Cet oiseau, c'est le malin esprit
18. Le cochon de Saint Antoine ne figure ici que comme emblème des passions bestiales, mais Dante n'a, et ne peut avoir, aucune intention accusatrice contre ce vertueux anachorèle. 11 faut avouer cependant que le caustique poète oublie un peu que ce langage est mis dans la bouche de Béatrice ! — A propos de l'abus des indulgences et de leur douteuse efficacité, Dante frappe juste, car le Concile de Trente s'en est occupé, ainsi qu'on peut le constater dans le chap. 9 de sa sess. XXXI.
19. Milla millium minifirabant ei, et deces millies centena millià assistebant ei. (Daniel, VII, 10. Voy. aussi Convilto.)
20. Quelle superbe image termine ce chant! C'est encore là un de ces brillants coups d'ailes, déployés si souvent par Dante pour échapper à la froide scolastique, aux amères et acrimonieuses récriminations et atteindre le plus haut sommet de la poésie.
Le Paranis XXIX 591
NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) Sex millia nondum nostri temporis complentur annorum; et quantas prius œternitas, quanta tempora... fuisse arbitrandum, in quibus angeli.. cæterique ordines Deo servierunt absque temporis vicissitudinibus, atque mensuris. (Saint Jérôme, Epistola I.)
(8) Dante s'élève avec raison contre la fausse tradition, propagée au moyen âge, par laquelle, au moment de la mort du Christ, le jour se serait obscurci, soit, par suite d'un mouvement rétrograde de la Lune formant pour la Terre éclipse solaire, soit par suite d’un arrét subit dans la transmission des rayons solaires sur le globe terrestre. Ces légendes ne se trouvent dans aucun des Évangiles, mais les quatre Évangélistes repportent seulement que le jour s'est obscurci, sans doute par l'eflet des nuages,
et Dante lui-même fait allusion à cette quadruple observation dans le chant XXVII, 85-36.
CHANT XXX
Dixième Ciel : l'Empyrée, 1.
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AnaGUMEnNT. — Disparition graduelle du neuvième Ciel. — Le fleuve de feu, or, gemmes, parfums et fleurs. — Redoublement de lumière. — La Rose des robes blanches : Ames des bienheureux. — Première milice : Henri de Luxembourg et Clément V.
A environ six mille milles de distance, lorsque la sixième heure vient réchauffer la Terre, dont l'ombre inclinée atteint presque la ligne de l'horizon,
dans la profondeur du ciel, quelques étoiles s'éteignent d'abord aux yeux des mortels, et bientôt toutes, jusqu'à la plus belle, disparaissent :
c'est la servante du Soleil‘ qui s'avance rayonnante, tandis que l'azur entier du firmament clôt ses regards d'étoiles.
C'est ainsi que je vis s'effacer peu à peu la ronde triomphale des Anges autour du Point éblouissant, qui n'est entouré qu'en apparence, puisqu'il embrasse tout en lui-même *.
Alors la vision disparut, et l'umour me fit reporter les yeux vers Béatrice.
En vain je tenterais de réunir en une seule louange tout ce que jusqu'ici j'ai dit en son honneur : je ne parviendrais jamais à former l'hommage qui lui est dû!
Si merveilleuse était devenue sa beauté que non seulement elle dépassait toute faculté humaine, mais encore — j’en ai la certitude — seul le Créateur est assez grand pour en apprécier la complète jouissance.
Je m'avoue donc vaincu, plus quele fut jamais aucun poète, comique à ou tragique.
1. La servante du Soleil, l'Aurore terrestre (4). Nous sommes au matin de Pàques, 3 avril 1300.
2. Cette ronde triomphale des anges, c'est l'entourage des neuf Cercles angéliques circulant autour du Point lumineux et décrits dans le chant XX VIII, 16-41.
3. Poète comique, dans le sens de Comédie, titre de ce poème. Voy. Préambule de la Divine CoMÉéDiE.
Le Paranis XXX 593
De même que le Soleil brise une vue tremblante, ainsi le souvenir de son rire, si doucement enchanteur, rompt dans ma pensée le fil de mémoire.
Depuis le premier jour où je la contemplai sur Terre, jusqu'à cette vision céleste, mes vers n’ont cessé de chanter sa beauté grandissante;
mais il me faut désormais renoncer à tant d'ambition; mon suprême effort de poète est accompli,
et j'abandonne à une voix plus puissante la périlleuse entreprise d'un éloge digne d'elle!
