‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 99 sur 314 · Voy. Enf. V · texte numérisé non relu

Voy. Enf. V

23. Le damné qui vient de parler est Guido, comte de Montefeltro, habile et valeureux capitaine, choisi pour chef gibelin par les Pisans contre Florence, Lucques et Gènes. Après avoir pris Urbin, il se retira à 74 ans au couvent de Saint-François d’Assise, où il mourut et fut enseveli.

a04 En Divine Coépti:

tourner vers Dieu toute notre intelligence et tout notre eœur, atin d'atteindre au port suprême plein de douceur et de paix... Oh! qu'ils sont malheureux el vils ceux qui courent vers ce but, voiles déployées ! Certes, ni le chevalier Lancelot, ni notre noble comte Guido de Montefeltro n’agirent ainsi. car dans leur grand âge. ils baissèrent les toiles de leurs œuvres mondaines, pour se consacrer à la religion et abandonner plaisirs et travaux terrestres. » |

Lorsque Dante écrivait ces lignes. c'était avant la Divine Comédie et il ne connaissait pas encore le conseil donné au pape par Moutefeltro. Il savait seulement que ce seigneur s'était retiré au couvent d'Assise et y était mort. Ce secret était d'ailleurs fort peu connu encorc. C'est pourquoi Montefeltro dit ici à Dante qu'il ne le lui révèle que parce qu'il croit parler à un esprit qui ne doit pas retourner sur terre et, par conséquent, ny pourra dévoiler sa damnation et déshonorer sa mémoire.

(8) Pour suivre le conseil de Montefeltro, Boniface VIII ft semblant de s'adoucir, promit le pardon aux Colonna s'ils faisaient amende honorable (1297-1298), les accueillit à Rome et leur assura la restitution de tous leurs biens en échange de la reddition de Penestrino, Mais aussitôt cette place livrée, Boniface refusa de tenir ses promesses. C'est alors que Île Pape fut arrèté à Anagni par Colonna et Nogarcet. (Voy. Purg., 85-87, note E.)

CHANT XXVII

Huitième Cercle. — Les Frauduleux, X]1.

ARGUMENT. — Neuvième fosse, les Semeurs de discorde. — Mahomet, Ali, Ber- | trand de Born et autres damnés.

Qui pourrait jamais dire — même en prose, et en se répétant plusieurs fois — tout le sang et toutes les plaies que je vis alors ?

Quelle langue n'y succomberait, puisque l'imagination est aussi incapable d'embrasser une telle conception que la mémoire de se la rappeler ?

En vain parviendrait-on à réunir tous les soldats frappés pendant l'interminable guerre romaine qui ensanglanta l’'Apulie infortunée !,

où le véridique Tite-Live rapporte qu'on ramassa un si énorme butin d'anneaux ? ;

en vain leur adjoindrait-on tous les ennemis, blessés contre Robert Guiscard 3, et tous ceux qui combattirent dans cette bataille où trahit l'armée entière du roi de Pouille :

ainsi que dans celle où le vieil Alard triompha sans avoir à combattre,

et dont, encore aujourd’hui, l’on recueille les ossements à Ceperano et à Tagliacozzo *.… |

1. Dante énumère ici les batailles les plus meurtrières dont la Pouille, ancienne Apu - lie, fut le théâtre à diverses époques. :

2. A la bataille de Cannes,en Apulie (216 av. J.-C.), les anneaux d'or des chevaliers romains tués dans le combat, emplirent, dit Tite-Live, trois boisseaux et demi (A).

