LE PURGATOIRE XXIV
poème, et ne considérer ni Gentucca ni la Pargoletta comme ayant été non seulement la maitresse de Dante mais encore comme n'en formant pas une seule à elles deux!
(8) Corso Donati fut un des personnages les plus typiques de ce pays et de cetle époque troublés. Il était beau cavalier, éloquent, spirituel, fin, vicieux et très audacieux. Aussi devint-il rapidement un puissant chef entouré de nombreux partisans qui le secondèrent activement dans les pillages, incendies, dévastations qui constituaient toute son occupation. En 1300, lorsque Dante était prieur à Florence,les Donati et les Cerchi étaient en pleine lutte. Les chefs des deux partis ayant été exilés, Donati redevient maitre de la ville et exerce de terribles représailles. Mais bientôt les Noirs vainqueurs se divisent et l’on veut chasser Corso. Celui-ci rallie un certain nombre de mécontents et court à Lucques, dont son gendre Uguccione della Faggiola est podestat, chercher des renforts. Revenu trop tard à Florence, il essaie encore de lutter en attendant les renforts promis, mais ceux-ci n'arrivant pas, il s'enfuit à cheval vers l'abbaye de Saint-Salvi. Se voyant pris et dans l'impossibilité de se défendre, il se laissa tomber de cheval, mais retenu par l'étrier il fut trainé jusqu'à ce qu'un soldat l'eùt achevé d'un coup de lance. C'était le 26 septembre 1307 — Remarquer qu'en parlant de Corso Donati, ni Forese, ni Dante ne prononcent son nom, parce qu'il était à la fois leur parent et leur ennemi.
CHANT XXV
Septième Cercle : les Luxurieux.
ce AKGUMENT. — Ascension du sixième au septième Cercle. — Théorie de la génération : l'âme, le corps et l'ombre. — Exemples de chasteté : la Sainte
Vierge; Diane.
L'heure nous pressait : déjà le Soleil avait laissé le Méridien au Taureau et la Nuit au Scorpion.
Aussi, désireux de poursuivre notre route sans nous attarder, car le désir d'arriver promptement nous aiguillonnait,
nous nous engageâmes l'un après l’autre dans le raiïdillon, trop étroit pour y passer deux de front, et trop abrupt pour être gravi par un estropié.
Tel qu’une jeune cigogne soulève ses ailes pour s'envoler, puis les laisse retomber sans oser encore quitter son nid;
tel, partagé entre le désir de questionner el la crainte d’importuner, j'ouvris et refermai la bouche.
Néanmoins, la rapidité de notre ascension n’empêcha pas mon doux Père de me dire : « Puisque l'arc de ta parole est bandé jusqu’au fer « de la flèche, décoche la. »
Rassuré par ces mots je rouvris les lèvres : « Comment peut-on « maigrir, alors qu'on n’a pas besoin de se nourrir ? »
« Rappelle-toi — me répondit Virgile — comment Méléagre se con- « sumait à mesure que bràlait' le tison?, et tu comprendras plus facile- « ment.
« Rappelle-toi aussi comment ton image et tes mouvements se re-
4. En d'autres termes, il était deux heures après midi an Purgatoire, tandis que sur l'hémisphère opposé, ou terrestre, il était deux heures après minuit. (Voy. I, 5-6.)
2. A la naissance de Méléagre, fils d'Enée. roi de Calydon, les devins déclarèrent que l'enfant mourrait dès qu'un tison, qui brûlait dans le foyer, serait consumé. Sa mère Allée se précipita aussitôt, éteisnit et cacha ce tison. Mais devenu un héros Méléagre s'étant battu avec ses deux oncles, frères d'Allée, les tua. Celle-ci furieuse, remit le feu au tison et la prédiction s'accomplit. (Ov., Mél. 1, VIIL) Virgile cite cet exemple dans le but de faire comprendre que l'intelligence humaine ne suffit pas pour pénétrer le secret des rapports entre le Ciel et les hommes.
Le PurcAToIRE XXV 387
« produisent dans un miroir, et ce qui te semble ardu à pénétrer te « deviendra d'accès aisé 3. |
« Mais, pour satisfaire pleinement ta curiosité, voici Stace : je le « prie instamment de guérir les plaies de ton désir #. »
Alors, s'adressant d'abord à Virgile, Stace prit la parole en ces termes : « Si j'ose entreprendre de lui dévoiler les secrets de l'éternelle « Justice, j'ai pour excuse l'impossibilité où je suis de te désobéir. »
Puis se tournant vers moi : « Mon fils, écoute et retiens mes paroles : « elles t'expliqueront ce que tu désires savoir $.
« Le sang pur, que les artères n’absorbent pas et qui reste, sem- « blable à la desserte de la table,
« acquiert dans le cœur une vertu productrice de toutes les parties « de l'être humain, vertu qui se manifestera en courant dans les « veines,
« Le sang, plus épuré encore, se précipitera dans un membre — « qu'il est convenable de ne pas nommer — puis se répandra ensuite « dans un réceptacle naturel et s’y mélera avec un autre sang.
