‹ La divine comédie. Traduction d'Artaud de MontorChapitre 4 sur 38 · ANALYSE DE « L'ENFER · texte numérisé non relu

ANALYSE DE « L'ENFER

A l'aurore du xiv* siècle, au moment où le jubilé accordé par le pape Boniface VIII réjouissait la chrétienté, Dante, à l'exeraple du Sauveur descendu aux enfers pendant que son corps était au tombeau, vit s'ouvrir devant lui, le soir du Vendredi saint, l'extase d'une sainte vision, les routes du sombre âiBîme.

Par la volonté Au Très-Haut, le Purgatoire et le Paradis, objet des sublimes aspirations du poète, lui devinrent accessibles.

La première partie du voyage s'accomplit en^ vingt-quatre heures, depuis le soir du vendredi jusqu'au samedi à la nuit tombante.

Mais cette entrée de la nuit était le point du jour pour l'autre hémisphère où Dante était alors parvenu après avoir percé la terre entière. Là s'élevait la montagne du Purgatoire où le temps ne se mesure pas, non plus que dans les sphères du Paradis, par où se termine le saint pèlerinage.

A partir de ce moment le chemin n'a plus une durée certaine ; on ne voit même pas bien comment il quitte les régions éthérées ; ainsi l'exige le sens mystique attaché à ces pérégrinations.

L'Enfer^ d'après la description du Dante, se divise en dix grandes parties : un vestibule et neuf cercles concentriques, vastes entonnoirs se rétréassanTjusqu^u centre de la terre.

Après avoir franchi la porte, on trouve le vestibule coupé en deux par l'Achéron; dans la première partie errent ceux qui furent sans vertus et sans vices; la seconde comprend les Limbes, séjour des enfants morts sans baptême : c'est le premier cercle.

Le second est réservé aux luxurieux; le troisième aux gourmands; le quatrième aux prodigues et aux avares; le cinquième aux vindicatifs; le sixième aux hérésiarques.

Avant de passer à la description des autres cercles, le poète s'arrête et, dans le onzième chant, jette un dernier coup d'œil sur ce qu'il vient di

voir et partage en trois cercles, comme un nouvel Enfer, les parties qu'il lui reste à parcourir.

Le premier cercle de cette division nouvelle, le septième de l'Enfer entier, se subdivise en trois enceintes fortifiées où sont punis tous ceux qui ont exercé des violences et commis des crimes.

Le second (huitième cercle) se subdivise en dix vallées réservées aux coupables de perfidies.

La troisième (neuvième et dernier cercle) comprend quatre donjons où sont châtiés tous les traîtres.

Au milieu de chaque cercle s'ouvre un gouffre conduisant au cercle suiv.nnt; l'imagination du poète trouve, pour les franchir, les moyens les plus divers.

CHANT PREMIER

; milieu de la course de notre vie *, je perdis le véritable chemin, et je m'égarai dans une forêt obscure : ah! il serait trop pénible de dire combien cette forêt, dont le souvenir renouvelle ma crainte, était âpre ,"l;oufFue et sauvage. Ses horreurs ne sont pas moins amères que les atteintes de la mort-. Pour expliquer l'appui secourable que j'y rencontrai, je dirai quel autre spectacle s'offrit à mes yeux. Je ne puis pas bien retracer comment j'entrai dans cette forêt, tant j'étais accablé de terreur, quand j'abanbonnai la bonne voie. Mais à peine fus-je arrivé au pied d'une colline où se terminait la vallée qui m'avait fait ressentir un effroi si cruel, que je levai les yeux et que je vis le sommet de cette colline revêtu des rayons de l'astre qui est un guide sûr dans tous les voyages. Alors s'affaiblit la crainte qui m'avait glacé le cœur pendant la nuit où j'étais si digne de pitié. Tel que celui qui, sorti des profondeurs de la mer, se tourne, suffoqué d'effroi, vers cet élément périlleux, osant le contempler, mon esprit, qui n'était pas encore assez rassuré, se tournait vers le lieu que je venais de franchir, lieu terrible qui voue à l'infamie ceux qui ne craignent pas de s'y arrêter. Reposé de ma fatigue, je continuai de gravir la montagne déserte, de manière que le pied droit était le plus bas. Et voilà que, tout à coup, une panthère agile et tachetée de diverses couleurs apparaît devant mes yeux, et s'oppose avec tant d'obstination à mon passage, que plusieurs fois je me retournai pour prendre la fuite.

Le jour avait commencé à renaître, le soleil s'élevait entouré des mêmes étoiles qui l'accompagnaient au moment où l'amour divin

• Les notes sont placées à la fin de chaque partie.

créa cet œuvre sublime. Le charme de la saison, la fraîcheur liu matin m'avaient bien rassuré sur la peau brillante de la panthère. Cependant une nouvelle frayeur me saisit à l'apparition diin lion * horrible : il semblait courir sur moi, à travers l'air épouvantTT portant la tête haute, et paraissant pressé d'une faim dévorante. En même temps une louve avide, d'une maigreur repoussante, et souillée encore des traces de ses fureurs, en fixant sur moi ses yeux qui lançaient la terreur, me fit perdre l'espoir de franchir la colline ^.

Semblable à celui que la soif de l'argent tourmente, et qui, s'il vient à perdre ses richesses, ne cesse, dans sa douleur, de faire entendre des sanglots, je m'affligeais profondément en voyant la louve impitoyable s'avancer à ma rencontre et me repousser insensiblement là où se tait l'astre du jour. Je reculais précipitamment vers la vallée ténébreuse, lorsque je distinguai devant moi un personnage à qui un long silence paraissait avoir ôté l'usage de la voix. En l'apercevant dans cet immense désert, je lui criai : « Prends pitié de moi, qui que tu sois, ombre ou homme véritable. » Il me répondit : « Je ne suis plus un homme, je l'ai été. Mes parents furent Lombards, et Mantouans de patrie. Je puis dire que je suis né sous le règne de Jules-César, quoiqu'il n'ait été revêtu de la dictature que longtemps après ma naissance, et j'ai vécu à home sous l'empire bienfaisant d'Auguste, quand on adorait encore des dieux faux et trompeurs. J'ai été poète, et j'ai chanté le pieux fils d'Anchise, qui a fui loin de Troie, après que la flamme eut dévoré le superbe Ilion. Mais toi, pourquoi retournes-tu vers cette fatale forêt? pourquoi ne franchis-tu pas ce mont délicieux qui est le principe et la cause des joies de la terre? — Es-tu donc, lui dis-je en rougissant de l'état de crainte où il m'avait surpris, es-tu ce Virgile, cette source qui répand des flots d'une harmonieuse poésie? 0 flambeau, ô gloire des autres poètes, puissent mes longues études et l'amour passionné avec lequel j'ai cherché tes vers me protéger auprès de toi! Tu es mon maître, tu es mon modèle; à toi seul je dois ce style noble qui a pu honorer mon nom. Vois-tu cette bête sanguinaire dont je fuis les approches? secours-moi, illustre sage, sa férocité m'épouvante. »

Virgile, me voyant verser des larmes, répondit : « Si tu veux sortir de ce lieu sauvage, il faut suivre une" autre route. Cette louve qui t'effraye empêche qu'on ne s'engage dans ce chemin. Elle dévore à la fin ceux qui s'obstinent à y pénétrer. Insatiable de sa nature, plus elle trouve de proies à déchirer, plus la faim la dévore. Elle s'accouple avec un grand nombre d'animaux, et il en est un plus grand nombre encore dont elle ne dédaignerait pas les caresses immondes : mais bientôt paraîtra le Lévrier ^ qui doit exter-

miner cette louve sans pitié. Il ne sera pas nourri de l'ambition de posséder des terres et des richesses; il ne s'alimentera que de sagesse, de bienfaisance et de courage. Né entre Feltro et Feltre, il sera le sauveur de l'Italie épuisée qui vit, pour sa gloire, mourir de leurs honorables blessures la vierge Camille, Turnus, Nisus et Euryale. Il poursuivra la louve, jusqu'à ce qu'il l'ait rejetée dans l'abîme des pleurs, d'où l'envie l'a vomie sur la terre. Pour ton avantage, suis-moi donc, je serai ton guide : je te ferai sortir de ce lieu terrible; je te conduirai à travers le royaume éternel, où tu entendras les accents du désespoir, où tu verras le supplice de ces anciens coupables qui invoquent à grands cris une seconde mort : tu visiteras ensuite ceux qui vivent satisfaits au milieu des flammes, parce qu'ils espèrent jouir, quand le ciel le permettra, d'une divine béatitude. Si tu veux monter au séjour des ombres bienheureuses, une âme plus digne que moi de cet honneur^ te protégera dans ce glorieux voyage. A mon départ, je te laisserai auprès d'elle. Le souverain qui règne sur les mondes ne veut pas que je serve de guide dans son empire, parce que je n'ai pas connu la foi véritable. Sa puissance s'étend sur toutes les parties de l'univers; mais c'est dans le ciel qu'il fixe son séjour. C'est là que tu dois admirer sa capitale et son trône : heureux ceux qu'il appelle jusqu'à lui! »

Alors je parlai ainsi : « 0 poète! je te le demande au nom de ce Dieu que tu n'as pas connu, aide-moi à fuir cette forêt et d'autres lieux plus funestes; accompagne-moi dans ces régions dont tu m'as entretenu; fais que je voie ceux que tu dis plongés dans un si profond désespoir, et conduis-moi jusqu'à la porte confiée à saint Pierre. »

Virgile alors se mit en marche, et je suivis ses pas.

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CHANT DEUXIEME

r^:^^^^^(P^^E jour commençait à disparaître, et l'air plus rembruni V 1 1'/ '^^^ appelait au repos les habitants de la terre. Moi seul je me

-^1|^) préparais à soutenir la fatigue d'une pénible route, et y y^ les émotions de la pitié, que va retracer mon esprit

"'"^""^^ fidèle. 0 muses, ô intelligences sublimes, secondez-moi,;

ô mémoire qui écrivis ce que j'ai vu, c'est ici que tu manifes-

teras ta noblesse! Alors je parlai ainsi : « Poète qui me guides, dis-moi si mon courage peut suffire à la haute entreprise dans laquelle tu m'engages : tu m'apprends que le père de Sylvius', vivant, et avec un esprit capable de sentir, obtint de voir les profondeurs du royaume immortel ; tout être doué de quelque sagesse, s'il pense aux heureuses destinées promises à la famille d'Enég, ne s'étonnera pas que l'ennemi de tout mal ait montré tant de courtoisie envers ce prince. Le fils d'Anchise avait été désigné par le souverain des hautes sphères pour être le fondateur de la féconde Rome et de son empire, que le ciel protégeait avec l'intention d'y placer ensuite le successeur du premier Pierre; et dans ce voyage que tu as si dignement chanté, Énée entendit des choses qui lui présagèrent sa victoire et l'éclat du manteau pontifical.

« Le vase d'élection fut ravi dans le ciel : il devait rapporter de ce saint pèlerinage un nouvel appui pour la foi qui est le principe de notre salut. Mais moi, pourquoi dois-je obtenir le même bienfait? Et qui me l'accorde? Je ne suis ni Énée ni Paul; ni à mes yeux, ni aux yeux d'aucun mortel, je ne suis digne d'un tel honneur. Si je te suis, je crains que ma tentative ne soit insensée. Tu es sage, tu me comprends mieux que je ne m'exprime. »

De même qu'un homme qui, changeant de pensée, renonce à ce qu'il avait voulu entreprendre, je m'arrêtai au milieu de cette montagne obscure, effrayé de la témérité d'une entreprise si peu réfléchie, et déterminé à ne point pénétrer plus avant.

« Si je t'ai bien compris, me répondit le poète magnanime, ton âme cède à un mouvement de terreur, La vile crainte souvent détourne l'homme d'une tâche honorable, et le fait fuir comme l'animal timide qu'épouvante une ombre mensongère. Rassure tes esprits : apprends pourquoi je suis venu près de toi et ce qui m'a fait courir à ton aide, dans le premier moment où tu as excité ma compassion.

« Je me trouvais parmi ceux qui attendent au milieu des Limbes que leur sort soit fixé, lorsque je fus appelé par une femme sainte et belle. Je lui dis que j'obéirais à ses ordres. Ses yeux brillaient d'une clarté plus éblouissante que celle des étoiles, et elle m'adressa ces paroles d'un ton de voix suave et angélique :

« Ame bienfaisante de Mantoue, dont le nom vit encore dans le (( monde et Vivra autant que le mouvement des créations célestes, « mon ami, et non celui de la fortune, a trouvé sur la plage déserte ;< des obstacles qui l'ont effrayé et l'ont fait retourner en arrière. ( Je crains qu'il ne se soit déjà V'garé. Peut-être viens-je trop tard « à son secours, d'après ce que j'ai entendu dans le ciel. Va, « emploie les ornements de ton éloquence, fais tant d'efforts pour « le sauver que ma douleur soit apaisée : c'est Béatrix qui t'en

« conjure. Je viens d'un lieu d'où je ne veux pas rester longtemp? « éloignée. Ma tendresse pour mon ami sera l'excuse de mes prières, (c Quand je serai de nouveau devant mon maître, je me louerai sou- « vent de toi auprès de lui. »

Béatrix se tut, et je lui dis :

« 0 reine de vertu ! c'est par toi seule que l'homme surpasse en excellence les créatures contenues sous le ciel qui a la plus petite circonférence. Tes commandements me sopt doux; si je les avais déjà exécutés, je croirais encore t' avoir obéi trop tard. J'ai assez entendu ta volonté ; mais comment ne crains-tu pas de descendre dans ce monde ténébreux, du haut de ce royaume immense où tu brûles de retourner? » — « Je vais, me répondit-elle, satisfaire à ta « demande en peu de mots; et tu apprendras pourquoi je ne crains « pas de venir parmi vous. Il faut redouter ce qui peut apporter « quelque mal, mais non pas ce qui ne saurait nuire. Je suis, par « la faveur de Dieu, telle que votre misère et les flammes de ces « gouffres ne peuvent m'atteindre. Il est dans le ciel une femme « bienveillante'' qui gémit des obstacles que je t'envoie combattre. « Sa charité arrête l'effet d'un jugement sévère. Cette femme s'est « adressée à Lucie dans ses prières, et lui a dit : « Ton ami fidèle a « besoin de ton secours, je le recommande à ta clémence. » « Lucie, « ennemie de tout ce qui ne connédt pas la pitié, est venue dans le « lieu où j'étais assise près de l'antique Rachel, et m'a parlé ainsi : « Béatrix, ô vraie louange de Dieu, est-ce que tu ne vas pas secourir « celui qui fa voué un si ardent amour, celui qui, pour toi, s'éleva si « noblement au-dessus du vulgaire ? N' entends-tu pas ses sourds gémis- « sements? ne vois-tu pas qu'il se débat contre la mort, sur ce fleuve « dont r océan le plus agile ne se vante pas de surpasser les orages'! »

« A peine eus-je entendu ces paroles que, plus prompte qu'un « homme qui court à ses profits, ou qui fuit un malheur, je quittai « mon siège glorieux, pleine de confiance dans ta pure éloquence, « qui t'honore toi^et ceux qui la suivent pour modèle. »

Béatrix cessa de parler; et, me regardant avec des yeux baignés de larmes, elle semblait m'inviter à ne pas différer de partir. Je lui ai donc obéi. Je suis venu à toi comme elle a voulu, et je t'ai délivré de la louve qui te fermait le plus court chemin pour franchir la montagne. Mais maintenant réponds, pourquoi demeures-tu immobile? pourquoi ne chasses-tu pas de ton cœur cette ignoble crainte? pourquoi n'as-tu plus ni audace, ni courage, puisque trois femmes bénies daignent s'occuper de toi dans le ciel, et que ma voix te promet le bonheur? »

Tel que des fleurs abattues et fermées par le froid de la nuit se relèvent sur leur tige et s'entr'ouvrent aux premiers rayons du soleil qui les colore, tel je sentis renaître mes forces affaiblies. Une ardeur

La Divine Comédic. 3

généreuse entra dans mon cœur, et je m'écriai : « Qu'elle fut charitable celle qui prit ma défense! Que lu fus bienfaisant, toi qui accourus à la première parole de ma protectrice ! Tu m*as rendu le désir de suivre ma haute entreprise. Marche, tous deux nous n'avons plus qu'une volonté; tu es mon guide, tu es mon seigneur, tu es mon maître. »

Je me tus : Virgile s'avança, et je le suivis dans un chemin tortueux et sauvage. ,

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CHANT TROISIÈME

,AR moi l'on va dans la cité des larmes; par moi l'on va dans l'abîme des douleui's; par moi l'on va parmi les races criminelles. La justice anima mon sublime créateur : je suis l'ouvrage de la divine puissance, de la haute sagesse et du premier amour; rien ne fut créé avant moi, que les substances éternelles, et moi je dure éternellement. 0 vous qui entrez, laissez toute espérance 1 »

Telles sont les paroles que je vis tracées en caractères noirs au-dessus d'une porte. Je dis alors : « Mon maître, ces paroles sont terribles. » Il me répondit avec un ton d'assurance : « Il faut renoncer ici à toute défiance, il faut bannir toute lâcheté; nous sommes arrivés aux lieux dont je t'ai parlé; tu y verras les ombres plaintives qui ont perdu la connaissance de la béatitude. » En même temps mon guide me prit par la main d'un air riant, qui me rendit mon courage, et il m'introduisit dans les mystères de l'abîme.

Là, des soupirs, des plaintes, des gémissements profonds se répandaient sous un ciel qui n'est éclairé d'aucune étoile. Un premier mouvement de pitié m'arracha des larmes. Mille langages divers, des cris de désespoir et de rage, d'affreux hurlements, des voix rauques ou retentissantes, accompagnés du choc tumultueux des mains, produisaient un bruit impétueux dont ce brouillard perpétuel est agité, comme le sable est soulevé par le vent de la tempête. Et moi qui avais la tête ceinte d'un voile d'incertitude et d'erreur, je m'écriai : « 0 mon maître! qu'entends-je? quel est ce peuple d'infortunés vaincus par la douleur? — Voilà, me

répondit-il, quel est le sort des âmes malheureuses de ceux qui vécurent sans vice et sans vertu. Elles sont confondues avec les anges indignes qui, dans leur égoïsme, ne furent ni fidèles ni rebelles à Dieu. Ces âmes que le ciel chassa pour ne rien perdre de sa pureté, ne sont pas précipitées dans les gouffres infernaux, parce que les coupables qui les habitent pourraient tirer vanité d'une telle compagnie. — 0 maître ! dis-je ensuite, quelle est la douleur cuisante qui leur fait jeter de tels cris? » Il me répondit : « Tu vas l'apprendre en peu de mots. Ces esprits n'ont pas l'espoir de la mort, et leur destinée obscure est si avilie, qu'ils sont envieux même d'un sort plus terrible. Le monde n'a gardé aucun souvenir de leur existence; la miséricorde et la justice les dédaignent. Ne parlons plus d'eux; mais regarde et passe. >>

Je vis alors un grand nombre d'âmes (je n'aurais jamais cru que la mort eût dévoré tant de victimes) se précipiter en foule à la suite d'un étendard emporté en tournant, comme indigné du moindre retard. Je cherchai à reconnaître une de ces âmes, et je vis celui qui fit, par lâcheté, le grand refus *. Je ne doutai pas que cette foule ne fût celle des hommes inertes qui ne sont agréables ni à Dieu ni à ses ennemis. Ces malheureux, qui ne furent jamais vivants, étaient nus, et piqués sans cesse par des insectes et des guêpes. Le sang confondu avec leurs larmes tombait à leurs pieds, où il était recueilli par des vers affamés.

Je me hasardai à regarder encore, et j'aperçus plus loin une autre multitude d'âmes au bord d'un grand fleuve. « Maître, dis-je à mon guide, apprends-moi quelles sont ces autres ombres que je discerne à l'aide du faible jour qui nous éclaire, et quelle loi les force à se presser de traverser ce fleuve. — Je t'en instruirai, répondit-il, lorsque nous aurons atteint le foi^midable Achéron. » Craignant d'être devenu importun, et baissant les yeux avec respect, je m'abstins de parler davantage, jusqu'au moment où nous arrivâmes à la rive.

Nous vîmes alors paraître un vieillard à cheveux blancs, monté sur une barque; il criait : « Malheur à vous, âmes dépravées, n'espérez jamais de revoir le ciel; je viens pour vous mener à l'autre rive, dans la région des ténèbres, au milieu des flammes et des glaces éternelles : et toi, homme vivant, qui te présentes ici, éloigne-toi de ceux qui sont morts. » Il ajouta, voyant que je ne m'éloignais pas : « C'est par un autre chemin, et non à ce port, que tu peux traverser cette onde; il faut qu'une barque plus légère te conduise sur l'autre bord. — Caron, dit alors mon guide, ne résiste pas : on le veut ainsi, là où l'on peut tout ce que l'on veut; ne demande rien de plus. »

A ces mots, le visage barbu de ce nocher du marais fétide perdit

les traces de la colère qui avait chargé ses yeux de llammes menaçantes. Mais les âmes nues et harassées qui avaient entendu les paroles dures de Caron, changèrent de couleur et grincèrent des dents; elles blasphémaient Dieu, elles maudissaient leurs parents, les enfants de leurs enfants, l'espèce humaine, le lieu, le temps de leur naissance ; ensuite elles se réunirent, en versant des larmes, au bord du fleuve terrible où est attendu tout homme qui ne craint pas Dieu. L'infernal Caron, roulant ses yeux enflammés, les rassemble toutes, et frappe de sa rame les plus lentes à se mouvoir.

Tels que dans l'automne les feuilles tombent des arbres Tune après l'autre, tant que les branches n'ont pas rendu à la terre toutes leurs dépouilles, les fils impies d'Adam se jettent dans la barque un à un, au moindre signe du pilote, semblables à l'oiseau que trompe la ruse de l'oiseleur. Ainsi les ombres s'embarquent sur Tonde noire; et, avant qu'elles soient descendues à. l'autre bord, une autre foule s'est déjà rassemblée sur la première rive. « Mon fils, me dit mon guide bienfaisant, ceux qui meurent dans la colère de Dieu arrivent ici, de tous les pays de la terre. Ils sont tourmentés du besoin de traverser. le fleuve, parce que la justice divine les aiguillonne, et que leur crainte se change en désir. Jamais une àme vertueuse n'a passé ici ; et si Caron t'a voulu repousser, tu dois deviner quel est le motif de ces menaces. »

Virgile cessa de parler : le sombre royaume trembla si fortement, que le souvenir de cette émotion couvre encore mon esprit de sueur. Il s'éleva sur cette terre de larmes un vent mêlé d'éclairs qui me fit perdre tout sentiment, et je tombai comme un homme que le sommeil aCCâble.

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CHANT QUATRIÈME

N violent bruit de tonnerre, m'ébranlant la tête, rompit mon sommeil profond : je m'agitai comme un homme qu'une secousse éveille. Je portai autour de moi mon œil reposé, et je cherchai à reconnaître le lieu où je me trouvais. Je me vis alors sur le bord de l'abîme de douleurs, où se font entendre tant de gémissements épouvantables imitant les fracas de la foudre. Cet abîme était nébuleux, obscur et

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immense. En y fixant mes yeux, je ne pouvais distinguer aucun objet. « Descendons maintenant dans le monde des ténèbres, me dit mon guide en pâlissant, je vais marcher le premier, tu me suivras. » Mais, me sentant tout ému de sa pâleur, je lui parlai ainsi : « Toi qui sais si bien ranimer mon courage, dis, quand tu es maintenant si épouvanté toi-même, comment pourrais-je te suivre? » Mon guide me répondit : « Les angoisses cruelles de tant de malheureux plongés dans cette enceinte ^e larmes impriment sur moa visage une compassion que tu prends pour de la crainte. Allons, h longueur du chemin ne nous permet pas de différer davantage. > Alors il entra et me fit entrer avec lui dans le premier cercle qui environne l'abîme. Là, autant que je pus m'en convaincre, en prêtant attentivement l'oreille, on n'entendait pas des plaintes; mais des soupirs agitaient l'air de la prison éternelle, parce qu'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants y éprouvaient une doUeur de l'âme sans tourment. « Eh bien, me dit mon généreux maître, tu ne demandes pas quels sont ces esprits que tu vois; apprends, avant d'avancer encore, que ces ombres n'ont pas péché. Mais il ne suffit pas qu'elles aient eu des mérites, puisqu'elles n'ont pis i^eçu le baptême, porte de la foi dans laquelle tu as été élevé. Si, parmi ces esprits, il eh est qui vécurent avant la venue de Jésus-Chiist, ils sont ici, parce qu'ils n'adorèrent pas Dieu d'une manière convenable. Je suis au nombre de ces derniers. C'est pour cette raisoo, et non pour aucun crime, que nous sommes relégués dans a lieu, et notre infortune se borne à vivre encore dans le désir, sans conserver l'espérance. »

A ces mots, je fus saisi à'une vive douleur : je reconnus qu'une grande quantité de personaages d'une vertu éminente devaient voir dans ces Limbes leur strt encore suspendu. Alors je parlai ainsi, pour me confirmer dans cette foi qui triomphe de toutes les erreurs : « Dis-moi, ômaîtr«, dis-moi, ô seigneur, le mérite de quelques-unes de ces ombres, ou celui de quelque intercesseur, les peut-il faire sortir de ce lieu jour les conduire à la gloire du ciel? » Le sage Romain, entendmt ces paroles discrètes, me répondit :

« 11 y avait peu de temps que j'é*.ais arrivé dans ces Limbes, quand j'y vis descendre un être puissant^, couronné de tous les signes de la victoire. Il en fit sortir noire premier père, Abel son fils, Noé, Moïse à la fois législateur e\ obéissant, le patriarche i^braham, le roi David, Israël, son père, et ses enfants, Rachel pour qui Israël fit tant de sacrifices, beaucoup d'autres enfin, et il les emmena dans le séjour de la béatitude. Je t'apprendrai en même temps qu'avant eux aucun homme n'avait été sauvé. »

Virgile continuait de parler. Nous marchions en traversant une

forêt remplie d'une foule d'ombres diverses. Nous n'étions pis parvenus à une grande distance de l'entrée de l'abîme, quand j'aperçus une lueur qui avait vaincu l'hémisphère des ténèbres, /e vis bientôt qu'un peuple d'hommes célèbres habitait ce lieu. Je dis alors : « 0 toi, qui honores les sciences et les arts, apprendsmoi quels sont ceux qui, par leur vie illustre, ont mérité d'obtenir ce séjour privilégié oii ils sont séparés des autres âmes. » Mon guide répondit : « La haute renommée qu'ils ont laissée sur la terre que tu habites les rend dignes de cette faveur et de c^tte récompense du ciel. » J'entendis alors une voix qui s'écriait : « Honorez le sublime poète qui nous avait quittés, et dont l'ombre revient parmi nous. » La voix se tut, et je vis venir quatre personnrges majestueux. Leur visage n'annonçait ni joie ni tristesse. « Vois, me dit mon maître, celui qui, un glaive à la main, précèae les autres, comme leur roi; c'est Homère, le prince des poètes. Après lui vient Horace le satirique. Ovide est le troisième. Le dernier est Lucain. Chacun d'eux mérite, comme moi, le nom qu'une seule voix vienl de faire entendre. Ils s'avancent pour me rendre 'es honneurs dont je suis digne. » Je vis alors se réunir cette é.iole imposante du prince de la haute poésie, qui, comme un aigle, plane sur les autres poètes. Ces illustres personnages parlèrent quelque temps ensemble; ensuite ils se tournèrent vers moi. Leur salut amical fit sourire mon guide. Ils m'honorèrent encore davantage, puisqu'ils m'admirent dans leur auguste compagnie, et je me trouvai le sixième parmi des grands hommes ?/ renommés. Nous marchâmes ensemble jusqu'à cette lumiàre brillante que j'avais aperçue. Nous parlions de choses qu'il est beau de taire en ce moment, comme là il convenait d'en ^aire le sujet de notre entretien. Nous nous trouvâmes bientôt au pied d'un noble château, sept fois entouré de hautes murailles, que baignait un fleuve limpide et peu profond. Nous le passâmes facilement, guidés par nos sages compagnons, et nous entrâmes dans le château par sept portes, pour arriver dans un pré émaillé d'une fraîche verdure. J'y remarquai d'autres personnages au regard calme et sérieux. Ils parlaient rarement, et d'une voix douce; j'admirai l'autorité de leur visage. Nous nous dirigeâmes vers un point plus découvert plus éclairé et plus élevé, d'où je pus distinguer toutes les âmes à la fois. Là, on me montra, sur l'émail fleuri, des esprits sublimes que je me réjouis d'avoir contemplés. Je vis Electre i» environnée d'une foule de héros, parmi lesquels je reconnus Hector, le fils d'Anchise, César armé de ses yeux étincelants. D'un autre côté, je vis Camille, Pentésilée, et le roi Latinus assis à côté de Lavinie sa fille; je vis ce Brutus qui chassa Tarquin; je vis Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie; plus loin, Saladin était seul à l'écart. J^afkôFçtisT— *>

en élevant les yeux, le maître de ceux qui aiment la sagesse, assis au milieu de sa famille de philosophes qui lui offrent l'hommage de leur admiration. Je vis Socrate et Platon, qui n'ont pas obtenu une renommée moins brillante ; Démocrite, qui croit que le monde est l'effet du hasard; Diogène, Anaxagore, Thaïes, Empédocle, Heraclite et Zenon ; Dioscoride, cet excellent observateur de la qualité des substances; Orphée, TuUius, Linus, Sénèque le moraliste, le géomètre Euclide, Ptolémée,Hippocrate, Avicenne, Galion, Averroës, le célèbre commentateur. Je ne puis en nommer davantage : mon sujet m'entraîne, le dire n'équivaut pas au fait. Alors notre société de six se divisa : mon sage guide, m'éloignant de cet air pur et tranquille, me ramena dans la région des ténèbres.

