‹ La divine épopéeChapitre 13 sur 18 · Livre dont chaque signe est plus pesant quMn monde · texte numérisé non relu

Livre dont chaque signe est plus pesant quMn monde

Et que n'efface pas la sueur qui l'inonde;

Et qui nous montre, ô Christ! bien pins que toi bri^.

L'ange et l'homme accroupis sur tes reins écrasés.

« Marche ! dit un démon, ton ^ule a sa chai^ ;

« Sous ton pied de martyr la route est belle et large ! « Marche ! ! ! que £ais-tu donc immd)ile et voûté, « Ainsi qu'un moissonneur sous sa gerbe d'été? * « Avance, qu'attends-tu? — J'attends mon diadème, « Parce que je suis roi. — Tiens, place-le toi«méme, « Le voici... Pour baiser ton front échevelé « Autour du cercle immense un serpent s'est roulé, « Et retient dans ses nœuds, sur ta tête divine, « L'âme d'un régicide au bout de chaque épine, « Mais tu restes encor ployé sur le chemin « Sans avancer... — Tattends qu'on me tende la main. « Parce que je suis fils de l'homme... » Depx colombes Dont la mort n'avait pas séparé les deux tombes. Deux enfants blancs et doux, que Dante osa nommer; Qui seuls dans les enfers semblaient pouvoir aimer; Deux amants dont la terre a gardé la mânoire Depuis qu'avec des pleurs il en traça rhistoir6. Vinrent en même temps ; car depuis leurs amours D'un vol toujours égal ils se suivaient toujours. Triste et comme étranger dans sa noire patrie, Le jeune homme, penché vers le fils de Marie, Aida de ses deux bras, pour soulever la croix, La victime si forte et si faible à la fois !

A celui qu'elle aimait, par la mort fiancée, La jeune femme en pleurs, à sa gauche placée. Prit son voile, et pendant le chemin douloureux En essuya le front du pâle bienheureux ; Et tous deux ont suivi, car leur foi persévère, Jésus de Nazareth vers le mont du Calvaire.

Le Dieu marche... traçant vers la sombre hauteur, De rocher en rocher son sentier rédempteur.

De tout le poids qu'il porte il pèse sur l'abîme ; Il tombe trois fois... mais tandis que la victime Fléchit, les deux enfants que Ton a vus venir, Grandissent par degrés pour la mieux soutenir. U semble en ce moment, sous le poids qui le blesse, Que la force de Dieu passe dans leur faiblesse ; Et tous les deux alors l'adorent en priant.

Et l'on voit, comme un astre au front de l'orient. De la rédemption l'aurore fraîche et pure.

Belle auréole d'or, poindre à leur chevelure.

Mais les démons. . . « Quel est dans ses premiers combats

« Ce Dieu dégénéré croulaM à chaque pas,

« Ainsi qu'un faible enfant échappé de ses langes?

« Tu ne peux marcher seul ! où sont tes fiers archanges?

« Que fait ton père assis dans l'étemel repos?

« Qu'il te rende ton sceptre à travers le chaos!

« Qu'il jette, pour sauver l'honneur de son image,

<( Au porte-croix mourant ce bâton de voyage.

« Marche... le terme est proche ; il ne faut, roi du ciel,

« Que traverser l'empire où règne Idaméel.

« Jéhova, l'architecte, en conçut la structure,

« Sous son compas de fer en courba la ceinture,

« Et d'avance pour toi, dans ses doux jugements,

« Vînt le semer d'aspics, le paver de tourments.

« Suis-nous... » Et des démons les lanières sifQantes,

Marquant les chairs du Dieu de morsures brûlantes,

Réveillaient, sous ses pas, dans leurs nids calcinés.

Les essaims fourmillants des pythons nouveau-nés.

Le céraste, l'éloppe et le noir amphisbène.

Embarrassant ses pieds de leurs grands nœuds d'ébène.

Ou buvant sur le sol les gouttes de son sang,

Sn CHANT xt.

Sillonnaie&t de pôh(yA8 le sentier gémissant , Et la croix, et le mont retentissant d'oracles, Qu'autrefois Jèhova sillonna de miracles.

