‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 53 sur 314 · L'ENFER V · texte numérisé non relu

L'ENFER V

Quamquam animus meminisse horret luctuque refugit Inciplam.

Enéid., II, 3, 10-13.

Enfin, rapprochement et communauté de sentiments bien inattendus, voici en quels termes le prince de Bismarck répondait à une délégation d'étudiants qu'il recevait à Friedrichsruh :

Votre présence témoigne du plaisir que vous ressentez tous à vous rappeler votre temps d'étudiants, et je.ne puis qu'en dire tout autant moi même. {l y a un vers de Dante qui dit : « Point de plus grande douleur que de se remémorer les temps heureux dans les temps de misère. » C'est plein de poésie et d'esprit, mais ce n'est pas vrai; du moins pour moi, il n'en est pas ainsi.

La plus heureuse époque de ma vie, c'est ma jeunesse d'étudiant et de propriétaire campagnard, quand rien ne troublait ma gaieté, même pas les procès et les dettes ; et je dois dire que le regard en arrière sur les temps heureux me donne la paix et le repos,et même, dans mes nuits d'insomnie, une sorte d'apaisement et de joie. Je tiens donc le célèbre adage italien : Nessun maggior dolore, etc., pour une erreur.

Le début du récit d'Ugolin (Enf., XXXIII, 4-9) est presque semblable à la réponse faite ici par Francesca (121-126), léger défaut, bien rare chez Dante et sur lequel nous reviendrons au XXXIII" chant.

(Fr) Ad finem. En quelques traits lumineux, Dante peint toute l’histoire de Françoise et de Paul. Aucune dépravation : elle était belle, il était aimant. Cousins, ils ont ébauché l'éternel roman. Séparés par une loi inhumaine et cruelle, un hasard d'une lecture devait les jeter dans les bras l'un de l'autre. Aussi reconnaît-elle qu'elle a aimé parce qu'elle était aimée : c'est le propre d'un cœur généreux. Et elle ajoute énergiquement que le plaisir éprouvé la suit jusqu'en Enfer, et que sa flamme — toute coupable qu'elle soit — survit au châtiment, et cela, sans aucune impiété, car si le Juge est inflexible, sa bonté n'interdit pas, même au delà de cette porte, où on laisse l'espérance, un douloureux et tendre regret.

Comme tout ce portrait, si profondément délicat, fait vivre les personnages, aussi bien les deux amants que le Juge lui-même, à la fin rigoureux et indulgent, car en présence d'une faute, que tant de circonstances rendent excusable, il trouve moyen d'atténuer un peu la peine de ces coupables! Et quelle joie presque féroce n'éprouve-t-on pas en apprenant tout à coup, par le superbe cri de haine de Françoise, que son assassin est plus puni qu'elle! Voilà un de ces effets dramatiques que seul imagine le génie. Nous en trouverons un semblable dans l'épisode d'Ugolin, chant XXXII et XXXIII, lorsque celui-ci ronge le crâne de son assassin.

CHANT VI

Troisième Cercle. — Les Gourmands.

Je ARGUMENT. — Virgile calme la fureur de Cerbère en lui jetant une poignée de terre, — Entretien avec Ciacco sur les discordes de Florence. — Les deux

poètes disent quelques mots sur la vie future. Ce 3° Cercle forme la 2° classe de la 1° région.

Lorsque je repris mes sens — dont j'avais perdu l'usage, tant ces deux amants m'avaient ému de tristesse ct de pitié —

de nouveaux tourments, de nouveaux tourmentés m’entouraient partout où je portais mes pas, partout où je tournais mes regards.

J'étais arrivé dans le troisième Cercle {, où une pluie maudite, éternelle, tombe continuellement, toujours aussi froide, toujours aussi lourde, toujours la même.

Une grêle épaisse et une neige glaciale sillonnent l'air ténébreux ; et une cau noirâtre empeste la terre.

Cerbère, bête monstrueuse et cruelle, aux yeux rouges, au poil ras et noir, au ventre large, à trois gueules,

aboie comme un chien, aux malheureux damnés plongés dans cette bourbe, et, de ses pattes armées de griffes, il les déchire, les écorche, les écartelle.

La pluie les fait hurler aussi, et, ne pouvant mettre à l’abri l’un de leurs flancs, qu'en exposant l’autre, ils se retournent à tout instant.

Lorsque Cerbère, ce grand reptile, nous aperçut, il ouvrit ses gueules, nous montra ses crocs et secoua tous ses membres.

Alors mon Guide étendit les mains, prit de la terre à pleines poignécs et les jeta dans ses gorges avides.