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CHANT CINQUIÈME

'E descendis du premier cercle dans le second, d'une étendue moins spacieuse, mais où l'on éprouve des douleurs plus vives qui arrachent des cris lamentables. C'est là que siège, en grinçant des dents, l'horrible Minos.

Il pèse les crimes de ceux qui entrent; il les examine, et, par le roulement de sa queue, il va leur assigner le lieu de leur supplice. Ainsi, quand un coupable paraît devant Minos, il est contraint à tout avouer. Ce juge du crime, chargé d'en connaître, voit bientôt la région de l'Enfer où cette âme doit souffrir, et il indique, par le nombre des replis de sa queue, celui des neuf cercles où le damné doit être précipité. Une grande multitude d'âmes est toujours en la présence du juge : elles s'accusent, elles entendent, et tout à coup sont plongées dans le gouffre. " 0 toi qui es entré dans l'hospice des douleurs, me dit Minos en suspendant son terrible ministère, prends garde à qui tu t'abandonnes; ne te laisse pas tromper par l'entrée facile de ce séjour? » — « Pourquoi ces cris? lui répondit mon guide; ne mets pas obstacle à son voyage qu'ont ordonné les destins : on le veut ainsi, là où l'on peut tout ce que l'on veut. Je ne dois pas t'en dire davantage. ))

J'entendais déjà des voix plaintives. J'arrivai dans un lieu où elles redoublaient leurs gémissements, qui formaient, dans cette enceinte muette de toute lumière, un mugissement semblable à celui de la mer battue par une tempête. La tourmente infernale qui n'a jamais de repos entraîne les âmes dans son tourbillon, et les pousse avec fracas contre les débris d'innombrables rochers. Là, elles renouvellent leurs cris et leurs lamentations, en blasphémant la vertu divine. J'appris que l'on condamnait à ce supplice les ombres charnelles qui avaient asservi la raison aux plaisirs des sens.

De même que le froid fait prendre aux étourneaux un vol irrégulier, de même cette tourmente emporte, choque, repousse et ramène les âmes coupables, sans qu'aucun espoir de relâche ou d'adoucissement à cette peine vienne leur rendre quelque courage. Telles les grues disposées en files allongées fendent l'air et le frappent de leurs cris lugubres, telles les ombres enlevées par la tempête poussent sans cesse de sourds gémissements. « 0 mon maître, dis-je, quelles sont ces âmes infortunées que cet air noir déchirel » Il me répondit : « Celle que tu vois ici la première régna sur une foule de peuples aux langages différents. Elle s'adonna tellement à l'impudicité que, pour éviter le blâme dû à ses emportements, elle eut pour loi de regarder comme permis ce qui lui était agréable : c'est Sémiramis, qui donna le sein à Ninus, et fut son épouse. Elle gouverna le pays où commande aujourd'hui le Soudan. Cette autre est celle qui chercha la mort par amour, et mourut infidèle aux cendres de Sichée. Tu vois, après elle, la luxurieuse Cléopâtre. » On me fît ensuite remarquer, en me les montrant de la main, Hélène, pour qui coula tant de sang, le grand AchiUe qui, en aimant, courut à une mort prématurée, Paris, Tristan ", et plus de mille autres ombres que l'amour conduisit au trépas. Tandis que mon guide me nommait ces princesses des premiers âges et ces antiques guerriers, la compassion entra dans mon cœur. « 0 poète, dis-je à mon maître, je parlerais avec plaisir à ces deux ombres qui volent ensemble et qui s'abandonnent au vent, dans leur course légère. — Attends, reprit-il, qu'elles soient arrivées plus près de toi, et prie-les, au nom de l'amour qui les tient encore unies, de s'arrêter un moment. Elles viendront à nous. » Lorsque le vent les dirigea de notre côté, j'élevai la voix et leur pariai ainsi : « 0 âmes infortunées, venez vous entretenir avec nous, si aucun obstacle ne s'y oppose! » Telles que des colombes appelées à leur nid, objet de leur tendre affection, sillonnent l'air d'un vol rapide, les deux âmes, tant notre invitation eut de force, quittent la foule où se trouvait Didon, et accourent vers nous à travers la tempête. L'une d'elles

l'enfer 47

me dit : « Nous te saluons, être gracieux et bienveillant qui viens nous visiter dans cet air de ténèbres, nous qui avons teint le monde de notre sang. Si le roi de l'univers nous était favorable, nous le conjurerions de t'accorder des jours de paix, puisque tu as quelque pitié de nos maux éternels. Pendant que le vent se tait, comme à présent, nous écouterons ce que tu vas dire, et nous répondrons à tes demandes. La contrée qui m'a vue naître est voisine de la mer où descend le Pô, fatigué du tribut des divei'ses eaux qu'il a reçues dans son sein. L'amour, qui enflamme si vite une âme noble, rendit celui que tu vois près de moi passionné pour ces charmes séduisants qui me furent si cruellement enlevés (le souvenir de cette barbarie oppresse mon cœur). L'amour, qui ne dispense de l'amour aucun objet aimé, m'enivra d'une tendresse si vive qu'elle ne m'a pas encore abandonné. L'amour nous entraîna tous deux à la même mort. Le lieu où Gain est tourmenté attend le monstre qui nous arracha le jour. »

L'ombre acheva de parler. A ces mots déchirants, touché d'une vive douleur, je baissais les yeux. Mon guide me dit : « Que faistu? — Hélas! répondis-je, combien de douces pensées et de désirs brûlants ont dû les conduire au terme de la vie! Je me retournai ensuite vers les deux âmes, et je dis : Françoise i^, ton supplice excite la douleur et la pitié; mais écoute encore : au temps de vos doux soupirs, quand et comment connûtes-vous la tendre intelligence de vos cœurs? » L'âme répondit ainsi : « Il n'est pas de peine plus vive que de se rappeler, dans le malheur, les jours de la félicité ; c'est une vérité enseignée par ton maître.

« Puisque tu veux connaître la première source de notre amour, tu vas ra'entendre pleurer et parler à la fois. Nous lisions un jour, pour nous distraire, l'histoire des amours de Lancelot. Nous étions seuls, sans aucune défiance. Plusieurs fois cette lecture nous arracha des larmes et nous fit changer de couleur. Un seul moment décida de notre sort. Quand nous lûmes que cet amant si tendre avait imprimé un baiser sur le doux sourire de son amante, Paul (ah! que jamais il ne soit séparé de moi) imprima, tout tremblant, un baiser sur mes lèvres. Le livre et celui qui l'écrivit furent pour nous un autre Galléhaut*^ Ce jour-là nous ne lûmes pas davantage. »

Pendant que l'une des âmes parlait ainsi, l'autre pleurait si amèrement que, dans une émotion pénible de pitié, je perdis l'usage de mes sens, et je tombai comme tombe un corps sans vie.

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CHANT SIXIÈME

iu moment où, recouvrant mes esprits, je sortis de cette tristesse profonde que j'avais ressentie en contemplant l'état déplorable des deux tendres parents, je vis, autour de moi, de quelque côté que je tournasse mes mouvements, mes pas et mes regards, de nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés. J'étais arrivé au cercle de la pluie éternelle, froide, funeste et maudite, composée des mêmes matières, tombant sans cesse dans une quantité toujours égale, irrévocablement réglée par le destin : une grêle épaisse mêlée de neige, une eau noirâtre infectant la terre, inondent avec fracas l'enceinte ténébi'euse de ce cercle qui est le troisième de l'Enfer. Cerbère chien cruel et si dissemblable des autres animaux, aboie obstinément de ses trois gueules contre les damnés que la justice divine y a renfermés. On ne peut voir sans frémir les yeux enflammés de ce monstre, ses poils rudes et sanglants, son ventre élargi, ses pattes armées de griffes dont il écorche, déchire et pourfend les esprits confiés à sa garde. Les impies, à qui la pluie glacée fait pousser d'affreux hurlements, n'ont d'autre soulagement que de présenter souvent au supplice le côté de leur corps où la douleur est moins récente. Dès qu'il nous vit, le reptile immense ouvi-itses gueules, et, tout tremblant de colère, il nous montra ses défenses menaçantes. Mon guide alors se baissa, prit de la terre dans ses deux mains, et la jeta dans les gueules affamées. Tel le chien qui, par ses cris perçants, annonce son avidité, et qui s'apaise aussitôt qu'on lui a jeté sa pâture qu'il s'empresse de dévorer, tel le démon Cerbère ferma ses trois gueules qui assourdissent, par leurs effroyables aboiements, les ombres condamnées à les entendre.

Nous passions à travers ces âmes qu'accable la pluie noirâtre, et nous marchions sur leurs ombres qui paraissaient des corps. Elles restaient étendues à terre, excepté une qui se leva au moment où elle nous vit passer. Elle me dit : « 0 toi qui as été conduit dans cet Enfer, reconnais-moi si tu le peux ! Tu étais né avant ma mort. » Je répondis : Les angoisses que tu éprouves te rendent peut-être méconnaissable, et il ne me paraît pas que je t'aie vu jamais. Dis-moi, qui es-tu? toi jeté dans un lieu si triste, pour subir une peine qui, si elle n'est pas la plus terrible, doit être la plus fatigante? » L'ombre prit ainsi la parole : « Ta ville, qui regorge d'envieux, m'a vu naître sur cette terre où l'on devrait

couler des jours si fortunés; vous, concitoyens, vous m'appelâtes Ciacco **, et je suis condamné à recevoir cette pluie pour expier le crime fatal de la gourmandise. Je ne suis pas la seule âme qui ait mérité ce supplice. Toutes les ombres que tu vois ici ont commis la même faute. » A ces mots il se tut. Je lui répondis : w Ciacco, ta peine fait couler mes larmes; mais apprends-moi, si tu le sais, comment finiront les divisions de ta patrie. Renferme-t-elle au moins quelque juste? Apprends-moi la cause des dissensions qui l'ont assaillie. — Écoute, reprit-il : A la suite d'un grand débat, ils répandront le sang. Le parti dont le chef est venu des bois chassera l'autre parti, qui se retirera en désordre. Après trois révolutions de soleils, celui-ci reprendra l'avantage. Enfin, les derniers triompheront à l'aide d'un prince qui se portera pour média- ^ leur. Cette faction régnera longtemps, et opprimera violemment ses ennemis dont elle bravera la fureur, et dont elle n'écoutera pas les plaintes. Florence compte encore deux justes*», mais elle les méconnaît. L'orgueil, la jalousie et l'avarice, de leurs brandons homicides, ont embrasé tous les cœurs. » Ciacco cessa de faire entendre ses paroles douloureuses. Je lui dis : « Accorde-moi plus de détails, je t'en conjure. OùsontFarinata*^, Tegghiajo, qui furent si vertueux? que sont devenus Jacques Rusticucci, Arrigo et Mosca, et d'autres qui s'appliquèrent à mériter l'admiration de la patrie? J'ai un grand désir de savoir de toi s'ils ont été dévoués aux Uammes de l'Enfer, ou s'ils ont en partage les béatitudes du ciel. )> L'âme répondit : « Ils sont parmi des ombres plus coupables. D'autres crimes les ont précipités dans un cercle plus profond, où tu pourras les voir si tu descends plus bas. Maintenant, je t'en supplie, quand tu seras retourné sur la terre, cet heureux séjour, rappelle-moi à la mémoire de mes concitoyens; je ne puis pas t'en dire davantage, je ne puis plus te répondre. » Alors il renversa ses yeux, me regarda encore un moment, baissa la tête, en retombant à terre avec les autres âmes criminelles.

Mon guide me dit : « Elles ne se relèveront plus jusqu'au moment où sonnera la trompette de l'ange, à l'arrivée de la puissance ennemie du crime : alors chacune d'elles retrouvera son triste tombeau, reprendra sa chair et ses traits, et entendra l'arrêt qui retentira dans l'éternité. » Nous traversâmes à pas lents cet amas d'ombres glacées par la pluie, en nous entretenant un peu de la vie future. « Mais ces tourments, dis-je à mon maître, croîtront-ils après la haute sentence? deviendront-ils moins cruels ou plus cuisants? — Rappelle-toi les leçons de ta science, interrompit mon guide : elle t'apprend que plus une substance approche de la perfection, plus elle doit ressentir vivement le bien et la douleur. Quoiqu'elle ne doive pas atteindre la perfection, cette race maudite, cepen-

daiît elle espère y parvenir davantage, aprèsle jugement solonncil, » Nous parcourions ainsi le cercle en discourant sur d'autres objets que je m'abstiens de rapporter. Nous arrivâmes au point où la pente devient plus rapide, et nous y trouvâmes Plutus, ce formidable ennemi.

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CHANT SEPTIExME

1I.UTUS '■', d'une voix rauque, s'écria : Papésatan, pape satan, aleppe^^. Mais le généreux guide, qui fut une source abondante de savoir, me dit, pour mo rendre du courage : « Ne crains rien : quelle que soit sa puissance, il ne t'empêchera pas de descendre dans cette enceinte. » Puis, se retournant vers ce démon superbe, il lui ciia : Tais-loi, loup de malédiction, déchire-toi toi-même dans ta rage. Ce n'est pas sans raison que nous pénétrons dans l'abîme : on le veut ainsi là où Michel a puni le viol orgueilleux. »

La bête formidable tomba à terre, comme les voiles tombent renversées, lorsque le mât éclate et se rompt. Nous atteignîmes facilement la quatrième cavité, en nous enfonçant davantage dans l'entonnoir infernal qui engouffre les crimes de l'univers. 0 justice de Dieu ! qui pourrait décrire le tableau de nouveaux tourments qui se déroula devant mes yeux? Pourquoi nos crimes provoquentils tant de supplices? Les damnés de cette enceinte, en se rencontrant-dans cette danse effroyable, se choquaient avec violence, comme les ondes amenées par des courants opposés se heurtent avec fracas, près de l'écueil de Charybde. Je distinguai alors uirfoule d'ombres qui portaient péniblement des fardeaux énormes en poussant des hurlements de douleur. Elles se frappaient l'une l'autre, et se criaient mutuellement : " Pourquoi retiens-tu sans cesse, et toi, pourquoi jettes-tu<? » Les âmes tournaient ainsi, en se partageant entre elles l'enceinte obscure, et en se répétant leur refrain honteux; et, quand elles avaient parcouru la moitié du cercle qui leur était réservé, elles retournaient précipitamment se heurter à l'impitoyable combat. Mon cœur était ému de compassion. Je dis à mon maître : « Quels sont ces infortunés? Parmi ceux que je vois à notre gauche, ont-ils été clercs ceux qui en portent le signe? » Il me répondit : « Ceux-ci ont été si chauve»

d'esprit que, dans la première vie, ils n'ont pas su user de leur fortune avec mesure. Tu comprends assez ce que ces esprits ont été, si tu entends ce que leur voix aboie, quand ils sont arrivés à la moitié de leur course, où un vice différent les sépare. Ils ont été clercs, ceux à qui tu vois la tonsure ; ce sont des papes et des cardinaux, qu'une excessive avarice a dominés.

— Mais apprends-moi, ô mon maître, dis-je alors, ne pourrais-jt pas reconnaître quelques-uns de ceux qui se souillèrentde tels vices? — Non, me dit-il, renonce à cette pensée : la vie sordide qu'ils ont menée les a rendus si difformes, qu'ils n'y a aucun moyen de retrouver leurs traits. C'est à ces deux heurts sans fin qu'ils sont condamnés. Ceux-ci sortiront de leurs tombeaux le poing fermé; ceux-là dépouillés de leur chevelure : pour avoir mal donné et mal tenu, ils perdent le séjour -de la gloire céleste, et sont entraînés à ce combat éternel. Je ne dépense pas plus de paroles pour te prouver combien il est terrible. Juge donc, mon fils, quelle est la frivolité de ces biens que donne la fortune, et qije les mortels cherchent à s'arracher : tout l'or que l'on a vu ou que l'on voit sur la terre ne pourrait pas donner un instant de relâche aux peines cuisantes de ces malheureux. »

Je repris ainsi : « 0 mon maître! apprends-moi ce qu'est cette Fortune que tu viens de nommer. Qu'est-elle donc pour tenir si fortement dans sa main les biens de la terre ? »

Il répondit : « 0 créatures insensées! quelle ignorance! Je veux t'alimenter de ma sentence. Celui dont la science est universelle a créé les cieux et les moteurs qui les conduisent. Par l'effet d'une distribution égale de la lumière, chaque partie des cieux est visible pour la partie de la terre qui lui correspond. Le même souverain a commis aussi à une intelligence régulatrice Je soin des biens de ce monde : c'est elle qui, de temps en temps, fait passer ces biens périssables d'une famille à une autre famille, d'une nation à une autre nation, sans que la prudence humaine puisse y apporter le moindre obstacle.

Voilà pourquoi un peuple commande et l'autre dégénère, au gré de cette volonté capricieuse, dont la volonté est cachée comme un serpent sous l'herbe. Votre savoir est vainement opposé a cette intelligence : elle pourvoit à son propre ministère, juge, ordonne, comme font les autres intelligences créées de Dieu. Ses changements n'ont pas d'intermittence; la nécessité la contraint à un mouvement qui l'emporte dans une précipitation continuelle ; telle est celle que maudissent souvent ceux qui devraient la bénir, et qui l'accusent à tort. Mais elle poursuit sa course heureuse, et n'entend pas ces plaintes. Joyeuse, ainsi que les autres créatures d'un ordre supérieur, elle imprime le mouvement à sa sphère, et jouit glorieusement de sa béatitude.

« Maintenant, descendons vers des tourments plus affreux. Les étoiles qui montaient quand je suis arrivé près de toi, commencent à s'abaisser, et nous défendent de trop tarder à nous avancer. »

Nousachevâmes de traverser le cercle ; nous trouvâmes ensuite une source bouillonnante, et dont l'eau, plus noire que perae, tombait dans un fossé quelle avait creusé. En côtoyant le bord de l'onde ténébreuse, nous entrâmes dans un chemin encore plus âpre et plus terrible. Ce ruisseau funeste, quand il est arrivé au pied des côtes impures de cette enceinte, forme un étang qu'on appelle Styx.

.l'attendais impatiemment le spectacle qui allait s'offrir à mes yeux, et j'aperçus, des âmes nues plongées dans la fange. Je remarquai leurs traits irrités : elles se frappaient, non pas seulement avec les mains, mais avec la tête, avec la poitrine, et se déchiquetaient de leurs dents meurtrières.

)) Voilà, me dit mon maître, les âmes de ceux qui s'adonnèrent à la colère. Elle remplissent cet étang; et jusqu'au fond de ces eaux, une foule innombrable est vouée au même supplice. Regarde ces tourbillons; le tourment des condamnés soulève la face de ces ondes fétides. Plongés dans ce limon ils disent : « Nous ne connûmes que la rage sous ce ciel doux que récrée le soleil, et nous conservâmes dans nos cœurs une violence coupable; nous sommes tourmentés maintenant dans ces eaux limoneuses. »

Tel est Vhymne qu'ils coassent dans ce marais ofi ils ne peuvent articuler des paroles entières.

Nous tournâmes ainsi tout autour d'une partie de ce lac immonde, les yeux fixé? sur les ombres englouties dans la fange, et nous arrivâmes enfin au pied d'une tour.

CHANT HUITIÈME

»E dis , pour suivre mon récit, qu'avant d'arriver au pied de la tour, nos yeux avait perçu deux fiarames qu'on avait placées sur ses créneaux : une autre tour plus éloignée avait répondu par un semblable signal que nous n'avions pu discerner qu'avec peine. Je me tournai vers mon maître, cette mer immense de tout savoir, et je lui dis: (( Que signifie ce signal? qui a été chargé de le faire ? à

quoi répond cet autre feu? » Mon guide me parla ainsi : « A travers ces eaux fangeuses, si le brouillard du gouffre éternel ne t'empêche pas de distinguer les objets, tu dois apercevoir ce qu'on attend ici. » Un arc ne lance pas la flèche dans l'air aussi promptement que s'avançait une petite barque montée d'un seul nocher qui criait : « Tu es donc arrivée, âme félone? — Phlégias i®, Phlégias, cette fois tu cries en vain, lui dit mon guide, tu ne nous verras auprès de toi que le temps nécessaire pour traverser l'onde impure. » Semblable à celui qui, voyant qu'il a été cruellement trompé, se plaint amèrement, Phlégias gémit d'être forcé à contenir sa colère. Mon guide entra dans l'antique barque, et m'y fit descendre; mais elle ne parut chargée que quand j'y fus entré avec lui, et elle sillonna l'onde plus profondément, lorsqu'elle m'eut reçu moi, et mon guide. Nous parcourions ainsi le marais de la mort, quand il se présenta devant nous une ombre couverte de fange, qui me dit : » Qui es-tu, toi qui viens ici avant l'heure? » Je répondis : « Je passe, et je ne dois pas rester avec toi : mais toi qui es ainsi défiguré, qui es-tu toi-même? » L'ombre reprit : « Tu vois bien que je suis un de ceux qui habitent l'empire des larmes. » Je continuai ainsi : « Ah! esprit maudit de Dieu, séjourne éternellement au milieu des plaintes et des gémissements ! Je te connais, quoique tu sois tout sali de fange. » L'ombre alors saisit l'esquif de ses deux mains; mais mon maître, qui s'en aperçut, la repoussa, en lui criant : « Fuis loin d'ici avec ces autres chiens. » En même temps il me serra dans ses bras, me baisa le visage, et me dit : « 0 noble mortel, qui éprouves une sainte colère, bénie soit la femme qui t'a enfanté! Cette ombre fut, dans le monde, livrée à un fol orgueil; aucune vertu n'a orné sa mémoire. Tu vois comme son âme est furieuse. Que de grands rois seront un jour engloutis dans ce cloaque, comme de vils pourceaux ne laissant après eux que d'horribles mépris! — 0 mon maître, dis-je alors, que je voudrais, avant de sortir de cette barque, voir ce coupable plongé dans ce vil bouillon! » Virgile me répondit : « Tu seras satisfait avant d'avoir touché le rivage. » Je vis bientôt les autres âmes impures poursuivre cette ombre. J'en loue et j'en remercie encore le ciel. Toutes criaient : « A Philippe Argenti. » Et ce Florentin superbe, ne pouvant se venger, se déchirait de ses propres dents. Nous le laissâmes en butte à ses outrages : le dégoût m'empêche de prolonger ce récit. J'entendis alors de nouveaux gémissements, et je prêtai une oreille attentive. Mon maître me parla ainsi : « Mon fils, nous approchons de la ville qui s'appelle Dité^''. C'est le séjour le plus peuplé ; c'est là que tu verras des ombres qui ont commis de plus grands crimes. — En effet, répondis-je, j'aperçois déjà ses mosquées; elles sont

enflammées, comme si le feu les dévorait. — Oui, reprit-il, c'est le feu éternel, dont elles sont pénélrées, qui leur donne la couleur, rougeâtre que tu remarques dans cette partie plus basse de l'Enfer.

Nous approchâmes des hauts retranchements qui entourent cette terre de désolation dont les murs paraissaient de fer. Ce ne fut qu'après quelques détours que nous atteignîmes un point où le nocher nous cria d'une voix forte : « Sortez, voilà l'entrée. >> Auprès des portes, plus de mille de ces rebelles, tombés en pluie, du ciel, disaient avec fureur : « Mais quel est donc celui qui, sans la mort, s'avance dans son empire? » Mon guide les prévint, par un signe, qu'il voulait leur parler secrètement. Leur fureur effroyable se calma, et ils répondirent : « Toi, viens ici sans lui, et qu'il se retire, cet autre qui a été assez audacieux pour entrer dans ce royaume! qu'il s'en retourne seul à travers les sentiers pénibles de ces régions ténébreuses; qu'il essaye de retrouver la route, s'il le peut! Tu resteras parmi nous, toi qui as eu l'imprudence de le guider dans ces contrées obscures. » Juge, ô lecteur 1 si je ne dus pas perdre tout courage, en entendant ces paroles cruelles! Je craignis de ne pouvoir jamais retourner sur la terre. Je dis alors : « 0 mon guide chéri, qui m'a rassuré tant de fois, toi qui m'as arraché au plus imminent danger, ne m'abandonne pas; et s'il m'est défendu d'avancer encore, recherche rapidement avec moi les traces de nos pas.

<( Ne crains rien, me répondit-il, un être surnaturel nous a permis solennellement de parcourir ces enceintes. Aucune puissance n'a le droit de nous interdire le passage. Attends-moi ici, reprends courage, conçois une vive espérance. Je ne t'abandonnerai pas dans ce monde de larmes. »

A ces mots, ce généreux père me quitte en me laissant en proie au oui et au non qui se débattent dans ma tête. Je ne pus entendre ce que mon guide dit aux rebelles. Il resta peu de temps aupi^ès d'eux; bientôt nos ennemis rentrèrent dans leurs retranchements avec la plus grande vitesse, et refermèrent violemment les portes sur mon maître, qui revint à moi en marchant à pas lents; il baissait à terre ses yeux qui n'annonçaient plus l'espérance, et, en soupirant, il disait : « Qui m'a donc refusé l'entrée de la vallée des douleurs! Et toi, continua-t-il, rappelle ton courage; que mon indignation n'abatte pas ton assurance! je vaincrai leur présomption, quelle que soit la résistance qu'ils préparent : cette insolence n'est pas nouvelle. Ils ont déjà tenté un effort non moins outrageant, à cette porte où tu as lu l'inscription de mort, et qui, encore aujourd'hui, présente ses gonds fracassés. Mais déjà s'avance seul et sans guide, à travers les cercles, celui qui

doit punir l'audace de ces démons, et nous ouvrir les portes de cet empire. »

CHANT NEUVIÈME

)0N guide, voyant la pâleur de mes traits qu'altérait la peur, s'efforça de ramener le calme sur son visage; tout à coup il s'arrête, attentif, comme un homme qui écoute, parce que l'oeil ne pouvait pénétrer bien avant dans l'air obscurci par ces brouillards; il commence ainsi : « Nous l'emporterons sur nos ennemis... Si nous n'étions pas vainqueurs!... Il s'est offert un tel appui!... qu'il me tarde que ce secours arrive ! » Je vis bien que mon guide cherchait à modifier ce qu'il avait dit d'abord. Ma peur augmenta, parce que j'interprétais peut-être mal ses premières paroles entrecoupées. Je lui adressai alors cette question : « Vit-on jamais descendre au fond de cette région impure quelques-uns des esprits qui sont condamnés seulement à vivre sans espérance? » Il me répondit : « Il est rare qu'aucun de nous entreprenne le voyage dans lequel tu me vois «engagé. Il est vrai que déjà une fois je pénétrai dans l'abîme des douleurs, par l'effet d'une conjuration magique de cette cruelle Éricto^* qui rendait les corps à la vie. Depuis peu de temps mon âme avait quitté sojji enveloppe mortelle, lorsque Éricto me fit entrer dans les murailles de la ville de Dite, pour ramener un esprit du cercle de Judas. Ce cercle est le plus profond, le plus sombre et le plus éloigné du ciel qui embrasse l'univers. Je sais le chemin, rassure-toi. Ce marais fétide entoure la cité de douleurs, dont nous voyons avec indignation qu'on nous interdit les approches. » II ajouta d'autres paroles que je n'ai pas retrouvées dans ma mémoire. Mes yeux s'étaient tout à coup portés sur la haute tour couronnée de flammes; j'y vis paraître trois furies infernales teintes de sang : elles avaient les formes et les traits d'une femme; des hydres verdâtres ceignaient leurs flancs; de petits serpents et des cérastes qui figuraient leurs cheveux tombaient sur leur front livide. Mon guide, qui reconnut les suivantes de la reine des pleurs éternels, me dit : « Regarde les féroces Érinnyes : à gauche, est Mégère; celle qui verse des larmes à droite est Alecto; Tisiphone est au

milieu. » A ces mots, il se tut. Elles se déchiraient le sein de leurs ongles sanglants, se frappaient à coups redoublés, et poussaient des cris si "affreux que, dans ma frayeur, je me serrai contre le poète. Elles disaient en nous regardant : « Qu'on apporte la tête de Méduse, et nous le convertirons en pierre. Nous n'avons pas tiré une vengeance assez terrible de Thésée! — Retourne-toi, dit mon maître, ferme les yeux, si l'on montre la tête de la sœur des Gorgones : à peine tu l'aurais aperçue, qu'il n'y aurait plus d'espoir, pour toi, de revoir la lumière. » En même temps il me fit tourner le visage en arrière ; et, ne se confiant p^s assez à mes mains, il mit encore les siennes devant mes yeux.jO vous qui avez ■ l'entendement sain, découvrez la science qui se cache sous le voile de ces vers étranges! j

Mais déjà, à travers la noire vallée des tempêtes, on entendait un bruit qui faisait trembler les deux rives. C'est ainsi qu'un vent impétueux, irrité par des chaleurs contraires, embrasse une forêt dans ses vastes tourbillons, ébranle les arbres, arrache les branches, les lance au loin avec fracas, et, précédé d'un nuage épais de poussière, s'avance, orgueilleux, en chassant devant lui les bergers et les animaux. Mon guide retirant ses mains qui couvraient mes yeux, me dit : « Promène ta vue sur cette écume antique, là où la fumée est plus acerbe. »

Telles les grenouilles poursuivies par la couleuvre ennemie s'enfoncent sous les eaux jusque dans l'asile le plus impénétrable, telles mille âmes coupables fuyaient devant celui qui traversait le Styx à pied sec, d'un pas lent, et qui de sa main gauche repoussait l'air empesté, ne paraissant être fatigué que de ce soin. Je devinai que c'était un envoyé du ciel, et je regardai mon maître, qui me fit signe de me taire et de m'incliner. Quel noble dédain se montrait sur le visage de l'ange ! Il arriva près de la porte, la frappa d'une baguette, et l'ouvrit sans effort. « Démons chassés du ciel, race méprisée, s'écria-t-il en se plaçant sur le seuil de la porte terrible, quelle est votre présomptueuse arrogance? Pourquoi regimber contre cette volonté qui doit toujours atteindre son terme, et qui a tant de fois accru vos tourments? Que vous sert de frapper de la corne contre les destins ? Votre Cerbère, s'il s'en souvient, porte encore à son cou et à son menton pelés les traces des liens qui ont enchaîné sa rage. » L'ange alors se retourna vers le marais fangeux sans nous parler, et nous parut un être mordu d'un intérêt bien autrement impérieux que celui de l'homme qu'il a devant les yeux.