Comme, dans une ^lise, un bibou loin du ni^ Après avoir dormi sur un saint de granit. Tournoie en éteignant la lampe sépulcrale Qu'allume pour les morts la vieille cathédrale; Heurte le crucifix sous son vol inégal ; S'abreuve de Feau sainte au marbre baptismal; Et vient se balancer d'une aile appesantie Jusque dans les rayons que Dieu donne à l'hostie; Tel, en avant du Christ, que son aile heurta, Le grand sphinx se balance au mont de Golgothâ.

Sur les pas de l'athlète engagé dans la lie« , Les spectres surveillants de l'étemel supplice Marchent de cercle en cercle; et, voulant voir aussi , Dressant plus haut leur front que la foudre a noirci, Les villes de l'enfer se disent l'une à l'autre : —Viens, ma sœur, viens , ma sœur, cette fête estlanôtre ! Et serrant à leurs flancs leur ceinture de tours Où les siècles perchaient, tels que de grands vautours, Se levant, s'agitant de leur base à leur faîte. Comme des ossements au souffle du prophète.

Les treize noires sœurs s'arrachent pesamment Du sol brûlé qui crie et s'entr'ouvre en fiimant. Elles viennent, laissant à nu leurs catacombes Dont les morts réveillés n'habitent plus les tombes. Leurs Kremlins ébranlés, et leurs dômes, penchant, Novîc€S5 Voyageurs, chancellent en marchant; (Tels, lorsque des volcans la forte voix éclate,

LE GALYAIEI PAKS LES ENFERS 976

Chancellent Téçiri|fe et les rocs de Temate.) On voit s'entre-choquer aux cintres de l'enfer Leurs colonnes portant des éléphants de fer; Et sur les bas-reliefs, les rouges architraves, Leurs aqueducs rompus laissent couler des lav^ ; £t d'un pied basaltique affaissant les vieux moAts, EUes suivent de loin la course des démonsu

Le Christ gravit toiifours^ l'infernale colUne.

Ainsi l'humanité so^s son bandeau d'épine,

Noyée à chaque pas dans le torrent de pleuis

Qui surgit tout à coup du gouffre de Couleurs ,

Passe. . . Au lieu de serpents, ses ci^imes pour entravet

De leurs noeu^ venin^ux pressent ses pieds ecKsIaves ;

Et depuis le berceau le dard des ps^iojiiis

La déchire bien plus qu'un fouet de scorpioiiuu

La triste flageUée, éternisant la lutte,

A son calvaire aussi mopte de chu^ en chute ;

Tantôt les yeux au ciel, tantôt avec fureur

Croisant , pour le briser, ses deux bras sur son cœur,

Elle s'écrie : — O père î ! ! — et le juge en silence

La regarde marcher, la maiçi sur sa balance.

La victime s'arrête, et pose au Golgotha

La croix qui doit porter le Sûeu qui la porta.

On prend, pour l'y clouer, qi^atre clous déicides

Qu'on arrache du cœur de quatre parricides ;

Et bientôt les démons, sous le gibet ployés ,

Pour dresser le supplice à grand bri^t relayés.

Tendent leurs miUe bjf ^s. . . Y çi\^ sommes ms^nceuvresb

Soulevez, s'il se peut, le fardeau de vos oeuvres! Gigantesque faiblesse, efforts toujours déçus ! Si vous êtes dessous, vos crimes sont dessus.

Et la croix qui montait terrible, et sur l'abîme De l'un à l'autre enfer balançait la victime, Retombe, et le roc tremble, et dans l'air gémissant L'arc de la chute immense a ruisselé de sang !

Sur la tour de Babel, sinistre observatoire.

Le sphinx se pose et jette un rire de victoire,

Chaque fois que le mont, sous la chute ébranlé,

De ses dents de granit mord le Dieu mutilé ;

Et les treize cités se retournent béantes.

Du côté d'où leur vient la nuit des épouvantes.

Leurs basilics de bronze adossés aux piliers,

Par la spirale en feu des larges escaliers

S'élèvent jusqu'au faite, et noires sentinelles,

Sur l'oeil mourant du Christ attachent leurs prunelles.

Chaque siècle maudit, sur un dôme arrêté.

Lance un cri d'anathème au Dieu précipité.

Les rois barbus, sculptés sur les tours octogones.

Le menacent du sceptre où dragons et gorgones

Sont venus, pour mieux voir, s'enlacer en réseau.

Et que l'éternité tailla sous son ciseau.