3. Robert Guiscard chassa les Grecs de la Calubre et de la Pouille et devint duc de Calabre (m. en 10#5) (B).

4. Entre Ceperano, près du Mont Cassin, et Bénévent, Charles d'Anjou livra bataille à Manfred, bätard de Frédéric Il, roi de Pouille et de Sicile (2% février 1266). Les deux armées étant en présence, les comtes de Caserta et de Cerra, cousin et beau-frère de Manfred, passèrent à l'ennemi avec leurs hommes. Le roi eut beau faire jurer à ceux qui lui restoient qu'ils ne l'abandonneraient pas, dès que la bataille fut engagée ils le trahirent aussi. Comme l'entourage du roi Manfred l'ensrageail à fuir: « il vaut mieux mourir roi que vivre misérable » répondit-il, (Vov. Purg:, 111,104 ad finem et XIX, 9; Paurg., XA, 137 et XX, 67.) Villani (1. VIEIL, ch. VI à IX'n'est pas d'accord avec Dante sur cet événement, À Taglincozzo (Abruzzes niltérieures) pendant une nouvelle bataille

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non, toutes ces plaies, ces blessures, ces mutilations assemblées, tout cela ne serait rien comparé aux horreurs de la neuvième bolge !

Jamais je ne vis tonneau crevé fuir par la barre ou par les douves autant qu'un malheureux, fendu depuis le menton jusqu'au trou (fondement) par où l’on pète.

Ses boyaux pendaient entre ses jambes ; ses viscères étaient à nu, ainsi que Île vilain sac où la nourriture se change en excréments.

Comme je l'examinais avec toute mon attention, il me regarda, s'ouvrit la poitrine avec les mains, et me dit : « Vois donc comme je me « déchire :

« Regarde comme Mahomet est dépecé” ; regarde aussi Ali, qui « marche devant moi inondant de larmes son visage, coupé du men- « ton aux cheveux.

« Tous ceux que tu vois ici ont été semeurs de scandales et de « schismes; c'est pourquoi ils sont fendus ainsi.

« Là, derrière, est un diable qui, à grands coups d'épée, schismalise® « de la sorte toute notre troupe,

« chaque fois qu'après avoir achevé notre triste parcours circulaire, « ct que nos blessures sont refermées, nous repassons devant lui.

. € Mais toi, qui restes là-haut musant sur ce rocher, sans doute pour « retarder le supplice auquel tes propres aveux t'ont condamné, qui «es-tu?»

Mon Maître alors lui répliqua : « La mort ne l'a pas encore atteint, « et ce n’est pas le péché qui le fait descendre parmi les damnés ; mais « moi, je suis mort

« et j'ai mission de le guider dans l'Enfer, de cercle en cercle, pour « qu’il acquière une complète expérience : cela est aussi vrai qu'il est « vrai que je te parle. »

Ces paroles provoquèrent un tel étonnement que, par centaines, les âmes de cette fosse, oubliant leur supplice, s'arrétèrent pour me regarder.

« Eh bien! si tu dois bientôt revoir le soleil, avertis donc Fra Dol- « cino que, s’il n'est pas pressé de me rejoindre ici, il ait à se précau- « tionner d’abondantes provisions,

entre Charles d'Anjou — devenu roi usurpateur de Sicile et de Pouille — et Conradin, fils de Conrad IV de Souabe, et neveu du feu roi Manfred, le vieil Alard de Valieri conseilla au roi Charles de n'engaser d'abord que les deux tiers de son armée. L'avanage sembla tourner en faveur de l'ennemi : mais Alard de Valleri parut tout à coup à la tèle de la réserve, cachée à peu de distance, et l'armée de Conradin, surprise et épouvantée, fut aussitôt mise en fuite (1268) (Voy. Purg.. XX ; Voy. Villani, 1. VIL, ch. XXVI-XXVII.)

5. Mahomet figure ici comme fondateur d'une religion fausse, et Ali comme dissident de cette même religion mahométane. Il fut d'abord disciple de Mahomet, dont il était cousin, et dont il épousa la fille Fatime. Plus tard, il se fit le chef d'une nouvelle secte en modifiant le Koran. Elu calife (le quatrième après Mahomet) sa doctrine s'est largement répandue, surtout en Perse. « Je suis la ville de science; Ali eu est la porte» disait Mahomet.

6. Schismatliser traduit on ne peut mieux le mot accismare appliqué par Dante aux schismatiques fendus par l'épée de ce diable, puisque oyiaue signifie division.