Puis nous avançâmes, rassurés par les saintes paroles de l'envoyé céleste, et nous franchîmes la porte sans aucune résistance. J'avais le désir de connaître ce que ces retranchements pouvaient ren-

l'enfer

fermer. J'envoyai partout mes regards curieux, et j'aperçus à droite et à gauche une immense campagne remplie de nouvelles douleurs et de nouveaux tourments."

De même que dans les campagnes d'Arles où le Rhône néglige le cours de ses eaux stagnantes, et à Pola, près du Quarnaro qui baigne les confins de l'Italie, on voit une quantité immense de sépulcres couvrir la terre de monticules inégaux, de même des tombeaux épars s'offraient à ma vue ; mais le spectacle qu'ils présentaient était plus pénible et plus amer. Ils étaient séparés par destlammes plus ardentes que le fer rougi sous la main du forgeron. Tous leurs couvercles étaient soulevés, et l'on entendait des lamentations qui paraissaient arrachées par de cruelles souffrances, (c Maître, dis-je, quels sont ceux qui, ainsi renfermés dans les cachots brûlants, jettent des cris si douloureux? — Ce sont, me répondit-il, les hérésiarques et ceux qui ont embrassé leur secte : ces tombes sont plus remplies que tu ne crois; chacun est ici enfermé avec son semblable : les sépulcres sont plus ou moins environnés de flammes. »

Alors il marchait à droite, et nous passâmes entre les supplices et les hautes murailles de la cité.

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CHANT DIXIÈME

)0N maître, que je suivais, s'avançait par un sentier secret, entre les murailles de l'enceinte et les sépulcres enflammés. Je m'écriai : Poète doué d'un haut courage, qui me conduis à ton gré dans cette région impie, réponds-moi, et contente mon désir. Pourrait-on voir ceux qui sont enfermés dans ces tombes ardentes? elles sont ouvertes, et la garde n'en est confiée à personne. i> Il me répondit : « Elles seront fermées, quand les coupables qui les habitent reviendront de la vallée de Josaphat, avec leurs dépouilles qu'ils ont laissées sur la terre. Épicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme avec le corps, ont leurs sépulcres de ce côté. Je vais aussi satisfaire à ta demande et prévenir un désir que tu n'exprimes pas. — 0 mon maître chéri, repris-je, je ne te cache ce qui est dans mon cœur que pour ne parler qu'avec mesure, et ce n'est pas

La Divine Comédib. "

seulement en ce moment que tu m'as disposé à cette réserve. » Tout à coup, d'un tombeau sortirent ces paroles : « 0 Toscan, toi qui, vivant, t'en vas ainsi à travers la cité du feu, parlant modestement, te plaît-il de t'arrêter en ce lieu? Ton langage me fait connaître que tu as reçu le jour dans celte noble patrie à laquelle mes victoires furent peut-être si funestes. » Saisi de crainte, je me rapprochai de mon guide, qui me dit : «Tourne-toi; que fais-tu? C'est Farinata 22 qui se dresse dans son st-pulcre. Vois-le depuis la ceinture jusqu'à la tête. «J'avais fixé sur lui mes regards, et déjà de son front superbe, et dans une attitude menaçant*, il semblait braver la puissance de l'Enfer. Alors de ses courageuses mains, mon guide me conduisit, à travers les cercueils, vers Farinata, en ajoutant : n Uue tes paroles soient claires et précises. » A peine fus-je arrivé au pied de la tombe, que celui-ci me considéra, et me dit d'un air de dédain ; « Quels^ôTIt été tes ancêtres? » Moi, dans mon désir de lui marquer toute ma déférence, je lui parlai sans détour : alors il éleva un peu la tête, puis il dit : « Ils ont été cruellement opposés à moi, à ma famille et à mon parti : aussi deux fois les envoyai-je en exil. » Je répondis : « S'ils furent chassés de leur patrie, ils surent bien deux fois y rentrer; et aujourd'hui vos partisans proscrits n'ont pas su bien apprendre l'art de revoir leurs foyers. » Alors un autre coupable se leva du même tombeau; mais on ne voyait que sa tête; l'ombre paraissait s'être dressée sur ses deux genoux : elle regarda autour de moi, comme pour savoir si quelqu'un m'accompagnait; et, quand elle fut assurée 'que j'étais seul, elle dit en pleurant : Si c'est la force du génie qui t'a ouvert l'entrée de cette prison aveugle, dis, ouest mon fils, pourquoi n'est-il pas avec toi? — Je ne viens pas ici de moi-même, répondis-je; celui qui m'attend plus loin m'a conduit en ces lieux. Votre fils Guido^^, peut-être eut-il trop d'éloignement pour lui. » Ses paroles et le genre de supplice m'avaient appris quel était le nom de cette ombre : aussi je pus lui parler d'une manière précise. Tout à coup l'ombre s'écria en se levant : « Comment, mon fils... peut-être eut-il... N'est-il plus au nombre des vivants? La douce lumière ne frappe-t-elle plus ses yeux? w J'hésitais à répondi'e : l'esprit l'etomba et disparut.

L'âme magnanime qui m'avait invité à rester près d'elle ne changea pas de visage, et, gardant sa contenance imposante et orgueilleuse, reprit son discours interrompu : « Oui, dit-elle, ils n'ont pas su bien apprendre cet art, ce qui me tourmente plus que ce lit de flammes ; mais la déesse qui règne ici ne se sera pas manifestée cinquante fois dans tout l'éclat de sa gloire, que tu sauras toi-même combien cet art est difficile; et si tu continues d'habiter ce monde, qui est si doux, dis-moi pourquoi ce peuple,

dans ses lois, se montre si impitoyable contre les miens. — Le sang, répondis-je, que votre fureur a versé, et qui a teint les flots de l'Arbia, fait adresser aujourd'hui dans notre temple des prières si funestes! »

Farinata secoua la tête en soupirant, et continua en ces termes : « Je n'étais pas seul alors; ce n'était pas sans motif que j'avais apporté aux exilés le secours de mon bras; mais je me montrai seul là où, lorsque tous permettaient qu'on détruisît Florence, je la défendis à visage découvert. « Je repris ainsi : « Que Dieu ne refuse pas la paix à vos descendants! Mais vous, dissipez un doute qui m'agite. Suivant ce que je puis comprendre, il me semble que vous pénétrez l'avenir, quoique cependant le présent ne vous soit pas connu. — Nous, reprit Farinata, nous sommes comme celui dont la vue est affaiblie, et qui distingue souvent mieux les objets éloignés^: la suprême Puissance daigne encore nous accorder ce bienfait. Lorsque les choses approchent ou existent, notre intelligence est vaine; et si on ne vient pas nous apporter les faits, nous ignorons tout ce qui se passe sur votre terre. Cette même intelligence n'aura plus d'action, lorsque la porte de l'avenir sera fermée. »

Dans l'affliction que je ressentis de ma faute, je dis : « Vous apprendrez à celui qui vient de disparaître que son fils est encore au nombre des vivants : je n'ai tardé à répondre que parce que j'étais tourmenté du doute que vous venez d'éclaircir.

J'entendis mon guide me rappeler : je priai l'ombre de me dire promptement en quelle compagnie elle se trouvait; elle me répondit : « Dans cette enceinte, nous sommes plus de mille ombres différentes. Là est le second Frédéric ; ici est le Cardinal 2* Je me tairai sur le nom des autres. »

A ces mots, elle s'enfonça dans le sépulcre. Je me rapprochai de l'antique poète, en pensant à la prédiction que j'avais entendue, et qui me paraissait si fatale. Il me dit en marchant : « Pourquoi es-tu si effrayé? « Je lui en fis connaître la raison : « Eh bien, reprit-il, que ton souvenir conserve fidèlement ce que tu viens d'apprendre : mais en cet instant pense à me suivre ». Puis il éleva la main et ajouta : « Quand tu seras devant l'ineffable lumière de la femme dont les yeux divins ont la faculté de tout voir, tu connaîtras, auprès d'elle, le voyage entier de ta vie. » En parlant ainsi, il tourna à gauche. Nous cessâmes de côtoyer la muraille, et nous primes un sentier, pour descendre vers une vallée qui exhalait une odeur dégoûtante.

CHANT ONZIÈME

l'extrémité de cette vallée s'élevaient, en cercle, d'é~ normes blocs de rocher, et nous arrivâmes devant une grande quantité d'âmes encore plus cruellement tourmentées : à cause de l'horrible fétidité qu'exhalait cet abîme, nous fîmes quelques pas en arrière et nous nous trouvâmes près d'un grand tombeau entr'ouvert, sur lequel on lisait : « Je garde le pape Anasthase que Photin entraîna loin de la voie véritable. » Mon maître me dit : c Ici nous devons descendre lentement ; accoutume-toi d'abord à l'odeur que répand ce lieu empesté, puis avançons avec courage. — Éh bien ! répondis-je, cherche par quels moyens ces instants pourront n'être pas perdus pour nous. — Oui, reprit-il, J'avais la môme pensée, mon fils : dans cette nouvelle enceinte de roches se trouvent trois cercles semblables à ceux que tu as vus, mais ils sont plus petits et se rétrécissent de degrés en degrés; ils sont tous remplis d'ombres maudites. Apprends comment et pourquoi elles sont punies : il te suffira ensuite de les voir.

« L'injustice est le but de toute méchanceté que le ciel poursuit de sa haine : on cherche à atteindre ce but par force ou par fraude. La fraude, qui est un vice propre à l'homme, excite davantage le courroux de Dieu; aussi les frauduleux sont-ils plus profondément engloutis que les autres, et assaillis de plus vives douleurs. « Le premier cercle contient les violents; il est divisé en trois enceintes, parce qu'il y a trois sortes de violences. On fait violence à Dieu, à soi, au prochain, et aux choses qui sont propres à Dieu, à soi, et au prochain, comme tu vas en être convaincu.

« On fait violence à son prochain par des blessures doulou. reuses, ou par le coup de la mort. On lui fait violence en commettant des vols, en portant la hache et la flamme dans sa propriété; aussi la première enceinte voit tourmenter, par des peines distinctes, les homicides, les' brigands et les incendiaires. « Un homme peut porter sur sa personne une main violente, ou dissiper ses biens; alors c'est dans la seconde enceinte du même cercle qu'est condamné à un repentir inutile celui qui se prive de la clarté de votre soleil; c'est là qu'est plongé éternellement celui qui, après avoir fréquenté les sociétés dangereuses, a détruit sa fortune et n'a plus eu que des pleurs à verser sur cette terre où il eût pu couler des jours fortunés.

« On peut faire violence à la Divinité, en niant son existence, en blasphémant dans son cœur, et en méprisant la Nature et ses bienfaits : alors la troisième enceinte, qui est la plus petite, marque de la même empreinte les habitants de Sodome et de Cahors, et celui qui, dans ses pensées et dans ses paroles, ose mépriser la Divinité.

« La fraude peut s'employer contre celui qui nous donne sa confiance et contre celui qui nous la refuse. Ce moyen inique détruit le lien de l'amour que la Nature a créé pour unir tous les êtres; aussi, dans le second cercle, sont engloutis l'hypocrisie, les promesses menteuses, la sorcellerie, les faux, le vol, la simonie, les lâches complaisances pour les débauchés, les fourberies et souilleries semblables. Cet autre genre de fraude qui trompe la confiance, détruit non seulement l'amour que la Nature a mis en nous, mais encore le sentiment que fait naître l'amitié, ce témoignage si touchant d'une tendre intelligence; aussi c'est dans le plus petit de tous les cercles, là où est relégué Dite, sur qui pèse l'univers, que quiconque a trahi, est voué à des tourments épouvantables. » Je parlai ainsi : « 0 maître ! ton explication est claire et me démontre bien ce que sont ces vallées infernales et les races qui les habitent : mais dis-moi, ceux qui sont plongés dans ces marais fangeux, ceux qu'emporte le vent impétueux, ceux qui sont battus d'une pluie éternelle, ceux enfin qui se heurtent avec des injures si féroces, pourquoi ne sont-ils pas punis dans la cité enflammée, s'ils ont excité la colère de Dieu? et s'ils n'ont pas excité sa colère, pourquoi sont-ils ainsi tourmentés? — Hé quoi, reprit mon maître, ton esprit, contre sa coutume, s'abandonne au délire ; quelle autre idée vient t'occuper? ne te rappelles-tu pas que VÉthique, qui a été le sujet de tes études, traite des trois dispositions que réprouve le ciel : l'incontinence, la malice, et la bestialité insensée? ne te rappelles-tu pas que l'incontinence offense moins la Divinité, et ne mérite qu'une plus légère punition? Réfléchis sur cette sentence : vois quels sont ceux qui sont punis dans les cercles que tu as franchis, et tu comprendras pourquoi on a séparé ces coupables des autres félons, et pourquoi les premiers sont moins tourmentés par la justice divine.

u — 0 soleil, m'écriai-je, qui dissipes les ténèbres de mon esprit, et qui donnes du prix à mes doutes, comme à mon savoir, tranche un dernier nœud, et reviens à ce point où tu as dit que l'usure offense la bonté de Dieu! » Mon guide répondit : « La philosophie fait connaître à celui qui l'étudié dans toutes ses parties que la nature reçoit son influence de l'intelligence suprême et de sa divine volonté. La physique apprend ensuite que l'Art se conforme, autant qu'il peut, à la Nature, comme le disciple

s'étudie à imiter le maître, et qu'ainsi l'Art n'est qu'une émanation de Dieu qui a formé la Nature. Si tu te rappelles bien la Genèse, c'est de la Nature et de l'Art que l'homme dut attendre les productions nécessaires à sa vie habituelle, et celles qu'une sage prévoyance ordonne d'amasser. L'usurier prend une autre voie, il méprise en elle-même la Nature, et, dédaignant l'Art qui l'accompagne, il place ailleurs son espérance. Mais suis-moi; maintenant il faut marcher : le signe des Poissons '^^ s'avance sur l'horizon; le char de Bootès s'approche des cavernes d'oii s'échappe le Caurus, et plus loin l'accès de l'abîme paraît devenir plus facile. »

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CHANT DOUZIÈME

SE lieu où nous descendions était si sauvage que tout W regard craindrait d'en contempler l'horreur. La pente "T^ rapide de ce rocher égalait en âpreté l'elfondrement ^ qui détourna les eaux de l'Adige près de Trente ; funeste ■^ effet de l'ébranlement d'une cavité souterraine ou d'un tremblement de terre, qui rompit tout chemin entre la plaine et la montagne. Sur la cime du rocher, on voyait ce monstre, l'infamie de l'île de Crète, qui fut conçu dans le sein d'une génisse artificielle. Quand il nous aperçut, il se mordit lui-même, comme fait souvent celui que la colère enflamme. « Tu crois peut-être, lui cria le poète, que tu vois ce roi d'Athènes qui te donna la mort sur la terre. Fuis, bête ignoble : celui que je guide ne vient pas endoctriné par les conseils de ta sœur : il vient pour être témoin des souffrances que vous endurez. »

Le Minotaure s'agita, semblable au taureau dont le corps fléchit du côté où il a reçu le coup mortel, et qui chancelle sur ses pieds défaillants. Alors mon sage maître me dit précipitamment : « Cours à l'ouverture, descends pendant qu'il est en fureur. » Nous avançâmes donc à travers cet amas de rochers ruinés et de pierres que le poids de mon corps faisait glisser sous mes pieds.

Je marchais tout rêveur; Virgile me parla ainsi ; « Tu penses peut-être à ce précipice gardé par cet animal furieux dont j'ai vaincu la colère. La dernière fois que je descendis

dans cette partie basse de l'Enfer, le rocher ne s'était pas encore écroulé; mais peu de temps avant la venue de celui qui enleva victorieusement à Dite cette glorieuse proie, si ma mémoire est fidèle, l'horrible vallée trembla dans toute sa profondeur. Je crus que l'univers venait de subir ces lois qui rappellent toutes les substances aux mêmes principes, et qui font imaginer que nous pouvons retomber dans le premier chaos : c'est alors que cet antique rocher se bi'isa et se renversa sur lui-même. Mais fixe les yeux sur la vallée dont nous approchons : vois cette l'ivière de sang dans laquelle est condamné à gémir celui qui s'est abandonné à la violence envers les autres. 0 passion aveugle! ô colère insensée qui nous subjugues dans cette vie de si courte durée, et qui nous attire de si cruels châtiments dans la vie éternelle!... » Je distinguai alors une fosse énorme, arrondie en demi-cercle, telle que me l'avait dépeinte mon guide.

Sur le bord étroit de cette fosse, couraient des centaures armés de flèches, comme ils avaient coutume de l'être sur la terre, quand ils se livraient à l'exercice de la chasse. Ils s'arrêtèrent en nous voyant descendre : trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe, nous menaçant de leurs arcs qu'ils avaient préparés à l'avance. Un des trois cria de loin : « A quels tourments venez-vous, vous qui descendez la côte? dites le, sans avancer davantage, ou je tire cet arc... Bientôt, reprit mon maître, nous ferons réponse à Ghiron et non à toi, qui as toujours été, pour ton malheur, trop précipité dans tes désirs. »

En même temps Virgile me toucha légèrement, et il ajouta : « Celui-là est Nessus, qui mourut pour la belle Déjanire, et se vengea lui-môme après sa mort. Celui qui est au milieu, et dont tu peux remarquer la tête inclinée, est le grand Chiron qui nourrit Achille; le dernier est Pholus, qui s'enflamma d'une si violente colère. Ces centaures, avec plus de mille autres, bordent la fosse et repoussent à coups de flèches les âmes plongées dans le sang, qui cherchent à en sortir plus que leur condamnation ne le permet. » Nous nous approchâmes de ces monstres agiles : alors Chiron, prenant un trait, releva sa barbe touffue avec la coche, et dit à ses compagnons : « Vous êtes-vous aperçus que celui qui est derrière l'autre donne le mouvement à ce qu'il touche? les pieds des morts n'ont pas cette faculté. »

Mon guide, qui était déjà arrivé près de Chiron, à la hauteur de sa poitrine, où se réunissent les deux natures, lui répondit : « Oui, il est vivant; j'ai été chargé seul de le guider dans le noir abîme. C'est la nécessité et non le plaisir qui le conduit ici. Une femme céleste a suspendu ses chants divins, pour me commettre cet office nouveau. Cet être n'est pas un brigand, et moi je n'ai jamais été

une âme coupable : toi, au nom de cette vertu qui a dirigé mes pas dans ce chemin ténébreux, donne-nous un des tiens qui nous montre un gué facile, et qui porte celui-ci sur ses épaules : mon compagnon n'est pas un esprit qui vole en l'air. »

Chiron, se tournant à droite, dit à Nessus : « Toi, guide-les, et fais éloigner les autres centaures qui pourraient se trouver sur leur passage. » Avec cette escorte fidèle, nous nous mettons en marche le long du fleuve de sang bouillonnant où les damnés poussaient d'horribles cris. Plusieurs étaient plongés jusqu'aux cils des paupières.

Le centaure nous dit : « Ce sont les tyrans qui répandirent le sang et s'enrichirent de rapines; ici ils expient leur insatiable cupidité. Là est Alexandre, ici le cruel Denis qui frappa la Sicile de tant d'années de douleurs. Cette tête couverte d'une chevelure noire est celle d'Ezzélino; l'autre, couverte de cheveux blonds, est celle d'Obizzo d'Est : un fils parricide (c'est bien la vérité) a tranché la vie de ce dernier. » J'avais regardé le poète; il me dit : « Écoute Nessus, il t'instruira le premier; je ne puis être maintenant que ton second interprète. » Peu après, le centaure s'arrêta devant une foule d'ombres qui avaient toute la tête hors du fleuve écumeux, et nous montra une âme placée à l'écart, en nous disant : « Celui-ci perça, en la présence de Dieu, le cœur que l'on honore sur les bords de la Tamise ^8. „ Je vis d'autres âmes qui tenaient hors du fleuve la tête et la moitié du corps; il y en eut plusieurs dont je reconnus les traits. Peu à peu le sang diminuait au point qu'il ne recouvrait plus que les pieds de quelques ombres, et ce fut alors que nous passâmes le fleuve à gué.

Le centaure parla ainsi dans ce moment : * Puisque, de ce côté, tu vois que les eaux diminuent, tu comprends facilement que, de l'autre côté, elles sont plus profondes vers le point où il est ordonné que gémisse la tyrannie. C'est là que la justice divine a plongé Attila, le fléau de la terre, Pyrrhus et Sextus; là, René de Cornéto et René Pazzi, qui commirent tant de brigandages sur les voyageurs, versent des larmes que leur arrachent le fleuve bouillant. «

A ces mots, le centaure nous quitta et repassa l'onde sanglante.

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CHANT TREIZIEME

'Essus n'avait pas encore atteint l'autre bord, quand nous entrâmes dans un bois oii l'on ne voyait les traces d'aucun sentier. Les feuilles n'avaient pas la couleur de la verdure ordinaire, mais une sorte de couleur noirâtre. Les rameaux étaient noueux et embarrassés, privés de fruits, souillés d'épines et de substances vénéneuses. Les animaux sauvages qui habitent entre Cornéto et la Cécina n'ont pas de retraites si horribles et si touffues. C'est là que déposent leur nid ces difformes harpies qui chassèrent des Strophades les Troyens, en annonçant leurs futures infortunes : on reconnaît ces monstres à leurs ailes étendues, à leur col et à leur visage d'hommes, à leurs pieds armés de serres et à leur ventre énorme couvert de plumes. Perchées sur ces arbres hideux, elles y faisaient entendre des cris plaintifs. Mon bon maître me dit : u Apprends, avant d'entrer, que tu es dans la seconde enceinte : tu la parcourras jusqu'à ce que tu arrives à celle des sables qui te pénétrera d'horreur. Regarde si tu vois des choses qui te fassent prêter foi à mes chants. » J'entendais des cris de toutes parts, et je ne voyais pas d'âmes coupables. Je m'arrêtai tout épouvanté. Je crois que mon guide crut que je croyais que tant de voix- étaient celles d'ombres qui étaient cachées pour nous : « Eh bien! dit-il, si tu romps quelques branches de cette forêt, tu verras ton erreur se dissiper, »

J'avançai la main, et je rompis un rameau d'un grand arbre. Le tronc cria sur-le-champ : « Pourquoi me déchires-tu? » En même temps un sang noir coula le long de l'écorce, et le tronc recommença ainsi : « Pourquoi me blesses-tu? n'as-tu aucun sentiment de pitié? Nous fûmes des hommes, nous sommes aujourd'hui des troncs animés. Ta main devrait encore nous respecter, quand même nos âmes eussent été celles de vils reptiles. » De même qu'un rameau vert présenté à la flamme fait entendre, par le côté opposé, le bruit de l'air qui s'en dégage, de même, de ce tronc sortaient à a fois du sang et des paroles, et, dans un mouvement de crainte, je laissai tomber la branche que j'avais rompue. Mon sage guide dit alors : « 0 âme justement offensée! si celui-ci avait pu croire ce qu'il a cependant lu dans mes vers, il n'eût pas porté la main sur tes rameaux; mais il n'aurait pas cru ce qu'il a vu, si je ne lui avais conseillé de faire ce que je me

reproche à moi-même. Et toi, dis-lui qui tu es : pour te consoler il pariera de toi dans le monde, où il lui est permis de retourner. > Le tronc répondit : « Tu m'interroges avec de si douces paroles, que je ne puis me taire; et vous deux, daignez donc permettre que je m'entretienne quelque temps avec vous. Je suis celui qui posséda les deux clefs du cœur de Frédéric" : je les tournai si doucement, en ouvrant et en fermant, que j'éloignai tous les hommes de ses secrets. Je fus lîdèle dans mon glorieux emploi ; je lui consacrai ma foi et même mon existence. La vile courtisane 2*, ce vice et cette peste ordinaire des cours, qui ne cessa de fixer ses yeux vindicatifs sur le palais de César, enflamma tous les esprits contre moi ; et leur colère alluma tellement celle d'Auguste, que des jours de gloire se changèrent bientôt en des jours de deuil. Mon esprit, qui avait toujours été irréprochable, me rendit injuste envers moi-même. Je crus, dans mes dédains, que la mort mettrait fin à mes disgrâces. Au nom des racines récentes de cet arbre, je vous jure que jamais je ne manquai de foi à mon maître, qui était un si vertueux souverain. Si l'un de vous retourne au monde, qu'il daigne donc rendre quelque honneur à ma mémoire, qui souffre encore des coups que' lui a portés l'envie. »

Le poète attendit un moment pour savoir si le tronc parlerait encore, et me dit : « Ne perdons pas de temps; interroge-le, si tu veux entendre de sa bouche quelque autre révélation. » Je répondis au poète : « Demande-lui toi-même ce qui peut m'intéresser. Je ne pourrais lui adresser de nouvelles questions, tant mon cœur est brisé par la pitié. »

Le Mantouan recommença en ces termes : « Que mon compagnon fasse avec empressement ce que tu désires, ombre emprisonnée sous ce tronc! mais dis-nous comment l'âme entre dans ces nœuds; et, s'il est possible, dis-nous également si jamais quelque esprit se dégage d'un semblable corps. » Le tronc souffla fortement, et son souffle produisit ces paroles : « En peu de temps vous aurez entendu ma réponse. Quand une âme féroce sort du corps dont elle se sépare volontairement, Minos la précipite au septième cercle; elle tombe alors dans la forêt; là où le sort la jette, elle germe comme une semence; elle s'élève d'abord en plante, ensuite en arbre. Les harpies, se nourrissant de ses feuilles, excitent en elle une douleur aiguë, et provoquent des cris lamentables qui s'chappent par ses blessures. Comme les autres âmes, nous serons appelées pour recueillir nos dépouilles, mais sans obtenir de nous en revêtir une autre fois. Il n'est pas juste que l'homme reprenne ce qu'il s'est ravi à lui-même. Nous en traînerons ici les lambeaux; et nos corps, exilés dans la forêt

ténébreuse, retourneront se suspendre aux rameaux de l'arbre, demeure éternelle de notre, âme tourmentée. »

Nous écoutions encore, croyant que le corps allait continuer de parler, lorsque nous fûmes distraits par un bruit semblable à celui qui attire l'attention du chasseur, quand au milieu du frémissement de l'air et des feuilles, il entend venir à lui le sanglier et les chiens qui le poursuivent. Nous vîmes, sur la gauche, deux infortunés nus et déchirés, fuyant à travers la forêt dont ils rompaient tous les jeunes branchages. Celui qui était devant, criait : « 0 mort! accours, accours à mon aide. » L'autre, qui gémissait de ne pas fuir assez vite, criait : « 0 Lano^^ ! ta course n'était pas si légère au combat de la Pieve del Toppo. » Ensuite, sans doute hors d'haleine, et ne pouvant fuir davantage, il se retrancha dans un buisson épais. Derrière eux, la forêt se remplissait de chiennes affamées et lancées comme des lévriers qu'on a récemment déchaînés : elles s'acharnèrent sur le coupable qui s'était arrêté, le déchirèrent à pleines dents, ainsi que le buisson, et emportèrent dans le bois ses membres palpitants.