« Le voilà, disent^ils, l'exilé volontaire î

« Son martyre impuissant ne peut quitter la terre ;

« Et sans mouiller'nos pieds, tout son sangaujourd'hui,

« Ne baigne qu'un rocher stérile comme lui ! ! !» '

Et la croix qui montait terrible, et sur l'abîme De l'un à l'autre enfer balançait la victime,

Retombe, et le roc tremble, et dans l'air gémissant L'arc de la chute immense a ruisselé de sang.

Alors Christ, qu'à la fois du haut de leurs colonnes

Viennent de blasphémer les treize Babylones :

« Seigneur! Seigneur ! pourquoi m'avoir abandonné? »

Et vers les deux enfants son regard s'est tourné.

Beaux enfants! nouveau-nés de sa sainte présence,

Prenez le manteau blanc que portait Tinnocence.

Adorez-le longtemps devant lui prosternés.

De son regard divin beaux enfants nouveau-nés ! ! !

Du père de famille assistez l'agonie ;

Votre tête si blonde et déjà si bénie,

Jusqu'au sol rédempteur en pleurant courbez-la.

Autrefois le disciple et l'amante étaient là ;

Il croira voir, trompé par votre front qui prie,

Pleurer, près de saint Jean, Madeleine-Marie,

Et de sa passion vous le reposerez

Par ce doux souvenir que vous rappellerez !

Et la croix qui montait terrible, et sur l'abîme De l'un à l'autre enfer balançait la victime. Retombe, et le roc tremble, et dans l'air gémissant L'arc de la chute immense a ruisselé de sang.

Mais voulant à son tour que sa terreur rampante

S'affermisse aux remords, sous cette croix tombante,

Au pied du Golgotha voici venir Satan,

Qui, n'osant pas gravir le mont sublime, étend

Ses deux ailes en deuil, comme un drap funéraire

Déjà tout parsemé des gouttes du Calvaire.

« Irai-je aider le Dieu.' non... espoir décevant !...

« Je brisesrais la croix rien qu'en la soulevant!

« Moi de ma double chute âme préoccupée,

« Comme dans une lave en ses remords trempée;

« Moi, Satan! ! ! premier-né de Torgueil sépulcral;^

<( Tigre sorti blessé des cavernes du mal ;

« Moi ^^npur t^tateur ; moi la grande couleuvre,

« De lassitude enfin abandonnant son œuvre.

« Et roulée autrefois, dans sa convulsion,

« Globe par globe, autour de la création {

« Moi , disciple funèbre ; élu de Fanathème,

« Je crains d'anéantir Famour, parce que j'aime.

« De ma plainte effrayé, je crains d'anéantjr,

<t En pleurant mes forfaits, jusques au r^ntir ! ! 1

« Le repentir, en moi triste et tardif orage,

« Va paraître aux enfers portant ma seule image!

« Cachons-le dans mon cœur comme un Dieu profané^

a Comme un Dieu rougissant, de son temjde étonné.

« Cachons-le dans mon cœur, gouffre aux replis sans nombre,

« Ce flambeau qui ne peut rayonner sous mon ombre!

« Cette fleur suspendue au rameau desséclié,

« Ce fruit mûri mille ans sur un arbre arraché !

« Ce chaste repentir, leur seconde innocence,

« A ces deux beaux enfants laissons-en ^ puissai^ce,

« Priez, pour Lucifer, aux pieds de votre roi,

« Je vous ai fait tomber, mes fils, relevez-moi :

« Vous êtes riches, grands et forts dans la prière,

A Enfants, faites déjà l'aumône à votre père.

« Le Christ vous exauce, oui ; ses yeux m'ont regardé!

« Du regard de Jésus, Satan est inondé ;

« Il a pleuié sur moi ! . . . peuples du sombre goq|b^,

« Il a pleuré sur moi ! . . . rochers, monts, lacs c|e soi|OT|

« Tempêtes, noir chaos, répétez aujourd'hui

LE CALVAIRE D.AV$ LES ENFERS. m « Jusqu'aui^ pqrte^ du Ciel . — Il *| pleuré gvr lui ! ! ! »

Et la croix qui i^^outait terrible, et sur Fabîoie De Fun à Tautre enfer bal^oçait la victii^e, Retombe, et le roc Semble, e^ dans Fair géoûaça^t L'arc de la chute iiqaieuse a^ rv^isselé de saug.

L'abîme se consulte, ef m palais plvi^ |SQipbr6S S'emplissent de l'horreur du silence et des ombres : Silence entrecoupé de chut^ de la croix , Ténèbres dont l'airain n'égale pas le poids.

