui peut le moins regarder le soleil cherche, en se fermant à moitié à en diminuer l'éclat, mon esprit, incapable de se rappeler le sourire enivrant de Béatrix, essaye d'affaiblir en moi ce même souvenir.
Depuis le premier jour où je l'avais vue dans cette vie mortelle, jusqu'à ce moment, il ne m'avait pas été impossible de bien chanter ses charmes; mais désormais il faut que mes vers se désistent devant sa beauté, et que j'imite l'artiste qui renonce à son travail, lorsqu'il l'a porté au dernier degré de perfection.
Celle dont j'abandonne l'éloge à une trompette plus harmonieuse que la mienne, parce que je dois d'ailleurs mettre fin à mon entreprise périlleuse, commença à parler ainsi avec les gestes et la voix d'un guide expérimenté : « Nous sommes montés du plus grand des corps célestes à celui qui n'est que pure lumière, lumière intellectuelle, pleine d'amour, amour du vrai bien, rempli de joie, joie qui surpasse toutes les féiicités. Ici, tu trouveras les deux milices du Paradis. La dernière est déjà revêtue de la splendeur que tu verras au jour du dernier jugement. »
Un éclair subit nous empêche de distinguer les objets les plus grands; de même une lueur éblouissante m'environna d'un tel éclat, que je ne pouvais plus rien distinfjuer.
Béatrix me dit : « L'amour qui satisfait ce ciel, accueille ainsi ceux qui s'y présentent, pour les disposer à concevoir la grandeur de sa gloire. »
A peine eut-elle achevé ce peu de mots, que je me sentis élevé au-dessus de mes premières facultés, et j'acquis dans les yeux une telle force, qu'ils auraient pu se défendre contre le plus vif éclat. Je vis une lumière, en forme de fleuve, qui brillait entre deux rives ornées des fleurs d'un admirable printemps. De ce fleuve sortaient des étincelles qui se mêlaient à ces fleurs, et leur donnaient le brillant de rubis entourés d'ôr : mais bientôt ces étincelles, comme enivrées d'une odeur céleste, se rejetaient successivement dans le gouffre merveilleux, tandis que d'autres en sortaient à leur tour.
Le soleil de mes yeux me dit alors : « Tu brûles de comprendre ce que tu vois : ton désir me charme; mais avant que je satisfasse une si grande soif, il faut que tu boives de cette eau. »
Béatrix ajouta : « Ce fleuve, ces topazes qui en sortent et qui y rentrent, ces rivages émaillés de fleurs, sont l'emblème qui te cache la vraie béatitude de ces esprits. Ce n'est pas que ces choses soient difficiles à comprendre; mais ta vue en défaut n'a pu encore rien considérer d'aussi élevé. »
Il n'est pas d'enfant qui, en se réveillant, après avoir dormi plus que de coutume, se précipite sur le sein de sa mère, plus rapidement que je ne me baissai pour faire, de mes yeux, de plus ardents miroirs, en buvant de cette onde qui ne court là que pour nous rendre plus parfaits.
A peine l'extrémité de mes ailes y ettl-elle touché, que ce fleuve, qui était long d'abord, me parut arrondi; et, de même que ceux qui sont sous le masque, eh se dépouillant de leurs déguisements, n'offrent plus les mêmes traits, ainsi les fleurs et les étincelles, devenues plus joyeuses, changèrent de forme, et je vis les deux Cours dU ciel présentes à mes yeux.
0 splendeur de Dieu, par laquelle ^e vis le triomphe du royaume véritable, donne-moi la force de dire commentée vis ce triomphe! Là-haut est une lumière, par l'effet de laquelle le Créateur est rendu visible pour la créature qui met son bonheur à le voir. Elle s'étend en forme circulaire, tellement que sa circonférence serait une trop large ceinture pour le soleil. Ce qui apparaît de cette lumière est un rayon de Dieu, réfléchi sur la partie supérieure du premier Mobile, qui en reçoit sa force et sa puissance; et, comme un coteau dont le pied est baigné par une rivière s'y répète avec les herbes et les fleurs qui le recouvrent, de même je vis toutes les âmes, qui de notre séjour sont retournées là-haut, répandues sur pluâ de mille degrés, se répéter dans cette
Le paradis ■ 489
lumière : et si la partie inférieure présente tant d'éclat, que ne doit pas être celui de cette rose, à l'extrémité de ses feuilles!