Mon guide me prit par la main : .il me mena vers le buisson ensanglanté qui avait si mal protégé l'ombre criminelle, et qui poussait des cris, en faisant entendre ces mots : « Jacques de Saint-André, à quoi t'a-t-il servi de me demander un refuge? moi, qu'ai-je de commun avec tes crimes? » Mon maître s'arrêta près du buisson, et lui parla ainsi : « Qui étais-tu, toi qui souffles avec des mots de sang ces paroles si douloureuses? » Le buisson répondit : « Ames qui êtes venues voir le ravage cruel de mes rameaux, rassemblez-les au pied de ce tronc malheureux. Je suis né dans cette ville qui rejeta son premier maître pour offrir son culte au Précurseur : aussi ce maître qu'elle a méprisé emploierat-il son arme terrible à la persécuter. Si un débris de la statue de ce protecteur ne reposait pas encore sur la rive de l'Arno, les citoyens qui relevèrent cette cité des ruines sous lesquelles Attila l'avait ensevelie, se seraient inutilement livrés à cette glorieuse entreprise. Je suis ici, parce que j'ai fait pour moi-même un gibet de ma propre maison^"'. »

CHANT QUATORZIÈME

j'amour de la patrie m'émut tendrement : je ramassai les feuilles éparses, et je les rendis au buisson dont les plaintes venaient d'altérer la voix. Nous arrivâmes ensuite au point où la seconde enceinte se sépare de la troisième, et où la justice céleste déploie d'autres châtiments terribles. Nous vîmes d'abord une lande privée de toute espèce de plantes : la forêt de douleurs environne cette lande, comme le fleuve de sang entoure la forêt,

A peine arrivés sur ce sol aride, semblable à celui que foulèrent les pieds de Caton»*, nous nous arrêtâmes.

0 vengeance de Dieu, que tu dois inspirer de terreur à quiconque lira ce que ce spectacle offrit d'épouvantable à mes yeuxl Je vis une foule innombrable d'âmes nues qui versaient des larmes amères, et paraissaient comdamnées à des supplices différents. Les unes étaient couchées, renversées sur le dos ; quelques autres étaient péniblement accroupies et ramassées sur elles-mêmes; d'autres marchaient circulairement sans s'arrêter. Ces dernières étaient plus nombreuses; les damnés, en plus petit nombre, qui ne pouvaient marcher, faisaient entendre des cris plus animés. Sur toute la surface du sol sablonneux tombaient avec lenteur de larges flammes, ainsi que, par un temps calme, dans les Alpes, tombent doucement des flocons de neige. De même qu'Alexandre, dans les déserts brûlants de l'Inde, vit descendre à terre des flammes que des soldats, par ses ordres, foulaient aux pieds surle-champ, pour en amortir plus tôt l'effet destructeur, de môme la pluie de feu éternel descendait sur les coupables, et, en embrasant le sol, comme le choc de la pierre enflamme l'amorce, redoublait les souffrances des réprouvés. Leurs misérables mains, dans une agitation continuelle, se fatiguaient à repousser et à secouer la pluie de feu qui venait brûler à chaque instant toutes les parties du corps. Je parlai ainsi : « Maître, qui as vaincu jusqu'ici tous les obstacles, excepté ceux que nous ont opposés les redoutables démons, à la porte de la ville de Dite, apprends-moi quel est ce pécheur superbe qui semble mépriser ces flammes, et qui est étendu ici, les yeux hagards, et plein d'un orgueilleux dédain pour le supplice qu'il endure. » Ce personnage, entendant que je parlais de lui à mon guide, s'écria : « Mort, je suis ce que je fus vivant : que Jupiter fatigue le ministre qui fabrique les foudres

aiguës dont je fus frappé le jour où je respirai pour la dernière fois ; qu'il harasse successivement la troupe de ces noirs forgerons, habitants de l'Etna; qu'il appelle l'obéissant Vulcain à son aide, comme au combat de Phlégra; qu'il me foudroie de toute la vigueur de son bras, une allégresse entièi'e manquera toujours à la vengeance de Dieu. » Alors mon guide adressa la parole à cette ombre, d'un ton si terrible, que je ne l'avais pas encore entendu parler ainsi : « 0 Capanée! lui dit-il, tu es puni, toi, plus qu'un autre coupable, puisque tu conserves ici ton orgueil. Ta rage est le plus dur supplice auquel on ait pu te comdamner. » Ensuite le sage se tourna vers moi, et me dit d'un ton plus doux : « Il fut un des sept rois qui assiégèrent ïhèbes; il méprisa Dieu, et il ose encore le mépriser : mais, comme il vient de l'entendre de ma bouche, ses dépits sont la récompense bien due à ses blasphèmes. Et toi, mon fils, suis-moi dans ce sentier; évite de porter tes pas sur le sable brûlant; approche-toi plus près du bois. »

Nous arrivâmes, sans parler, près d'un fleuve dont les flots couleur de sang me remplissent encore de terreur. Tel que le ruisseau qui sort du Bulc.\ime et dont les prostituées d'alentcur se partagent les eaux sulfureuses, ce fleuve se répandait à travers le sable couvert de flammes. Le fond et les bords étaient construits en pierres; aussi je pensai que c'était là qu'il fallait marcher. Mpn guide me dit : « Depuis que nous avons franchi la porte dont l'entrée est trop facile à tous les hommes, tu n'as rien vu d'aussi remarquable que ce ruisseau qui amortit ici toutes les flammes. » Je priai le Romain de m'expliquer avec détail ce qu'il me faisait désirer si vivement de connaître. Il parla en ces termes : « Au milieu de la mer, est une contrée à moitié détruite, appelée encore l'île de Crète, qui fut gouvernée par un roi sous lequel le monde vécut dans la chasteté. Là est une montagne connue sous le nom d'Ida; elle était baignée de fontaines et couronnées de forêts; maintenant elle est déserte comme une chose qui a vieilli. Rhéa y avait placé secrètement le berceau de son fils ; et c'était souvent à la faveur de cris prolongés qu'elle empêchait qu'on n'entendît les vagissements de l'enfant. Dans les flancs de la montagne, on voit un énorme vieillard debout ^^^ q^j tourne les épaules vers Damiette, et fixe ses regards sur Rome comme sur son miroir; sa tête est formée d'un or épuré, ses bras et sa poitrine sont d'argent, ses flancs de cuivre, le reste du corps se termine en fer affiné ; mais le pied droit est d'argile, et c'est sur ce faible appui que pose la masse entière. Toutes les parties, excepté celle d'or, présentent quelques fentes d'oii coulent des larmes qui s'infiltrent dans la montagne. Leur cours se dirige vers cette vallée où elles

donnent naissance àl'Achéron, au Styx et au Phlégéthon : enfin, elles tombent encore dans les cercles les plus bas de cet empire, où elles deviennent la source impure du Cocyle. Tu verras plus tard quel est cet autre fleuve. » Je répondis : « Mais si ce fleuve tombe de la terre, comment ne le vois-Je qu'ici? » Mon guide reprit : « Tu sais que ce royaume est d'une forme arrondie. Quoique tu aies pénétré bien avant, tu as toujours marché vers la gauche, pour éviter de tomber dans le plus profond de l'abime, et tu n'es pas encore arrivé au point placé sous celui où tu as commencé à descendre : ne montre donc pas un visage étonné, s'il est des choses que tu ne puisses pas encore comprendre. — Mais, ô maître ! dis-je, où se trouvent le Phb'géthon et le Léthé? tu ne parles pas de ce dernier, et tu dis que l'autre provient de celte pluie. » Virgile répondit : « Toutes tes questions me sont agréables; mais dans le fleuve bouillonnant tu aurais dû reconnaître le Phlégéthon, ce qui aurait dissipé l'un de tes doutes. Tu verras aussi le Léthé, mais loin de cette fosse : c'est là que vont se purifîer les âmes qui se sont repenties, et dont Dieu a remis la faute. Maintenant il est temps de quitter le bord du bois. Suis-moi; ces rives qui avnortissent les flammes et leur action ardente oiïrent un chemin assez facile. »

CHANT QUINZIÈME

•ous marchions le long de ce fleuve terrible sur ses bords construits en pierre. La vapeur qui s'en élevait garantissait l'eau et ses rives d'une trop forte action de la pluie de flammes. De même que les Flamands, entre Cadsandt et Bruges, craignant l'effort de la tempête, s'élèvent des digues qui repoussent l'Océan; de même que les Padouans, sur les bords de la Brenta, avant le temps où Chiarentana ressent l'ardente influence du soleil, défendent leurs villes et leurs châteaux par des travaux hardis : de même l'architecte sublime de cette enceinte avait fait construire, dans les proportions convenables, par ceux à qui il avait daigné en commettre le soin, les digues sur le bord desqueUes nous avancions.

Nous étions éloignés de la forêt, que je n'aurais pu revoir du

l'enfer 91

point que j'occupais alors, à moins que je n'eusse regardé en arrière, et nous rencontrâmes une foule d'âmes qui marchaient à nous en côtoyant le fleuve : elles nous regardaient, ainsi qu'on regarde, le soir, les objets peu éclairés, baissant leurs paupières, comme fait un tailleur affaibli par les ans, pour enfiler son aiguille. Je fus connu par un de cette famille qui, saisissant le pan de ma robe, s'écria : « Quelle merveille! » A peine m'eut-il tendu les bras que je fixai les yeux sur ses traits noircis; et, malgré la difformité de son visage brûlé par les tourments, je le reconnus à mon tour. Je m'inclinai vers lui, et je dis : « Quoi? vous êtes ici, Ser Brunetto^^ ! ». Il me répondit : « 0 monfils! permet que Brunetto Latini revienne sur ses pas un moment avec toi, et qu'il abandonne quelque temps les autres âmes. » Je repris ainsi : « Je vous en conjure moi-même, autant que je le puis, parlez avec moi; voulez-vous que je m'asseye auprès de vous? je le ferai, s'il plaît à celui-ci, car je vais avec lui. — 0 mon fils, repartit Brunetto, pour peu qu'une de ces âmes s'arrête un instant, elle est condamnée à rester, cent années, immobile sous cette pluie de flammes. Avance donc, je marcherai près de toi, et je rejoindrai ensuite ma. bande, qui, comme moi, pleure éternellement. » Je n'osais quitter le bord, pour m'avancer de front avec lui ; aussi je marchais dans l'attitude soumise du respect. Brunetto continua ainsi : « Quel sort ou quel destin te conduit en ces lieux avant l'heure marquée? Quel est celui-ci qui te montre le chemin? » Je répondis : « Là-haut, sur cette terre de sérénité, je me suis égaré dans une vallée, avant d'être parvenu au milieu du chemin de la vie. Hier matin, j'ai cherché à en sortir : celui que vous voyez près de moi m'est apparu, lorsque je faisais tous mes efforts pour retrouver le chemin, et il me ramène dans le monde par cette voie ténébreuse. » Brunetto reprit : « Si tu n'es pas abandonné par l'heureuse influence de son étoile, tu arriveras au port de tes espérances : tel est le sage calcul que j'ai fait là-haut, où l'on ne connaît pas les tourments qui ne doivent plus finir. Si je ne fusse pas mort pour l'éternité, moi qui ai vu le ciel si favorable à tes désirs, je t'aurais donné des encouragements. Ce peuple méchant et ingrat, qui est descendu autrefois de Fiésole 3^, et qui conserve encore de la dureté et de l'âpreté de ses montagnes, te déclarera une guerre cruelle, parce .que tu seras vertueux. Il est juste que la figue savoureuse ne porte pas ses fruits parmi les épines sauvages. Une ancienne tradition dit que ce peuple est aveugle : c'est une race avare, envieuse et superbe. Évite de te salir de leurs impuretés. Ta fortune te réserve tant d'honneur, que les deux partis auront faim de ton retour; mais cette faim appellera toujours en vain la pâture. Que ces bêtes de Fiésole se

dévorent entre elles, et ne détruisent pas la plante, si quelqu'une peut croître innocemment au milieu de leur fumier empoisonné, surtout si, dans cette plante, on voit revivre l'antique semence de ces Romains qui ne s'éloignèrent pas, quand on éleva ce nid de malice et de perversité! — Si Dieu exauçait mes prières, dis-je à Brunetto, vous ne seriez pas banni du séjour de la vie; je garde un touchant souvenir de cette voix chère et paternelle qui m'enseignait comment l'homme s'immortalise (ce souvenir brise mon cœur en ce moment), et il faut que, pendant que je vis encore, on m'entende vanter vos bienfaits. Je me rappellerai ce que vous me dites de mes destinées; et si j'arrive jusqu'à une femme céleste qui les connaît, je l'entretiendrai de votre prédiction et d'une autre que je viens d'entendre. Sachez en même temps que ma conscience ne me fait aucun reproche, et que je suis prêt à supporter tous les coups du sort. Cette prédiction n'est pas nouvelle pour moi : ainsi, que la fortune agite sa roue, et que le villageois remue sa bêche, comn\e il leur plaira! »

Virgile alors, se tournant à droite, me dit : « Il a bien écouté celui qui prend note. « Je continuai de marcher près de Brunetto, et je lui demandai qui étaient ses compagnons les plus connus et les plus distingués; il répondit : « Quelques-uns méritent d'être nommés; il sera mieux de ne pas parler des autres; je n'en aurais pas le temps. Tous ont été, ou des clercs, ou des littérateurs renommés, et d'un haut talent : ils se rendirent coupables d'un même vice. Priscien et François Accurae sont au nombre de cette foule infortunée, et si tu avais eu le désir de repaître tes yeux d'un si hideux spectacle, tu aurais pu voir celui que le serviteur des serviteurs de Dieu envoya des bords de l'Arno h ceux de Bacchiglione, où il laissa les nerfs qu'il avait perversement tendus'». Je pourrais te montrer d'autres coupables, mais je ne dois ni te parler, ni te suivre davantage. Je vois déjà s'élever, dans les sables, une nouvelle vapeur. Voilà des âmes au milieu desquelles je ne puis me trouver; je me borne à te recommander mon Trésor, je vis encore dans cet ouvrage. » Alors il se retourna, et courut avec la légèreté de ceux qui, dans la campagne, à Vérone, se disputent lepalio^^ vert, et il paraissait bien le coureur qui gagne et non pas celui qui perd.

CHANT SEIZIEME

;OUS entendions déjà résonner confusément le bruit de l'eau qui se précipite en cascades dans la huitième enceinte ; ce bruit était semblable au bourdonnement des abeilles autour de la louche. Alors trois ombres quittèrent une foule qui passait sous la pluie de feu, et vinrent à nous, en criant : « Arrête, toi qui, à ton vêtement, parais être un des citoyens de notre coupable patrie. » Hélas I que de plaies cicatrisées et récentes offraient leurs corps brûlés parles flammes! le souvenir que j'en ai conservé excite encore ma compassion. Mon guide prêta l'oreille à leurs cris, se tourna vers moi, et me dit : « Suspends ta marche : il faut leur témoigner quelques égards; d'ailleurs, si la violence des flammes ne ravageait pas ce lieu, la célérité te conviendrait plus à toi qu'à ces ombres. » Quand elles nous virent arrêtés, elles recommencèrent leurs premiers cris; et, lorsqu'elles furent arrivées vers nous, toutes trois tournèrent en cercle, sans prendre de repos.

Tels les gladiateurs nus et frottés d'huile, avant de commencer le combat, cherchent à découvrir leur avantage et le point par lequel ils commenceront l'attaque : telles les ombres, en tournant, tenaient sans cesse leurs yeux fixé sur moi, quoique le mouvement des pieds contrariât souvent cette attitude. L'une d'elles commença en ces termes : « Cette pluie de flammes et ce séjour ténébreux doivent nous vouer au mépris, et nous, et nos prières : qu'au moins le nom que nous avons laissé sur la terre te dispose à nous dire qui tu es, toi vivant, qui as obtenu dje marcher ici d'un pas assuré.

Celui-ci, dont tu vois que je suis les traces, maintenant nu et dépouillé, eut un rang plus élevé que tu ne penses; il fut le petitfils de la vertueuse Gualdrada; il s'appella Guido-Guerra, et, dans la vie, il se distingua par sa prudence et sa bravoure,

Cet autre, qui foule après moi ce sable enflammé, est Tegghiajo Aldobrandi, dont, là-haut, on devrait suivre les sages avis. Et moi qui partage leurs tourments, je fus Jacques Rusticucci : ma cruelle épouse fut la première cause de mes crimes. » Si je n'avais redouté les atteintes du feu, je me serais jeté dans le fleuve, auprès de ces ombres gémissantes, et je crois que mon guide l'eût permis; mais la crainte de la flamme vengeresse désarma mon courage, et m'empêcha de m'abandonner au désir que j'éprouvais

de les serrer dans mes bras. Je parlai ainsi : « Aussitôt que mon maître m'eût dit qu'il venait à nous des ombres telles que vous, votre sort malheureux excita en moi de la compassion, et non du mépris; longtemps vos souffrances seront gravées dans ma mémoire : la même terre nous a vus naître; j'ai toujours entendu parler de vous avec affection, et j'ai porté dans mon cœur vos nobles exemples et vos noms honorables. Je traverse ce lieu d'amertume, et je vais au jardin de la béatitude, cueillir les doux fruits qui me sont promis par mon guide sincère ; mais auparavant il faut que je visite le dernier réduit de cet empire. »

L'ombre qui avait déjà parlé répondit : « Puisses-tu parcourir une longue vie! puisse ta renommée te survivre! Mais, dis-nous, la courtoisie et la valeur habitent-elles notre ville comme autrefois, ou en sont-elles tout à fait bannies? Guillaume Borsière, depuis peu de temps descendu parmi nous et qui pleure plus loin, avec nos compagnons, nous afflige par ses récits douloureux. » Je criai alors en élevant la tête : « Les nouvelles familles, les fortunes subites, ont engendré en toi, ô Florence, l'orgueil et tous les excès dont tu gémis chaque jour. » Les trois esprits qui entendirent cette réponse s'entre-regardaient, comme on se regarde l'un l'autre quand on entend une vérité qui frappe l'attention. Tous trois répondaient : « Que tu es heureux, si, lorsque tu veux satisfaire aux demandes des autres, tu peux toujours t'exprimer avec tant de liberté et de franchise sans courir aucun danger! Écoute notre prière : si tu revois la splendeur des étoiles, après être sorti de ce sombre empire, et si tu peux t'écrier, je Vai parcouru, daigne rappeler notre nom sur la terre. » Les âmes alors, rompant leur ronde, fuirent comme emportées par des ailes rapides : et, en moins de temps qu'il n'en eût fallu pour dire un amen, elles avaient disparu.

Mon maître recommençait à marcher. Je le suivais, et nous avions à peine fait quelques pas, que le bruit des eaux dont nous approchions nous empêcha de nous entendre.

Semblables à ce fleuve qui tombe de Monviso, à la gauche des Apennins, sur un lit qu'il s'est creusé lui-même, et qui, appelé Aquacheta, avant de pénétrer dans la vallée, perd ce nom près de Forli, et s'élance en une seule masse à San Benedctto, où il devrait trouver réunis plus de mille habitants, ces eaux rugissantes faisaient retentir une roche inacessible, d'un fracas assourdissant.

Mes reins étaient ceints d'une corde, avec laquelle j'avais espéré pouvoir garrotter la panthère à la peau tachetée, je me dépouillai de cette ceinture, et après l'avoir repliée sur elle-même, je la donnai à mon guide, qui me l'avait demandée. Il se tourna à droite, et la fit descendre dans le gouffre ténébreux.

Je disais en moi-même, en voyant mon maître suivre des yeux la corde qui se déroulait : « Nécessairement quelque événement nouveau va nous répondre. »

Que les hommes doivent être prudents auprès de ceux qui non seulement voient leurs actions, mais qui pénètrent encore leurs pensées? Mon guide me dit : « Au moment même, viendra ce que j'attends et ce que ta pensée voit comme en songe. »

Le mortel doit toujours, autant qu'il peut, refuser de répéter une vérité qui paraît une imposture, il s'expose à se couvrir de confusion, sans être cependant coupable. Mais ici, je ne puis me taire, lecteur; je te jure par les vers de cette comédie, moi qui dois désirer qu'ils obtiennent quelque gloire, je vis s'avancer, à travers l'air épais et obscur, un monstre qui aurait porté l'effroi dans les cœurs les plus intrépides : il approchait, semblable au matelot qui, pour arracher l'ancre enfoncée dans un écueil caché sous la mer, allonge ses bras péniblement tendus et se rattrape des pieds.

Sa ^ ^

CHANT DIX-SEPTIEME

)0N guide commençait à me parler ainsi : « Voilà le monstre à la queue acérée, qui perce les montagnes, ■qui rompt les murailles, et qui brise les armes les plus dures, voilà le monstre qui pourrit le monde entier. » En même temps il lui fit signe d'approcher des bords pierreux de l'abîme. Alors cette image dégoûtante de la fraude avança la tête et le torse, en laissant sa queue en arrière. Sa figure était celle d'un homme juste; la peau de son visage était douce; le reste de son corps se terminait en serpent. Le monstre était armé de deux griffes velues; des nœuds tachetés couvraient son dos, sa poitrine et ses flancs : la couleur de ces nœuds surpassait en éclat celle des ouvrages d'Arachné, et des étoffes préparées par les Turcs et les Tartares. De même qu'on voit sur le rivage un esquif à moitié baigné par les flots, là oîi le castor s'exerce à faire sa guerre accoutumée, le long des bords habités par les Germains gloutons, de même nous voyions la bête cruelle qui s'était abattue sur la rive de pierre dont est entouré le champ de l'arène brûlante.

La Divine Comédie. i

La queue s'agitait dans Tair, en repliant la pointe fourchue qui, comme dans le hideux scorpion, en armait l'extrémité. Mon guide me dit : « Il faut que nous allions vers le point où cette bête maudite est venue se po'ser. »

Nous descendîmes donc à droite, en nous détournant de quelques pas pour éviter le sable ardent; et, quand nous fûmes arrivés au but marqué par mon maître, nous aperçûmes une grande quantité d'ombres sur le bord que nous venions d'atteindre. « Afin que tu connaisses exactement ce cercle, me dit mon guide, approche-toi d'elles, et vois quel est leur sort : mais que tes entretiens ne soient pas trop longs. Pendant que tu seras dans leur compagnie, je prierai ce monstre de nous recevoir sur ses fortes épaules. »

Je m'avançai donc sur le bord du septième cercle, où gisaient ces races dévorées par la douleur qui s'élançait de leurs yeux : elles cherchaient, avec le secours de leurs mains, à écarter les flammes ou les vapeurs. C'est ainsi que, dans les chaleurs de l'été, les chiens impatients se défendent ou du pied ou du museau, contre les puces, les mouches et les taons qui les déchirent.

Je regardai plusieurs de ces ombres que le feu tourmente. Je ne reconnus pas leurs traits; mais j'observai que plusieurs d'elles portaient suspendue au cou une bourse marquée de certaines couleurs 3'', et dont ils semblait que leur regard aimaitàse repaître. En les considérant attentivement, je distinguai sur la poitrine de la première de ces ombres une bourse jaune, qui lassait apercevoir un lion d'azur.

Plus loin, je vis, sur une autre bourse d'une couleur pourprée, une oie plus blanche que le lait. Une âme qui présentait une truie d'azur 28 sur une bourse blanche me dit : « Que fais-tu donc dans cette fosse? Retire-toi, et, puisque tu es encore vivant, rapporte sur la terre que Vitaliano, qui habite près de mon palais, doit is'asseoir ici à ma gauche : Padoue est ma patrie ; mais ces Florentins qui m'environnent crient souvent : « Qu'il vienne donc, ce Chevalier souverain qui apportera ici une bourse ornée de trois becsPs » En parlant ainsi, l'ombre tordit sa bouche, et elle avança la langue comme un bœuf qui lèche ses naseaux.

Craignant qu'un plus long retard ne déplût au Sage qui m'avait permis de le quitter, j'abandonnai ces âmes maudites. Mon guide, qui était déjà placé sur le dos du redoutable animal, me cria : « Il faut que tu montres de la force et de l'audace ; on ne descend ici que par de semblables escaliers. Monte devant moi, je veillerai à ce que la queue ne puisse te blesser. » En écoutant ces paroles, je devins tel que celui qui, attendant les accès de la fièvre, sent un froid mortel s'insinuer dans ses veines, et demeure tout tremblant

h l'aspect même éloigné d'un lieu humide. Mais les menaces que je craignais d'entendre de la bouche de Virgile pénétrèrent mon âme de cette confusion que les reproches d'un bon maître font éprouvera un serviteur fidèle : je m'assis donc sur cette croupe effroyable. Je voulus dire : « 0 mon guide! serre moi dans tes bras )) ; mais je ne pus articuler ces paroles. Celui qui m'avait déjà secouru si puissamment dans un péril imminent, me soutint d'un bras ferme et vigoureux; et aussitôt que je fus placé, il dit : « Géryon, tu peux partir; fais un large circuit pour descendre; pense au nouveau fardeau qui t'est confié. » Géryon **> recula, comme la barque peu à peu recule, et se dégage des bords, en voguant en arrière ; et, quand il se sentit libre, il se retourna, étendit sa queue, ainsi que l'anguille qui fuit sous la main, et ramena vers lui l'air déplacé par ses griffes aiguës.

Lorsque je me vis ainsi suspendu, et que je n'eus plus sous les yeux d'autre objet que le monstre, je fus plus épouvanté quo le téméraire Phaéton quand, abandonnant les rênes du char céleste, il laissa dans le ciel les traces de destruction que nous y voyons encore; ou plus effrayé que le malheureux Icare, lorsqu'il sentit la cire s'échauffer, ses flancs se déplumer, et que son père lui criait : « Tu prends le mauvais chemin ! »

Ma peur fut semblable quand je ne vis plus que l'air et la bête ; elle continuait lentement, lentement ; s'abaissait en tournant sans que je m'aperçusse du trajet autrement que par le vent qui sifflait autour de moi et sur ma tête. A droite, les eaux se précipitaient dans le gouffre avec un bruit horrible.

J'osai un moment porter en bas mes regards; mais le précipice me glaça d'effroi. Je vis bientôt de nouveaux feux et j'entendis d'autres plaintes; je me ramassais, en tremblant, sur moi-même : je connus alors que je m'étais approché d'un lieu où des tourments plus affreux commençaient à m'environner.

Un faucon qui, après s'être élancé avec légèreté, a longtemps parcouru les plaines ^e l'air, sans être rappelé et sans avoir vu aucune proie, fatigué de sa course pénible, et bientôt intimidé par le fauconnier sévère qui lui crie : « Comment, tu reviens! » descend en tournoyant, et s'abat, plein de colère et de dépit, loin de son maître; ainsi Géryon nous amena au pied de la roche ruinée, et, après nous avoir déposés à terre, s'éloigna comme la flèche que la corde vient de lancer.

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CHANT DIX HUITIÈME

fL est dans l'Enfer un lieu appelé Malébolge^* : le fond et les parois de ce séjour terrible présentent un amas informe de roches d'une couleur sombre comme celle du fer. Au milieu de cette plaine maudite est un puits large et profond, dont, à son lieu, on dira la structure. L'espace qui s'étend entre le puits et le pied de la roche escarpée est d'une forme arrondie, et séparé en dix vallées distinctes. Ces vallées sont semblables à ces retranchements qui environnent les châteaux, pour en protéger les murailles dans la partie munie de ce genre de défense; et, comme ces forteresses communiquent à la campagne par des ponts jetés de distance en distance, de même ces rochers, suspendus en forme d'arches, offrent une communication non interrompue des vallées avec le puits qui les termine.

C'est dans ce lieu que nous nous trouvâmes, après que Géryon nous eut secoués de son échine. Le poète marchait à gauche, et je le suivais : à droite, je vis de nouvelles douleurs, de nouveaux tourments et de nouveaux bourreaux qui remplissaient la première vallée.

Au fond étaient placées les ombres nues des pécheurs; ils se partageaient cette enceinte où ils suivaient des directions opposées, La moitié de ces ombres venait vers le point que nous occupions; l'autre moitié marchait dans le même sens que nous, mais à plus grands pas.

Comme les pèlerins qui, lorsque l'année du jubilé a réuni un grand nombre d'âmes pieuses à Rome, traversent le pont dans un ordre sagement prescrit; d'un côté passent ceux qui s'avancent vers le château, et vont visiter le temple de Saint-Pierre; de l'autre, reparaissent ceux qui retournent vers la montagne : de même des démons cornus foulaient, à droite et à gauche, le sol noirâtre, tenant en main des fouets dont ils battaient cruellement les âmes lés plus paresseuses.