Les hydres qui traçai^t leurs sillons 4e bituiD/ei Les stellions pourprés dont l'enfer boit Véoume, Les anacandayas, les scytales hideux, Voudraient fiiir : les frayeurs s'enlacent s^utour d'eux \ Et se dressant dans l'air, cette moisson vivante Sur le mont martyr flotte au vent de l'épouvante.

Et les démons aussi, venus par nation Vers le roc qui ne peut porter la passion , Voudraientfuir...Maisleursbrassouslepoidsinvincihle Se roidissent d'eux-méme à l'effort impossible ; Et revenant sans cesse, et sans cesse abusé.

Sous les forfaits de tpus chacun reste écrasé ; Et ne peut plus quitter, à l'heur^ soletnnelle, Cette croix qui se plaint de sa chute éternelle. — Aide-moi, réprouvé, ce travail t'appartient. Se disent-ils entre eux , son supplice est le tien. •— Les uns, spectacle affreux dont l'abîme s'étonne ! De leur front de rocher heurtent la croix qui tonne, Sans espoir de briser, blasphémant sous l'affront , Dans ce choc colossal ni la croix ni leur front.

D'autres, dont la fureur aiguisait les morsures, Noyant le sang du Christ au sang de leurs blessures, Se déchiraient entre eux ; mais tous ont nmrmuré De voir Idaméel , d'un orage entouré, Porter plus haut encor sur son front immohHe De son rang triomphal l'orçueil indélébile,' 'v s* Tel qu'un chef dédaigneux qui, du haut d*un re%part, Pour aider ses soldats n'enverrait qu'un regard.

Dans les cieux cependant, comme une fiancée

Sous l'œil du prêtre même à l'autel délaissée ;

Comme dans une éclipse un beau cygne égaré ;

Comme un chant de rameurs dans l'orage expiré,

La prière se tait, et se couvrant de voiles,

Laisse tomber sa harpe et sa palme d'étoiles.

Et Sémida qui croit , dans son cœur effrayé,

Le rachat des enfers à ce prix trop payé,

Dit aux élus penchés vers sa douleur austère :

— Pourquoi dans votre Éden ai-je pleuré la terre? —

Les fleurs du Paradis cherchant Christ leur orgueil ,

Se referment ainsi que des âmes en deuil.

Et dans tous ses rayons, chaque soleil palpite^

En prenant le pâleur de l'ange qui Thabite.

Mais que sont maintenant les pâleurs du saint lieu ,

Près du front couronné de la mère de Dieu!! !

La voilà défaillante; et chaque sainte femme

Soutenant , à genoux , le fardeau de son âme.

Pour tromper sa douleur, essaie un hymne encor

En effeuillant les lys blancs sur ses cheveux d'or.

« — Oh! ^ilence! écoutez, c'est la croix qui se brise. « — Non , la mer de cristal qui tremble sous la brise. « — C'est Jésus qui m'appelle, écoutez ses sauglots. « — C'est la plainte d'un ange attardé sur les flots. R — Je vois couler son sang de ses deux mains blessées ! « — ^^€e sont les fleurs de pourpre au palmier balancées. « — C'est la voix du martyr, c'est le sacriflé, « Ainsi que dans l'abîme en moi crucifié !

« Vous dont l'oeil n'atteint pas jusques à son calice, « Regardez dans mon cœur pour y voir le supplice ! « La croix retombe aussi sur ce vivant autel ; « Elle fait de mes flancs un enfer maternel.

« Jéhova , Jébova M ! »

Sur un signe du père, Mille anges de la mort vers l'infernal calvaire Volent, traçant au sein du chaos ébranlé Le sillon flamboyant de l'astre échevelé.

Et soudain un nuage, une nuit vengeresse, Qu'un spectre dans ses bras à longs plis roule et presse, S'étend de Golgotha jusqu'aux rochers d'Hinnon : C'était l'avant-coureur d'un large tourbillon. Le tourbillon, heurtant cités et pyramides.

Comme un coursier pressé des éperons numides, S'élance formidable, et le soufQe inconnu Laisse des monts chargés les ossements à nu ; Ébranchant les forêts qui flottent sur leurs cimes, Des rochers aux volcans, des volcans aux abîmes, Il passe, et l'on dirait qu'ayant rompu ses fers Le chaos voyageur traverse les enfers !