Avec la voix et le geste d'un guide empressé, elle me dit : « Nous « quittons le Ciel le plus vaste pour entrer dans celui de la pure Lu- « mière #,
« lumière intellectuelle, pleine d'amour; Amour du Vrai plein de « joie; transcendante de toutes délices.
« C'est ici que tu verras les deux milices du Paradis : l’une d'elles « est déjà vêtue comme tu la retrouveras au jour du suprême juge- « ment.»
Tout à coup je fus enveloppé par une nappe de si intense lumière, que j'en fus aveuglé,
comme lorsque l'éclat excessif d’un subit éclair vient nous cacher les objets les plus visibles.
« L'Amour — qui se rassasie en ce Ciel — accueille toujours ainsi la « flamme parvenue à cette hauteur, afin de la rendre assez forte pour « supporter la lumière qui règne ici. »
A peine achevées, ces quelques paroles avaient déjà redoublé ma vertu
et renforcé mes yeux au point de leur permettre de supporter sans faiblir les clartés les plus vives et les plus pures.
L'une d'elles m'apparut sous la forme d’une rivière ruisselant d'or d'un rouge fulgurant 6.
Elle coulait entre deux rives parées des plus merveilleuses teintes printanières,
et lançait de brillantes étincelles qui venaient se poser sur les fleurs du rivage où elles semblaient des rubis sertis d'or.
Puis, enivrées de parfum, elles replongeaient dans le fleuve éclatant, tandis que d’autres en Jjaillissaient à leur tour.
« Plus ce que tu vois t'enflamme du brûlant désir d'en avoir l'ex- « plication, plus cet ardent épanouissement de ta curiosité me plait.
« Mais avant de la satisfaire, il te fautboire de cette eau. » Ainsi parla le soleil de mes yeux. Puis il ajouta :
&. Nous quittons le neuvième Ciel, ou Premier Mobile, et parvenons à l'Empyrée.
5. Ces deux milices sont composées. la première, des Anges fidèles qui combattirent les anges rebelles ; la seconde, des mortels pieux, qui combattirent les vices et les crimes. Ces derniers sont déjà vélus des robes blanches dont parle Saint Grégoire, et qu'ils doivent porter dès avant la Résurrection.
6. Apocal., XXII, 1-2. — Les élincelles sont les Anges; les fleurs sont les Bienheureux, comme on le verra plus loin, 94 et suiv. |
594 La Divine CoùÉbDiIE
« Ce fleuve, ces topazes ? qui entrent et qui sortent, cette riante « verdure, ne sont que des apparences emblématiques,
« non parce que leur âme se veut dissimuler, mais parce que tes « yeux n'ont pas encore atteint la puissance nécessaire. »
Voulant améliorer les miroirs de ma vue, je me jetai vers l’onde
bienfaisante avec plus d'ardeur qu'un enfant, trop tard éveillé, précipite vers le
lait ses lèvres frémissantes.
À peine mes paupières eurent-elles touché l'eau, le fleuve que j'avais vu long, devint circulaire $.
Comme un masque qui tombe laisse voir la réelle beauté d'un visage,
ainsi s’embellirent à mes yeux étincelles et fleurs, et je pus contempler les deux cours célestes ?.
O splendeur de Dieu, toi qui m'as permis d'admirer le sublime triomphe du Royaume de Vérité, inspire moi assez de puissance pour décrire ce que j'ai vu!
La lumière qui est là-haut rend le Créateur visible pour la créature, et celle-ci, dans cette seule contemplation. trouve le repos.
Cette lumière s'étend en un cercle dont la circonférence formerait une ceinture trop large pour le Soleil.
Elle tire tout son éclat d’un rayon, réfléchi au sommet du Premier Mobile, où celui-ci puise en même temps sa vie et sa vertu.
Comme un coteau mire dans l’eau qui le baigne les richesses de sa verdure et de ses fleurs;
ainsi, étagés au-dessus de cette lumière, où ils se réfléchissaient, je vis, sur des milliers de sièges, tous ceux d'entre nous qui furent admis à retourner là-haut.
Si le gradin le plus bas et le plus petit absorbe une telle quantité de lumière, quelle doit être la grandeur et l'éclat des pétales supérieurs d'une telle rose ‘° ?
Ma vue ne s’égarait ni dans l'ampleur ni dans la hauteur mais elle embrassait et la qualité et la quantité de cette allégresse.
Le plus ou moins de distance n’ajoutait rien à son éclat, car, là où Dicu gouverne sans intermédiaire, les lois naturelles n'ont point d'effet.