Et le démon Cerbère, comme un chien vorace que sa pâture apaise, et qui ne s'occupe plus qu'à la dévorer,

referma ses gueules immondes, qui étourdissent tellement les âmes

NW, xd WP u'elles voudraient être sourdes *.

1. C'est encore pendant son sommeil, ou plutôt son évanouissement, que Dante a èté transporté avec Virgile du 2° au 3° Cercle.

2. Le Cerbère de Dante, ce grand replile (vermo, terme de mépris donné aussi à Lucifer (XXXIV, 105}, est un monstre qui lient du serpent et du chien, sorte d'hydre à trois

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Nous passious au milieu des ombres que terrasse la pluie épaisse, et nous marchions sur leurs vaines apparences corporelles.

Parmi tous ces esprits gisant sur le sol, un seul, en nous voyant passer, se souleva et s’assit.

« O toi, que l’on conduit dans cet Enfer — me dit-il — si tu le peux, « reconnais-moi : tu as été fait avant que je fusse défait 8. » « Peut-être l'angoisse qui te défigure — lui répondis-je — effacet-elle ton visage de ma mémoire, mais il me semble que je ne t'ai jamais vu.

« Apprends-moi donc qui tu es, toi qui es plongé dans ce triste lieu, « et condamné à un supplice tel que s'il en est de plus grand il n’en « est guère de plus déplaisant #. » « Pendant la vie sereine, j’eus pour demeure la ville où tu es né, ville si remplie d’envieux que le sac en regorge ®. « Parmi vous, mes concitoyens, j'avais nom Ciacco *. C’est pour le damnable péché de gourmandise que me voilà maintenant abîmé sous cette pluie.

« Et je ne suis pas seul ainsi châtié : tous ceux que tu vois ici subis- « sent la même peine pour la même faute. »

« Ciacco, ta souffrance m'émeut presque jusqu'aux larmes... mais peux-tu me dire où en arriveront les citoyens de la ville divisée ? « En est-il de justes parmi eux? Explique-moi comment il se fait que tant de discordes l'aient assaillie ? »

Il reprit : « Après de longues dissensions, ils en arriveront à verser « le sang ?, et le parti sauvage * chassera l’autre, qui éprouvera de « grandes pertes.

« Puis, avant trois révolutions du Soleil, à son tour celui-là succom- « bera, tandis que triomphera l’autre, aidé par le flagorneur actuel *.

tètes, différente du Cerbère mythologique, qui se rapproche plutôt du chien. Aussi, n'est-ce pas avec un gäteau de miel et de pavots, comme dans l'Enéide, mais avec une poignée de terre, nourriture des vers, qu'on l'apaise ici (A).

3. C'est-à-dire tu es né avant ma mort. Comparez avec la phrase de Pia, Purg., V, 134.

4. Dante n'a pas encore vu le supplice infligé aux Flatteurs! (Ch. XVIII, 113-114.)

5. Le sac regorge, — trabocca il sacco, — expression proverbiale italienne plus qu'équivalente à la nôtre : la mesure est pleine. En mème temps, ces mots font allusion à la prochaine expulsion des Blancs de Florence.

6. Ciacco veut dire porc. Ce personnage était une espèce de parasite, célèbre pour son esprit et sa gourmandise qui le faisaient rechercher par les brillantes fourchettes florentiaes. Boccace parle de lui dans le Décaméron (9° journ., nouv. 8). Il mourut, dit-on, en 1256. — Ce nom lui appartenait-il ou n'élait-il qu'un sobriquet, on ne sait. Toujours est-il que ce nom exista réellement à Florence. ,

7. Dante suit dans cette croyance l'opinion des Pères de l'Eglise (Saint Augustin, Saint Grégoire, Saint Thomas), qui pensaient que les morts lisent dans l'avenir, mais ignorent le présent, ainsi qu'il sera expliqué au chant X, 97-106 (Cf. XIX, 58-54). C'est pourquoi Dante interroge Ciacco sur ce qui va se passer à Florence — la ville divisée, — Or comme il place son voyage en 1300, il met dans les réponses des damnés avec lesquels il s'entretient le récit, sous forme de prédictions, d'événements ultérieurs à cette date, et dont il a naturellement connaissance puisqu'il n'a commencé son poème que vers 1304. Ici Ciacco va parler des faits florentins de 1301 à 1303, alors que les factions des Noirs et des Blancs bouleversaient la ville (8).

8. Le parli sauvage — ou mieux sylvestre ou rural — appelé ainsi parce que les Cerchi, qui le dirigeaient, venaient des bois de Valdisieve. Ce sont les Blancs, alors exilés, que Dante désigne ainsi.