Des cercueils soulevés il disperse la poudre : Cétait l'avant-coureur terrible de la foudre

Qui parle aux réprouvés, et sur leur front proscrit Fait gronder, en volant, le nom de Jésus-Christ ; De la mer de bitume elle ébranle les îles ; Jette un linceul d'éclairs aux cadavres des villes ; Prête son cri tonnant à la voix du Dieu fort : C'était Favant-coureur des anges de la mort.

Ils sont au Golgotha les mille anges fidèles. Les démons attentifs écoutent un bruit d*ailes ; Mais ne peuvent rien voir, tant sur leur cécité La réprobation jette d'obscurité.

Comme une jeune fille, au matin , sur la branche

Reporte les petits d'une colombe blanche,

Que le vent arracha de leur nid balancé ;

Ou d'un camélia par les autans blessé,

Trop frêle pour survivre aux souffles de l'orage,

Relève avec amour le douloureux feuillage ;

Et soutenant sa fleur aux reflets éclatants,

La tourne, pour mourir, du côté du printemps ;

Plus doucement encor, ceux dont les mains si pures

Peuvent toucher le Christ sans aigrir ses blessures,

Les anges de la mort, se cachant sous leur nuit,

Ont dressé l'arbre immense avec son divin fruit.

En regardant Jésus, dans leur pitié s'efface

La terreur que le juge imprima sur leur face.

Ils adorent ensemble, et puis leur vol neuf fois.

Tourne, comme un nuage, à l'entour de la croix :

Agitant lentement leurs six ailes muettes.

Deux pourv<ilterleurspieds,deuxpourvoiler leurs têtes^

Et deux pour fendre l'air que la haine épaissît.

Et que leur ombre encor dans l'abîme obscurcit.

Us adorent ensemble, et puis prennent leur pl^ce,

Les uns sur les sommets des larges monts de glace ; Les autres vont s'asseoir, groupe plus menaçant , Au trône impérial d'où le maître est absent.

Et des plus grands d'entre eux Tinvisible milice, S'arrête, prosternée, en face du supplice.

Idaméel, dont Toeil sur le Christ aîrété

Dans son ascension ne Favait pas quitté :

« Je triomphe... [dus fort que mes peuples ensemble,

« Avec le Dieu vaincu sur le mont noir qui tremble,

« Mon regard du supplice a dressé Tinstrument.

ft Ce n'est plus aujourd'hui ce vain crucifîment ,

« Sacrifice qu'un jour et voit naître et consomme ;

« Où Dieu se rapetisse à la douleur de l'homme !

« Meurt d'un seul coup delance, et fuyant ses bourreaux,

« Se retranche, contre eux, dans la paix des tombeaux !

« Ton immortalité de la nôtre rivale,

« Jésus, t'a suivi sur la croix infernale ;

« Et ton corps douloureux, du trépas respecté,

« Nous fournira du sang pendant l'éternité :

« Pendant l'éternité, l'enfer qui le consacre,

« Dressant, toujours plus haut, ce plaintif simulacre,

« Insultera tes maux d'affreux ricanements ;

« Et tu domineras l'empire des tourments.

« Chacun de nous, au sein des lamentables gouffres,

« Se croira délivré de l'enfer que tu souffres.

« Tous nos fleuves de flamme à tes pieds tournoieront.

« Les vautours de l'abîme, en cercle, sur ton front,

« Agitant, à grand bruit, l'orage de leurs ailes,

« AJ)reuveront leur soif dans tes chairs immortelles.

ft Chaque goutte de sang, en tombant de ton cœur,

« Fera naître un fantôme égal à ma fureur ;

«« Et tu vivras, brisé par des tourments sans trêve, « Que le neuvième enifi^ inventa dans un rêve; « Et nos volcans luiront, rangés autour de toi , « Gomme pour les splendeurs d'une fête de roi. « Leurs feux ceindront tes flancs ; Fétemelle tempête « Aux deux bras de la croix balancera ta tête, « Labourera ton corps de son brûlant sillon.

« Et moi, te surveillant du sein d'un tourbillon , « Je viendrai m'assurer si , digne de l'abîme, « Tu sais payer en Dieu ton tribut de victime, « Si ton bandeau sanglant garde sa pesanteur; « Si ta croix d*agonie a toute sa hauteur ! ! ! »

Il dit ; et tous les che& des démons en tumulte Ont envoyé leur joie au secours de l'insulte ; A leur Idaméel des lauriers sont offerts :

Car on flatte les rois même au fond des enfers. Mais, comme un vent de feu que le désert envoie. Passe rapidement cet ouragan de joie.