Tout en me taisant, je bràlais de parler. Alors Béatrice, m'attirant jusqu’au cœur jaune ‘‘ de la rose éternelle dilatée en gradins,
d'où s’exhalent en parfum les louanges qui glorifient le Soleil des
7. Ces lopaïes. — La topaze que Dante a dans les yeux tire plutôt sur le rouge et l'or que sur le jaune. (Voy. XV, 86.) Il en parle ici comme l'assimilant au rubis.
8. Le fleuve symbolique figure, par sa forme (v. 9) longue, le développement de la Jumière divine dans les choses créées, puis. par sa forme circulaire, ou ronde, le retour de ces choses à Dieu comme étant leur centre. (Apocal., XXII, 1-2.)
9. Les deux cours célestes, c'est-à-dire les deux Milices annoncées ci-dessus (43-45.)
10. Le lieu où siègent les âmes heureuses est comparé à une immense rose, dont les pétales forment les gradins qui s'élargissent en amphithéätre.
11. Poursuivant sa comparaison, Dante désigne, par le cœur jaune des pistils qui occu-
Le Paranis XXX 595
éternels printemps, me dit : « Regarde comme il est vaste le couvent « des robes blanches !
« Regarde l'immense enceinte de notre Cité ! Regarde tant de places « occupées, pour si peu de vacantes!
« Sur ce grand siège vide qui attire les regards, vois-tu cette cou- « ronne préparée ? Avant que tu sois admis au festin de nos noces « éternelles, c'est là que viendra s'asseoir
« l'âme du grand Henri, votre futur souverain, destiné à sauver « l'Italie plus tôt qu'elle ne s'y attend ‘*.
« Car votre aveugle cupidité vous égare et vous fait ressembler « au petit enfant qui, touten mourant de faim, repousse le sein de sa « nourrice :
< Dans le divin Forum, celui qui sera préfet alors, ne suivra ni ou- « vertement, ni en secret, le même chemin ‘3.
< Mais Dieu tolérera peu de temps sa présence au saint Office : pré- « cipité à son tour dans la bolge où les péchés de Simon le Magicien « l'ont fait plonger,
« il poussera plus bas encore le criminel d'Alagna ‘4.
NOTE COMPLÉMENTAIRE
(A) Les treize premiers vers de ce chant (lignes 1 à 13) sont consacrés à une comparaison destinée à faire comprendre, par une image cosmique, l'effet produit aux yeux de Dante par la graduelle disparition des neuf Cercles angéliques, vus autour du Point lumineux, à mesure qu'il s'éloigne du neuvième Ciel — celui des Étoiles Fixes — pour monter jusqu’à l'Empyrée. Dans ce but, il imagine l'effet que produirait la Terre vue de l'Empyrée (à environ six mille milles de distance — dit-il) à l'heure du jour — midi pour les Italiens (/a ses/a), six heures du matin où il était — où l'avançante Aurore vient éteindre une à une toutes les étoiles. Le globe terrestre incline son ombre en forme de coin jusqu'à la ligne horizontale, vers l'occident. Le ciel, vu de la Terre, a toute sa profondeur lumineuse, tandis que, vu des Étoiles Fixes, il pâlit à l'approche de l'Aurore.
pent le centre d'une rose, le milieu de l'enceinte où l'amène Béatrice. Ce milieu de la Jérusalem céleste correpond, d'après le système expliqué, au milieu de la Jérusalem terrestre : le centre des cieux au-dessus du centre de la Terre, à travers le centre de tous les cercles de l'Enfer et du Purgatoire.
142. Henri VII de Luxembourg. (Voy. Par., XVII, 82.) Prédiction démentie par les évépements.
13. Le préfet du divin Forum, le Pape Clément V, dont la politique vis-à-vis de Henri de Luxembourg manqua de franchise, ainsi que Dante l'a déjà dit dans le chant XVII,
14. Clément V mourut en 1314. Dante l'envoie retrouver Boniface VIII — le criminel d'Alagna — dans la bolge des simoniaques, (Enf., XIX, 73-84.)
CHANT XXXI
Dixième Ciel : J'Empyrée, 11.
ns
ARGUMENT. — Seconde Milice : les Anges. — Béatrice quitte Dante et regagne son siège. — Saint Bernard la remplace auprès de Dante. — La Sainte
Vierge. à
Sous la forme pure d’une rose blanche, m'apparut donc la sainte milice que le Christ épousa dans son sang ‘
L'autre de ces deux chœurs célestes ressemblait à un essaim d’abeilles, plongeant dans le calice des fleurs et, tour à tour, portant, à la ruche leur butin parfumé *.
Ainsi, tout en chantant la gloire de Celui qui les remplit d'amour et ravit leurs yeux,
ces esprits, portés par leurs ailes, descendaient dans la grande fleur aux mille pétales, puis remontaient au séjour éternel de leur joie.