Avec quelle rapidité les premiers coups précipitaient les pas de ces malheureux! aucun d'eux n'attendait qu'un second ou un troisième coup vînt châtier sa lenteur. Mes yeux rencontrèrent une ombre que je crus reconnaître; je m'attachai à la considérer. Mon guide bienveillant suspendit ses pas, et permit que je m'arrêtasse un instant. Le flagellé crut se cacher en baissant la vue ;

L'ENFIÎh 105

mais ce fut en vain, et je lui dis : « Toi, qui baisses rapidement tes y^eux vers la terre, tu es Vencdico Caccianimico, si ces traits ne sont pas trompeui's. Quel crime t'a donc condamné à des sauces si poignantes : « Je l'avoue avec peine; mais je suis entraîné par le charme et la douceur de ton langage qui me rappelle notre ancienne terre. C'est moi, quoiqu'on l'ait nié, qui livrai la belle Ghisola aux désirs impudiques du Marquis : mais je ne suis pas ici le seul Bolonais; cette région en est si remplie que la Savéna et le Réno n'entendent pas autant que ces lieux répéter Slpa *2 : pour t'en convaincre, rappelle-toi l'ignoble avarice qui nous est propre. » Il parlait encore, lorsqu'un démon Ife frappa violemment de sou fouet, en disant : «' Marche, vil corrupteur, il n'est pas ici de femmes à vendre. »

Je me rapprochai de mon guide, et nous arrivâmes sur un rocher qui s'avançait en forme de pont; nous le franchîmes, et, tournant à droite, nous nous éloignâmes des murailles éternelles de cet abîme. Arrivés au point où ce rocher, suspendu en voûte, laisse passer les coupables sous son arche ténébreuse, mon guide me dit : « Arrête-toi, et tâche de distinguer ceux de ces autres condamnés dont tu n'as pas encore aperçu le visage, parce qu'ils marchaient dans la direction que nous suivions nous-mêmes. »

Du haut de cet antique pont, nous regardâmes cette file qui s'avançait vers nous, et que d'autres démons, armés de fouets retentissants, poursuivaient aussi avec fureur. Mon guide, sans que je l'interrogeasse, reprit ainsi : « Considère cette ombre d'une haute stature qui s'approche ; il ne paraît pas que la douleur lui arrache des larmes; comme cette âme retient toujours sa dignité royale! C'est Jason qui, par sa pi'udence et par sa valeur, ravit la toison à Colchos. Il passait à Lemnos, après que des femmes impies eurent égorgé tous les habitants mâles de cette île : là, il séduisit, par des paroles et des actions insidieuses, la jeune Hypsiphyle, qui, auparavant, avait si noblement trompé ses compagnes; ensuite il l'abandonna, lorsqu'elle portait déjà dans son sein le fruit de son imprudent amour.

« C'est cette faute que Jason expie dans cet abîme de tourments; il porte aussi la peine de sa perfidie avec Médée : il est accompagné de ceux qui ont commis de semblables crimes. Tu sais assez maintenant ce que renferme la première vallée, et tu connais la cause du supplice de ceux qu'elle déchire. «

Nous avions traversé le premier pont, et nous approchions de celui de la seconde enceinte, lorsque nous vîmes ceux qui y étaient nichés, atteints de nausées violentes, et se fi'appant cruellement de leurs propres mains. Une vapeur épaisse, qui s'élevait de cette vallée, repoussait à la fois la vue et l'odorat. Ce lieu est si profond qu'on

n'en aperçoit que les parois, même en se plaçant au milieu du pont qui les domine : j'y vis une foule innombrable d'ombres plongées dans un fumier qui me parut le privé de l'univers. Je cherchais des yeux quelque coupable qui me fût connu; j'en remarquai un si chargé d'immondices, qu'on ne pouvait distinguer s'il était laïque ou clerc. Il me cria : « Pourquoi es-tu si avide de me voir, plutôt que ces autres si vilainement souillés?

— Pourquoi? lui répondis-je : c'est que je t'ai vu sur la terre avec une chevelure parfumée. Tu es Alexis' Interminelli de Lucques : aussi ie te poursuis de l'œil plus que les autres. » Il repartit en se frappant la tête : « Les flatteries qui, là-haut, ont empoisonné ma bouche m'ont plongé dans ce séjour immonde. »

« Porte ta vue plus avant, me dit mon guide, tâche d'atteindre avec les yeux la figure de celte femme échevelée qui se déchire de ses mains fétides, qui tantôt s'accroupit, et tantôt se relève : c'est la courtisane Thaïs, qui, lorsque son amant lui dit : « Ai-je de grands mérites auprès de toi? » répondit : « Oui, tu es merveilleusement digne de mes bonnes grâces. » Retirons nous maintenant, nous avons assez rassasié nos regards. »

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CHANT DIX-NEUVIEME

Simon, vil magicien ! ô lâches qui devenez ses sectateurs impies! vous, dont la rapacité prostitue, pour de l'or, les choses de Dieu qui doivent être épouses de bonté, il faut ^y^S^f^ donc que la trompette vous signale, puisque la troisième -^o-W-oc^ fosse est votre prison! Nous avions traversé le pont qui plonge sur l'enceinte suivante. 0 suprême sagesse, qu'elle est louable, la justice sévère que tu déploies dans le ciel, sur -la terre et dans l'empire des crimes! Je vis, sur les bords et sur le sol de la fosse maudite, la pierre livide parsemée de trous arrondis et d'une môme largeur; ils me paraissaient égaler en grandeur ceux qui servent de fonts sacrés dans mon noble baptistère de Saint-Jean : je me les rappelle si bien, qu'il y a peu d'années, je brisai le marbre d'une de ces ouvertures, où un enfant se noyait. Que cette révélation détrompe quiconque aurait conservé contre moi des préventions offensantes ! *2

l'enfer 109

De la bouche de chacun de ces trous sortaient les pieds des pécheurs et leurs jambes jusqu'au point où elles se grossissent; Je reste du corps était caché dans l'intérieur de la fosse; les pieds étaient entourés de flammes qui les dévoraient, comme on le voyait à des mouvements convulsifs qui auraient brisé les liens les plus artistement tordus.

De même que le feu qui s'élève d'une torche allumée se meut seulement dans la partie la plus élevée, de même les flammes qui environnaient les condamnés brûlaient l'extrémité de leurs pieds. Je dis à mon maître : « Quel est celui qu'une flamme plus ardente consume, et qui, par l'effet de la douleur, agite ses pieds avec plus de violence? ^ Mon guide répondit : « Si tu veux m'accompagner plus bas, à l'endroit même où il gémit, tu apprendras de lui qui il est, et quels furent ses crimes. — Ce qui te plaît, repris-je, ne peut que m'éti'e agréable. Tu es le maître, tu sais ce que l'on fait. Tu connais d'ailleurs ma pensée, sans que je doive l'expliquer. »

Nous avançâmes donc vers la quatrième enceinte, et nous descendîmes à gauche dans la vallée remplie de ces pécheurs à moitié enterrés. Mon maître ne se détacha pas de mes côtés qu'il ne fût arrivé près du coupable qui, par l'excessive agitation de ses pieds, attestait tant de souffrances. « Qui que tu sois, m'écriai-je, toi qui es ainsi renversé et enfoncé comme un pal, esprit malfaisant, parle, si tu le peux. » J'étais dans l'attitude du religieux chargé d'exhorter le perfide assassin, qui, à demi plongé dans la terre, rappelle son consolateur, pour temporiser avec la mort. L'ombre cria : « Es-tu déjà arrivé et encore ainsi debout; Boniface? vraiment es-tu déjà arrivé et encore ainsi debout? Le don de prévision m'aurait-il trompé ! As-tu été sitôt rassasié de ces richesses pour lesquelles tu n'as pas craint d'en imposer à l'auguste épouse que tu as ensuite répudiée? »

Je devins tel que ceux qui ne comprennent pas ce qu'on leur dit, et qui, comme s'ils étaient privés d'oreilles, ne peuvent répondre à leur tour. Alors Virgile me parla ainsi : « Réponds-moi sur-lechamp : '< Je ne suis pas celui, non je ne suis pas celui que tu crois. » J'obéis à mon guide. L'esprit tordit ses pieds avec plus de violence; puis, avec une voix gémissante, il reprit : « Eh bien! que me veux-tu donc? Si tu as désiré de savoir qui je suis, tellement que tu n'aies pas craint de descendre dans la vallée, apprends que je fus revêtu du manteau éclatant. Je fus un des fils de l'Ourse** superbe ; et, pour élever les Oursins cupides, j'engloutis à la fois les richesses de la terre dans mes coffres, et mon âme dans les enfers. Au-dessous de ma tête sont plongés plus profondément, dans les fentes de la pierre, ceux qui ont été simoniaques avant moi. Je serai précipité à mon tour, lorsque viendra celui dont j'ai

cru deviner l'arrivée, quand je me suis hâté de l'adresser ma subite question. Mais ces pieds renversés auront été dévorés par les flammes plus de temps que ceux de l'être vénal qui doit me remplacer.

Apt-ès lui" viendra, du couchant, un pasteur sans loi, et plus coupable, qui nous recouvrira tous deux. Ce sera un nouveau Jason, semblable à celui dont parle le livre des Machabées. Le souverain qui gouverne la France protégera la laideur des actions de celui que j'attends, comme le roi auquel obéissait Jason se plut aie protéger. »

Peut-être me livrai-je ici à une colère folle, mais je répondis en ces termes : « Dis-moi, quel trésor Notre-Seigneur demanda-t-ll à saint Pierre, avant de lui confier les clefs de son royaume? Il ne lui dit rien autre, sinon : « Suis-moi. » Pierre et ses compagnons ne dépouillèrent pas de son or et de son argent le disciple Mathias, quand il fut choisi par le soi't pour succéder au Traître. Tu as été justement puni; garde avec toi les richesses que tu as amassées par de vils moyens, et qui t'encouragèrent à braver la puissance de Charles.

Si je n'étais arrêté par le respect que m'inspirent les augustes clefs que tu as tenues sur la terre de félicité, je t'adresserais encore des paroles plus indignées. Votre avarice est un scandale pour l'univers : vous foulez aux pieds le bon, vous élevez le méchant. Pasteurs, vous fûtes révélés à l'Évangéliste, quand il vit celle qui est assise sur les eaux se prostituer aux rois; celle-là même qui naquit avec sept têtes, et qui, dans les dix cornes, trouva la preuve de sa force, tant que la vertu plut à son époux.

Vous vous êtes créé des dieux d'or et d'argent. Quelle autre différence y a-t-il entre vous et l'idolâtre? Vous adorez cent divinités, tandis qu'il n'en adore qu'une seule. Ah! Constantin, que de maux apporta, non ta conversion, mais la dot que reçut de toi le premier pontife qui fut riche et puissant! »

Pendant que je lui chantais de tels reproches, l'ombre, soit qu'elle fût tourmentée par la colère, soit qu'elle le fût par sa conscience, agitait ses pieds dans tous les sens. Je crois que mon guide ne me désapprouvait pas, et qu'il entendit avec plaisir mes paroles véridiques.

Il me prit alors avec les deux bras, et remonta par le chemin qu'il avait choisi pour descendre. Il ne cessa de me presser contre son cœur, jusqu'à ce qu'il m'eût ramené sur le pont qui conduit de la quatrième vallée à la cinquième ; et là il me déposa doucement sur le sol, parce qu'il était si dur et si âpre qu'à peine la chèvre aurait pu le gravir.

Nous vîmes ensuite une autre région de tortures.

l'enfer m

CHANT VINGTIEME

SJTf^r^es vers doivent décrire de nouvelles peines, et com- ' ? mencer le vingtième chant de la première cantica, qui ? > traite des tourments de l'Enfer. J'étais avide d'observer le nouveau spectacle qui qJlait m'offrir d'autres douleurs. Il se présenta à mes yeux un grand nombre d'âmes plongées dans un silence entremêlé de pleurs, et s'avançant du pas ralenti de ceux qui chantent les litanies dans notre monde. Lorsque je considérai ces ombres plus attentivement, il me sembla que leur tête n'était plus dans le rapport accoutumé du menton avec le commencement de la poitrine. Leur visage était tourné du côté des épaules : enfin, ces âmes à qui il était interdit de voir l'espace qui s'étendait devant elles, étaient obligées de marcher à reculons; peut-être les effets de la paralysie ont-ils ainsi distordu le corps humain ; mais je ne l'ai jamais vu, et je ne crois pas que ce soit possible. 0 lecteur, que Dieu t'accorde de tirer quelque fruit de ce récit! mais aussi juge si je pouvais contempler d'un oeil sec notre image si misérablement déformée que, par la fente des épaules, les laides tombaient des yeux sur les.... Je pleurais, appuyé sur une partie saillante du pont, et mon guide me dit : « Es-tu aussi de ces insensés...? Ici c'est être pieux que d'être sans pitié ! Est-on plus scélérat que l'homme qui se laisse attendrir par le spectacle de la justice divine? Lève, lève la tête, et vois celui sous lequel la terre s'entr'ouvrit aux yeux des Thébains. Tous s'écriaient: Où vas-tu V engloutir, Amphiaraiis?^^ Pourquoi abandonnestu les combats? et il ne cessait de rouler de vallée en vallée, jusque dans l'empire où Minos étend son bras de fer sur les humains. Observe que le dos de ce coupable occupe la place de sa poitrine; et, parce qu'il a trop voulu voir en avant, il ne voit maintenant que par derrière, et maxxhe à pas rétrogrades.

« Remarque Tirésias qui changea de traits et de formes, et qui devint femme, d'homme qu'il était : il fallut qu'il frappât de sa verge magique les deux serpents accouplés, avant de pouvoir reprendre la force de son sexe. Plus loin, près du ventre de Tirésias, est Arons*', qui avait fixé sa demeure au milieu des filons du marbre éblouissant de Luni, cultivé par les Carrarais qui habitent plus bas. C'est de ce point qu'il considérait sans obstacle la mer et les étoiles. Cette femme, que tu ne vois pas, dont les tresses déployées couvrent le sein, et que ce supplice condamne à porter

ainsi sa chevelure, fut Manlo, qui visita un grand nombre de contrées, et s'arrêta dans le lieu où je pris naissance. Il me plaît que tu m'écoutes un peu.

« La ville de Bacchus fut réduite en esclavage après la mort du père de Manto ; alors cette vierge parcourut longtemps le monde. Là-haut, dans la belle Italie, est un lac appelé Bénaco, situé au pied des Alpes tyroliennes qui la séparent de la Germanie : entre Garda, Val Camonica et l'Apennin, les eaux s'écoulent, je crois, vers ce lac, par mille et mille sources fécondes; au milieu est un point où les évêques de Trente, de Vérone et de Brescia auraient le droit, s'ils passaient dans ce lieu, de répandre leurs bénédictions. A l'endroit où la rive est plus basse, est située Peschiéra, belle et forte citadelle, capable de couvrir les possessions des citoyens de Bergame et de Brescia. Là, le Bénaco se dégorge et devient un fleuve qui serpente à travers de frais pâturages ; il s'appelle alors le Mincio, et non plus Bénaco, jusqu'à Governo, où il se jette dans l'Éridan.

« A peu de distance, il trouve une vallée où il s'étend et forme un marais malsain dans les ardeurs de l'été. La vierge sévère, arrivée en ce lieu, vit cette terre inhospitalière dépourvue d'habitants : c'est là que, pour fuir toute société humaine, elle fixa son séjour avec ceux qui l'avaient suivie, qu'elle exerça son art magique, et qu'elle laissa son corps privé de son âme. Les hommes dispersés dans les environs, alors attirés par la protection qu'assurait ce marais immense, fréquentèrent ce lieu : ils bâtirent une ville sur le tombeau de la fille de Tirésias, et sans consulter autrement le sort, ils appelèrent cette ville Mantoue, du nom de celle qui, la première, y avait établi son séjour.

« Cette ville était plus florissante avant que la duplicité de Pinamonte se fût jouée de la crédulité des Casalodi. Je t'ai parlé ainsi, pour que tu puisses opposer la vérité au mensonge, si jamais tu entendais attribuer une autre origine à ma patrie. »

Je répondis : « 0 maître ! la clarté de tes paroles excite tellement ma confiance, que celles des autres seraient pour moi des charbons éteints. Dis maintenant si, dans cette foule qui s'avance, tu vois des ombres dignes d'être remarquées : mon esprit n'est plus occupé que de ce soin. » Mon guide reprit ainsi : « Celui dont la barbe épaisse retombe sur ses épaules rembrunies fut augure et se joignit à Calchas, en Aulide, pour couper le premier câble des vaisseaux du port, lorsque la Grèce fut si épuisée d'hommes, qu'à peine les plus jeunes fils des guerriers restèrent dans leurs berceaux : il s'appela Eurypile ; ma haute tragédie le nomme ainsi dans une de ses parties : tu dois te le rappeler, toi qui la sais tout entière.

u Cet autre, dont les flancs sont si décharnés, fut Michel Scot, qui connut le jeu des impostures de la magie. Tu vois Guido Bonatti, tu vois Asdent**, qui se repent trop tard d'avoir abandonné son cuir et son ligneul; tu vois ces femmes malheureuses qui laissèrent l'aiguille, la navette et le fuseau, pour étudier l'art de deviner, à l'aide des herbes ou des images de cire.

« Mais viens maintenant : déjà l'astre où le peuple croit apercevoir Gain et ses épines paraît à l'horizon, et touche la mer sous Séville. Hier, cet astre brillait de toute sa clarté. Tu dois te rappeler que, dans la forêt oii je te trouvai engagé, sa lumière ne t'a pas nui. »

Mon guide me parlait en ces termes, et nous continuions d'avancer.

CHANT VINGT ET UNIEME

^ous nous avancions ainsi de pont en pont, nous livrant à des entretiens que je ne retrace pas dans cette comédie. Quand nous fûmes arrivés à la partie la plus élevée du cinquième pont, nous nous arrêtâmes pour contempler cette nouvelle fosse de Malébolge, et les tourments de 1 eux qui versent des pleurs stériles dans cette enceinte plus obscure.

De même que, pendant la saison des frimas, dans l'arsenal des Vénitiens, on voit bouillir la poix tenace destinée à radouber les bâtiments endommagés qui ne peuvent être confiés à la mer, ici l'on répare à neuf un navire, là on introduit l'étoupe goudronnée dans les flancs entr'ouverts du vaisseau qui a fait plus d'un voyage; l'un façonne les rames, l'autre arrondit en câbles le chanvre obéissant; ceux-ci dressent la misaine; ceux-là élèvent l'artimon; de la poupe à la proue, les coups de la hache et les cris de la scie retentissent : de mêmq bouillait, non par l'effet de la flamme, mais par l'ordre de la justice divine, un bitume épais qui engluait toute l'étendue de la vallée d'une liqueur visqueuse. Je n'apercevais encore que ses bouillonnements multipliés, et des gonflements rapides, auxquels succédait un affaissement subit. Pendant que j'étais occupé à considérer ce spectacle, mon

guide me dit, en m'écartant du lieu où j'étais : « Prends garde, prends garde! » Alors je me tournai, semblable à celui à qui il tarde de regarder ce qu'il doit fuir, mais qui, sentant son courage succomber à une crainte soudaine, n'ose pas s'arrêter pour reconnaître le danger, et je vis derrière moi un démon noir qui marchait sur le pont.

Que sa figure était féroce ! Que ses gestes étaient menaçants ! Il avait les ailes étendues, et la marche légère. Ses épaules pointues et élevées portaient un pécheur, qu'il tenait suspendu par les pieds, et il cria : c Malebranchel ô mes compagnons de cette vallée! voilà un des anciens de la ville de sainte Zita, engloutissezle sur-le-champ; que je retourne vite dans cette contrée qui est bien fournie de tels coupables. Là tout homme est vénal, excepté Bonturo »" : là, pour de l'argent, d'un non on vous fait un oui. » A ces mots, il jeta le réprouvé et disparut plus prorapt que e chien déchaîné qui poursuit le voleur.

L'ombre plongea et revint sur la poix, la tête élevée; mais les démons placés sous le pont crièrent : « Ici on n'a pas l'assistance de la Sainfe Frtce " ; ici on nage autrement que dans le Serchio; et si tu ne veux pas sentir les atteintes de ces griffes, enfonce ta tête dans la poix. »

Alors ils déchirèrent le pêcheur de plus de cent coups de fourche, en ajoutant : « Ici, tu dois te récréer à couvert; et si tu trafiques maintenant, tu trafiqueras en cachette. » C'est ainsi que le cuisinier ordonne à ses aides armés de crocs, de plonger plus avant les viandes dans la chaudière, afin qu'elles ne remontent pas à la surface.

Mon maître me dit : « Pour qu'on ne voie pas que tu es avec moi, cache-toi derrière un rocher qui puisse te protéger, et, quelque offense qu'on me fasse, ne redoute rien; je connais le terrain : j'ai déjà vu semblable fourberie. » Ensuite il traversa le pont; mais à peine arriva-t-il sur celui de la sixième vallée, qu'il eut besoin de s'armer d'un nouveau courage.

Comme des dogues furieux attaquent le pauvre qui demande, surle-champ, quelque secours, là où il s'arrête, les démons sortirent avec impétuosité de l'arche du cinquième pont, et menacèrent mon guide de leurs fourches aiguës. Il leur cria : « Arrêtez, qu'auci^n de vous ne soit félon ! Avant de me repousser avec ces fourches, envoyez un des vôtres pour qu'il m'entende; il saura bientôt s'il peut me gaffer. > Tous criaient : « Malacoda, va lui parler. « Puis il s'arrêtèrent : un seul avança en disant : « Que veux-tu? — Crois-tu, Malacoda, reprit mon maître, que je serais arrivé ici sans craindre votre fureur, si la divine volonté et un destin bienfaisant ne m'eussent protégé? Laisse-moi pour suivre

mon voyage. Dans le ciel il est voulu que je serve de guide à un autre, à travers ces sentiers sauvages. » Alors céda l'orgueil du démon : sa fourche tomba à ses pieds, et il dit à ses compagnons : « Qu'il ne soit pas repoussé! » En ce moment mon guide me parla ainsi : « 0 toi, qui te tiens caché et tapi dans un enfoncement de ce pont, viens à moi sans rien craindre! » Je lui obéis sur-lechamp; mais les démons s'avancèrent tous à la fois, et je tremblais qu'ils ne fussent parjures.

C'est ainsi que ces guerriers sortis de Caprone sur la foi d'un traité, craignirent pour leur vie, au milieu des rangs d'ennemis si acharnés. Je m'approchai très près de mon guide, sans cesser d'observer les mouvements des démons dont les regards expriment tant la perfidie ; ils abaissaient leurs crocs. « Veux-tu, disait un d'eux à son compagnon, veux-tu que je le harponne parla croupe? — Oui, répétaient-ils tous à la fois, frappe-le 1 qu'il sente ta fourche! « Mais le chef, qui s'entretenait avec mon guide, se tourna et dit : Doucement, doucement, Scarmiglione. » Il ajouta, en nous regardant : « Vous autres, vous ne pouvez pas avancer davantage, parce que le sixième pont s'est écroulé vers le fond de la vallée ; mais, si vous voulez pénétrer plus avant, marchez sur ce bord qui divise les enceintes. Plus loin vous trouverez un autre pont que vous traverserez. Hier, douze cent soixante-six ans, moins cinq heures, s'étaient écoulés depuis que ce chemin a été rompu.

« J'envoie là plusieurs des miens pour voir si quelque coupable ne s'expose pas à élever sa tête. Marchez avec eux; ils ne vous feront aucun mal. Partez, au nombre de dix, Alichino, Calcabrina et Gagnazzo ; suivez, Libicocco, Draghinazzo, Ciriatto à la défense meurtrière, Graffiacane, Farfarello, Rubicante l'insensé : Barbariccia commandera la troupe. Côtoyez le fleuve de poix : que ceux-ci arrivent sains et saufs à l'autre pont qui est encore debout sur l'abîme. »

Je m'écrirai alors : « 0 mon maître! qu'entend-je? mais allonsy sans escorte, si tu sais le chemin; pour moi, je n'en demande aucune : n'est-tu plus aussi prudent qu'auparavant? Vois ces démons, comme ils grincent des dents! leurs yeux nous annoncent d'affreux malheurs. » Le sage me répondit : « Ne redoute rien; laisse-les grincer des dents à leur aise; ce n'est pas contre nous qu'ils sont irrités, c'est contre les coupables condamnés à bouillir dans le bitume enflammé. »

Les démons s'avancèrent à gauche; mais auparavant ils avaient regardé leur chef d'un air d'intelligence, en serrant la langue avec un rire moqueur et d'efl'royables grincements, et Barbariccia ouvrait la marche par les sons redoublés d'une trompette insolente et fétide.

il8 LA DIVINE COMEDIE

CHANT VINGT-DEUXIÈME

''ai vu, dans les campagnes d'Arezzo, des cavaliers se mettre en marche, avancer, reculer, pour attirer l'ennemi et engager le combat; j'ai vu des fourrageurs ravager cette contrée ; j'ai vu les nobles exercices des tournois et des joutes : j'ai entendu le roulement des tambours, le son de l'airain religieux, les trompettes retentissantes, les marches guerrières de notre patrie, et des étrangers; j'ai vu enfin les signaux des châteaux : mais ni les mouvements d'une armée nombreuse, ni même ceux d'un vaisseau qui obéit à la lumière des fanaux et des étoiles ne rappellent un chalumeau aussi extravagant que celui de la troupe infernale.

Nous marchions avec les dix démons : ô société cruelle ! mais on

doit trouver les saints dans l'église, et les gloutons dans les

tavernes. Mes yeux étaient fixés sur la poix bouillante, pour

|,mieux distinguer les supplices qu'on faisait endurer aux coupables

'qui y étaient aHumés.

De même que les dauphins, en courbant leur échine, avertissent ainsi les navigateurs de sauver le navire, de même quelques-uns des pécheurs, pour alléger leur supplice, élevaient leurs épaules à la surface du fleuve, et, plus prompts que l'éclair, les replongeaient sous le bitume. Les damnés étaient semblables à ces grenouilles qui, sur le bord d'un marais, découvrent leur tète en cachant le reste du corps : mais aussitôt que Barbariccia se montrait, ils se jetaient sous la poix. Je vis un de ces malheureux, et j'en frissonne encore!... il avait attendu trop longtemps, comme il arrive quelquefois qu'une grenouille se retire plus tard : alors Gralïiacane, qui était plus près de lui, l'accrocha par sa chevelure souillée de résine, et l'arracha du fleuve comme une loutre suspendue à l'hameçon. Je savais le nom de tous ces démons, parce que je les avais remarqués quand on les avait choisis, et parce qu'en marchant ils s'étaient nommés entre eux. Les maudits criaient tous à la fois : « Rubicante, saisi-le aussi de ta fourche, et déchire sa peau de mille blessures. » Je dis alors à mon maître : « Peux-tu savoir quel est cet infortuné qui est ainsi tombé au pouvoir de ses ennemis? » Mon guide s'approcha de lui, et lui demanda oîi il avait pris naissance. Celui-ci répondit : « Je suis né dans le royaume de Navare; ma mère, épouse d'un homme ■corrompu,qui avait su détruire en peu de temps sa santé et son patrimoine, me

l'enfer 12i

mit au service d'un seigneur : je fus ensuite admis dans l'intimité du bon roi Thibault. Là, je m'attachai à trafiquer des grâces, et j'expie ce crime dans cette fournaise. »

Le démon Ciriatto, dont la bouche était armée de deux défenses, comme celles d'un sanglier, en faisait sentir les cruelles atteintes au damné, qui ressemblait à la souris tombée sous la griffe des chats cruels; mais Barbariccia entoura le prévaricateur de ses bras, et dit : « Suspendez vos coups, tant que je le tiendrai. » Il ajouta, en se tournant vers mon guide : « Parle-lui, si tu veux apprendre d'autres détails, avant qu'on le déchire. — Eh bien! reprit mon maître, en s'adressant à l'ombre, parmi les autres coupables, en connais-tu, sous la poix, qui soient Italiens? — A l'instant, répondit l'ombre, je viens d'en quitter un de cette nation, qui était près de moi, Puissé-je être encore enfoncé à ses côtés! je ne redouterais ni ces griffes ni ces fourches. — Nous avons trop longtemps attendu, cria Libicocco. En même temps il frappa le bras du réprouvé avec son croc, et lui en emporta des lambeaux : Draghinazzo voulu lui saisir la jambe, mais le décurion lança sur eux un regard effroyable. Quand les démons se furent apaisés, mon guide dit au coupable, qui regardait tristement ses blessures : « Quel était celui qui t'accompagnait, quand tu t'es exposé témérairement à tomber entre leurs mains? » Il répondit : « C'est frère Gomita, ce pervers de Gallura, ce vase de fraude : il eut sous sa puissance les ennemis de son maître, et il trahit indignement sa cause pour les servir; il en reçut de l'or et les laissa libres, comme il le dit lui-même; enfin, dans ses autres emplois, il fut coupable de baraterie, non en détail, mais en grand. Cette ombre converse souvent avec don Michel Sanche ^^ de Logodoro ; leurs langues ne se lassent jamais de parler ensemble de la Sardaigne. Mais regardez ce démon qui grince des dents; je parlerais encore, si je ne le voyais s'apprêter à me déchirer. »

Le grand prévôt dit à Farfarello, qui paraissait se disposer à frapper sa victime : « Retire-toi, vil oiseau de malice. « Le coupable reprit ainsi : « Si vous voulez voir et entendre des Lombards, des Toscans, j'en ferai venir; mais que les Malebranche se retirent à l'écart ; que mes compagnons n'aient pas à craindre leur fureur. Si vous le permettez, je m'assiérai dans ce lieu même, et, tout seul que je suis, j'en ferai venir un grand nombre, quand je sifflerai, comme il est d'usage parmi nous, lorsqu'un des condamnés peut se montrer impunément en dehors du fleuve. »

A ces mots Cagnazzo secoua la tête, et dit : « Voyez l'artifice que celui-ci invente pour se rejeter au fond. » L'ombre, qui avait un génie fécond en ruses, répondit : « Je suis en effet bien malicieux, moi qui expose mes compagnons à de plus grands tourments! m

Alichino se laissa gagner; et, quoique en opposition avec les autres démons, il dit au Navarrais : « Écoute; si tu échappes, je ne te suivrai pas seulement au galop, mais je volerai rapidement sur la surface du lac : allons, laissons-le en liberté ; retirons-nous à quelques pas, et voyons s'il a lui seul plus de pouvoir que nous. »

Lecteur, apprête-toi à voir un nouveau jeu. Chacun des démons se retourna pour se cacher, Cagnazzo le premier, quoiqu'il eût été d'abord le moins crédule. Le Navarrais alors choisit bien son temps, pris son élan, se jeta dans le lac, et put échapper ainsi à leur puissance. La troupe des démons fut indignée : celui qui avait accepté le premier la proposition se mit en mouvement avant les autres, et cria : « Tu es atteint. » Mais ce fut en vain : ses ailes lui refusèrent la même vitesse que laci'ainte avait donnée au coupable, en le précipitant au fond du lac, et le démon fut arrêté à sa surface. C'est ainsi que le canard, quand il aperçoit le faucon, s'enfonce sous les eaux et que le faucon remonte dans les airs, fatigué et honteux de n'avoir pu saisir sa proie. Calcabrina, irrité contre Alichino, partit d'un vol rapide, désirant ardemment que son compagnon n'atteignît pas l'ombre du coupable, pour avoir l'occasion de le déchirer lui-même.

