‹ La divine épopéeChapitre 9 sur 18 · LES TROIS ANGES · texte numérisé non relu

LES TROIS ANGES

Oui, quand nous rejoignons la divine phalange,

Ton naufrage a des droits à la pitié de l'ange !

Terre, qui sous nos pas ne peux plus tressaillir I

Des doigts de Jéhovah nous te vîmes jaillir ;

Toi, sa fille brillante, aimée, et que lui-même

Il couronna du nom de la beauté su^éme.

Ainsi que toi soumis aux décrets du Seigneur,

Nous n'avions sous ses yeux qu'à veiller ton bonheur ;

Qu'à féconder en toi, pour l'heure des souffrances.

Le germe inaltéré des chastes espérances ;

£t suivant de ton Dieu l'immuable dessein,

Nous croisions à genoux nos ailes sur ton sein.

Monde jadis si beau ! terre toute fleurie !

Exil retentissant des chants de la patrie!

Terre de notre amour, qui sous le firmament

Étincelais de feux comme un grand diamant.

Belle esclave d'un jour que nous avons servie!

L'angélique baiser ne donne plus la vie ;

Tu n'es plus réchauffée à notre embrassement;

Nos rayons sont taris pour ton allaitement,

Et tu t'es rencontrée avec la mort qui passe.

En voyageant autour des gouffres de l'espace.

Et sur ton pâle front s'étendant désolé.

Ton firmament n'est plus qu'un linceul étoile ;

Et nous ne sentons plus à sa lueur glacée

Battre sous notre main ton cœur de trépassée. Et tes anges gardiens, longtemps silencieux, Vont pleurer sur ta cendre à la porte des cieux. Nous étions descendus pour compléter ta gloire, A nos frères absents nous portons ta mémoire. S'il est d'autres esprits, là-haut, du même rang, Dont l'amour ait gardé quelque univers errant, Nous parlerons ensemble et, du soir jusqu'à Faube, Chacun racontera l'histoire de son globe.

Oh ! quelle vaste lutte entre les narrateurs ! Drame multiple ayant des mondes pour acteurs. Que d'intérêts sacrés ! que de fronts angéliques Penchés vers les récits des Homères cycliques ! Même après ton naufrage, oui, tu nous appartiens, Ta grande ombre vivra dans tous nos entretiens. Nous dirons les parfums de tes œuvres bénies. Des vierges et des lys les douces harmonies ; Mais nous ne dirons pas, ô terre ! qu'en tes champs Fleurissaient des poisons, comme au cœur des mécliants. Nous dirons ton réveil avant ton premier rêve, Ta jeunesse semblable à la nudité d'Eve ; Mais nous ne dirons pas, nous voilant de douleur, Que le crime en ton sein fécondait le malheur. Nous irons, fraternels, apprendre à l'Empyrée Ck>mment tu souriais dans ta robe dorée ; Et tes jours de tristesse et tes jours triomphants. Les noms que tu donnais aux siècles tes enfants ; Les flambeaux vacillants élevés sur leur route; Tes fleuves du savoir, détournés par le doute ; Tes grands hommes, marchant de périls obsédés , Pour l^er leur vitesse atix peuples attardés; Les révolutions, gigantesques délires.

Qui passaient de ton flanc dans cdni dei empira ; Tes Balbeck sons le sabk, ou, dans les ^amps d'Enna, Tes Catane croulant au fond de tes Etna ; Tout ce que nous lisions sur ton front séculaire, Emportés tous les trois dans ton vol circulaire ; Et s'approchant de nous, peut-être, après ta mort, Dieu nous expliquera l'énigme de ton sort.

Adieu, terre ! il est tard et l'heure est sans refuge. L'espérance avec nous laraversait le déluge; Quand Jérémie avait le front sur ses genoux.

L'espérance appelait d'autres siècles pour nous; Mais quel siècle à présent renaîtrait de sa tombe. Quand le temps tout entier dans l'éternité tombe!

