‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 189 sur 314 · Peinture de la faim empruntée à Ovide et à David · texte numérisé non relu

Peinture de la faim empruntée à Ovide et à David

Je ne crois pas que jamais Erésichton ait été si décharné, même quand il ne lui resta que l'effroyable ressource de dévorer sa propre peau mince et desséchée.…

et je me disais en moi-même voilà dans quel état devaient ètre les défenseurs de Jérusalem, lorsque Marie osa donner du bec sur son propre fils ?.

Leurs yeux ressemblaient à des anneaux vides; et ceux qui lisent omo sur le visage humain auraient facilement reconnu l'M$.

Qui croirait l'odeur d'un fruit, la vue d’une eau capables de tels ravages si l'on ne connaissait le désir qui les cause ?

Aussi étais-je etrangement surpris en contemplant leur maigreur, et leur peau écaillée,

lorsque, du plus profond d'une de ces têtes, deux yeux dirigèrent vers moi la fixité de leur regard, et une voix plus forte s'écria : « Quelle grâce m'arrive ? »

Je n'aurais jamais retrouvé ses traits défigurés mais sa voix m'était familière,

et ses paroles vinrent comme des étincelles réveiller mes souvenirs : je reconnus Forese *?.

« Ah! que cette croûte desséchée qui décolore ma peau, que la « difformité de ma chair ravagée ne te rebutent pas,

« mais parle, je t'en conjure, et dis moi la vérité sur toi et sur ces « deux âmes qui t'accompagnent | »

« Hélas ! — répondis-je — quand j'ai pleuré ta mort, je n'éprouvai « pas plus de chagrin qu’en voyant ici ton visage tout déformé...

« Mais explique moi d'abord, au nom du Ciel, ce qui vous effrite « ainsi : Je suis tellement préoccupé de cette question,

« qu'avant d’avoir été satisfait, je répondrais mal à tes demandes : « ne m'interroge donc qu'après m'avoir toi-même répondu. »

Voici ce qu'expliqua Forese : « Un éternel décret donne à cet arbre « et à l'eau qui l’arrose la vertu de nous maigrir ainsi.

7. Erésichton, pour avoir .méprisé Cérès, fut condamné à une faim si insatiable qu'il en fut réduit à dévorer ses propres membres (8). Pendant le siège de Jérusalem par Titus, Marie, fille du juif Eléazar, dévora son propre fils, au dire de Flavius Josephe (De Bello Judaïco, lib. VIE, cap. 15.) Mais cette histoire est aussi contestée qu'invraisemblable. Donner du bec, terme de fauconnerie, comme Dante aime à les employer et les applique si bien. et qui indique une attaque furieuse d'oiseau de proie.

Remarquez ici, contre l'opinion, aussi saugrenue que populaire, qui voudrait faire croire que Dante ait prétendu faire croire qu'Ugolin a mangé ses enfants, que lorsqu'il veut exprimer un fait de ce genre, il n'est pas embarrassé pour l'établir clairement et ne le dit pas à mots couverts et ambigus.(Voy. Enf., note complémentaire D).

8. On sait que certains pseudo-physionomistes — non ennemis du calembour — prétendaient que le mot omo était écrit sur le visage humain, l'A étant formé par les joues, les sourcils, et le nez ; et les deux o par les yeux.. Dante aurait peut-être mieux fait de ne pas ramasser cette calembredaine, cependant il faut reconnaitre que l'application en est singulièrement expressive el fait image.

9. Forese, Forentin fameux pour sa gourmandise. 1l appartenait à la famille Donati, comme son frère Corso {Purg., XXIV, 18, 82-K7), comme sa sœur Piccarda (Par., 1IL, 49; 1V, 97-112). et comme ser femme de Dante lui-même. Ami, et par conséquent allié de Dante,les discordèstivtiés Tes rendireñt-enmnamis. Forese s'était affilié au parti des Noirs, tandis que Dante s'étuit attache à celui des Blancs (c).

Le PurGaToiIREe XXIII 377

« Par la faim et par la soif tous ces esprits que tu vois chanter et « pleurer rachètent ici leur gourmandise.

« Ces fruits parfumés, ce bruissement de l'eau tombant sur la verdure, surexcitent notre peine —

« ou plutôt notre consolation ! — non pas une seule fois pendant « notre ronde, mais chaque fois que vers cet arbre

« nous ramène la mème Volonté qui fit dire au Christ, heureux « de nous donner son sang : Elif!»