Ma vue ne s'égarait pas; elle embrassait la longueur et la hauteur de cette allégresse que l'on distingue facilement; à quelque distance qu'on se trouve, de près ou de loin, on ne voit pas plus, on ne voit pas moins. Les lois de la nature sont vaines, là où Dieu gouverne immédiatement.
Béatrix, s'apercevant que, malgré mon silence, je désirais cependant interroger, me dit de fixer ma vue sur le calice de la rose éternelle, qui s'étend, se divise en degrés, et exhale une odeur de louanges pour ce printemps qu'on ne voit jamais finir.
Elle ajouta : « Remarque combien est grande la réunion de ceux qui sont vêtus de blanc : vois tous nos degrés si remplis, qu'il reste peu de places à occuper. Dans ce haut siège que tu considères maintenant, et qui est surmonté d'une couronne, s'assiéra, avant que tu soupes à ces noces, l'âme du grand Henri ^^, qui obtiendra le titre d'Auguste sur la terre, et qui rétablira la paix en Italie, quoique cette contrée soit peu disposée à la recevoir.
« La passion aveugle qui vous domine vous fait ressembler au nourrisson que la faim tourmente, et qui ne veut plus voir sa nourrice. Alors sera préfet dans le forum divin un homme qui contrariera les vues de ce monarque, secrètement ou à découvert. Mais cet homme ne sera pas longtemps toléré de Dieu dans l'office saint : il sera jeté là où a été précipité Simon le Magicien, et par-dessus celui d'Anagni, qu'il poussera plus profondément dans l'abîme *". »
CHANT TRENTE ET UNIÈME
A sainte milice, que Jésus-Christ épousa de son sang, se montrait à moi sous la forme d'une rose blanche. it^*^ L'autre milice, qui chante en volant autour de Dieu. J-^^^^ voit la gloire de celui qni l'enllamme, et célèbre la bonté qui l'a tant élevée : semblable à un essaim d'abeilles qui s'attachent aux fleurs, et vont porter à la ruche les produits de ce premier travail destiné à acquérir une si douce
saveur, tantôt elle descendait sur la fleur divine ornée Je tant d'âmes bienheureuses, et tantôt elle remontait vers le point où séjourne leur amour.
Leur figure était rouge comme une vive flamme; leurs ailes étaient d'or, le reste de leurs formes d'une blancheur à laquelle ne peut arriver la neige. En descendant sur la rose, de degré en degré, ces esprits lui communiquaient la paix et l'amour qui les enivraient au milieu de leur vol, et le grand nombre de ces substances qui étincelaient interposées entre Dieu et la fleur, n'empêchait pas qu'on ne vît toute la splendeur du maître du monde.
Sa lumière pénètre sans obstacle dans tous les corps, suivant qu'ils en sont plus ou moins dignes. Tout ce royaume joyeux et en paix, peuplé d'habitants anciens et nouveaux, avait la vue fixée sur un seul point. 0 lumière des trois personnes divines, qui en brillant aux yeux des bienheureux, comme une seule étoile, leur donnes tant de félicité, daigne abaisser tes regards sur ce monde de tempêtes!
Si les Barbares, arrivés de cette plage où l'on voit Hélice " se mouvoir avec son fils qui lui est encore si cher, étaient frappés de stupéfaction devant Rome et ses sublimes monuments, lorsque Latran surpassait en magnificence les choses mortelles, de quelle admiration ne devrais-je pas être rempli, moi qui venais de passer de la nature humaine à la nature divine, du temps à l'éternité, de Florence au milieu d'un peuple juste et pur! Dans cette surprise mêlée de joie, j'aimais à ne m'occuper d'aucun autre objet, et à garder le silence.
Tel qu'un pèlerin parvenu au temple, l'objet de son vœu, le considère avec délices, espérant déjà redire ce qu'il a vu, tel je portais mes yeux en haut, en bas, autour, partout où circulait cette vive lumière. Je contemplais des figures étincelantes qui m'invitaient à la charité, décorées de la splendeur de l'Esprit- Saint, du sourire qui leur était propre, et ornées de toutes les vertus.
Mes regards avaient déjà embrassé la forme entière du Paradis, et je ne m'étais arrêté sur aucune partie. Je me retournais, avec une volonté rallumée , pour demander à la femme sainte des explications que je désirais alors. Je m'attendais à retrouver près de moi Béatrix; ce fut un autre qui me répondit pour elle.