9. Le parti Noir chasse les Blancs, en avril 1302, c'est-à-dire avant que, depuis mars 1300,

« I] y a deux justes {°, mais on ne les écoute pas, car trois étincelles ont mis le feu aux esprits : ce sont l’Orgueil, l’Envie et l’Avarice. »

Ici s'arrétèrent ses navrants pronostics. « Réponds encore, je t'en « prie — lui dis-je — à quelques questions :

« Farinata et Tegghiaio — qui étaient de si braves gens — Jacopo « Rusticucci, Arrigo, Mosca et d’autres qui s'appliquaient à bien « faire tt,

« où sont-ils ? Fais-les moi reconnaître ; je désire tant savoir s'ils « goûtent les douceurs du Ciel, ou s'ils subissent les rigueurs de « l'Enfer. »

« Ceux-là — me répondit-il — sont parmi les âmes plus noires, car « d'autres péchés les ont fait tomber plus bas : si tu descends assez < profondément, tu pourras les voir.

« Mais toi, quand tu seras remonté dans la douce vie, rappelle-moi, « je t'en supplie, au souvenir de mes amis. Maintenant ne me « demande plus rien : je ne pourrais pas te répondre. »

Là-dessus, s'étant détourné, il continua encoreuninstant à me regarder de côté, puis baissa la tête et retomba au milieu des autres aveuglés.

Et le Guide me dit : « Il ne se lévera plus qu'au son de la trompette « angélique annonçant l'apparition de la Puissance ennemie du péché.

« Alors chacun retrouvera son triste tombeau, reprendra sa chair et « sa forme humaine, et entendra le Jugement retentir dans l'éternité. »

Ainsi, échangeant quelques mots, touchant la vie future, nous traversions à pas lents l’'ignoble mélange des ombres et de la pluie.

« Maître, après le grand Jugement, ces tourments diminueront-ils, « augmenteront-ils, ou resteront-ils ce qu'ils sont maintenant ? »

« Consulte ta science, tu verras que plus un être est parfait, plus il « sent vivement le bonheur ou la douleur ‘*.

« Quoique cette race maudite ne doive jamais atteindre la vraie per- « fection, elle s'attend à en approcher alors plus que d'ici là. »

Tout en nous entretenant de bien plus de choses que je n'en redis, nous avions suivi la route circulaire jusqu’à l'endroit où l’on descend.

Là nous trouvâmes Plutus, le grand ennemi.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Le Cerbère mythologique, sorte de chien à trois têtes, gardien des Enfers, était fils de Typhon et d'Echidna, frère de l'Hydre de Lerne, de la Chimère, du Lion de Némée et d'Orthus.

la troisième révolution solaire soit accomplie. Le flagorneur actuel, c'est, ou bien Charles de Valois, mèlé si activement aux allées et venues, victoires et défaites successives des deux partis, ou bien le pape Boniface VIII (Voy. Enf., IX, note A).

10. On ne sait qui sont les deux justes que Dante a voulu désigner. Peut-être est-ce Guido Cavalcanti (chant X), et Dante lui-même.

11. Nobles Florentins que Dante rencontrera, en effet, sauf Arrigo, dans les Cercles inférieurs : Farinata, dans le chant X; Tegghiaio et Rusticucci dans le XVI‘; Mosca, dans le XVIII.

12. Consulte ta, science, c'est-à-dire Aristote, qui a posé cette doctrine, laquelle est aussi celle de l'Eglise (c).

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Cerberus hæc ingens latratu regna trifauci Personat, adverso recubans immanis in antro.

Cui vates horrere videns jam colla colubris Melle soporatam et medicatis frugibus offam Objicit : ille fame rabida tria guttura pandens Corripit objectam, atque immania terga resolvit Funus humi, totoque ingens extenditur antro.

Enéid., VI,417-423.

ini eseeRe .. Ingens janitor antro Æternum latran exsangues terreat umbras.

Ibid., 400-401.

Janitor aulæ Cerberus ; quamvis furiale centum Muniant angues caput ejus, atque Spiritus teter saniesque manet Ore trilingui.

Horace, Odes, X, III, VIII, 12-16.

Une seconde fois, le triple chien Cerbère Vomira l'aconit en voyant la lumière.

Corneille, Mélite, ac. IV, sc. IX.