Le prévaricateur ayant tout à fait disparu, alors Calcabrina porta ses griffes sur son compagnon, et lui livra un terrible combat : l'autre ne le refusa pas, et, comme un épervier redoutable, opposa à son ennemi des serres menaçantes. Bientôt le choc impétueux des démons les fit tomber tous deux dans le lac bouillant; la chaleur les sépara au même instant; mais ils ne purent se relever, malgré leurs efforts, tant la poix visqueuse avait englué leurs ailes. Barbariccia, affligé de cette querelle, envoya quatre des siens de d'autre côté de la vallée : armés de leurs crocs, ils descendirent sur le bord, et les présentèrent aux démons emprisonnés qui étaient déjà presque consumés par la poix.

Pour nous, en ce moment, nous laissâmes ces misérables souillés par le bitume enflammé.

CHANT VINGT-TROISIEME

•ous marchions seuls, l'un devant l'autre, sans escorte et en silence, la tête baissée, comme se suivent les frères mineurs. Cet événement me rappelait la fable où Ésope met en scène le rat et la grenouille : le commencement et la fin de la querelle présentaient avec la fable une exacte similitude, ainsi que se ressemblent mo et issa°^. Mais comme une pensée en fait naître une autre, je fus frappé d'une idée qui accrut ma première crainte ; je disais en moi-même : — Ces démons se sont battus à cause de nous; ils ont été couverts de ridicule et dévorés par la poix ; et si leur colère se joint à leur volonté dépravée, ils nous poursuivront, plus cruels que le chien qui saisit au cou le lièvre tremblant. » La peur me faisait hérisser les cheveux; je regardai derrière moi, et je dis : « 0 maître! si nous ne nous cachons pas sur-le-champ, je redoute les démons furieux des Malebranche. Ils nous suivent : il me semble même les entendre. » Le guide répondit : « Si j'étais un cristal doublé de plomb, je ne réfléchirais pas ton image aussitôt que je devine ta pensée; elle est conforme à la mienne, et j'ai composé un seul conseil de ton sentiment et du mien : si cette côte qui s'offre maintenant à notre droite est inclinée et nous permet de descendre dans la sixième vallée, nous braverons aisément ceux qui peuvent nous faire la chasse. » A peine avait-il achevé, que je vis les démons accourir les ailes étendues, et raser la terre pour nous saisir plus promptement. Tel qu'une mère éveillée par le pétillement des flammes, se lève, demi-nue, prend son fils, et fuit plus occupée de la conservation de ce fardeau précieux que de la sienne propre, mon guide me prit dans ses bras et descendit légèrement le long du rocher qui séparait les deux vallées. L'eau qui se précipite pour donner le mouvement au moulin n'est pas si rapide, quand elle approche de la roue, que la marche de mon maître, qui me portait sur son cœur, plutôt comme un fils que comme un compagnon. A peine fûmes-nous arrivés au pied de l'enceinte, que les démons parurent sur le rocher que nous venions de quitter; mais il n'y avait plus rien à craindre; la haute providence, qui les avait placés là, pour être ministres de la cinquième vallée, ne leur permettait pas d'en franchir l'étendue.

Nous vîmes bientôt des âmes qui marchaient à pas ralentis en

pleurant et en manifestant une vive douleur. Elles étaient revêtues de chapes garnies de capuchons peu élevés qui tombaient devant leurs yeux, et taillées comme celles que portent les religieux de Cologne. Ces chapes étalent à l'extérieur l'éclat de l'or, mais elles sont en dedans garnies de lames de plomb si épaisses et si lourdes; que les chapes de Frédéric »*, à côté d'elles, auraient semblé une paille légère : ô manteau écrasant, quand on doit en être accablé pour l'éternité!

Nous nous tournâmes à gauche pour mieux entendre les plaintes et nous nous avançâmes sur la même ligne que les ombres; ces malheureux traînaient un poids si pesant, et qui les contraignait à marcher si lentement, qu'à chaque pas nous en laissions dennère nous un grand nombre. Je dis à mon guide : « Tâchons d'en trouver un dont on connaisse le nom et les actions; et, tout en allant, porte tes yeux autour de toi. « Un d'eux, qui reconnut le langage toscan, cria derrière moi : « Arrêtez, vous qui courez si vite à travers l'air ténébreux; et toi peut-être tu sauras de moi ce que tu demandes. -^ Eh bien, reprit mon guide, attends et i-ègle tes pas sur les siens. » Je m'arrêtai, et je vis deux coupables qui montraient dans tous leurs regards un grand désir de s'entretenir avec moi; mais ils étaient retardés par la voie étroite et courbés sous le fardeau énorme qui allongeait leur marche laborieuse. A peine arrivés, ils me regardèrent de leurs yeux louches, sans se parler; ensuite ils se dirent : « Celui-ci, au mouvement de sa bouche, paraît être vivant; et s'ils sont morts, par quel privilège sont-ils exempts de gémir sous notre lourde étole? )) Ils continuèrent ainsi : « Toscan, qui est parvenu jusque dans le collège douloureux des hypocrites, ne dédaigne pas de dire qui tu es. »

Je répondis : « Je suis né sur les bords fleuris de l'Arno, dans la grande ville; j'ai ici le corps que je n'ai jamais quitté : mais qui êtes-vous, vous-mêmes dont je vois les joues baignées de larmes? quelle est donc la douleur qui étincelle dans vos yeux? » Un d'eux parla en ces termes : « Ces chapes dorées sont d'un poids si épais que nos cœurs plient comme les balances sous des poids trop lourds : nous sommes natifs de Bologne, et nous fûmes Frères joyeux : je m'appelai Gatalano, celui-là Loderingo. Ta ville nous donna l'autorité, parce qu'elle a coutume de choisir des hommes étrangers aux partis, et nous répondîmes à ses vœux, comme on le voit encore près de Gardingo. « Je repris à mon tour : « 0 frères! vos mauvaises... » Mais je n'achevai pas, parce que je vis un homme crucifié à terre, par trois pals : aussitôt qu'il m'aperçut, il se tordit sur lui-même en soufflant dans sa barbe, avec de profonds soupirs. Frère Catalano, qui le remarqua, s'écria : « Ce

transpercé que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il fallait qu'un homme mourût pour le peuple : tu le vois couché nu, en travers sur le chemin; et tous ceux qu'accablent ces poids énormes doivent, en passant, le fouler lentement sous leurs pieds. Le même supplice est réservé à son beau-père et à ceux du Conseil qui furent une mauvaise semence pour les Juifs. » Je vis alors Virgile s'étonner du supplice qu'endurait celui qui était si ignominieusement étendu en croix dans cet exil éternel. Mon maître dit ensuite au frère : (( Vous est-il permis de m'apprendre si, à droite, il est quelque chemin par lequel il nous soit facile d'avancer, sans appeler des anges rebelles avenir nous guider dans ce lamentable empire?» Le frère répondit : « Plus près d'ici que tu ne l'espérais, s'élève un rocher qui, après avoir pris naissance au pied de la grande enceinte, traverse toutes les vallées de douleurs : il n'est rompu que dans cette partie; mais vous pouvez passer sur ses ruines qui sont assez praticables. » Mon guide baissa un moment les yeux, et dit : « Comme il nous a trompés, le chef de ceux qui enfourchent les damnés! — J'ai entendu nombrer à Bologne, reprit le frère, les vices du démon, et on l'accusait, entre autres crimes, d'être faux et père du mensonge. »

Alors le guide, montrant sur son visage quelque altération causée par la colère, s'éloignait à grands pas. Je quittai les pécheurs si cruellement vêtus, et je suivis les traces du guide chéri.

^ ^ SS

CHANT VINGT-QUATRIÈME

ANS la partie de l'année encore jeune, où le soleil, sous le signe du Verseau, commence à réchauffer ses rayons, où les jours vont conquérir la longueur de temps que les nuits leur avaient enlevée; lorsque le givre imite, au milieu de nos champs, dans sa durée incertaine, la couleur de la neige, sa blanche sœur, le villageois qui n'a pas de nourriture à donner à ses bestiaux se lève, sort, trouve la campagne argentée parla gelée, et, se frappant lui-même, dans son dépit, retourne à sa maison, se livre à des plaintes douloureuses, comme l'infortuné qui ne sait pas ce qu'il faut faire;

puis il renaît bientôt à l'espérance, en voyant la face du monde ranimée en un instant; enfin, il prend sa houlette, et chasse devant lui, au dehors, ses troupeaux affamés : ainsi je m'affligeai, quand je vis le front du maître se troubler; mais je connus bientôt qu'un remède salutaire avait promptement guéri un mal passager.

Lorsque nous arrivâmes au pont rompu, mon guide se tourna vers moi, de cet air bienveillant avec lequel il m'avait souri au pied de la montagne. Il réfléchit un moment; ensuite, après avoir bien considéré le monceau de ruines, il me prit dans ses bras : et, semblable à l'ouvrier qui, de ses mains achevant un ouvrage, en prépare un nouveau dans sa pensée, le poète, en m'élevant sur la cime d'un rocher, en cherchait des yeux un autre aussi favorable, et me disait : « Attache-toi fortement à ce débris, mais auparavant assure-toi de sa solidité. » Ce chemin n'était pas une route à suivre pour des hommes couverts de chapes de plomb, puisque Virgile, ombre légère, et moi qu'il soutenait, nous pouvions à peine gravir ces décombres; et si de ce côté la voie n'eût été très courte, je ne sais ce qu'aurait éprouvé mon guide, mais moi, assurément, j'eusse été vaincu par la fatigue. Comme Maléholge s'abaisse toujours en pente en se rapprochant du puits, on marche sans cesse, dans des vallées, entre les roches qui s'élèvent et les profondeurs de l'abîme. Nous atteignîmes le bord où se terminent les ruines. J'étais si hors d'haleine en arrivant, que je fus obligé de m'asseoir un moment. <( Maintenant, dit mon maître, il faut que tu déparesses. Quand on reste couché sur la plume ou sur le duvet, on n'acquiert pas de renommée; et, sans la renommée, la vie de l'homme laisse une trace semblable à celle de la fumée dans l'air et de l'écume sur l'onde . Lève-toi, repousse la fatigue à l'aide de ton esprit, qui triomphera toujours, s'il ne se laisse pas abrutir par la lourdeur du corps. Tu as une plus longue échelle à monter; il ne suffit pas d'avoir vu cet empire : si tu m'entends, que ta destinée future te serve d'aiguillon. «Je me levai alors, en me montrant plus disposé à tout braver, que je ne l'étais en effet, et je répondis : « Va, je suis courageux et entreprenant! » Nous avançâmes sur le pont qui était étroit, rude, diflicile, plus rapide que celui qui précédait. Je parlais en marchant pour ne pas paraître pusillanime, lorsqu'une voix, qui partait de la septième vallée, articula des sons entrecoupés. Je ne pus entendre ce qu'elle disait, quoique je fusse sur la partie la plus élevée du pont qui conduit à cette enceinte. L'esprit dont la voix frappait mes oreilles semblait enflammé de colère. Je m'étais baissé en vain : mes yeux, qui n'étaient que ceux d'un homme vivant, ne pouvaient pénétrer à travers l'obscurité. Je dis à mon maître : <.< Allons à l'autre bord, et descendons le pont : d'ici j'entends et je ne comprends pas; je vois et je ne

distingue pas. — Pour toute réponse, reprit-il, je t'accorderai ce que tu désires. II faut obéir en silence à une demande sage et discrète. »

Nous descendîmes le pont du côté où il va joindre la huitième vallée, et je vis son étendue tout entière. J'y aperçus une si grande quantité de serpents de toute espèce, que le souvenir de ce spectacle me glace d'épouvante.

Que la Libye et ses sables, que l'Ethiopie et les bords de la mer Rouge ne vantent plus leurs scorpions, leurs aspics, leurs cérastes, leurs hydres, leurs amphisbènes, ni toutes les pestilences qui y sont engendrées. Au milieu de cette confusion innombrable de reptiles, couraient des âmes nues et épouvantées, sans espérer un refuge ni le secours de l'héliotrope. Leurs mains étaient liées avec des serpents, qui, pour mieux les assujettir, enfonçaient leur queue et leur tête dans le flanc des coupables, et semblaient ne plus former qu'un corps avec eux. Tout à coup un de ces serpents piqua au cou un de ces infortunés, qui, en aussi peu de temps que la main figure un i ou un o, s'enflamma, se consuma et tomba réduit en cendres. Mais à peine fut-il consumé, que les cendres se l'approchèrent d'elles-mêmes sur le sol, et que le coupable redevint subitement ce qu'il était auparavant. C'est ainsi que de sages écrivains nous représentent mourant après cinq siècles, et renaissant de sa cendre, le phénix, qui ne s'est nourri ni d'herbes ni de plantes, mais de l'amonium et des pleurs de l'encens, et qui termine sa vie sur un lit embaumé de nard et de myrrhe odorante.

Le damné restait debout devant nous, tel que cet homme que l'on a vu succomber aux effets d'une constriction subite qui intercepte le cours des esprits vitaux, ou à la violence des démons dont la fureur l'entraîne, et qui s'est relevé ensuite de l'angoisse cruelle qu'il vient d'éprouver, jetant çà et là des regards hébétés, et poussant de profonds soupirs. 0 sévère justice de Dieu ! ta vengeance se signale donc par de tels coups! Mon guide demanda au coupable qui il était. Il répondit : « Il y a peu de temps que je suis tombé, de Toscane, dans cette région d'effroi. Mulet obstiné que je fus, je préférai à la vie des hommes celle des brutes. Je suis Yanni Fucci, une bête. Pistoie me fut une digne tanière. — Prie-le, dis-je à mon maître, de s'arrêter; demande-lui quelle est la faute qui l'a précipité dans cette vallée : je l'ai vu homme de colère et de sang. » Le pécheur, qui m'entendit, ne s'offensa pas; mais il éleva vers moi son visage couvert de honte, et dit : « Je suis plus affligé de ce que tu me surprends dans cette misère, que je ne l'ai été en perdant la vie. Cependant je ne puis te refuser ce que tu me demandes. J'ai mérité d'être ici, parce que j'ai dérobé les vases

LA DIVINE COMEniE

sacrés dans l'église, et que j'ai fait soupçonner faussement un autre de ce crime. Pour que tu ne jouisses pas trop de m'avoir vu dans cet état déplorable, si jamais il t'est permis de sortir de ces ténèbres, écoute ma prédiction : Pistoie se purgera des citoyens du parti des Noirs ; ensuite Florence changera ses mœurs et son gouvernement : des vallées de la Magra, Mars soulève des vapeurs qui, formant des nuages épais et une tempête tumultueuse, livreront un affreux combat dans les champs de Picène, et là il écrasera le parti des Blancs, qui doit être anéanti. Je ne t'ai parlé ainsi que pour te contrister par une violente douleur. »

CHANT VINGT-CINQUIÈME

|E voleur cessa de parler; puis élevant les deux mains, et de chacune d'elles faisant la figue, il cria : « C'est à

toi, Dieu c'est toi que je brave! » Mais alors un

serpent (et depuis ce temps cette race m'est chère) s'attachait à son cou, en l'entrelaçant, comme s'il lui avait dit : « Je ne veux pas que tu parles davantage. « Un autre, étreignant les bras du coupable, l'enveloppa tellement dans ses anneaux repliés, qu'il ne pouvait exécuter aucun mouvement.

Pistoie, Pistoie, que ne te réduis-tu en cendres toi-même jusque dans tes fondations, puisque tes enfants apprennent chaque jour à devenir plus scélérats!

Dans tous les cercles obscurs de l'Enfer, je n'avais pas vu un esprit si orgueilleux; pas même celui qui tomba sous les murs de Thèbes. Le coupable, ainsi assiégé par les serpents, ne put proférer une autre parole, et prit la fuite. Je vis alors un centaure accourir plein de rage en criant : « Où est-il, où est-il cet obstiné? » Les Maremmes ne sont pas habitées par autant de couleuvres que ce centaure en portait sur sa croupe, jusqu'à l'endroit où commence la nature humaine. Sur ses épaules était placé un dragon qui, les ailes étendues, vomissait des flammes contre quiconque l'approchait. Mon maître me dit : « Ce centaure est Cacus, qui souvent fit un lac de sang sous les rochers du mont Aventin. Cacus est séparé de ses frères, parce qu'il déroba frauduleusement le grand troupeau qui paissait près de sa

l'enfer 135

caverne : il tomba sous la massue d'Hercule, qui mit un terme aux cruautés de ce monstre, et qui, dans sa vengeance, le frappa peut-être de cent coups dont il ne sentit que dix. »

Le maître parlait ainsi : mais le centaure avait disparu. A l'instant trois esprits s'approchèrent de nous; nous ne les vîmes, mon guide et moi, que lorsqu'ils nous crièrent : « Qui êtesvous? » Cette question nous interrompit, et nous regardâmes ces ombres que je ne connaissais pas. Il arriva qu'une d'elles paraissant suivre son entretien, en nomma une autre, en disant' : « Et Cianfa, qu'est-il devenu? » Pour faire signe à mon guide de garder le silence, je mis le doigt sur la bouche. Maintenant, ô lecteur! situ as quelque répugnance à croire ce que je te dirai, comment en serais-je étonné? je le crois à peine, moi qui l'ai vu de mes yeux. Je considérais les esprits : un serpent, dont trois pieds armaient chaque flanc, s'élance vers l'une des ombres et s'attache tout entier à son corps; il lui serre la poitrine avec les pieds du milieu, saisit ses bras, des pieds de devant, puis, il lui fait une profonde morsure dans les deux joues; ensuite il lui appuie les pieds de derrière sur les cuisses, et lui perce les côtes de sa queue qu'il ramène en replis tortueux sur les reins du damné. Jamais le lierre n'attacha aux branches de l'arbre des filaments entortillés aussi étroitement que la bête immonde entrelaça ses membres autour de ceux du coupable. Les substances de l'homme et du serpent commencèrent à s'incorporer, à mêler leurs couleurs, et à se fondre l'une dans l'autre, comme si elles avaient été formées toutes deux d'une cire brûlante ; l'homme ne se distinguait plus du serpent, de même que, devant un feu ardent, le papier reçoit une couleur rembrunie, qui n'est pas encore le noir, mais qui n'est plus la blancheur naturelle.

Les deux autres esprits regardaient, et chacun d'eux criait : « 0 Angelo, quel changement nous te voyons subir! Tu n'es ni une seule substance ni deux substances distinctes. » Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une; deux faces s'y confondaient dans une seule où l'on entrevoyait les traces de deux figures; les bras participaient encore des deux autres natures : les cuisses, les jambes, le ventre et le torse devinrent des membres hideux, que le regard des hommes n'a jamais observés. Alors toute forme primitive fut anéantie ; enfin cette image intervertie, qui ne composait aucun être, et qui en figurait deux, marchait devant nous d'un pas lent.

Comme le lézard, se glissant de buissons en buissons, dans les ardeurs de la canicule, traverse un chemin avec la rapidité de l'éclair, tel paraissait un petit serpent enflammé, livide et noir

comme la semence du poivre, qui s'avançait vers les deux autres esprits. Le serpent piqua l'un deux à cette partie du corps qui nous transmet nos premiers aliments, ensuite tomba et resta étendu devant le coupable. L'ombre blessée» ne se plaignit pas, et regarda le serpent sans rompre le silence : immobile, elle éprouvait des bâillements douloureux comme celui que la fièvre ou le sommeil accable. Le serpent et l'ombre continuèrent de se contempler réciproquement : la plaie de l'une et la bouche de l'autre exhalaient chacune une forte fumée, qui se rencontrait et se réunissait dans l'air.

Que Lucain taise le récit des souffrances de Sabellus et de Nasidius, et qu'il écoute ce que je vais décrire ! Qu'Ovide ne nous entretienne pas de Cadmus et d'Aréthuse ! je ne lui porte aucune envie, si, dans ses vers, ce poète change l'un en serpent et l'autre en fontaine. Jamais il ne fit voir deux natures métamorphosées en présence l'une de l'autre, tellement que leurs formes fussent prêtes incontinent à échanger mutuellement leur matière.

Par une funeste intelligence, l'homme et le serpent se répondirent ainsi : le serpent ouvrit sa queue en deux parties acérées; le coupable blessé resserra ses pieds déjà fortement approchés l'un de l'autre. Les cuisses et les jambes de celui-ci se réunirent au point qu'elles ne formaient plus qu'une seule masse où l'on n'apercevait aucune jointure. Chez celui-là, la queue prenait la forme des pieds que l'homme voyait disparaître dans sa nature. La peau du premier s'amollissait, celle du second se couvrait d'écaillés. Je vis les deux bras de l'homme rentrer dans les aisselles, et les deux pieds de devant du reptile, si courts qu'on les apercevait à peine, s'allongera mesure que se raccourcissaient les bras du coupable. Les pieds de derrière du serpent, se tordant ensemble, devinrent cette partie que l'homme doit cacher, et que le damné voyait remplacer par deux pieds amassés qui venaient d'y naître. La fumée que le serpent et l'homme exhalaient les couvrant alors d'une couleur naturelle et donnant à l'un une chevelure qu'elle enlevait à l'autre, le premier se dressa sur ses pieds, le second tomba pour ramper, et ils ne cessaient de fixer l'un sur l'autre leurs horribles regards. Le nouvel homme qui était debout ramena vers les tempes l'excédent de substance qui formait son visage, et de ses joues saillantes on vit sortir des oreilles. Ce qui ne prit pas en ai'rière un caractère déterminé vint figurer le nez, et donner aux lèvres la proportion convenable. Le nouveau serpent qui rampait, avançant sa hideuse figure, retira ses oreilles dans sa tête, comme les limaçons replient leurs cornes. La langue de celui-ci, qui lui permettait auparavant d'articuler des sons, se fendit en deux pairties; la langue de

l'autre, enlr'ouverte en fourches aiguës, se referma, et la fumée s'évanouit. L'âme devenue serpent prit la fuite dans la vallée en sifflant, l'autre articulant des paroles, et tournant son corps nouveau, cria, en crachant sur son compagnon : « Il faut bien que Buoso rampe autant de temps que moi dans l'abîme. »

C'est ainsi que je vis des âmes subir entre elles différentes métamorphoses dans le septième égout de Malébolge. Qu'on m'excuse en faveur de la nouveauté, si ma plume s'est quelque temps égarée. Quoique mes yeux fussent fatigués, et que mon esprit fût troublé, je pus reconnaître Puccio Sciancato, le seul des trois esprits venus les premiers, qui n'eût éprouvé aucun changement : l'autre était celui dont la mort, ô Gaville ^*, te fit verser des larmes.

Sg ^ 9â

CHANT VINGT-SIXIEME

ÉJOUis-TOi, Ô Florence; tu es si grande que tes ailes s'étendent sur terre et sur mer, et que ton nom s'est répandu même dans les Enfers. J'ai trouvé, parmi les voleurs, cinq de tes concitoyens, et quels concitoyens! j'en ai honte, et tu n'en retireras pas un grand honneur. Si les songes du matin sont plus véridiques que ceux de la nuit, tu connaîtras dans peu de temps les maux que te désirent ardemment, non seulement les autres peuples, mais encore les habitants de Prato. Si ces maux t'avaient déjà accablée, tu ne les aurais pas éprouvés trop tôt : qu'ils t'écrasent donc, puisque telle est la volonté du destin! Ce qui me tourmentera le plus, c'est que je verrai ces malheurs dans un âge plus avancé.

Nous remontâmes et nous suivîmes le même chemin par lequel nous étions descendus. Dans cette route pénible, à travers ces âpres l'ochers, nous n'osions hasarder nos pas sans les assurer de nos mains. Je pensai alors avec douleur à ce que j'avais vu; je n'y pense pas encore sans une peine profonde, et je mets un frein à mon esprit, pour qu'il ne s'égare pas loin du chemin de la vertu, et que je ne me ravisse pas à moi-même l'avantage qu'a pu me donner une influence heureuse ou un don du ciel.

De même que, dans le cours de cette saison brûlante, où l'astre

qui éclaire le monde développe plus longtemps sa robe éclatante et pourprée, le villageois qui se délasse sur la colline, à l'heure oii les insectes dévorants remplacent la mouche que le repos invite au silence, voit, autour de ses moissons et de ses vignes, les lucioles dans le vallon : de même, lorsque je me fus approché de la huitième enceinte, et que j'en aperçus le fond, je la vis étinceler de flammes resplendissantes. Tel que celui qui appela deux ours pour le venger, qui contempla le char d'Élie que deux chevaux emportaient au ciel, et peu à peu ne distingua plus qu'une flamme légère sous la forme d'un nuage lumineux, tels je vis ces feux brillants s'agiter dans la sombre vallée; ils renfermaient chacun un pécheur qu'ils rendaient invisible. Je me dressai sur mes pieds au milieu du pont, pour considérer ce spectacle; et si je ne m'étais appuyé sur un rocher, je serais tombé dans la fosse redoutable. Mon guide, qui remarqua mon attention, me dit : « Ces feux contiennent des esprits; chacun d'eux est revêtu de cette flamme qui les embrase de toutes parts. — 0 mon maître, répondis-je, après l'avoir entendu, j'en suis plus rassuré, mais déjà j'avais compris qu'il en était ainsi, et je voulais te le dire. Apprends-moi quelle est cette flamme qui se partage comme celle , du bûcher où l'on plaça Étéocle et son frère. — Là, me répondit le sage, sont tourmentés Ulysse et Diomède : ils subissent la même vengeance, parce qu'ils se sont livrés à la même colère. Dans cette flamme, ils pleurent l'embûche frauduleuse du cheval de bois qui amena la ruine d'Ilion, dont un descendant fut l'honorable tige des Romains. Ces deux ombres y pleurent aussi la ruse employée contre Déidamie, qui, dans le tombeau, se plaint encore d'Achille: elles gémissent encore de l'enlèvement de la statue de Pallas. — S'ils peuvent encore parler de ce feu qui les enveloppe, dis-je alors, je t'en prie, mon maître, je t'en conjure avec mille instances, permets-moi d'attendre que la double flamme soit arrivée jusqu'ici : tiens, vois comme je me penche vers eux, dans l'empressement de ma curiosité, pour mieux les considérer. — Ta prière, dit mon guide, est digne d'éloges. Je consens à ta demande ; mais garde le silence ; laisse-moi pai'ler : je devines ce que tu désires. Peut-être ces personnages, parce qu'ils furent Grecs, dédaigneraient-ils de te répondre. »

Lorsque la flamme fut arrivée, et que mon guide jugea à propos de l'interroger, j'entendis ce maître chéri s'exprimer ainsi : « 0 vous deux qui êtes enfermés dans le même tourbillon de feu! si j'ai bien mérité de vous pendant ma vie; si j'ai été digne de vos louanges, quand j'ai écrit, dans le monde, mon poème d'un style élevé, ne vous alarmez pas, mais que l'un de vous deux nous dise où il a terminé ses jours! »

l'enfer 139

La partie la plus élevée de l'antique flamme s'abaissa avec un murmure semblable à celui que produit le vent; ensuite promenant çà et là sa cime obéissante, comme si elle eût remué la langue, elle jeta des sons en dehors, et prononça ces paroles : « Quand je parvins à me soustraire à la puissance de Circé, qui me tint éloigné des hommes pendant plus d'un an, auprès de ce lieu qu'Énée a cru, depuis, devoir nommer Gaëte, ni les embrassements d'un fils, ni la douleur d'un vieux père, ni l'amour de mon épouse Pénélope, qui aurait dû assurer son bonheur, ne purent vaincre en moi le désir de connaître le monde, ses vices et ses vertus. Je m'abandonnai, dans la haute mer, sur un vaisseau avec le peu de compagnons qui s'étaient attachés à mon sort : je vis l'un et l'autre rivage jusqu'à l'Espagne, la Sardaigne, les îles voisines et la partie du l'oyaume des Maures que la mer baigne de ses flots. Moi et mes compagnons, nous étions atteints par la vieillesse qui affaiblissait nos forces, lorsque nous arrivâmes à ce détroit où Hercule plaça les deux signaux qui avertissaient l'homme de ne pas pénétrer plus avant. Je laissai Séville à ma droite, comme j'avais laissé Ceuta à ma gauche. « 0 mes compagnons, dis-je alors, qui êtes « arrivés dans les mers de l'Occident, après avoir bravé tant de « dangers, et qui n'avez, comme moi, que peu de temps à survivre, « ne vous refusez pas, en marchant contre le cours du soleil, la « noble satisfaction de voir l'hémisphère privé d'habitants ; consi- « dérez votre dignité d'homme : vous n'avez pas été appelés à « vivre comme la brute, mais vous devez acquérir de la gloire « et de sublimes connaissances. »

« A cette courte harangue, mes compagnons furent enflammés d'une telle ardeur pour continuer le voyage, qu'à peine aurais-je pu la contenir : nous dirigeâmes la proue vers le couchant, et, nous abandonnant à la folle entreprise, nous poursuivîmes notre route vers la gauche.