7. On a vu qu'à leur comparution devant Minos, les âmes sont contraintes à se confesser entièrement, (Enf., \, 8.)

L'Enrer XXVIII 207

« car la quantité des neiges donnerait aux Novarais une victoire « qu'autrement il leur serait malaisé d'obtenir ÿ. »

Tout en achevant ces mots, Mahomet avait déjà levé un pied : il l'allongea aussitôt, le posa, et partit.

Un autre damné, dont le cou était percé, le nez coupé jusqu'aux sourcils et une oreille enlevée,

et qui, surpris comme tant d'autres, s'était arrêté, ouvrit le premier sa gorge tout autour ensanglantée, et dit :

« O toi que le péché n’a pas condamné, à moins que je ne subisse « l'illusion d'une plus qu'étrange ressemblance, je t'ai déjà vu sur la « terre latine.

« Si jamais tu retournes admirer la belle plaine qui descend douce- « ment de Vercelli à Marcabo, rappelle-toi Pierre di Medicina {°

« et fais savoir aux deux meilleurs habitants de Fano — Messire « Guido et Angiolello #, — que si les prévisions ici ne sont pas vaines ‘*,

« un tyran traître et félon les convoquera à une conférence en s’ar- « rangeant pour leur rendre bien innutiles vœux et prières contre le « vent de Focara ‘3, |

« car, près de Cattolica ‘#, et par son ordre, on les saisira sur leur < vaisseau pour les jeter à la mer avec une pierre au cou.

« Entre Chypre et Majorque, jamais Neptune n'aura vu pirates ni « corsaires grecs commettre un aussi déloyal attentat

« que cet infâme guet-apens, ourdi par le tyran borgne, qui gou- « verne le pays où voudrait bien n'avoir jamais été tel damné que je « sais 4, »

« Si tu veux -- répondis-je — que je porte sur la terre cette prédic-

8. Frère Dolcino, schismatique, apostat et hérétique, prèchait en 1305, dansles montagnes de Nobärèe (Sardàäigne), sa patrie, la communauté des biens et des femmes. Pius de trois fille Sectaires s'y étaient réunis autour de lui. Attaqué, sur l'ordre de l'Eglise, par les troupes de l'évéché de Bénévent, il leur avait résisté, grâce aux rochers qui le fortifiaient, lorsque d'énormes masses de neige tombées tout à coup, vinrent l'affamer. Pris par les Novarais, il fut tenaillé et brûlé avec sœur Marguerite de Trente, sa maitresse, et beaucoup des siens, dans la ville de Novare. Tous firent preuve, dans le supplice, du plus héroïque courage. L'Anonyme dit avoir encore vu brûler à Padoue vingt-déut disciples dé Fra Dolcino. Le supplice de ce schismatique eut lieu en 1307.

9. Cette beile plaine lombarde, c'est-à-dire toute la Lombardie, s'étend à plus de 250 kilomètres sur un plan doucement inclinè, depuis Vercelli, sur la Sesia, jusque près des bouches du Pô,où se trouvait alors un château fort appelé Marcabo, voisin de Porto Primaro, ton loin de Ravenne, construit par les Viviliani et détruit par les Polenta.

10. Pierre de Medicina, de la famille bolonaise des Cattani, sema la discorde entre Bologne, Rimini et Ravenne, particulièrement entre Guido da Polenta et Malatesta de Rimini, discorde qui fut éteinte par le malheureux mariage de Francoise de Rimini avec Gianciotto Malateste. (Voy. Ch. V.) Medicina est un village situé entre Bologne et Imola.

11. Ce n'est que par ironie — coutumière chez Dante — que Guido et Angiolello sont appelés ici les deux meilleurs habitants de Fano.

12. Si les prévisions ici ne sont pas vaines. (Voy. Purg., XXIII, 109.)

13. Focare est un récif, près de la Cattolica, redouté des marins à cause des coups de vent produits par sa situation, mais c'était là le moindre des dangers que courussent les deux malheureux citoyens de Fano!

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