Adieu , terre! il y tombe, et nous suivœis, p^ichég, Sa chute qui descend dans des gouffres cachés ; Et nous pleurons toujours notre sainte tutelle. Nous t'admirions assez pour te croire immortelle : Nos cœurs qui, pleins d'amour, dans ton air respiraient, Oubliaient en t'aimant cpie les mondes monraiesat.

Adieu terre ! nos fronts pour deuil prennent ta cendre ; L'ange doit remonter, Jésus-Christ va descendre. Son regard va venir fouiller ton sein dormant. Nos sanglots troubleraient l'heure du jugem^t, Et nous devons te fuir avant l'arrêt suprême, De peur, parmi tes morts, d'être jugés nous-méme.

Adieu, terre adorée ! amante, épouse, adieu!

Oserons-nous monter si tristes ^vant Dieu ; Et blessés jusqu'au cœur sons nos puissantes arases^

LA FIV D^ MOff DE. ÈH

Devons-nous dans le cid emporter tant de larmes ? Ooi ! nos gémissements sont pardonnes... il faut Les pleors des séraphins anx cearres du Très^Haut.

Ils se taisent alors, et l'adieu sjrmboliqœ Expire désolé sur la lèvre angâique.

Et leurs larmes de deuil ks inondent à flots ; Et leur douleur ruisselle en, hynme de sanglots ; Car en cette heure sombre et que la mort amène, Auxlamentati(ms manque la voix humaine; Et quand la terre toudie à son dernier frisson, Nul Bossuet géant n'est là pour l'oraison; Et la mère a déjà repris dans ses entrailles Tous les fils qui pouvaient gémir aux funéraiUes.

Les trois puissants esprits se prennent par la main.

M'as-tu pas de tes cieux oublié le chemin,

Trinité séraphique à la terre liée?

Tu rouvres lentement ta grande aile pliée,

Ton aile qui longtemps semble fixée au sol ,

Tant le poids de tes pleurs alourdissait son vol!

Puis, comme un aigle noir blessé loin du tonnerre.

Incertain en montant d'arriver à son aire.

Tu flottes tournoyante, juchant tes regrets

De la mer aux vieux monts, des déserts aux forêts.

Tu ne peux pas quitter, tant la chaîne était forte.

Ce qui reste de toi sur la planète morte.

Ton front touche la nue, et dans son lent essor,

Aux rameaux des palmiers ton aile traîne eucor.

Telle une veuve, l'oeil sur la voâte étoiiée,

De ses voiles: traînants couvre le mausolée.

Tu contemples ce sol où ta pitié germa,

Où Fange avec son coeur comme un âe nous aima.

Et lorsque, plus que toi, j'ai perdu ma conquête.

Tu passes sans me voir au-dessus de ma tête.

Tu fuis en soupirant de ses flancs entr'ouverts,

Ame triple, attachée au corps de l'univers !

Tu laisses Sémida, tu fuis ses chastes restes.

Seule cendre arrosée avec des pleurs célestes !

Et pour la voir bénir le Dieu que je maudis.

Tu rejoindras son âme au seuil du Paradis.

Tu prends entre tes bras, à «es ndges ravie.

L'arche d'où je n'ai pu faire sortir la vie.

Et tu vas la porter au ciel oriental.

Vaisseau qui doit flotter sur la mer de cristal.

Chaque élan de ton vol vers la patrie absente,

Refroidit d'un degré la terre gémissante ;

Et tu montes toujours... Déjà loin de notre air,

Tu n'es qu'un point douteux décroissant dans Téther :

Ainsi, vers la clarté, de nuage en nuage.

Fuit l'albatros sortant des gouffres d'un orage.

Depuis trois fois sept jours, sous son poids incliné. Mon front vers le soldl ne s'était pas tourné ! Le soleil n'avait pu vivifier sa flamme, A la part que mes yeux lui jetaient de mon âme : J'avais négligé Tastre, et, voilés de pâleur. Ses rayons dans les cieux étalaient ma douleur. Et le deuil de son disque à mon deuil se mesure ; Nous succombons atteints de la même blessure ;

Et par un souffle froid saisis à l'unisson, Nous nous sentons mourir sous le même glaçon. Tous deux, l'un de clartés et l'autre d'amour vide, Nous penchons vers la nuit notre spectre livide; Mais le sort nous destine un tombeau différent, £t je n'abdique pas sitôt que lui mon rang !