« Mais Forese, — repris-je — depuis le jour où tu quittas la « vie pour un monde meilleur, cinq années à peine se sont écou- « lées.

« Or, si tu ne t’esrepenti qu'après avoir perdu la faculté de pécher, « et lorsque sonna l'heure de la propice douleur qui nous remarie à « Dieu ‘!,

« comment se fait-il que tu sois déjà parvenu jusqu'ici ? Je pensais « te rencontrer beaucoup plus bas sur cette montagne, là, où l'on « reste autant de temps qu’on mit à retarder son repentir‘?. »

« C'est grâce à ma Nella bien-aimée que j'ai pu boire si rapidement « la douce amertume des martyrs; ce sont ses larmes qui m'ont fait « goûter ce bienfait.

« Ses prières, ses soupirs, ses pieuses dévotions m'ont abrégé l'at- « tente sur cette côte, et m'ont épargné les autres Cercles.

« Pauvre petite veuve tant chérie ! Elle est d’autant plus aimée et « estimée de Dieu, que là où elle est, sa vertu est isolée;

« car la Barbagia de Sardaigne passerait pour un asile de pudi- « cité, comparée à cette Barbagia où je l’ai laissée ‘* !

« O mon frère chéri, que te dirai-je ? Je prévois le temps, peu < éloigné, où l'on sera forcé d'interdire, en chaire, aux Florentines « éhontées de sortir décolletées et les seins nus !

« Y eut-il jamais Barbaresques ou Sarrazines dont l'impudeur « nécessitât prônes comminatoires et autres règlements pour les forcer « à se couvrir ?

« Si ces dévergondées savaient ce que le Ciel leur réserve elles ou- « vriraient déjà la bouche pour hurler !

« Enfin, si les prévisions d'ici ne sont pas vaines, avant que l'enfant

m La

40. Eli, Eli, lamma sabactani, dernières paroles de N.-S. en croix.

11. Théologiquement, l'âme, épouse de Dicu, ne s'en sépare que par le péché. Conséquemment, l'expiation lui rend son titre d'épouse de Dieu. Dante a déjà appelé le péché un adultère. (Enf., XIX, 4.)

12. On a vu que ceux dont le repentir a été tardif doivent passer dons l’Antépurgatoire autant d'années qu'ils en ont vécu avant ce repentir (Purg., IV, 130-132), mais que les prières d'âmes encore vivantes et en état de grâce pouvaient abréger ce stage. (Parg., XI, 127-130.)

13. Annella, femme de Forese, était connue à Florence pour sa vertu et ses bonnes œuvres ainsi que pour sa pieuse fidélité à la mémoire de son mari qu'elle perdit encore toute jeune. Dante profile de l'occasion pour lancer une nouvelle diatribe contre les Florentines qu'il compare aux femmes sauvages et lascives qui rendirent ficheusement célèbre cette partie inculle et montueuse de la Sardaigne, appelée la Barbagia (:.

378 La Divine CouÉéoiæ

« que l'on console maintenant en lui chantant la Nanna ‘#, ait du poil « au menton, le châtiment les aura atteintes ! !

« Et maintenant, frère, ne me cache plus qui tu es, car, tu Île « vois, toutes ces ombres qui m'entourent ont remarqué comme moi « que ton corps arrête les rayons du Soleil. »

Je lui répondis ainsi : « Si tu te rappelles notre manière de vivre, à « Loi comme à moi, quand ensemble nous habitions Florence, ce sou- « venir, encore aujourd'hui, te sera bien douloureux.

« L'esprit qui me précède, m'a, l’autre jour, enlevé à la vie, alors que « la sœur de cet astre (et je désignai le Soleil), se montrait toute ronde.

« C'est lui qui m'a fait traverser la nuit profonde avec la chair véri- « table que je porte et qui le suit ici; c'est lui qui m'a conduit parmi « les morts sans espoir;

« C'est lui dont le secours m'a favorisé l'ascension autour de cette « montagne, où se redresse en vous ce que le monde avait contrefait;

« C'est lui m'a promis de m'accompagner jusqu'à Béatrice … et «< alors il me quittera!

« C'est Virgile. Quant à l'ombre qui marche à ses côtés, pour elle « viennent de trembler tous les rochers de la montagne :

« à ce signal votre royaume la laisse s'envoler ! »

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Cava lumina ; pallor in ore... — dit Ovide (Mét. I. VIII, f. 2) — Dura culis per quam speclari viscera possunt ; Hossa sub incurvis extabant arida lambis. Dans le ps. CI, v. 6, David dit : «# Adhœæsit os meum carni me.