Ils avaient le visage couleur de flamme vive, des ailes d'or; et le reste surpassait en blancheur la neige la plus pures. ,
De gradin en gradin ils versaient à tous, avec des battements d'ailes, la paix et l'amour.
Entre les pétales de la fleur et la lumière d’en haut, ni les rayons ni les regards n'étaient interrompus par cette volante multitude ;
car la lumière divine pénètre sans obstacle dans tout l'Univers, selon le mérite de ceux qu'elle touche.
Dans ce royaume de paisible joie, tous, anciens et nouveaux { avaient le visage — comme leur amour — tourné vers un même Point.
4. C'est la première des deux sainles milices, celle des âmes des bienheureux, décrite sous la forme d'une rose blanche, dans le chant précédent.
2. Voici la seconde sainte milice, celle des Anges, comparée à ‘un essain d'abeilles, souvenir de Virgile (Ensid., 1, 430-436 et Géorg., IV, 159-169).
3. On a vu, dans le Purgaloire, l'Ange apparaître comme une flamme vive, symbole de la Charité (chant II, > et suiv.). L'or des ailes symbolise la Sagesse et le blanc ls Pureté, (Voy. Act. des Apôt. VII et Apocal. XX).
4. Anciens el nouveaux, c'est-à-dire les Saints de l'Ancien et du Nouveau Testament
Le Paranis XXXI 597
O Triple Lumière en une Étoile unique, toi dont le scintillement répand une paix si douce sur leurs yeux, abaisse ton regard sur la tempête qui nous ballotte!
A l'époque où Latran' dominait tous les intérêts matériels, les rives où plane chaque jour l’évolution d’Hélicé © et de son fils bien-aimé,
envoyérent des milliers de visiteurs à Rome, dont les superbes édifices les émerveillèrent ;
quelle bien autrement grande stupeur dut me confondre, moi qui parvenais de la Terre au Ciel, du Temps à l’Eternité, de Florence... au milieu d’un peuple juste ct pur?!
Je me gardai bien de rompre le silence dont j'étais enveloppé et que ma joie et mon admiration me faisaient goûter si profondément !
Aussi, comme un pèlerin se plaît, attentif et silencieux, à contempler le Temple où l’a conduit son vœu, afin d'en retracer plus tard la description,
mon regard parcourut ces gradins vivement éclairés, en bas, en haut et tout autour.
Tous les visages brillaient de la plus noble pudeur et rayonnaient de charité, par eux-mêmes et par le reflet des autres.
Ma curiosité s'était, jusque-là, bornée à ne considérer que la forme générale du Paradis, sans se fixer sur aucune partie spéciale ;
cependant elle se réveilla, se précisa, et je voulus interroger de nouveau Béatrice...
Mais — Ô surprise ! — un vieillard, vètu comme les autres esprits, l'avait remplacée à mes côtés |!
Ses yeux étaient remplis de cette douce joie que respire la physionomie d'un tendre père.
« Où donc est-elle? » — m'écriai-je. « Béatrice — me répondit-il — « m'a fait quitter ma place, et m'envoie achever ton instruction.
« Regarde au troisième rang du plus haut ternaire de la hiérarchie « angéliquef : tu la verras occuper le trône que lui valurent ses » mérites. »
Sans mot dire, je levai les yeux: elle se faisait une couronne des rayons éternels qu'elle réfléchissait.
Du plus profond des océans jusqu’au plus élevé des nuages porteurs du tonnerre ?, aucun regard mortel n'est séparé par une aussi grande distance
5. Latran. — Cette allusion vise à la fois l'époque regretlée où la Papauté dominait le monde et restait au-dessus des intérêts matériels, et celle du jubilé de 1300, où tant de pèlerins abandonnèrent tout autre soin et accoururent de toutes parts pour chercher à Rome les indulgences extraordinaires promises. (Voy. Enf., XVIII, 28-33.)
6. Hélicé, ou Callisto, c'est-à-dire la Grande Ourse (Purg., XXV, 130-132) ; son fils bienaimé, Arcas ou Boothès, c'est-à-dire la Petite Ourse. (Voy. Ovid.Fasles, II et Mélam. VIII). — Par les rives où planent ces constellations, Dante veut simplement indiquer les contrées septentrionales du globe terrestre.
7. Nouveou coup de griffe aux Florentins envieux, avares et vanileux ! (Enf., XV, 68.)
8. C'est-à-dire au rang des Trônes. (Voy. Préambule du Paradis, page 443.)