Dormons... Mon cœur est lourd, et soulève avec peine, Pour ses derniers soupirs, le fardeau de sa haine ! Voir mourir l'univers flatte peu mon désir :

Laissons au Créateur ce sublime plaisir.

Dormons... Toi qui voulais ma Sémida pour mère Idaméelpolis, n'appelle plus ton père!

Attends loin de mes yeux l'universel trépas. Tes autels maintenant ne me suffiraient pas.

Car j'ai pris, délaissant ta grandeur abattue, L'Arar pour piédestal, sans changer la statue! Que ferais-tu de moi ? nos espoirs sont trahis. Meurs ainsi que mourut ton aïeule Sais ; Sa déesse aujourd'hui lève son voile austère, Et c'est pour en couvrir les astres et la terre.

Dormons... Mais est-ce un rêve enfanté par l'effroi ?

La résurrection fourmille autour de moi!...

A son appel vengeur nul mort ne se dérobe ;

Le soc du jugement sillonne notre globe.

Ainsi qu'un laboureur, à sa tâche animé.

Cueille en espoir l'épi sous la glèbe enfermé :

Déjà tout orgueilleux de ses moissons nouvelles,

L'ange exterminateur aligne ses javelles ;

Et chaque grain fleurit pour l'ombre ou la clarté.

Et voit germer de lui son immortalité.

Comme en un sol fécond chaque œuvre ensemencée

Dans les replis du cœur ou ceux de la pensée, Reparaît, déployant ses feuîBes par millier.

Tantôt lys virginal, tantôt manceuillier.

Des mondes à venir partageant le domaine, Tous les fruits qu'a portés la eonsdence fanmaine , Renferment un miel pur, ou, trésor vénéneux, L'éternité du ver que nous mîmes en eux !

Car la rédemption, cette marâtre l^éme, Sauve ses fils, pourvu qu'ils se sauvent eux-méme ; Car le sang de Jésus, versé sur l'univers, N'emplit que la moitié des sépulcres rouverts. Et semble ne baigna, si haute est sa stature. Le spectre de la nH»t que jusqu'à la ceinture ; Et l'ombre de la croix laisse à nu, devant lui. Tous les cœurs condamnés où ce sang n'a pas loi« Et moi, j'insulte encor le dieu dont tout s'effraie; Mon orgueil ne pourrait se noyer dans sa plaie, Son sein de rédempteur ne pourrait l'absorber : Les clous de Golgotha me laisseraient tomber! Venez à moi, maudits... La montagne est mon trône. Que de sièdes pressés autour de ma couronne ! Leur foule, dont mon front dépasse la hauteur. Oublie en me voyant l'ange exterminateur ; Et n'apercevant pas l'anrét de mon supplice.

Demande si je suis son juge ou son complice.

Je parais, sur l'Arar au milieu des deux camps, De cette éruption d<Hniner les volcans ; Et mon œil dans leur sein peut, tout fier d'y descendre, Suivre de morts en morts ces annales de coidre. Et la terre chancelle, et ses flancs sillonnés Rendent au jour ses fils, du cercueil nouveau-nés.

Autour de moi longtemps leurs flots croissent et roulent;

Les monts déracinés en nations s'écroulent.

Comme on vit autrefois le déluge puissant,

De sommets en sommets monter intumescent,

Au-dessus des rochers et des plus vastes dômes

La résurrection lance ses vagues d'hommes ;

Et réserve déjà pour son calice amer,

L'écume des forfaits qu'agite cette mer.

Sous mon regard de roi quelle profonde étude !

Que de sujets futurs dans cette multitude

Où chaque Oreste vient dénouer, blasphémant.

Sa grande trilogie au pied du jugement ! ! î

La trompe d'airain tonne au souffle de l'archange ;

Spectacle qu'entrevit l'âme de Michel- Ange.