(8) L'histoire d'Frésichton devait nécessairement se présenter à l'esprit de Dante au moment où il cherchait des traits énergiques pour peindre une faim dévorante. Ces traits, il les a trouvés dans le beau récit d'Ovide, cité ci-dessus. Cérès, voulant punir Erésichton, de Thessalie, d'avoir abattu une forèt qui lui était consacrée, lui envoya une faim si horrible qu'il consuma tous ses biens sans pouvoir se rassasier. Alors, il vend sa propre fille, Metra ; mais Neptune, qui l'avait aimée, lui accorda le don de se transformer en tout ce qu'elle voudrait, afin de pouvoir ainsi échapper à son maître. Ce précieux avantage lui permit de reprendre ensuite sa première forme et de revenir chez son père, qui s'empressa de tirer parti de la situation en la vendant et revendant un grand nombre de fois. C'est ainsi que Metra prit successivement la forme d'un bœuf, d'un taureau, d'un oiseau, d'un cerf, etc., mais à chaque retour près d'Erésichton, celui-ci avait déjà dévoré le prix de 1a précédente vente... bref, le malheureux finit par en être réduit à dévorer ses propres membres décharnés : {pse suos artus lacero divellere morsu capit.

(c) C'est ici le seul passage de la Divine Comédie où Dante parle de ses pareuts, et cette petite esquisse en souvenir de la vie de famille dont il ne jouit que

14. La Nanna est une charmante berceuse que chantent les Florentines. C'est notre Do do l'enfant do, mais bien autrement gracieux!

15. C'est-à-dire avant quin:e ans d'ici. Forese prédit la défaite des Florentins du 20 août 1315 (K).

LE PuonrüaToiRe XXII 379

si peu de temps est teintée d’une douce et gracieuse mélancolie. D'un seul mot il indique le charme qu'il trouvait auprès de sa jeune femme Gemma, au milieu de parents comme Forese, d'amis comme Casella, avant que les discordes civiles fussent venues jeter le trouble. la haine et la misère jusqu'au sein des plus paisibles et des plus intellectuels foyers. On sent bien, aux quelques mots que Dante dit à Forese, qu'ils ont dù, à cette heureuse époque, savourer ensemble plus d'un bon morceau et s'égayer dans maints festins joyeux, dont notre poète déplore aujourd'hui la sensualité qui l'a rendu coupable de gourmandise, mais tout en s'avouant doucement que « c'était bien agréable » !

(np) Les Florentines ont toujours été célèbres par leur grâce et leur élégance, ainsi que par la richesse de costumes habilement combinés pour mettre leurs beautés en relief. Déjà, avant Dante, les Papes durent interdire certains excès de ce genre propagés dans toute la Chrétienté ; entre autres Grégoire X au concile de Lyon (1274). Plusieurs villes publièrent des édits dans le même but (Statut de Modène, 1827; de Florence; peines spirituelles sous l'épiscopat d'Agnolo Acciacoli, etc.) Mais ce vice — si vice il y a — fut de tous les temps, et Iles anathèmes académiques comme de nos jours encore le fameux discours de Dupin sur le « luxe effréné des femmes », n'y peuvent guère plus que les anathèmes divins ! — Quant à la Barbagia, elle est restée célèbre, mais la légende s'en est mêlée. Dans ce pays de montagnes abruptes s'élaient refugiés les restes d'une race barbare chassée pas les Romains victorieux. Sortes de bohémiens, ils n'avaient ni lois ni coutumes et vivaient à leur fantaisie dans la plus complète communauté. La chaleur étant très grande dans ce pays, les femmes se contentaient — et surtout contentaient les hommes ! — de vètements transparents et légers qui laissaient complètement à découvert les seins et les jambes... et ne cachaient guère le reste. Quand les Génois s'emparèrent de la Sardaigne, ils ne purent débusquer les « sauvages de la Barbagia » et encore aujourd'hui, les Sardes vous racontent mille histoires fantastiques sur ce qui se passe dans la Barbagia.