« Déjà la nuit voyait se déployer devant elle toutes les étoiles de l'autre hémisphère ; l'astre polaire ne se montrait plus qu'à l'extrémité de l'horizon : nous avions vu cinq fois i^eparaître l'éclat argenté de la lune, depuis que nous entreprenions ce grand voyage, quand nous aperçûmes une montagne que la distance rendait encore obscure, et qui était la plus haute que j'eusse encore observée. Nous nous livrâmes à une joie qui bientôt se changea en douleur. Il s'éleva, de cette terre nouvelle, un tourbillon qui vint frapper la proue du vaisseau ; trois fois la tempête fit tourner le navire, puis elle fracassa la poupe, et, comme il plut à cet autre ^^ l'Océan se referma sur nous.

^ ^ SS

CHANT VINGT-SEPTIEME

SA flamme gardait le silence, se redressait et nous quittait, congédiée par mon aimable guide, quand une autre qui la suivait attira mon attention vers la cime dont

^ ^ - elle était couronnée, et dont il s'échappait un bruit

^^sf"^^ confus. Semblable au taureau de Sicile, qui mugissait par la voix des victimes qu'on y avait renfermées, comme si la douleur eût déchiré ses flancs d'airain, et qui, par un châtiment bien juste, fit entendre pour premier mugissement le cfi de l'ouvrier qui avait perfectionné cette invention barbare, cet esprit prononçait des paroles qui, étouffées dès le principe, parce qu'elles ne trouvaient pas d'issue, se convertissaient en un bruit pareil à celui de la flamme.

Mais enfin la voix se fraya un chemin, en donnant aux paroles cet éclat qu'elle avait reçu de la bouche de l'ombre qui était près de moi, et nous entendîmes ces mots : « 0 toi à qui je m'adresse, et qui parlais à l'instant le langage lombard en disant à un autre esprit : « Maintenant, retire-toi, je n'ai plus à t'entretenir — ...» quoique je sois arrivé plus tard, ne refuse pas de me répondre; tu vois que je consens à parler, et cependant le feu me dévore. Si, pour venir dans ce monde dépourvu de lumière, tu as quitté la douce terre d'Italie, où j'ai commis toutes mes fautes, réponds : Les habitants de la Romagne sont-ils en paix ou en guerre? Moi, je suis né dans les montagnes placées entre Urbin et celles où le Tibre donne un cours plus libre à ses eaux. »

J'écoutais avec attention et la tête baissée, lorsque mon guide me dit, en me touchant légèrement : « Parle, toi; celui-là est Italien. )) Et moi, qui avais déjà une réponse préparée, sans tarder, je commençai ainsi : « 0 âme qui es ainsi cachée, ta Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre dans le cœur de ses tyrans : je n'y ai cependant pas laissé de guerre déclarée. Ravenne est ce qu'efle était il y a beaucoup d'années : l'aigle de Polente y commande et couvre encore Cervia de ses ailes. Le lion vert tient en sa piiissance la terre qui soutint la longue épreuve, et qui présenta un amas sanglant de cadavres français ^*.

Le vieux dogue, celui de Verrucchio, qui est plus jeune, ces deux monstres qui firent cruellement mourir Montagna, continuent leurs ravages sur leur proie accoutumée. Le lionceau au champ blanc, qui change de parti à chaque saison, régit les villes

l'enfer 143

du Lamone et du Santerno. La cité qu'arrose le Savio, de même qu'elle est située entre une plaine et une montagne, vit de même tantôt sous la liberté, tantôt sous l'oppression. Et toi, maintenant, qui es-tu? Ne sois pas plus inexorable qu'on ne l'a été avec toi, et que ton nom vive à jamais dans le monde! »

L'esprit tourmenté agita la cime de sa flamme, murmura quelque temps à sa manière, et fit entendre ces paroles : « Si je croyais adresser ma réponse à un homme qui dût retourner sur la terre, cette flamme cesserait de s'agiter; mais, puisque jamais, si ce que l'on dit est véritable, aucun être n'a pu sortir vivant de cet empire, je te réponds sans craindre l'infamie : je fus d'abord homme de guerre; ensuite je portai le froc, croyant que la ceinture purifierait mes fautes; et certes j'aurais eu raison de le croire, si le grand pontife que je maudis ne m'eût replongé dans mes premiers égarements. Tu va savoir comment et pourquoi je devins coupable.

« Tant que je fas un assemblage de ces substances que j'avais reçues de ma mère, mes œuvres ne furent pas celles du lion, mais celles du renard : je connus toutes les ruses, toutes les voies couvertes, et l'art de la fraude qui m'a rendu si célèbre dans la contrée. Quand je me vis arrivé à cet âge où chacun devrait baisser la voile et rouler les cordages, ce qui m'était agréable me parut odieux. Je me livrai au repentir; et si j'eusse continué de marcher dans cette route, malheureux que je suis! j'aurais assuré mon salut.

« Le prince des nouveaux pharisiens avait alors déclaré la guerre, non aux Sarrasins et aux Hébreux, mais aux seigneurs qui habitent près de Latran. Chacun de ses ennemis était adorateur du Christ; aucun d'eux n'avait été commerçant dans les terres du Soudan, et n'avait aidé à reconquérir la ville d'Acre. Ce chef ne vit en lui ni son suprême ministère ni les ordres sacrés; il ne vit pas en moi ce cordon qui autrefois ceignait des religieux plus macérés par la pénitence; et comme Constantin, dans les montagnes de Socrate, pria Sylvestre de le guérir de la lèpre, ce pontife me conjura de le guérir de sa fièvre orgueilleuse; il me demanda conseil : je me tus, parce que ses paroles me paraissaient dictées par l'ivresse. Il ajouta : « Afi'ranchis-toi de tout soupçon, « je t'absous d'avance, mais enseigne-moi à faire tomber les rem- " parts de Palestine. Tu sais que je puis ouvrir et fermer le ciel '.< avec la puissance de ces deux clefs que mon prédécesseur « répudia. »

Ces arguments spécieux me frappèrent. Je pensai que mon silence serait interprété contre moi, et je répondis : « 0 mon père, « puisque tu m'absous du crime que je vais commettre, écoute :

« promets beaucoup, tiens peu, et tu triompheras du haut de ton « siège glorieuf. » A ma mort, François «^ vint me réclamer; mais un des Chérubins infidèles lui cria : « Tu ne Vaura-^ pas, ne me fais « pas tort, il doit venir avec mes esclaves. Il a donné un conseil frau- « duleux; aussi depuis ce temps, je l'ai toujours tenu sous ma domi- « nation. On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas. Il est impos- « sible de vouloir le péché et de s'en repentir à la fois : il y a « contradiction dans cette proposition. »

0 malheureux que je fus, quand il m'enleva en ajoutant : « Tu ne pensais pas que je fusse logicien! » Alors il me jeta aux pieds de Minos. Ce juge ceignit huit fois de sa queue ses lianes inflexibles; et, en la mordant avec rage, il cria : « Celui-ci va au feu qui absorbe les coupables. « — Voilà pourquoi tu me vois ici gémir sous un si cruel vêtement. »

Quand elle eut parlé ainsi, la flamme s'éloigna; et le mouvement agité de sa cime aiguë exprimait sa douleur.

Nous traversâmes le pont, mon guide et moi, et nous arrivâmes près de la vallée où l'on fait payer l'amende éternelle à ceux qui sèment la discorde et la division parmi leurs semblables.

CHANT VINGT-HUITIÈME

}vi pourrait, même après un travail opiniâtre, même avec des expressions dégagées des chaînes de la poésie, décrire éloquemment le spectacle de sang et de plaies cruelles qui s'offrit à mes yeux! Qui pourrait avec succès entreprendre cette tâche t'éméraire, et ne pas redouter l'insuffisance de notre langue et la médiocrité de notre esprit qui ne peut corriprendre de si hautes connaissances! En vain on rassemblerait ceux qui furent frappés, en combattant contre les Romains, dans les plaines de la Pouille, cette contrée jouet de la fortune; en vain on réunirait les héros atteints du fer ennemi pendant la longue guerre où, sur la foi de Livius, historien véridique, il se fit une simple moisson d'anneaux de chevaliers; en vain on exhumerait les guerriers qui succombèrent sous le bras terrible de Robert Guiscard, ces soldats dont ïossuaire remplit "et les vallées de Cépérano, où les habitants infidèles manquèrent

de courage, et les prairies de Tagliacozzo, où le vieux Allard triompha par la ruse ; tous ces infortunés, rendus à la vie, étaleraient à la l'ois leurs membres mutilés, qu'ils donneraient une faible idée de cet amas de plaies livides et de spectres sanglants que présente la neuvième vallée. L'image d'une tonne sans fond rappellerait peu fidèlement à la pensée le premier esprit que je rencontrai. Il était fendu depuis le menton jusqu'au fond des entrailles. Ses intestins retombaient sur ses jambes; on voyait les battements de son cœur, et ce ventricule où la nature prépare les sécrétions fétides. Je le considérais avec attention : alors il me regarda; et de ses mains s'entr'ouvrant encore la poitrine, il me dit : « Vois comme je suis fendu ! vois comme Mahomet est déchiré ! Devant moi est Aly en pleurs; il marche, la tête ouverte depuis le menton jusqu'au front. Tous les autres que tu aperçois ici ont aussi vécu sur la terre, et pour avoir semé des schismes et le scandale, ils sont ainsi fendus. Là derrière est un démon qui plonge de nouveau le tranchant de son épée dans les entrailles de tous tant que nous sommes, parce que nos blessures sont refermées quand nous reparaissons devant lui, après avoir parcouru tout le chemin des pleurs. Mais qui es-tu, toi qui restes oisif sur ce pont pour retarder peut-être d'un instant le supplice dû à tes propres accusations? » Mon maître répondit : Il n'a pas encore perdu la vie ; aucune faute ne le conduit aux tourments. Il doit connaître les supplices de tous les cercles : moi qui suis mort, je suis chargé de le conduire. La vérité seule est sortie de ma bouche. »

A ces mots, une foule d'âmes qui entendirent ces paroles s'arrêtèrent pour me regarder, et la suprise leur fit un moment oublier leurs souffrances.

« Toi, qui dans peu reverras peut-être le soleil, dis donc à frère Dolcino qu'il ramasse des vivres, s'il ne veut pas être entouré dans des montagnes pleines de neige, s'y voir forcé d'abandonner au Novarais une victoire qu'il n'obtiendra pas autrement, et venir bientôt me rejoindre dans l'abîme. « Ainsi me parla Mahomet, après avoir quelque temps suspendu ses pas; puis il continua sa marche douloureuse. Un autre qui avait la bouche fendue, le nez coupé jusques aux yeux, et à qui il ne restait plus qu'une oreille, s'était arrêté devant moi tout surpris; il ouvrit sa bouche ensanglantée, et dit : « 0 toi qu'aucune faute n'a condamné à venir ici, et qui as dû voir la terre italienne, à moins qu'une trop grande re.ssemblance ne m'abuse, souviens-toi de Pierre de Medicina, si tu retournes jamais dans ces belles plaines qui descendent de VerceiJ à Marcabo, fais savoir aux deux citoyens les plus distingués de Fano, à Messer Guide et à Augiolello, que si notre prédiction, ici,

n'est pas vaine, ils seront précipités d'une barque, et noyés près de la Cattolica, par la trahison d'un cruel tyran. Dans l'immensité de la mer qui s'étend entre Chypre et Majorque, Neptune n'a jamais vu commettre un si grand crime par des pirates ou par la race des Grecs. Le traître de Rimini, que la perte d'un œil à rendu difforme, et qui gouverne cette terre malheureuse où tel qui est près de moi n'aurait jamais voulu porter ses pas, invitera ces deux infortunés à une conférence, et donnera un tel ordre, qu'il n'aura pas été nécessaire d'oflrir des prières et des vœux pour apaiser les vents furieux de Focara. — Si tu veux que je rappelle ta mémoire dans le monde, dis-moi, lui répondis-je, quel est celui à qui la vue de Rimini fut si amère? » L'ombre alors porta la main à la figure d'un de ses compagnons, et lui ouvrit la bouche en criant : « Le voilà, mais il ne parle pas. Chassé de Rome, il détruisit les hésitations de César, en lui disant que celui qui a tout préparé, doit ne plus retarder son entreprise. » Oh! qu'il me paraissait souffrir avec sa langue tranchée, ce Curion, qui osa proférer un conseil si hardi! Un autre, qui avait les deux mains coupées, levait ses moignons dans l'air ténébreux, et présentant sa figure souillée de sang, criait : « Tu te souviendras aussi de Mosca ; hélas ! c'est moi qui dis : La chose faite a une tête, ce qui fut la source des malheurs de la Toscane. » J'ajoutai : « et la cause de la destruction de ta race. »

A ce reproche, l'ombre, accablée sous le poids d'une double douleur; se retira avec des transports de désespoir et de rage. Je continuai de repaître mes regards de cet horrible spectacle : il s'en offrit un surtout à mes yeux que je craindrais de retracer dans ce poème, sans autre preuve que mon témoignage, si je n'étais rassuré par ma conscience, cette compagne fidèle, dont la rectitude rend l'homme fort et vertueux. Je vis un de ces coupables (je crois le voir encore) marcher, avec le triste troupeau, comme tous les autres, mais privé de sa tête. Il la tenait à la main suspendue comme une lanterne dont il semblait s'éclairer. Cette tête nous regardait, et la bouche disait : « Hélas! » Comment peut-il se trouva deux corps en un seul, et une seule âme en deux corps? L'inventeur de tels supplices sait, lui seul, comment ils peuvent s'accorder avec les lois de la nature.

Quand il fut arrivé près du pont, le damné souleva sa tête pour me faire mieux entendre ces paroles lamentables : « Vois ma douleur ci'uelle, toi qui, pendant ta vie, peut visiter l'empire des morts! as-tu jamais été témoin d'un tourment plus affreux? Apprends, si tu veux parler de moi, que je fus Bertrand de Born, qui donnai des conseils funestes au roi Jean. J'armai le fils contre le père : Achitofel n'excita pas, par de plus lâches instigations,

Absalon contre David. Parce que je divisai des êtres nés pour vivre tendrement unis, je porte ma tête séparée de mon principe, qui reste dans ce tronc informe. C'est ainsi que le talion, mon châtiment, retrace ma conduite criminelle. »

CHANT VINGT-NEUVIEME

;a foule de ces malheureux, leurs blessures cruelles avaient tellement rempli mes yeux de larmes, que je désirais trouver le loisir de les répandre ; mais Virgile me dit : « Que regardes-tu encore? pourquoi ta vue s'obstine-t-elle à considérer ces ombres mutilées? Tu ne t'es pas laissé abattre par cette compassion dans les autres vallées. Si tu voulais compter ces âmes, pense que cette enceinte a vingtdeux milles de tour; déjà la lune est sous nos pieds; le temps qui nous est accordé n'est pas long : tu dois voir bien d'autres tourments que tu ne vois pas encore. » Je répondis : « Si tu avais observé la cause de mon attention, tu m'aurais peut-être permis de rester quelques moments de plus. » Je parlais ainsi en suivant les pas de mon guide qui continuait d'avancer.

J'ajoutai : « Je crois que, dans cette enceinte de terreur où je fixais mes yeux, une ombre de ma famille pleure la faute qui làhaut est si cruellement expiée. — Que ta pensée, me dit mon maître, ne se porte pas plus longtemps sur cet esprit; ne songe qu'à me suivre, et qu'il reste où il a mérité d'être puni. Je l'ai vu au pied du pont te montrer au doigt, et te menacer fortement : j'ai entendu qu'on le nommait Géri del Bello. Tu étais alors si occupé de celui qui défendit Hautefort, que tu n'as pas regardé de ce côté ; ensuite Géri a disparu. — 0 mon guide! dis-je, la mort violente qu'il a reçue, et qui n'a pas été vengée par un seul des siens dont l'honneur ait élevé l'âme, l'aura rendu dédaigneux pour moi; il se sera éloigné sans me parler, mais ce noble dédain redouble ma tendresse pour lui. »

Nous parlions ainsi en descendant au pont d'où l'on verrait l'autre vallée tout entière, si un plus grand jour l'éclairait. Arrivés h ce dernier cloître de Malébolge, nous pûmes déjà distinguer les reclus qui l'habitaient. Des gémissements si poignants vinrent me frapper, que je fus obligé de couvrir mes oreilles avec mes mains.

Là régnaient des contagions comparables à celles que présenteraient, dans le mois consacré à Auguste, les hospices réunis de Valdiciiiana, les Maremmes e/npestées et les plaines méphitiques de la Sardaigne : il sortait de cet abîme une odeur empoisonnée,semblable à celle qui s'exhale des plaies gangrenées. Nous descendîmes, en marchant à gauche, dans le fond de cette vallée, où la justice infaillible du souverain Maître, accomplissant son terrible ministère, punit les faussaires qu'elle a enregistrés, 15 même, sur son livre ineffaçable. Je ne crois pas qu'on ait pu éprouver une plus vive douleur à l'aspect du tableau hideux de la maladie qui attaqua le peuple d'Égine ^'*, quand l'air infecté de miasmes pestilentiels fit périr les animaux jusqu'au dernier insecte, et réduisit ces nations antiques, suivant le témoignage des poètes, à retrouver dans une fourmilière les moyens de se reproduire.

Je voyais ces esprits languir en tas divers, étendus dans cette vallée obscure ; l'un était couché sur le ventre, celui-là gisait sur les flancs de son compagnon; un autre rampait péniblement dans la contrée ténébreuse. Nous marchions à pas lents, sans parler, écoutant et regardant ces malheureux qui ne pouvaient se dresser sur leurs pieds. Je vis deux coupables qui se prêtaient un appui mutuel, comme ces vases qu'on place l'un sur^l'autre pour réchauffer les aliments.

Ces ombres étaient couvertes de croûtes lépreuses, de la tête aux pieds. Tous ces esprits, plus agiles que le valet qui, pressé par son maître, ou provoqué par le sommeil, promène avec rapidité l'étrille sur les flancs du coursier, enfonçaient leurs ongles aigus dans cette lèpre que d'insupportables démangeaisons leur faisaient gratter avec rage. Mais, ô vain secours! leur peau encroûtée tombait par lambeaux sous leurs doigts, comme on voit tomber, sous le couteau de celui qui l'apprête, les longues écailles d'un scare ou d'un autre poisson.

Mon guide adressa ces mots à une de ces ombres : « 0 toi qui t'écorches si cruellement de tes propres mains, dont tu semblés faire des tenailles, dis-moi, compte-t-on quelques Italiens parmi ceux d'entre vous qui sont condamnés à ce supplice? Réponds, et puissent tes ongles supporter ce travail éternel! » Un esprit répondit en pleurant : « Nous deux que tu vois si difformes, nous sommes Italiens; mais toi, qui es-tu, toi qui nous as adressé une demande? — Je suis chargé, dit mon guide, de conduire cet être encore vivant, de degré en degré, et de lui faire parcourir tout l'empire inferual. n Les deux esprits cessèrent de s'appuyer l'un sur l'autre, et, dans un état de tremblement convulsif, se tournèrent vers moi, ainsi que plusieurs qui avaier^l pu entendre les paroles du Sage. Mon maître s'approcha, et me dit ces mots :

l'enfer

« Maintenant, entretiens ces esprits en liberté. » Alors, sur son commandement, je m'exprimai en ces termes : « Que votre nom ne s'efface pas dans le monde mortel, mais qu'il voie mille révolutions de l'astre du jour! Qui êtes-vous? quel pays vous a vus naître? Que votre supplice insupportable ne vous détourne pas de me parler avec confiance! » Un d'eux répondit : « Je naquis à Arezzo, et Albert de Sienne me fit condamner aux flammes : cependant ce n'est pas l'arrêt des hommes qui m'a conduit ici. Il est vrai que je dis à Albert, mais en riant : « Je saurais prendre mon vol dans les airs. » Ce dernier, qui avait du zèle et peu de lumières, me pria de l'initier dans cette science, et ce fut seulement parce que je n'avais pas formé un nouveau Dédale, qu'il me fit brûler par celui qui le reconnaissait pour son fils : c'est pour m'être livré à l'alchimie, que l'infaillible Minos m'a condamné à rouler dans la dixième vallée. »

Je dis alors au poète : « Fut-il jamais une nation plus vaine que la nation siennoise? Non, certes, pas même la nation française! L'autre lépreux, qui m'entendit ainsi parler, répondit à mes paroles : « Exceptes-en Stricca, qui sut faire des dépenses si modérées, et Nicolas qui, dans la ville oii l'on a conservé cet usage, inventa la riche coutume d'assaisonner les faisans avec des épices. Exceptes-en la folle société dans laquelle Ceccia d'Asciano dissipa le revenu de ses bois et de ses vignes, et celle oii l'Abbagliato montra son grave esprit de prudence. Veux-tu savoir qui te seconde ainsi contre les Siennois? considère-moi bien, tu reconnaîtras ma figure qui te répondra; je suis l'ombre de Capocchio; c'est moi qui falsifiai les métaux dans des opérations alchimiques : tu dois te souvenir, si je ne m'abuse, que j'ai toujours été un singe très adroit. »

SS ^

CHANT TRENTIEME

*UAND Junon, jalouse de Sémélé, ne craignit pas de persécuter si souvent cette princesse du sang thébain, Atamas devint si insensé que, voyant son épouse s'approcher avec ses deux fils dans ses bras, il cria : « Tendons les filets, que je prenne la lionne et ses lionceaux! » Aussitôt il avança ses bras cruels, saisit celui de ses enfants qui se nommait Léarque, le fit tourner plusieurs fois dans

les airs, et le brisa contre un rocher : alors la mère se précipita dans les eaux avec son autre fils. Quand la fortune voulut abaisser la grandeur des Troyens et leur puissance qui montrait tant d'audace, et que le royaume et le souverain furent anéantis, Hécube, languissante, désolée et captive, après avoir vu périr Polyxène, et avoir trouvé, sur le bord de la mer, le corps de son 111s Polydore, éprouva d'affreux déchirements, et fit entendre les aboiements forcenés d'une chienne, tant la douleur avait renversé ses esprits. Mais ni les cruautés des Thébains, ni celles que les Troyens, dans l'une et l'autre catastrophe, exercèrent sur des animaux ou sur des hommes, ne peuvent être comparées aux fureurs de deux âmes nues qui couraient en mordant ce qu'elles rencontraient, comme fait le pourceau à qui son toit vient d'être ouvert. L'une de ces âmes accourut près de Capocchio, lui asséna sur la nuque des coups violents, le renversa, et, le tirant à elle, lui fit labourer avec son ventre le sol âpre et sauvage. L'habitant d'Arezzo, qui en fut tout tremblant de frayeur, me dit : « Ce furieux est Gianni Schicchi, dont la rage va accommodant ainsi ce qu'elle rencontre. » Je répondis : « Si cette autre âme ne vient te déchirer de ses affreuses morsures, peux-tu me dire qui elle est, avant qu'elle disparaisse? » Il reprit ainsi : « C'est l'âme antique de cette scélérate Myrrha qui, contre les lois de l'amour honnête, devint amie de son père. Pour commettre son crime elle emporta un déguisement, comme cet autre qui est plus loin, dicta, au nom de Buoso Donati, pour posséder la reine du haras, un faux testament auquel il donna les formes légales. »

Après que ces deux furieux, qui avaient arrêté ma vue, eurent continué leur course impétueuse, je me retournai pour considérer les autres coupables; j'en vis un dont le corps, s'il avait été tranché là où l'aine se termine, aurait eu la forme d'un luth. Une hydropisie qui, par l'effet d'une humeur funeste, avait détruit toutes les proportions du visage et des flancs, tenait entr'ouvertes les lèvres de ce damné : il ressemblait à l'homme qui, défiguré par les ravages de l'étisie, rapproche péniblement, dans sa soif dévorante, une lèvre du menton, et l'autre de son nez. L'âme s'écria : « 0 vous qui êtes exempts de peines dans ce monde misérable, et je ne sais pourquoi, regardez le supplice de maître Adam! Pendant ma vie, j'ai possédé tout ce que j'ai désiré, et maintenant, hélas ! je soupire après une goutte d'eau. Les ruisseaux qui, du Casentin, portent leurs ondes à l'Arno par des canaux frais et délicieux, me sont toujours présents, et ce n'est pas en vain : leur souvenir me dessèche plus que le mal qui décharné mes traits. La justice sévère qui me punit m'offre, dans le lieu même où j'ai péché, l'image que poursuit mon stérile désir. C'est à Roména que

j'ai falsifié la monnaie frappée au coin de Baptiste; et, là-haut, ce crime me fit condamner aux flammes. Au moins, que n'aperçois-je ici les ombres barbares de Guido d'Alexandre et de leur frère! je donnerais, pour les voir sur ce sol brûlant, l'eau limpide de Fonte- Bî'anda^^. S'il faut en croire les âmes pleines de rage qui ont le privilège de parcourir ce cercle empesté, un d'eux est déjà parmi nous Mais que me fait son supplice, à moi qui ai les membres appesantis? S'il m'était accordé d'avancer d'un doigt en cent années, je me serais déjà mis en chemin pour chercher ce monstre dans cette vallée qui compte onze milles de long, et n'a pas moins d'un demi-mille de large. C'est à cause d'eux que je suis associé à cette odieuse famille; ce sont eux qui m'ont ordonné de frapper des florins à trois carats d'alliage. »

Je l'interrompis en lui disant : « Qui sont ces deux abjects couchés à ta droite, et qui fument comme des mains mouillées pendant l'hiver? » Il répondit : «J'ai trouvé ces ombres ici, quand je suis tombé dans cet abîme; depuis ce temps elles sont restées immobiles, et je ne crois pas qu'elles puissent se mouvoir jamais. L'une est la perfide qui accusa Joseph; l'autre, le fourbe Sinon, ce Grec de Troie. Une fièvre aiguë leur fait exhaler cette vapeur putréfiée. » Le dernier, indigné de s'entendre appeler d'un nom si infâme, frappa de son poing le ventre durci de î'hydropique, et le fit résonner comme un tambour. Maître Adam répondant par un coup sur la figure de Sinon, et qui ne parut pas moins violent, lui adressa ces mots : « Quoiqu'il me soit pénible de remuer mes membres engourdis, j'ai encore le bras prompt à frapper. — Pourquoi, dit le fils de Sisyphe, quand tu marchais aux flammes, ne l'avais-tu pas si dispos? Tu l'avais plus libre quand lu battais tes florins. — Tu dis ici la vérité, reprit I'hydropique; mais tu ne la dis pas de même aux Troyens, lorsqu'on te somma de la dévoiler. — Moi, reprit Sinon, j'ai dit une fausseté, oui, mais toi tu as falsifié la monnaie. Je suis ici pour un seul crime, et toi pour plus de forfaits qu'aucun autre démon. — Parjure, souviens-toi du cheval, répliqua le coupable au ventre tendu; que ton supplice soit de savoir que tout le monde connaît ta perfidie. — Et toi, dit le Grec, languis avec cette soif qui brûle ta langue, et cet amas d'eau qui, comme une muraille, te dérobe la vue du reste de ton corps. — Ta bouche, repartit le monnayeur, ne s'ouvre que pour proférer des paroles criminelles : si j'ai soif, si mon ventre est ainsi gonflé, tu es dévoré de cette fièvre qui te consume, et qui te fait exhaler une vapeur putride : il ne faudrait pas t'inviter longtemps à lécher le miroir de Narcisse. »

* J'étais occupé à les entendre, quand mon maître me dit : « Continue donc d'écouter : pour rien, je te chercherais querelle. »

Lorsque mon guide m'eut parlé de ce ton de co^^^e, Je me retournai vers lui plein d'une honte dont je n'ai pas perdu le souvenir. Tel que celui qui, voyant dans son sommeil un malheur fondre sur lui, désire que le trouble qui le tourmente ne soit qu'une vaine illusion, et fait des vœux pour n'avoir point à gémir de cette image mensongère, de même, de ma pensée, je désirais m'excuser; mais en même temps mon désir secret était entendu sans que je susse quel pouvoir le révélait à mon maître. Il me dit : « Moins de confusion demanderait grâce pour une faute plus grave que la tienne. Point de tristesse ; et si jamais tu rencontres des ombres engagées dans de semblables rixes, n'oublie pas que je suis près de toi; c'est une action basse de les écouter. »

CHANT TRENTE ET UNIEME

)oN guide venait de m'adresser des reproches qui m'avaient fait rougir de honte ; mais ses dernières paroles apportaient des consolations dans mon âme. Ainsi la lance qu'Achille avait reçue de son père, faisait des blessures qu'elle avait le don de guérir. Nous quittâmes cette triste vallée, en marchant, sans parler, sur le bord qui l'environne : là, le jour n'avait pas tout à fait disparu ; la nuit n'avait pas déployé ses voiles : cependant ma vue s'étendait peu autour de moi. En cet instant retentit un cor dont le son aurait étouffé celui du tonnerre : Je dirigeai toute la puissance de mes yeux vers le point d'où partait ce son effroyable. Le bruit du cor de Roland ne fut pas si terrible après la bataille sanglante où Charlemagne perdit le fruit d'une guerre sacrée. J'avançai la tète, et il me sembla voir plusieurs tours élevées.