« Celui-ci est passif; l’autre, actif, en raison de la perfection de sa « source.
« Mélés ensemble, le premier agit d'abord, coagule le second, le « rend consistant par l’adjonction de sa matière et le vivifie.
« La vertu active ressemble alors à une plante, mais elle en diffère < en ceci que tandis que la plante aborde déjà le rivage, l’autre com- « mence seulement son voyage progressif 6.
« Ensuite, cette vertu active opère, s'agite, se sensibilise, comme « une anémone marine, et organise les facultés dont elle est le germe;
« sous l'impulsion de la Puissance qui lui a donné le cœur — son « générateur — elle s'étend, se dilate et se constitue avec tous ses « membres,
« Cependant, mon fils, tout ceci ne t’explique pas encore comment « l'âme devient intelligence : ce point a déjà égaré un plus sage que tois
« dont la doctrine sépare l'âme de l'intelligence, sous prétexte que « celle-ci ne montre aucun organe qui dépende spécialement d'elle ?.
8. Dante compare le corps et l'âme à la figure réelle et son image. On verra plus loin sur quelles autorités (Aristote, Averrhoës, Saint Augustin, Saint Thomas, Origène) il base l'opinion — mixte en quelque sorte — qu'il se forme à l'égard du corps, de l'âme et de leurs relations.
4. Virgile, symbolisant la Science purement humaine, avant le Christianisme, s'efface devant Slace, déjà éclairé des lumières chrètiennes imparties par le baptëme, pour traiter une question si importante et si complexe.
5. La dissertation qui suit — est-il besoin de le dire ? — n'a plus qu'unintérêt rétrospectic en ce qu'elle marque l'état de certaines sciences au quatorzième siècle. Il serait trop facile aujourd'hui de l'anuihiler. Cependant elle dénote une fois de plus chez Dante une vaste érudition en mème temps qu'une grande profondeur de pensée (4).
6. Voici l'idée contenue dans cette tersine : tandis que la plante croît mécaniquement sans modifications intimes et essentielles, l'emhrvon humain, déjà en possession de l'étincelle divine, va se perfectionnant, conformément à la volonté de Dieu, jusqu'à ce qu'étant devenu un ëêtre conscient, il use du libre arbitre pour remplir sur terre la mission assignée par la Providence, d'après cette parole : Dieu fait concourir les causes libres à l'exécution de ses éternels décrets.
7. Allusion à Averrhoës (Enf.,IV, 144), qui nie que l'intelligence existe en substance,
« Ouvre donc ton esprit à cette vérité que dès que dans le fœtus « le cerveau est complet,
«le Premier Moteur se tourne vers lui, et, heureux d'un si bel ou- « vrage de la nature, y souffle un esprit nouveau et plein de force,
« qui attire en sa substance ce qu'il trouve d'actif, en forme une « âme unique, qui vit, pense et réfléchit #.
« Pour diminuer l’étonnement que cette théorie doit te causer, con- « sidére la chaleur solaire dont l'effet sur le jus de la vigne a pour « produit le vin ?.
« Enfin, quand Lachésis a épuisé la quenouille ‘’, l'âme se dégage de « la chair et emporte avec elle ses forces divines et ses forces hu- « maines;
« et tandis que ces dernières s'éteignent toutes, les premières — « mémoire, intelligence, volonté — acquièrent au contraire une effica- « cité plus grande.
« Alors, mue par une force merveilleuse, elle tombe sur l’une ou « l’autre des rives de l’Achéron, et sait d'elle-même trouver la route « qu'elle doit suivre.
« Dès qu'elle atteint le lieu qui lui est destiné, la puissance infor- « matrice, qui est en elle, rayonne comme si elle était encore revètue « de ses membres.
« Et, de même que l'air chargé de pluie reflète les rayons externes «et s'orne de diverses couleurs;
« de même, l'air ambiant prend la forme virtuellement imprimée par « l'âme qu’il enveloppe.
« Comme la flamme suit partoub le feu, cette forme nouvelle suit « partout l'esprit.
« C'est ainsi que cette apparence, appelée ombre, organise ses sens « jusques et y compris la vue;
«et c’est ainsi que s'expliquent en nousles paroles, rires, larmes et « soupirs, que tu as entendus sur ce mont.
« C'est la figure de notre âme qui manifeste nos désirs et nos autres « sentiments : telle est l'explication de ce qui t'étonnait. »
Pendant que Stace parlait ainsi, nous avions atteint les derniers supplices ‘, et pris à droite. Un autre objet de curiosité sollicita notre attention.
Des flammes, s'élevantdu bord extérieur du chemin, étaient refoulées par un vent qui soufflait violemment de la corniche.
et veut qu'elle ne se manifeste qu'occasionnellement, doctrine condamnée depuis par le Concile de Latran (1517) sous Léon X, qui a ainsi donné raison à l'orthodoxie de Dante.