J'aperçus à sa place un vieillard vêtu comme les âmes bienheureuses; ses yeux et ses traits annonçaient la douce joie qu'éprouve un père tendre. Je m'écriai : « Et, elle, où est-elle ? »
Il répondit : « Elle m'a envoyé ici pour satisfaire à ton désir, et si tu regardes au troisième cercle du degré le plus haut, tu la
verras sur le trône que lui ont mérité ses vertus. » Je levai les yeux sans répondre, et je la vis couronnée des rayons éternels qui étaient réfléchis sur elle.
Quoiqu'elle fût à une distance plus grande que celle qu'on peut compter de la région où se forme le tonnerre à la partie la plus profonde de la mer, sa figure descendait jusqu'à moi sans obstacle.
Je lui adressai cette prière : « 0 femme, en qui j'ai placé toute mon espérance, et qui, pour mon bonheur, as daigné laisser la trace de tes pas dans l'Enfer, c'est à ta puissance et à ta bonté que je dois d'avoir vu tant de prodiges. De l'esclavage, tu m'as appelé à la liberté, par toutes ces voies, par tous ces moyens qui étaient en ton pouvoir. Conserve-moi ta magnificence, et que mon âme, que tu as secourue si efficacement, te soit encore agréable, quand elle se séparera de son corps! »
Je priai ainsi, et celle-ci, tout éloignée qu'elle paraissait, sourit, me regarda, et se tourna vers la fontaine éternelle.
Le vénérable vieillard reprit ensuite, et me dit : « Afin que tu achèves ton saint voyage, et pour le protéger, une prière touchante et un amour divin m'ont envoyé vers toi. Vole donc avec les yeux vers ce jardin. Sa vue te donnera la force de considérer les rayons célestes. La reine du ciel, qui m'enflamme d'amour, nous accordera sa grâce, parce que je suis son fidèle Bernard *^.
Comme cet homme accouru de la Croatie, pour voir notre Véronique *', ne se lasse pas de l'admirer, à cause de son antique réputation, et dit en lui-même, tant qu'on laisse l'image sous ses yeux : 0 mon Seigneur Jésus-Chiist , roi véritable, c'est donc ainsi qu'on a pu conserver votre sainte face! tel j'étais en admirant la vive charité de celui qui sur la terre a joui, par avance, dans ses contemplations, d'une partie de la paix divine.
Il continua : « Fils de la grâce, tu ne connaîtras jamais cette félicité, si tu tiens ainsi les yeux baissés. Regarde ces cercles jusqu'au plus éloigné, tellement que tu voies la reine à qui ce ciel est dévoué et soumis. »
Je levai les yeux; de même que l'orient est plus éclatant le matin que la partie oii s'est couché le soleil, de même, en allant comme d'une vallée sur une montagne, je vis une lumière plus étincelante que toutes les autres; et ainsi qu'insensiblement la partie du ciel oîi l'on attend le char que Phaéton sut si mal guider, s'enflamme davantage, tandis que les autres parties sont plus obscures, de même cette pacifique oriflamme brillait au milieu des âmes bienheureuses, et de toutes parts surpassait leur éclat.^ Autour d'elle, je vis plus de mille anges aux ailes ouvertes, et qui, distingués chacun par leur ferveur et leur éclat,
49i LA DIVINE COMÉDIE
paraissaient la fêter à l'envi. Cette beauté qui comblait aussi de joie les autres saints, souriait à leurs jeux et à leurs chants; et si je savais ra'exprimer aussi bien que je sais imaginer, je n'oserais pas encore essayer de peindre la magnificence de ce spectacle délicieux.
Quand il vit mes regards fixés attentivement sur l'objet de son ardeur, Bernard y attacha aussi ses yeux, avec tant de teqdresse, qu'il redoubla en moi l'attention avec laquelle j'y avais déjà pprté les miens.
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CHANT TRENTE-DEUXIEME
E contemplateur qui est si alTectionné à Marie, consentit àm'ofîrir d'autres explications, et prononça ces paroles saintes : « La femme si belle que tu vois assise aux secondes feuilles de la rose, est celle qui ouvrit et irrita la plaie que Marie a guérie et refermée. Aux troisièmes degrés, près de la première, est assise Rachel. Remarque que Béatrix l'accompagne. Tu peux considérer successivement, à mesure que je te les nomme, Sara, Rebecca, Judith, et la bisaïeule de celui qui, dans le repentir de sa faute, composa et chanta le Miserere mei. EUes se suivent sur la rose, de feuille eu feuille; et depuis le septième degré jusqu'en bas, sont d'autres femmes juives qui occupent, avec les précédentes, toutes les étamines de la fleur. Ces femmes forment la séparation qui distingue les esprits que la foi dans le Christ a conduits au ciel.