(8) Les détails de la lutte entre les Gibelins et les Guelfes sont déjà trop embrouillés dans l'histoire pour que les prédictions que Ciacco fait à mots couverts puissent être appliquées avec certitude à tels ou tels de tant d'événements rapides et pressés. Il vaut donc mieux ne pas chercher à suivre pas à pas tant d’allusions, pour ainsi dire rétroprophétiques — ce qui mène à de fréquentes contradictions et impossibilités — et s'en tenir à l'idée générale. Ici, Ciacco annonce d'incessantes alternatives de victoires et de défaites ; il parle d'insidieuses flalteries venant de la Papauté ou de l'étranger. Peut-être ces démarches, qu'il taxe de flagorneries, étaient-elles de sincères efforts loyalement tentés pour pacifier un pays ravagé par mille baines particulières. mais on sait de reste que ni les uns ni les autres de tous ces partis et sous-partis n'entendaient de cette oreille-là !

C'est Ia famille des Cancellieri, de Pistoia, qui, en se divisant, forma, de ses membres, les deux partis appelés Noirs et Blancs (1290). Les Florentins, invoqués comme pacificateurs, prirent Pistoia sous leur protection et convoquèrent les deux partis ennemis. Mais, loin de les mettre d'accord, deux puissantes familles florentines, les Donati, anciens nobles, et les Cerchi de Valdisieve, bourgeois campagnards enrichis, se joignirent, la première aux Noirs, l’autre aux Blancs ! Ensuite, les Gibelins se confondirent avec les Blancs, et c'est comme Blanc que Dante fut exilé par les Noirs-Guelfes en 1302. On conçoit qu'en écrivant, en exil, son poème immortel, en traçant ces vers sous le coup de cet exil, Dante se soit montré sévère, peut-être méme partial, à l'égard de ceux auxquels il attribuait la cause de ses malheurs, causes qui, sans doute, résidaient plutôt dans la situation de Florence et de l'Italie, que dans les prétendues menées hypocrites qu'il prête, soit au pape Boniface VIII, son grand ennemi — comme on le verra dans la Divine Comédie tout entière — soit à Charles de Valois, assez mal traité également dans plus d'un passage du poème.

(c) Aristote — le matlre de ceux qui savent (Enf., IV, 131) est la grande source scientifique où puise Dante; et comme en bien des points la doctrine péripatéticienne s'accorde avec l'enseignement chrétien, ce sont ces points-là que Dante se plaît à mettre en relief. Ce qu'il dit ici se trouve dans le traité De Anima, d'Aristote, et saint Augustin dit de même : « Quum fit resurrectio carnis, et bonorum gaudium majus erit, et tormenta majora. »

CHANT VII

Quatrième Cercle. - Les Avares et les Prodigues. Cinquième Cercle. — Les Colères, I.

de

ARGUMENT. — Virgile apaise Plutus. — Entretien sur les biens terrestres. — Discours de Virgile sur la Fortune. — Le Styx. — Arrivée au pied d’une tour.

Ces cercles IV et V forment les 3° el 4° classes de la 1° région.

« Pape Satan, pape Satan aleppe *! » — cria Plutus d’une voix rauque. Mais le Sage courtois, qui sait tout, me réconforta en disant :

« N'aie pas peur; quel que soit son pouvoir, il ne saurait nous empé- « cher de descendre ce rocher. »

Puis, se tournant vers cette lèvre enflée, il lui dit : « Tais-toi, loup « maudit, dévore ta rage, et que ta rage te dévore ?!

« Ce n’est pas sans motif que nous descendons dans l’abîme : on le « veut ainsi là-haut, où Michel vengea la rébellion de la troupe orgueil- « leuse 3. »

A ces mots, la bête cruelle s’affaissa sur le sol, comme on voit tomber autour d'un mât brisé les voiles qu'avait gonflées le vent.

Alors, continuant notre descente dans l’abime où tous les crimes de l'univers viennent s'engouffrer, nous pénétrâmes dans la quatrième caverne.

Ah ! justice de Dieu ! est-ce donc toi qui entasses tant de tourments et de douleurs ? O humanité, est-ce donc toi dont les forfaits attirent tant de châtiments ?

Là, de misérables damnés, plus nombreux qu'ailleurs, séparés en deux troupes adverses, étaient entraînés dans une sorte de ronde in-

cessante.

A chaque tour, ils se ruaient les uns contre les autres en hurlant et

1. Cette exclamation de colère, de surprise, de dépit de Plulus, dieu des richesses, en voyant la Sagesse conduire l'Humanité sous la forme de Virgile et de Dante, n'est probablement qu'un cri sans signification, lancé pour effrayer les arrivants (4).

2. Plutus, dont la lèvre est enflée de rage, est appelé loup parce que le loup est le symbole de l'Avarice (Voy. 1, 49-60).

3. Saint Michel, archange, chef de la Milice céleste, vainqueur des Anges rebelles.

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