Je dis à mon maître : « Quelle est cette Terre? » Il me répondit : « Ton œil veut pénétrer trop avant; aussi, à travers ces ténèbi'es épaisses, il en impose à ton imagination abusée. Quand tu seras arrivé, tu verras combien les sens nous trompent à une grande distance : mais marche plus vite. » Il me prit alors par la main, et me dit d'une voix douce : « Avant d'approcher davantaget apprends, afin d'en être moins étonné, que ce ne sont pas là des

toui:s, mais des géants qui sont autour du puits infernal, et que lu vois depuis les pieds jusqu'au milieu du corps. »

De même que l'œil, quand la vapeur se dissipe, peu à peu distingue ce qu'elle cachait à notre vue ; de même à mesure que je m'avançai davantage à travers l'air épais et obscur, et que j'approchai de plus près, mon erreur s'évanouit, mais je sentis accroître mon épouvante. Tels que des tours couronnent Montéreggione, célèbre par ses murailles arrondies, tels les horribles géants, que Jupiter, du haut du ciel, menace encore lorsqu'il lance le tonnerre, vus jusqu'à mi-corps, semblaient flanquer de tours menaçantes le bord qui environne ie dernier abîme. Je distinguais les traits, les épaules, la poitrine, une partie des flancs de l'un deux, et ses bras tombant le long des côtes. Lorsque la nature cessa de créer de tels monstres, elle mérita sans doute des éloges; elle enlevait à Mars de terribles instruments de guerre ; elle ne se repent pas, il est vrai, de continuer à créer des éléphants et des baleines; mais on peut voir à l'aide de sages réflexions, combien elle est juste et discrète : en effet, là où l'esprit et l'intelligence • savent se joindre à la puissance et à la méchanceté, les efforts des hommes ne peuvent opposer aucune résistance.

Le visage de ce géant présentait la longueur et la largeur de la pomme de pin de Saint-Pierre, à Rome. Ses autres membres étaient dans la proportion d'une face aussi monstrueuse. Le boi^d qui couvrait la partie inférieure de son corps, en laissait découvrir assez pour que trois habitants de la Frise, élevés l'un sur l'autre, se fussent vantés en vain d'atteindre à la chevelure de cet orgueilleux rebelle, puisque l'on comptait plus de trente grands palmes, du point oîi s'attache le manteau jusqu'au bord du puits infernal. La bouche formidable, qui ne peut chanter des psaumes plus doux, cria : « Raphe lmai amec ijza bialmi'^. — Ame insensée, lui dit mon guide, cherche un vain amusement dans le son de ce cor; exhale ainsi ta fureur, quand la colère ou une autre passion vient te dominer! Ame perverse, si tu ignores où ce cor est suspendu, cherche le long des muscles de ton cou, tu trouveras la courroie qui soutient ce fatal instrument : remarque donc qu'il décrit un cercle autour de ton énorme poitrine. » Mon maîtx-e me dit ensuite : « Voilà Nembrot, il s'accuse lui-même ; c'est depuis qu'il manifesta son arrogante inexpérience, qu'on ne parle plus une seule et même langue dans le monde. Laissons-le, ne perdons pas nos pai'oles : le langage des hommes lui est aussi inconnu que le sien l'est à toute la terre. »

Nous fîmes un détour à gauche, et, à la portée du trait, nous trouvâmes un géant plus grand et plus redoutable. Je ne saurais dire quelle main invincible a pu garotter un tel monstre; mais

une chaîne qui assujettissait sur sa poitrine son bras gauche, et sur ses reins son bras droit, le tenait lié depuis le cou jusqu'à cette moitié du corps que l'on pouvait apercevoir, et se repliait cinq fois autour de ses flancs. « Ce superbe géant, dit mon guide, voulut éprouver sa puissance contre ceUe du grand Jupiter, et voilà quelle fut sa récompense : il s'appelle Éphialte ; il s'abandonnait aux accès de son audace téméraire, quand les géants intimidèrent les dieux; il ne peut jjIus mouvoir ces bras qui lui servirent à entasser les montagnes. — Je voudrais, repris-je, voir, s'il se peut, Briarée, ce géant que l'on dit d'une hauteur si démesurée. » Mon guide répondit : « Tu verras Antée près d'ici; il est libre, et parle intelligiblement : c'est lui qui nous déposera au fond du dernier abîme. L'autre que tu demandes est plus éloigné, mais il est tel qu'Éphialte, et enchaîné comme lui : il a seulement un aspect plus féroce. » A ces mots Éphialte secoua ses chaînes : jamais un tremblement de terre, qui ébranle une tour énorme, ne fit entendre un bruit aussi terrible. Alors je craignis plus que jamais la mort, et l'effroi allait m'anéantir, si je ne me fusse souvenu que le géant avait les mains garottées.

Nous continuâmes de marcher, et nous vîmes Antée dont le corps, sans compi'endre la tête, dépassait le gouffre de cinq aunes. Mon maître parla ainsi : « 0 toi qui fis un butin de mille lions dans la vallée fortunée où Scipion se couvrit de gloire et mit en fuite Annibal et les siens, il paraît qu'on croît que tu aurais donné la victoire aux fils de la terre, si tu avais accompagné tes frères à la haute guerre contre les dieux : ne dédaigne pas de t'abaisser et de nous déposer là où le Gocyte est couvert de glaces! Ne me fais appeler ni Titye ni Tiphée. Celui que je conduis peut rassasier ton àme avide de renommée : abaisse-toi, et ne tords pas ainsi ton visage. Oui, il peut parler de toi dans le monde, celui-ci qui est vivant, et destiné à une longue carrière, si la grâce ne l'appelle pas à elle avant le temps. » Alors le géant étendit sur m'on guide ces mains qui pressèrent si rudement Hercule. Le sage Romain me dit, quand il se sentit saisir ainsi : « Fais en sorte que je puisse te tenir fortement. « Et il me serra contre lui tellement que nos corps ne formaient qu'un faisceau. Tel que la Garisende, si on la considère du côté où sa cime inclinée inspire tant d'effroi, paraît prête à se renverser, quand il passe un nuage au-dessus de ses créneaux, tel me sembla le formidable Antée, quand je le vis abaisser ses bras. J'avoue qu'alors j'aurais préféré toute autre voie: mais il nous porta légèrement au fond de l'abîme qui renferme Lucifer et Judas. A peine nous eut-il déposés, qu'il se releva comme le mât d'un vaisseau.

CHANT TRENTE-DEUXIÈME

i je savais composer des vers d'un ton âpre et rauque, comme il conviendrait d'en offrir ici pour décrire le puits sur lequel s'appuient tous les autres cercles, j'exprimerais le suc de ma pensée avec plus de force; mais, puisque ce don m'est refusé, ce n'est pas sans crainte que je me hasarde à retracer ce que j'ai vu. La description du centre de l'univers ne peut être ni un jeu futile, ni l'entreprise d'une langue qui ne sait encore que balbutier. Femmes, qui avez aidé Amphion à élever les murailles de Thèbes, accordez-moi votre généreuse assistance, et que mes chants s'élèvent à la hauteur du sujet. 0 race maudite de coupables, qui habitez ce lieu dont il est si difficile de présenter un tableau fidèle, que n'avezvous été, dans le monde, des brebis et des chèvres!

Quand nous fûmes parvenus dans le puits obscur, plus bas que le sol où reposaient les pieds du géant, je considérai les hauts retranchements de l'abîme, et j'entendis qu'on me disait : c< Prends garde à tes pas, évite de fouler aux pieds la tête des misérables accablés qui ont été tes frères. » Je me tournai, et je m'aperçus que je marchais sur un lac glacé qui ressemblait plutôt à un cristal qu'à un fleuve. Le Danube qui traverse l'Autriche, et le Tanaïs qui roule ses eaux sous un ciel encore plus xigoureux, n'entravent pas leur cours d'une enveloppe aussi épaisse. Les monts Tabernick et Pierra Piana s'écrouleraient sur ce lac, qu'on n'entendrait pas à sa surface le moindre craquement.

De même qu'on voit la grenouille qui coasse, la tête hors des marais, à l'époque de l'année où la viUageoise pense à glaner, de même on voyait les ombres livides sous cet hiver éternel, plongées dans Ja glace jusqu'à cette partie du visage où se signale la honte, et imitant, en faisant claquer leurs dents, le bruit du bec de la cigogne. Elles avaient toutes la tête renversée en avant; le froid qu'elles éprouvaient et la douleur dont elles étaient pénétrées se manifestaient par ce choc de leurs dents et le gonflement de leurs yeux.

Quand j'eus observé quelque temps ce spectacle, je regardai à mes pieds, et je vis deux ombres qui se serraient si étroitement, que leurs chevelures étaient confondues. « Dites-moi; qui êtesvous, m'écriai-je, ô vous qui vous étreignez si fort? » Ces ombres élevèrent la tête, mais leurs yeux étaient baignés de larmes qui,

La Divins Comédie. 1 1

tombant sur leurs cils, y restèrent tout à coup, condens(5es par la glace : bientôt elle rapprocha encore les deux coupables, en les resserrant ensemble visage contre visage : jamais un lien de fer n'a plus fortement tenu appliqué le bois contre le bois. La fureur des ombres fut telle, qu'elle s'entre-heurtèrent comme deux béliers.

Une autre âme, à qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui inclinait sa face humiliée, me dit : Pourquoi te mires-tu en npus? veux-tu savoir qui sont ces deux esprits? Ils naquirent, ainsi que leur père Albert, dans la vallée d'où descend le Hisenzio; ils sont aussi fils de la môme mère, et tu parcourras toute Tenceinte de Gain avant de trouver une ombre qui ait plus mérité qu'eux d'être abreuvée de l'amertume du bouillon de glace. Je n'en excepte pas celui à qui Artus fit dans le flanc une si large blessure que les rayons du soleil traversèrent son corps, ni Focaccia, ni celui qui avec sa tôte»m'empêche de voir plus avant, et qui fut appelé Lassolo Mascheroni, Si tu es Toscan, lu dois connaître ce dernier. Pour que tu n'aies pas à m'interroger davantage, apprends que je suis Camiccione de Pazzi : j'attends Carlino, qui vienne ici montrer un être çlus méprisable que moi- »

Je vis beaucoup d'autres visages que le froid avait rendus violets; aussi le souvenir de cet étang me pénétrera-t-il toujours d'horreur.

Je m'avançais ainsi vers le centre où tendent tous les corps graves, et je tremblais de crainte dans ces ténèbres perpétuelles. En marchant parmi ces ombres impies, j'ignore si ce fut un effet de ma volonté, du destin ou du hasard, mais mon pied heurta fortement contre une tête. L'âme cria en pleurant : « Pourquoi m'insultes-tu? situ ne viens pas venger la journée de Monte-Aperto, pourquoi me frappes-tu? » Je dis alors : « 0 mon maître! attendsmoi, que j'éclaircisse un doute auprès de cette ombre; puis nous avancerons aussi vite que tu voudras. » Mon guide s'étant arrêté, je dis à celui qui blasphémait encore : « Qui est-tu, toi qui me fais de tels reproches? » Il reprit : « Mais qui es-tu toi-même, toi qui marches dans le cercle d'Anténor en frappant les visages des autres si rudement que, quand même tu serais vivant, tu aurais encore frappé trop fort? » Je répondis : * Je suis vivant, et il peut t'être agréable, si tu es avide de quelque renommée, que je place ton nom avec ceux que j'ai déjà recueillis. — Moi! s'écriat-il, je désire le contraire, et même retire-toi; ne me donne plus de sujets de plainte^ : tu ne sais pas bien flatter sur ce marais. » Je saisis alors le coupable à la nuque, et je dis : « Il faudra bien que tu parles, ou il ne restera pas un cheveu sur cette tête. — Eh bien! reprit-il, arrache mes cheveux, foule ma tête aux pieds, tu ne sauras jamais qui je suis. » L'esprit aboyait en renversant sa

tête en avant, et j'avais déjà la main remplie des débris de sa chevelure, quand un autre cria : « Qu'as-tu donc, Bocca? il ne te suffit pas de grincer les dents, il faut que tes aboiements nous importunent. Quel démon te tourmente! — Maintenant, repris-je, il m'est indifférent que tu parles, traître maudit; à ta honte, je porterai de vraies nouvelles de toi. — Va-t'en, répondit-il, raconte ce qu'il te plaira de raconter ; mais si tu sors d'ici, n'oublie pas celui qui vient d'avoir une langue si prompte à me trahir; il pleure en ce lieu l'argent qu'il a reçu des Français; tu pourras dire : J'ai vu Buoso da Duera, là où les pécheurs sont dans l'étang glacé. On te demandera peut-être qui tu as vu encore : eh bien, tu as à ta droite Beccheria, dont Florence a fait tomber la tête : je crois que plus loin sont plongés Gianni del Soldaniero. Ganellone et Tribaldello qui, trahissant les siens, livra, pendant leur sommeil, la porte de Faenza. »

Nous quittâmes cette ombre, et nous vîmes deux damnées dans une fosse, oii la tête de l'un dominait et couvrait celle de l'autre : comme un homme affamé dévore du pain, le premier dévorait la tête de son compagnon, là où le cerveau s'unit à la nuque ; il lui rongeait le crâne, comme autrefois Tidée se plut, par vengeance, à broyer sous sa dent le crâne de Ménalippe. Je m'exprimai en ces termes : « G toi qui montres un acharnement de bête féroce contre celui que tu manges, dis-moi quelle est la cause de ta fureur 1 Lorsque je saurai qui vous êtes tous deux, quel est son crime et à quel point tu as droit de te livrer à une si terrible représaille, je citerai ton nom dans le monde, si la langue avec laquelle je parle ne se dessèche peis. »

CHANT TRENTE-TROISIEME

E pécheur détourna sa bouche du féroce repas ; et, après l'avoir essuyée aux cheveux de la tête qu'il avait rongée par derrière, il commença ainsi : « Tu veux que je renouvelle cette rage désespérée dont le souvenir m'accable avant même que je parle; mais si mes paroles sont une semence qui porte pour fruit l'infamie du traître que je ronge, tu me verras parler et pleurer à la fois. Je ne sais qui tu

es, ni sous quels auspices tu es venu jusqu'ici; à ton langage, tu ttie parais Florentin. Apprends que je fus le comte Ugolin; celuici est l'archevêque Ruggieri; je te dirai pourquoi je lui suis un tel voisin. Il est inutile de répéter que, malgré ma confiance en lui, victime de ses affreux soupçons, je fus saisi et dévoué à la mort : mais ce que tu ne sais pas, c'est combien cette mort fut atroce ; tu vas en entendre le récit, et tu sauras si ce monstre a mérité ma haine. A travers les soupiraux de la tour, à qui, depuis mon supplice, on a donné le nom de Tour de la faim, et où tant d'autres seront enfermés après moi, une légère ouverture m'avait déjà, plusieurs fois, fait apercevoir la clarté du jour, lorsque j'eus un songe funeste qui déchira pour moi le voile de l'avenir.

w Ruggieri me paraissait dtre mon seigneur et mon maître; il poursuivait un loup et ses louveteaux vers la montagne qui dérobe aux Pisans la vue de l'État de LucqUes. Il chassait devant lui les Gualandi, les Sismondi et les Lafranchi précédés eux-mêmes de chiennes maigres, affamées et dressées par des mains habiles. En peu de temps le loup et ses petits me parurent fatigués, et les chiennes semblaient, de leur dent aiguë, leur fendre le flanc.

« Quand je fus éveillé, avant l'aurore, j'entendis mes fils, qu'on avait emprisonnés avec moi, pleurer, en dormant encore, et demander du pain. Tu es bien cruel, toi, si tu ne gémis du triste sort qui m'était annoncé ; et si tu ne verses pas de larmes, de quoi peux-tu donc pleurer?

<f Déjà nous étions debout : déjà approchait l'heure où l'on avait coutume d'apporter notre nourriture ; chacun de nous était tourmenté de noirs pressentiments, funeste effet de notre songe. J'entendis clouer les portes de l'horrible tour : je regardai mes enfants sans parler : je ne pleurais pas, tant je me sentis en dedans devenir de pierre. Mes fils pleuraient; mon jeune Anselme me dit : « Pourquoi nous regardes-tu ainsi, mon père? Qu'as-tu « donc? » Je ne pleurai pas encore, et je ne répondis pas tout ce jour et la nuit qui le suivit jusqu'au lendemain, lorsqu'un autre soleil vint éclairer le monde. A peine un faible rayon eut-il pénétré dans la prison de douleurs, que je vis sur la figure de mes quatre enfants les mêmes symptômes d'épuisement qui devaient altérer mon visage. De rage, je me mordis les deux mains. Mes fils, pensant que je faisais ainsi pour manger, se levèrent et me dirent : « 0 mon père ! notre douleur sera moins affreuse, si tu manges de nous : tu nous as donné ces chairs misérables, eh bien, tu les reprends!... »

« Je m'apaisai alors pour ne pas redoubler leur désespoir. Ce jour et le suivant, nous restâmes tous dans un morne siletoce* Ah I

l'enfer 169

terre insensible, pourquoi ne t'es-tu pas entr'ouverte? Nous avions atteint le quatrième jour; Gaddo vint tomber à mes pieds, en me disant : « Mon père, est-ce que tu ne viens pas à mon secours? » et il expira. Gomme tu me vois en ce moment, je vis les trois autres s'éteindre, un à un, entre le cinquième et le sixième jour. La vue troublée par mon état de faiblesse, je roulai sur eux, presque sans connaissance, et je les appelai encore deux jours après leur mort. Ensuite la faim eut plus de pouvoir que la douleur. «

A peine Ugolin eut-il parlé qu'il reprit le misérable crâne, auquel, en tordant les yeux, il donna, avec la fureur d'un chien, des coups de dents qui pénétrèrent jusqu'à l'os.

Ah! Pise, la honte des nations répandues sur ce beau pays ou le si résonne, puisque tes voisins sont trop lents à te punir, que la Capria et la Gorgona se détachent de la mer, et que, venant former une digue à l'embouchure de l'Arno, elles fassent refluer ses eaux pour engloutir tous tes habitants! Si le comte Ugolin était accusé d'avoir livré tes châteaux, tu ne devais pas vouer ses enfants à un tel supplice. 0 nouvelles Thèbes, leur âge rendait innocents Uguccion, Brigata, et les deux que j'ai déjà nommés!

Nous avançâmes, et nous vîmes d'autres ombres plongées dans le froid éternel, mais dont la tête était renversée en arrière. Les larmes qui avaient inondé d'abord leurs joues ne permettaient pas à d'autres larmes de couler : la douleur, trouvant un obstacle dans les yeux fermés par la glace, était forcée de retourner sur elle-même, et redoublait le supplice; enfin, les pleurs cherchant à s'échapper étaient arrêtés sur les cils comme des visières de cristal, et de nouvelles larmes remplissaient toute la cavité de l'oeil.

Quoique le froid qui règne dans ce lieu ne fît plus sur ma figure une impression douloureuse, de même qu'il cesse d'offenser une partie de notre corps endurcie par la fatigue, cependant il me parut que je sentais un air refroidi qui frappait mon visage. Je dis à mon maître : « Qui produit donc ce vent? est-ce qu'ici toutes les vapeurs ne sont pas éteintes? » Et lui à moi : « Tes yeux te feront promptement la réponse, et tu connaîtras la cause de ce vent. > Alors un des malheureux de la croûte glacée nous cria : « 0 âmes si coupables que vous avez été précipitées dans le dernier gouffre, arrachez-moi ces voiles endurcis! que je puisse soulager ma douleur avant que mes larmes se regèlent une autre fois! » Et moi à cet esprit : « Dis qui tu es, je t'accorderai mon secours; et si ensuite je n'écarte cet obstacle qui te fait gémir, je veux être plongé au fond de cette glace. » L'ombre repartit : « Je suis frère Albéric, je suis celui dont le jardin a produit des dattes pour des

figues^*: je reçois ici un digne et juste échange. — Mais, repris-je, est-ce que tu es déjà mort? » L'esprit ajouta : « Je ne puis te dire ce qu'est devenu mon corps dans le monde. Cette Ptolomée funeste a ce privilège, que souvent un coupable y roule avant qu'Atropos ait remué les doigts : enfin, pour que tu brises avec plus de zèle les glaçons épais qui enchaînent mes larmes, apprends qu'aussitôt qu'une âme est traîtresse comme la mienne, son corps lui est enlevé par un démon qui le gouverne à son gré pendant tout le temps fixé pour le reste de sa vie. Cette âme tombe alors dans la froide citerne, et peut-être vois-tu encore là-haut le corps de celui qui est glacé près de moi. Tu dois le connaître, si, depuis peu, tu as quitté la terre. C'est Branca d'Oria : il s'est cependant écoulé beaucoup d'années depuis qu'il a été précipité dans cette enceinte.

— Je crois que tu me trompes, lui dis-je, Branca d'Oria n'est paS mort, il mange, il boit, il dort, il s'habille comme nous. » L'ombre répondit : « Michel Sanche n'était pas encore tombé dans la fosse de Maiébranche, où bout une poix tenace, qu'un diable s'empara, sur la terre, du corps de Branca d'Oria et de celui d'un de ses parents complice de sa trahison. Maintenant étends la main, et ouvre-moi les yeux. »

Je me gardai de le satisfaire, et ce fut une action courtoise que d'aVoir manqué à ma parole.

Ah! Génois, hommes sans mœurs et remplis de vices, pourquoi n'êtes-vous pas séparés de l'univers? Je trouvai, auprès du plus méchant habitant de la Romagne, un des vôtres qui avait mérité, avant sa mort, de voir son âme plongée dans le Cocyte, tandis que là-haut son corps semble encore jouir de la vie?

CHANT TRENTE-QUATRIÈME

[ES étendards du roi de l'Enfer paraissent devant nous, me dit mon maître; peux-tu les distinguer? » De même que lorsqu'un nuage épais obscurcit l'air, ou lorsque la

i-^J'-'lL^S^S

nuit commence à voiler l'horizon, on croit voir un

moulin dont les ailes sont agitées par le vent, de même il me sembla que je voyais un édifice éloigné. La rigueur du froid me fit rapprocher de mon guide; je n'avais pas d'autre abri. Déjà,

et plein de terreur, je le consigne dans ces vers, j'étais arrivé là où toutes les âmes, entièrement plongées dans la glace, ressemblaient, sous sa transparence, à des fétus recouverts d'un cristal. Les unes sont couchées, d'autres debout : celle-ci ne présente que la tête, celle-là étend les pieds : une autre décrit un arc avec ses pieds et sa tête. Quand nous fûmes assez avancés pour qu'il plût à mon maître de me montrer la créature autrefois la plus parfaite de toutes, il se retira de devant moi, et me fît arrêter un moment. « Voilà Di/e"*, s'écria-t-il; ici il faut que tu redoubles de courage.

Ne demande pas, lecteur, quelle fut alors mon épouvante : je ne la peindrai pas dans ces chants; mes expressions seraient impuissantes. Je ne mourus pas, et je ne restai pas vivant : si tu as quelque intelligence, pense à ce que je devins dans cet état où j'étais hors de la vie et de la mort. Du fond du glacier sortait le souverain de la contrée des pleurs; on ne le voyait que jusqu'à la poitrine. J'atteindrais plutôt à la grandeur d'un géant, qu'il ne serait permis à des géants eux-mêmes d'atteindre à la hauteur des bras de Dite : que ne devait donc pas être le corps du monstre armé de bras si redoutables? S'il a été aussi beau qu'il est effroyable aujourd'hui, s'il a osé élever sa tête superbe contre son Créateur, c'est à juste titre que ce coupable est la source de toute douleur.

De quelle stupeur fus-je frappé en voyant trois visages à sa têtel Le visage qui se présentait devant moi était d'une couleur de sang : les deux autres qui naissaient également des deux épaules, se réunissaient vers les tempes : la face, qui était tournée vers la droite, paraissait d'un blanc jaunissant; l'autre avait la couleur des habitants de ces bords où le Nil laisse errer ses eaux. Sous chacun de ces visages paraissaient des ailes proportionnées à la taille démesurée d'un oiseau si formidable ; je ne vis jamais voile de vaisseau d'une telle grandeur. Ces ailes n'étaient pas revêtues de plumes; elles présentaient la substance de celles de la chauvesouris. De ces ailes qu'il agitait à la fois, le démon produisait trois vents différents. Tout le Cocyte était enchaîné sous les glaces autour de Dite; il pleurait de ses six yeux, et ses trois mentons étaient inondés de larmes et d'une bave sanguinolente : dans chacune de ces bouches, ses dents resserraient un pécheur; il torturait ainsi trois âmes à la fois. Celle que j'aperçus d'abord souffrait moins des morsures que du déchirement des griffes qui la dépouillaient de sa peau. « L'âme qui est ainsi mordue est Judas Iscariote; vois, sa tête est dans la bouche du monstre, et ses jambes s'agitent en dehors. Des deux autres esprits, dont la tète est pendante, celui que la bouche africaine déchire, est Brutus : observe comme il se tord sans se plaindre. L'autre, qui paraît si remarquable par son

embonpoint, est Cassius. Mais la nuit commence, il faut partir; nous avons tout vu. »

Suivant l'ordre de mon guide, je l'embrassai étroitement : alors il choisit le lieu et l'instant favorables; et, profitant d'un moment où les ailes étaient déployées, il s'attacha aux côtes velues du monstre ; il descendit ensuite de flocons en flocons entre son épaisse toison et les glaçons amoncelés.

Lorsque nous fûmes arrivés à la hauteur des hanches du Démon, mon guide se tourna avec peine et avec effort; il plaça, en se renversant, sa tête où il avait les pieds, et s'accrocha comme un homme qui est dans l'action de monter, aux flancs poilus du rebelle : aussi pensai-je que nous retournions une autre fois en enfer. <c Tiens-toi bien, me dit le maître, harassé de fatigue, c'est par de tels échelons qu'on s'éloigne de la région des plaintes éternelles. » Il sortit ensuite par la fente d'un rocher, me fit asseoir sur le bord, puis avec prudence il se plaça près de moi. Je ramenai mes yeux sur Lucifer, croyant le retrouver comme je l'avais laissé; mais je le vis, les jambes tournées en haut. Que le peuple grossier, qui ne devine pas le point où j'étais passé, imagine combien je fus effrayé : « Lève-toi, dit mon maître, la route est longue, le chemin est pénible : nous sommes arrivés à la huitième heure du jour. » La voie que nous parcourions n'était pas une de ces voies qui conduisent aux palais, mais un sol rocailleux, âpre et ténébreux. « Avant de sortir de cet abîme, dis-je au maître quand je fus levé, tire-moi de mon erreur. Où est l'étang de glace? Pourquoi Lucifer est-il ainsi renversé? et comment en si peu de temps le soleil est- il venu remplacer la nuit? »

Et lui à moi : « Tu crois être encore vers l'autre côté du pont où je m'attachai aux poils du serpent qui occupe la cavité placée au milieu du Monde : en effet, il en était ainsi tant que je descendais : mais quand je me suis tourné, tu as passé le point qui est le centre de gravité. Tu es sous l'hémisphère opposé à celui qui couvre la. Terre et ses déserts, et sous lequel moui'ut l'homme qui naquit et vécut sans péché. Tu as les pieds sur le cercle qui est opposé au cercle de Judas : ici le soleil nous éclaire, parce qu'il est caché pour ceux qui sont sous nos pieds. Le monstre, dont les poils me furent une échelle, est encore enfoncé là comme il était auparavant; c'est dans cette position qu'il tomba du ciel. La terre qui s'étendait de ce côté que le corps immense du traître occupe aujourd'hui, se fît un voile, de la mer, par épouvante, et fuit vers notre hémisphère : peut-être en fuyant laissa-t-elle ce vide où nous nous trouvons, et alla-t-elle former cette montagne, pour éviter le voisinage du téméraire. «

Il est un lieu éloigné de Belzébuth de toute la longueur de sa

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tombe, et qu'on ne peut voir: mais le bruit d'un ruisseau qui, avec une pente légère, descend par la fente d'un rocher qu'il a creusé dans son cours, me fit connaître que je commençais à m'éloigner des vallées infernales. Mon maître et moi nous entrâmes dans ce chemin secret pour retourner vers le Monde éclairé par le soleil : nous continuâmes de monter sans prendre de repos; mon guide me précédait, et bientôt j'aperçus, à travers une ouverture étroite, une partie des prodiges du ciel : enfin, nous sortîmes, et nous pûmes contempler les étoiles.

NOTES DE « L'ENFER h

Chant I.

1. Dante entend l'âge de trente-cinq ans auquel il était parvenu lorsqu'il suppose qu'il fit, dans l'autre monde, son voyage coaimencé en 1300; mais il travailla à son poème jusqu'à la fin de sa vie (1321).

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