« De ce côté où la fleur a toutes ses feuilles, sont assis ceux qui crurent que le Christ devait venir ; de l'autre côté, où les places en demi-cercles ne sont pas toutes remplies, on voit ceux qui crurent au Christ venu sur la terre. Dans cette partie, la séparation est encore mieux marquée parle degré où est la reine du ciel, et par les degrés inférieurs.
Dans l'autre partie, en face de Marie, est le degré du grand saint Jean, qui, toujours saint, vécut dans un désert, soufl'rit le martyre, et demeura deujç ans en Enfer, Au-dessous de lui sont François, Benoît, Augustin, et tant d'autres qui se prolongent de cerele en cercle.
« Maintenant, admire la haute providence divine : ce jardin sera rempli également par ceux qui auront eu la foi sous l'un ou l'autre aspect. Ceux-ci que tu vois encore placés sur la ligne où sont formées les séparations, n'ont pas obtenu ce bonheur par leur propre mérite, mais par celui de quelques autres, et sous des conditions que je vais t'expliquer.
« C'est là qu'on a placé les esprits délivrés des liens corporels avant l'âge de raison pour choisir. Tu peux t'en apercevoir à leur figure et à leur voix enfantine, si tu les regardes et si tu les écoutes. Tu as un doute en ce moment, et tu n'oses le proposer; mais je vais briser le rude lien qni enveloppe la subtilité de tes pensées : dans l'immensité de ce royaume rien n'est soumis à l'empire du hasard, de même qu'on n'y connaît ni la tristesse, ni la soif, ni la faim.
« Ce que tu vois a été établi par une loi éternelle, et l'anneau est proportionné au doigt : ce n'est pas sans motif que ces enfants, qui moururent si tôt, ont obtenu la véritable vie. On entre ici plus ou moins agréable à Dieu. Le roi qui gouverne ce royaume de joie et de félicité, où l'on n'a d'autres désirs que les siens, doue d'une grâce diverse ces différents esprits qu'il a créés suivant son plaisir.
« Qu'il te suffise de savoir que telle est sa loi : ce fait nous est démontré dans la sainte Écriture par les deux jumeaux qui se querellèrent même dans le sein de leur mère. Mais il convient que la sublime lumière qui accorde une telle grâce s'orne suivant la couleur de la chevelure; aussi ces bienheureux, quelles qu'aient été leurs actions, ont reçu des places différentes, et participent diversement à la première félicité.
« Dans les siècles voisins de la création, il suffisait, pour être sauvé, qu'on eût l'innocence, et qu'on fût protégé par la foi de ses parents. Après les premiers âges, il fallut que les enfants mâles acquissent par la circoncision la force nécessaire à leur aile innocente ; mais lorsque le temps de la grâce fut venu, même l'innocence était retenue là-bas, si elle n'avait pas reçu le baptême parfait du Christ,
Regarde maintenant dans le visage qui ressemble le plus au Christ; son éclat seul peut te disposer à voir le Christ. «
En effet, je remarquai que cette beauté faisait pleuvoir une vive allégresse sur les saints esprits créés pour jouir du droit de s'élever jusqu'au bien éternel. Tout ce que j'avais vu auparavant n'avait pas autant excité mon admiration, et ne m'avait pas aussi vivement démontré la gloire de Dieu. Alors l'amour qui descendit le premier, sur la terre, en chantant: « Je vous salue, Marie, pleine de grâce », étendit ses ailes devant elle. La cour bienheureuse
répondit de toutes parts à ce chant divin, en s'animant d'une joie nouvelle.
Je dis à celui qui s'embellissait des charmes de Marie, comme l'étoile du matin brille des feux du soleil' : « 0 père saint, qui daignes descendre près do moi et abandonner la douce place que la faveur éternelle t'a marquée, quel est cet ange qui avec tant d'allégresse regardant les yeux de notre reine, est si embrasé, qu'il paraît tout de flamme?»
Et lui à moi : « Il a toute l'innocence et toute la grâce que peut avoir un ange ou une dme, et nous le voulons tous ainsi, parce que c'est lui qui a porté la palme à Marie, quand le fils de Dieu a daigné consentir à se couvrir de notre charge mortelle.