La croix sombre est debout, rien ne la peut voiler : Toutes les voix du sang commencent à parler.

La croix a dans les airs déployé la victime!

Elle égale en hauteur l'axe entier de l'abime; Et Ton croit voir, avec tous leurs peuples errants, Tourner sur cet appui les neuf cercles souffrants.

Esprit saint, soutiens-moi ; jamais ardent délire N'osa porter si loin le regard de la lyre! !

Prophète de salut, jamais nul n'a chanté Une douleur du Christ changeant l'éternité;

Une douleur, créée invincible et féconde, Avant l'ange et le ciel, avant l'homme et le monde. Pour tout ce qui fléchit sans cesse combattant, £t d'un calvaire à l'autre agrandie en montant.

Aux longs cris des vautours et des pâles orfraies, La géhenne, à présent, vient boire aux quatre plaies : Calices mesurés à ces gouffres de feu.

Larges coupes du vin où fermente le Dieu, Et qui doivent, avant l'heure de délivrance, Jeter à chaque enfer son fleuve d'espérance!

Coupes du Golgotha, rayonnante boisson, Que verse de si haut le mourant échanson Sur ce peuple et ces rois, ces hydres et ces flammes, Esprits, fantômes, corps, larves, archanges, âmes. Qui regardaient la nuit et vivaient dans la mort. Avant d'être attirés sur le seuil du remord.

Comme au trépas du Christ tressaillit notre terre. Sous le flot qui le lave et qui le désaltère Tressaille, en ses replis, l'infernal univers. Un soupir confus sort des tombeaux entr'ouverts : Il n'est pas la prière, il n'est pas le blasphème, La voix qui dit— je hais, —ni la voix qui dit— j'aime. Oh ! qu'avec ces longs bruits exalés par milliers Les échos de l'abîme étaient peu familiers!

Idaméel frémit en secouant lui-même

Le sang qui vient bénir son drapeau d'anathème.

Les sujets et le roi ne se comprennent plus.

Prêt à voir s'éclipser ses rêves absolus,

Il se souvient du monde et de son agonie ;

$m t:HANT xt.

De cette heure en tratail qui, domptant 9im génie, Enfisnta sons la main de la divinité Et du bien et dn thaï la donlile éternité.

On vient lui disputer l'immuable hérita^ ; Ses enders souffrit moins, il sooffire davantage! n Si^géBe ses ch^ les range isons "sùa oâà, Fidt marelier idevant eox la toor de son orgndl ; Et lorsqu'au loin blanchit la nuit qui renvîromi^ Sentant qu'à son beau front brâle encor sa ^o iri roiatffe, Il parle, il tonne, il hitte, il croît à son ^destin; n domine dn front cet orage incertain.

Et mcmtant pour grandir sur des débris saàs ïicAntiilre, Croyant que ces lueurs Yoat rentier dans soù Ombre, Sendble âever encore, escorté par des rois, L^étern^te révolte au niveau de ia croix.

Biais déjà Lucifer, que la victime attire.

Jugeant à ses remords des progrès du martyre, A gravi îe rocher, mont èe la passion.

Humide de clémence et de rédemption.

Foudroyé du Sina qui cherche le €alvairè. Il ose le premier s'écrier en prière :

— Le sang coule ! — et soudain fl ouvre à sa clarté De ses ailes de feu le vol ressuscité.

Messager de pardcm il va de cime en cime.

De cercueil en cercueil, jelant le cri sublime, Jusqu'au plus sombre enfer, jusqu'aux murs du chaos, De l'abîme qui gronde en armer les échos.

— Le sang coule ! — Ce cri traversant neuf rcqrauntes, Planant sur les cités qu'habitent les fantômes, Passe, fiiit, se prolonge et, triomphant appel,

n balance à lui seid la voix dldaméd.

LE CALYAIRI^ II4Na ^ES ENFERS. m

--I^ sang oQule ! —Ce ^i, cooune un coup 4e t09aen(>(^ Çoituiae rimmense choc de mille chars de gueno^ Comme un flç^ve heurté, comme le vol toj^yan^ Des mondes déréglés da^s l'éther tournoyant, Éclate; et Lucifer revient, Taile épuisée, Recueilli^) haletant, la sanglante rosée.