(E) Si Dante a fait ici réellement allusion à la fameuse défaite infligée aux Florentins par Uguccione della Faggiola, ce serail une preuve que ces vers ont été écrits après 1315, mais comme cette mémorable déconfiture — où Florence perdit 2.000 hommes et 1.500 prisonniers, dont 414 notables — n'est point mentionnée ailleurs dans le poème de Dante, il semble étrange qu'il n'en ait pas tiré un plus grand parti, Il est donc probable que Forese ne vise ici que les innombrables dissensions intestines dont il parle à plusieurs reprises et qui ravagèrent Florence. Toutefois, comme dans le chant suivant Dante se fait prédire son séjour à Lucques, auprès de Gentucca, lequel eut lieu en 1314. il cest fort possible que cette partie de son poème date d'après 1315.

CHANT XXIV

Sixième Cercle : les Gourmands (fin).

she

ARGUMENT. — Suite del'entretien avec Forese. — Buonagiunta : prédictions relatives à Gentucca et à Corso Donati. — MartinIV. — Ubaldino della Pila. — Boniface, évêque de Ravenne. — Marchese. — Second arbre de Tempérance; nouveaux exemples de gourmandise : les Centaures et Hippodamie ; les soldats de Gédéon.

Rapides comme un navire poussé par un bon vent, nous avancions sans que notre entretien ralentit notre marche, ni celle-ci nos paroles ;

et, du fond de leur orbite, les yeux de ces ombres — quisemblaient être mortes deux fois — s'étonnaient de me voir vivant.

Cependant, reprenant le fil de mon discours : « Peut-être — dis-je à Forese — cet esprit monterait-il plus vite s'il ne mesurait point « son pas à celui de son compagnon‘.

« mais dis moi si tu sais où est Piccarda, et apprends moi s'il y a, « dans cette foule qui me regarde, quelque ombre digne d'être « remarquée. »

« Ma sœur — dont la beauté rivalisait avec la bonté — ma sœur triomphe heureuse et couronnée dans l'Olympe éclatant * !

« Quant à tous ces esprits que tu vois, rien n'empêche de les « nommer, car la diète les a tellement défigurés qu'ils sont mécon- « naissables.

« Celui-ci — et il me le désigna — est Buonagiunta, le Buona- « giunta $ de Lucques ; et, plus loin, vois-tu cet autre, encore plus « ravagé que ses frères ?

CS

1. Dante se rappelle que Stace a dit qu'il aurait volontiers prolongé d'un an sa pénitence en Purgatoire, pour avoir vécu au temps de Virgile (XXI, 100-102); c'est pourquoi il suppose que Stace ralentit son ascension vers le Paradis pour marcher avec Virgile.

2. Piccarda. (Voy. Par., IL, 49; IV, 112 et Purg., XXII, 48).

3. Buonagiunta degli Urbiciani, poète médiocre, assez élégant mais de style relâché, au dire de Dante lui-mème, qui en parle dans son Traité de l'Eloquence Vulgaire.(Liv.i, ch. 13.)

Le PurGaroiRe XXIV 98]

« Il eut la Sainte Église entre les bras‘. C’est Martin de Tours :il « expie, par le jeûne, les anguilles de Bolsena au vin de Vernaccia ©. »

Forese m'en montra beaucoup d’autres, et tous parurent satisfaits d'être nommés, car je n'ai saisi chez aucun le moindre signe de mécontentement :

Ubaldino de Pila 5, qui s'usa les dents pour satisfaire sa voracité ; Boniface, dont la crosse pastorale a conduit bien des ouailles?;

Messer Marchese, dont la soif est encore plus ardente ici qu'à Forli, où il eut tout le temps de boire, sans cependant parvenir à se désaltérer 8

Cependant, mes yeux se reportaient de préférence vers le Lucquois ?, car il me semblait plus désireux que les autres de m'entretenir,

et, de sa bouche, martyrisée par la Justice qui le décharnait, j'entendais un murmure où revenait le nom de Gentucca.

« Ame qui parais anxieuse de me parler, — lui dis-je — fais que « je comprenne tes paroles afin que notre mutuel désir soit satisfait. Alors il s'exprima ainsi: « Dans ma ville — dénigrée par tant d'autres 4, — tu feras un séjour agréable, grâce à la présence d'une femme, encore trop jeune aujourd’hui pour porter la Benda!t, « N'oublie pas cette prédiction, et plus tard, l'événement te dévoilera les vérités contenues dans ce murmure qui vient d'attirer ton attention.

« Mais dis moi si celui que je vois devant moi est l'auteur d'un poème, écrit en langue nouvelle et commençant ainsi: Donne, ch'avele intelletto d'amore ‘1? »

« Quand l'amour m'inspire, répondis-je, je l'écoute ; et ce qu'il me dicte, je le chante, tel que je l’'entends en moi {$. »

Page 1