« Mais maintenant viens avec les yeux, à mesure que je parlerai, et remarque les Patriciens de ce pieux et juste empire. Les deux vieillards qui sont les plus voisins de l'auguste souveraine sont en quelque sorte les racines de cette rose. A gauche tu vois le père dont la téméraire gourmandise a rendu notre vie si amère ; à droite est cet ancien père de la sainte Église à qui le Christ a donné les clefs de cette fleur brillante •**. Près de ce dernier est celui qui connut, avant de mourir, tous les malheurs de la belle épouse qui fut acquise par le supplice des clous et de la lance. Près de l'autre est ce chef sous lequel se nourrit de manne une nation ingrate, indécise et dédaigneuse. Auprès de Pierre, tu vois Anne si joyeuse d'admirer sa fille, qu'elle ne la perd pas de vue, quoique, comme toutes les autres, elle ne cesse de chanter Hosanna. En face du premier père de famille est Lucie, qui t'envoya ta femme sainte, quand tu fermais les yeux sur les bords du précipice.
« Parce que le temps de ton sommeil ne cesse de fuir, nous nous arrêterons, semblables au bon tailleur qui règle et dispose le vêtement, suivant la quantité de drap. Nous élèverons notre vue vers le premier amour, afin que tu pénètres dans sa splendeur, autant que tu le pourras. Vraiment, de peur que tu ne restes en arrière, croyant avancer en remuant tes ailes, il faut, en priant, obtenir cette grâce de celle qui peut te seconder : tu te joindras à moi d'intention; dirige ton cœur vers ce que je vais dire; » et il commença ainsi sa sainte prière :
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Le paradîs 499
CHANT TRENTE-TROISIEME
jiERGE mère, fille de ton fils, humble, mais élevée plus qu'aucune autre créature, terme fixe de la volonté éternelle, tu as tellement ennobli la nature humaiue, '^I^AJ^Xr que Dieu n'a pas dédaigné de devenir son propre N^ïl^g/ ouvrage.
« Dans ton cœur a été rallumé cet amour dont les rayons ont fait germer, au sein de la paix céleste, cette fleur étincelante. Soleil dans son midi, tu nous embrases d'une ardente charité ; tu es, pour les mortels, la source d'une vive espérance.
« 0 femme, tu es si grande, tu as tant de puissance, que quiconque veut une grâce, et ne recourt pas à toi, veut que son désir vole sans ailes. Ta bonté n'exauce pas seulement celui qui l'invoque, souvent elle prévient généreusement les demandes : en toi est la miséricorde; en toi est la tendresse; en toi est la magnificence; en toi se réunissent les vertus de toutes les créatures.
« Celui que tu vois près de moi a parcouru le monde, du centre de la vallée infernale jusqu'à ce haut empire ; il a vu une à une les âmes des esprits qui habitent le Ciel. Il t'en supplie, accordelui assez de force pour qu'il puisse embrasser la connaissance parfaite de la dernière béatitude. Je n'ai jamais désiré ma vision bienheureuse, autant que je souhaite que tu favorises la sienne. Exauce mes vœux, dissipe par ton assistance puissante l'obscurité de ses facultés mortelles, et que le haut plaisir se manifeste à lui de toutes parts. '
« Je t'en conjure aussi, ô reine qui peux tout ce que tu veux, après une si inefTable contemplation, conserve son cœur dans un état de pureté! que ta protection le soutienne contre les passions humaines! Regarde Béatrix et tous ces esprits divins; en joignant leurs mains ils t'adressent avec moi la même prière. »
Les yeux que Dieu chérit et vénère se fixèrent sur le saint orateur, et montrèrent que la demande était agréée. Ensuite ils se dirigèrent sur l'intelligence suprême vers laquelle on ne peut pas croire qu'aucune créature envoie ses regards aussi fixement; et moi qui m'approchais, comme je le devais, de l'objet de mes vœux, je sentis que l'ardeur de mon désir était arrivée à son terme. Bernard, en souriant, m'invitait à regarder plus haut: mais déjà je lui avais obéi, et mes yeux pleins d'une nouvelle puissance pénétraient de plus en plus dans le rayon de lumière où tout est
vérité. Dès lors, les facultés de ma vie surpassèrent celles de nos paroles qui cèdent à un tel spectacle ; insultée par un tel outrage, la mémoire fléchit.