Les peuples stygiens, dans ce cri si puissant,

De leur premier monarque ont reconnu raccen^

A sa tutelle enco? leur foule se ccmfie :

Ceux même ^i, jadis, contempteurs de la vie,

A son banquet brillant, pleins d'un mépris moqueiiTt

Rejetèrent la coupe en gojûtant la liqueur.

Et qui dans les enfers, pour ce forfait suprême.

De la mort qu'ils a^naient, sont devenus Femb^ini^ :

Squelettes tout blanchis, cloués smr un rocher

Dont les plus noirs démons n'osi^t pas appi^opheri

Unis étroitement au grsoiit qui les dompte.

Comme ces vieux débris d'élans, de mastodonte.

Restes pétrifiés des âges révolus,

Ossuaire étemel d'un monde qui n'est plus;

Ceux-là mén^e, arrachai^t du bloc qui fut lemp iiàs^

Leur supplice incrusté dans l'immobile pkrr^

Se cherchant par milliers, s'assemblant, se dressât,

S'avancent, à leur tour, au baptême du sang^

La pâle mort cofiduit ces peuples de squelettes.

Disciples sans regard, processions muettes,

Qui frappent lentement les sentiers calcinés,

Du grêle cliquetis de leurs pas déchamés.

Et les deux beaux enfants, swis le cercle céleste, Di^^ème. de noce à leur do^^ fro^t mo4es|e,

Brinent plus puissamment; mais de feux si parais Qo*oiiles prend rmipourrautre, ainsi quedeux soleils ; Et quand cette clarté, lumineux héritage, En deux fleuves égaux sur leur sein se partage. Quand, autour de la croix s'enlacent, déroulés. De leurs cheveux flottants les anneaux étoiles. Quand leurs pieuses mains, jointes sur leur poitrine. Rayonnent, c'est leur coeur priant qui s'illumine; Dans leur sein transparent, leur coeur de fiancé. Gomme un double saphir dans l'albâtre enchâssé; Comme durant les nuits qui parfument Mysore, Astre ailé d'Orient, rayonne le fulgore Dans les magnolias de son vol éclairés, Ou s'endort lumineux sur leurs rameaux pourprés. Tous deux, levant un front triste sous sa parure. Adressent leur prière à chaque meurtrissure : Prière du regard, la seule qu'autrefois Madeleine-Marie adressait à la croix.

Et puis les deux amants, sous le nimbe de flamme. Parlent au Dieu martyr qui parlait à leur âme; Et leurs deux jeunes voix gardent le même son. Comme deux luths des cieux vibrent à l'unisson Sous le toucher d'un ange amoureux d'une étoile. Et chantant pour lui plaire, ayant levé son voile : « Vous nous rachetez. Christ! ô magnifique don ! « Que pouvons-nous pour vous en retour du pardon ? « Chacun de nos rayons vous coûte une souffrance; «<^ue pouvons-nous. Seigneur, pour votre délivrance ? « Jésus, par votre grâce appelés en chemin, « Nous avons sous la croix avancé notre main ; « Nous vous avons aidé, tout petits que nous sommes, « O puissant rédempteur des anges et des hommes !

« Mais que faire à présent, dans notre humilité,

« Quand si haut vers le ciel la croix vous a porté ?

c( Faut*il, comme autrefois saint Jean et Madeleine,

« Sur vos pieds douloureux répandre notre haleine?

« Nos soupirs sont ardents comme furent les leurs ;

« Dites, pour votre soif nous offrirons nos pleurs,

« Seule source qu'ici Je feu n'ait point tarie,

« Et plus douc« que l'eau puisée eu Samarie.

« Bien loin de votre front nous sommes à genoux,

ft Mais nous vous regardons, Seigneur. . . Oh! donnez-nous,

<c Donnez aux deux amants ces ailes éclatantes

« Qui font monter à vous les âmes repentantes !

« Car vous êtes venu, bel astre à son midi,

« Couvrir d'autres clartés l'évangile agrandi,

« Et d'avance, ô Jésus ! ainsi que vos prophètes ,

« Nousavonsmisnoscœursdansl'œuvrequevousfaites,

« Si dans leur tourbillon deux tristes fiancés,

« Pour douter de l'enfer se tenaient embrassés ;

« Si nous pouvions nous voir, quoique l'ombre fût noire ;

« Si nous faisions pleurer en disant notre histoire,

« Et si nos cœurs, avant le rayon qui nous luit,

<( Gardaient assez d'amour pour embellir la nuit ;

« C'est qu'un soupir de vous semblait s'y faire entendre!