Semblable à celui qui voit un objet en songe, et qui, à son réveil, en conserve encore l'impression récente, sans pouvoir se rappeler ce qu'il a vu, je dois avouer qu'en ce moment ma vision échappe à mon souvenir; mais un charme tague, né de cette vision, reste dans mon cœur. C'est ainsi que la neige se fond au soleil; c'est ainsi que le vent emportait les feuilles légères qui contenaient les oracles de la Sibylle.
0 splendeur éternelle, qui te refuses aux expressions des mortels, redeviens une faible partie de ce que tu me sem biais être ! Accorde à ma langue une telle vigueur qu'elle puisse transmettre à la postérité au moins une étincelle de ta gloire. Ta victoire sera plus éclatante, si tu daignes renvoyer quelques facultés à ma mémoire, et raisonner quelque peu dans ces vers.
Je crois que si mes regards avaient cessé d'être attachés fortement sur ce spectacle resplendissant, et s'en étaient un moment détournés, j'aurais perdu le don ineffable qui m'était accordé; el je me souviens que, devenant plus hardi ù soutenir un tel éclat, je confondis bientôt mes yeux dans l'excellence infinie de cette lumière.
0 grâce abondante, tu me permettais de contempler la splendeur éternelle où mes regards s'absorbaient, et je vis dans toute sa profondeur, qu'un amour réciproque avait réuni dans un seul volume ce qui est répandu dans le monde en plusieurs feuillets : les substances, les accidents et leurs effets y étaient comme confondus d'une telle manière, que mes chants sulfisent à peine pouf en faire concevoir une faible idée. Je crois que j'ai bien conservé dans mon esprit la forme universelle de ce nœud qui lie tant de substances diverses, et je pense ne m'être pas trompé ; car en y réfléchissant, je me sens rempli d'une douce joie : cependant le moindre point de temps écoulé depuis ma vision en efface la trace, plus aisément que vingt-cinq siècles n'effaceraient celle de l'entreprise qui fit admirer à Neptune l'ombre d'Argo ^K
Immobile et attentif, je regardais en silence, et je m'enflammais d'une ardeur nouvelle. L'effet de ce spectacle miraculeux est tel, qu'il est impossible de consentir à toute autre pensée. Le bien qu'on désire est tout en cette lumière : hors d'elle, tout est rempli de défauts; dans elle, tout est doué de la perfection.
Pour décrire ce dont je veux me souvenir, ma langue sera donc plus impuissante que celle d'un enfant à la mamelle. Ce n'est pas qu'il y eût dans cette vive lumière que je regardais, plus qu'un aspect unique, car il est toujours tel qu'il était auparavant : mais
LE FAIIADIS
pour ma vue qui se fortifiait à mesure que je le regardais, ce seul aspect s'altérait à cause du changement qui s'opérait en moi.
Dans la claire et profonde subsistance de la haute lumière, il me sembla que je distinguais trois cercles de trois couleurs qui n'en formaient qu'un seul : le premier était réfléchi par le second, comme Iris rélléchit Iris; le troisième paraissait un feu qui brillait de la lumière des deux autres.
Que mes paroles sont vaines! qu'elles sont molles pour exprimer ce que je conçois! et ce que je conçois n'est plus rien, si je le compare à ce que j'ai vu. 0 lumière éternelle, qui ne reposes qu'en toi, qui seule peux t'entendre, et qui souris après t'être entendue, fortunée d'être seule à t'entendre, le second cercle qui brillait en toi, et que tu réfléchissais, lorsque je l'eus bien considéré, me parut d'une couleur qui approchait de celle de notre corps, et qui en même temps n'avait pas perdu la sienne propre.
J'étais, devant cette vue nouvelle, semblable à ce géomètre qui s'efforce de mesurer le cercle, et cherche en vain dans sa pensée le principe qui lui manque. Je voulais savoir comment le cercle et notre image pouvaient s'accorder, et comment s'opère l'union des deux natures ; ftiais pour comprendre un tel mystère, mes forces n'étaient pas suffisantes : alors je fus éclairé d'une splendeur de la divine grâce, et mon noble désir fut satisfait.
Ici la puissance manqua à mon imagination qui voulait garder le souvenir d'un si haut spectacle ; et ainsi que deux roues obéissent à une même action, ma pensée et mon désir, dirigés avec un même accord, furent portés ailleurs par l'amour sacré qui met en mouvement le soleil et les autres étoiles.