« Nous aimer dans l'abîme, oh ! c'était vous attendre !

« C'était rêver ce Ciel qui nous réunira,

« Ce Dieu qui vient toujours lorsqu'on croit qu'il viendra!

« Chacun de nos rayons vous coûte une souffrance ;

« Que pouvons-nous, Seigneur, pour votre délivrance ? »

Partout Jésus répand les dons qu'il apporta.

Ils viennent, tour à tour, au second Golgotha, Les peuples que la haine, invincible compagne,

Marquait du aeeau brûlant de son étem^ bagne. Le sang baptise, an nom et du Père et du Fils, Et de rs^t, disant : — Sors de la tombe et visM !— Et les trdae cités courbent leurs fronts de pierres, Pendant que gronde au loin Thozanna des tonnerres; Pendant que Lucifer, ancien prêtre du mal, Chante l'hymne dii sang sur le roc baptismal.

LUqiFBE.

« O triomphe du sang! vainqueur de m(mde en monde, L'Éden d^x fois pei^u rdleurit sous ton onde! Comme la terre enfin les enfers te boiront.

Avant qu'Eve à mon lit se fât prostituée, Tu vivais dans ses flancs, âme substituée , Tu préparais son pied à m'écraser le front. »

Mais voici Babylone, ayant pour chevelure Des jardins suspendus la flottante verdure; Babylone et ses sphinx dans Fasphalte taillés. Dont l'Euphrate nja pu laver les reins souillés ; Babylone au lointain du passé triste et seule, Et des crimes humains la gigantesque aïeule.

Avec ses dieux couverts d§s ombres du trépas, Seuls morts qui du tombeau ne se réveillent pas! Avec tous ses palais où de l'impur lophire L'écaillé encor s'enlace aux balcons de porphyre, VMe vient sous le sang, et sa reine, pieds nus, En remplit jusqu'aux bords la coupe de Ninus.

LUCIFSB.

« O sang! ! ! depuis Abel, chaque vie innocente

LE GA^VAIRIK DANS LES ENFERS. m

Vint d(pMrter s^ dlv^ à ta source eroisfiaute. Tu formas une mer à l'eptovir du ssmX l|eu; Et Sion, de tes flots baignant toutes ses topobeSi^ Des crimes d'Israël surchargea ses cqlon^ieK En attendant venir la colombe de Pieu. »

Rome approche à son tour; Rome la fsitidique, La grande Messaline au cothurne impudique ;[ La Rome des C^ars ; sur les rois haletants Pesant de tout son poids dans chaque p^s du tempff ; Étouffant l'univers en serrant sa ceinture; A ses cirques béants mesurant la pâture.

Et jetant à ses dieux les os des nations, Déjà demi-rongés par la dent des lions.

Elle vient sous le sang laver ses bandelettes, La pourpre du peplum et For des amulettes ; Arrachant de son sein les meurtres par millier. Comme ime veuve en pleurs les grains de son collier^

LUGIFEB.

« Pur mystère du sang! vin de FEucharistie, Aux veines des martyrs intarissable hostie, Ces torturés divins m'apparaissent en toi.* Enivrés de ta force ils chantaient dans la flamme; Tu fondas sur leurs fers la liberté de Tâme; De bûchers en bûchers tu brûlas contre moi ! »

Voici le vieux Paris, abaissant dans la poudre

Son grand laurier d'orgueil effeuillé par la foudre \

Il courbe encor plus bas son banal Panthéon ;

Se demandant combien, lorsqu'il changeait leur nom,

Il lui fallut jeter sous ses voûtes funèbres,

Pour y remplacer Dieu, de cadavres célèbres.

Paris, lui qui jadis chef au puissant cimier,

Où vont les nations arrivait le premier.

Et qui gravait, prenant d'étranges attitudes.

Ses titres à l'empire au front des multitudes.

La Saint-Barthélémy, sous les tocsins hurlants,

Erre avec Médicis au plus noir de ses flancs.

Il compte des débris d'autels qu'en sa colère,

Des révolutions le bélier populaire

Arracha de leur base, et cache avec effroi

Sous son manteau de pierre une tête de roi.

Page 1