Et l'artiste était là . . . génie humilié ;

Car sur sa toile ardente il m'avait oublié.

Adieu, soleil... ma main n'a pu, sous tant d'orages, Grossir d'un grain de plus le sablier des âges ; La mort vient se coucher sur ton disque en lambeaux, L'orbe des jours fait place aux cycles du chaos. Adieu ! soleil ! . . . adieu ... la nuit s'approche immense ! C'est ton éternité de néant qui commence ! . . . Mais moi, d'autres destins me sont encore offerts : Je me réveillerai demain roi des enfers ! ! !

FIN DES TABLES d'AIBAIN d'IDAMÉEL.

AUX BÉGIONS DE L^ABIllE.

Les peuples rassemblés près de leur souverain Couvrent d'un voile noir les trois tables d'airain. Leur chef leur apparaît tel qu'il s'est vu lui-même. Les soupirs révoltés de ce roi du blasphème, Sont compris de leur haine, et tous ont applaudi Au colosse croulant, par sa chute grandi.

Comme on voit s'éveiller, quand tombe le tonnerre, D'autres foudres dormant dans le sein de la terre, Les mots brûlants, tombés sur leur cœur ténébreux, En ont fait bouillonner les poisons sulfureux. Loin d'eux les voluptés de leur fête vulgaire. Chaque rameau se change en étendard de guerre; Us veulent, loin d'un camp assiégé par le feu. Transporter le combat sous les tentes de Dieu. Ils veulent aujourd'hui qu'Idaméel achève La lutte que Satan commença par un rêve; La lutte que l'orgueil dans les cieux enfanta. Que le Très-Haut permit, et que Milton chanta.

ss.

La révolte à présent plus terrible se lève :

Elle s'est recrutée au flanc libéral d'Eve, Et ses nouveaux soldats, placés aux premiers rangs, Dépassent tous du firont les ai^es vétérans.

Ils entourent leur chef d'un belliqueux murmure ; Ses amours méprisés brûlent sous leur armure. Ils veulent conquérir pour le roi des maudits, La blonde Sémida, chantant au Paradis.

Leur sacrilège espoir vient déchirer les voiles De ce front qui triomphe au-dessus des étoiks ; Et, levant jusqu'à lui l'œil de l'impureté.

Souille en la contemplant sa céleste beauté.

Leur sacrilège espoir, vierge aimante et craintive. Effeuille le lys blanc de ta pudeur native ; Et déjà vers le ciel leur flétrissante main S'étend, pour te traîner à l'infernal hymen.

Le cirque nourrissait jadis, beau de colère.

Un lion monstrueux élevé par Tibère :

Son regard, disait-on, jamais ne remarqua La lionne aux poils roux des déserts de Barca, Et ne s'alanguissait en flammes caressantes, Que sous l'œil velouté des vierges innocentes. Son élastique bond tient de l'aigle en son vol. Comme un levier de fer, le muscle de son col Prête une force immense à sa gueule écumante. Lorsque pour ses combats il l'élargit fumante; De sa queue en fureur il déroule les nœuds, Et le tonnerre habite en ses flancs caverneux. Ses dents font à grand bruit crier les os qu il broie; Sous sa langue épineuse il sillonne sa proie. Son œil étincelant illumine d'éclairs

Le nuafe poudr^^x doot il remplit tes airs ;

£t son sang amoureui:, qu'un fiel ardent altère,

£n rapide torrent change en lui diaque artère.

Un jour que, pour charmer cent mille spectateurs,

n avait bu le sang de trois gladiateurs ,

£t que vers l'empereur s'exhalait en hommage

De son sein haletant la vapeur du carnage,

La porte s'ouvre ; on jette en ce cirque odieux,

£n lui disant : — Choisis des lions ou des di^x, >-

Une sainte inspirée, une jeune fidèle

Qui nouait la pudeur de son voile autour d'elle.

Et dont le front encor rayonnait arrosé

Du baptême furtif dans le Jourdain puisé.

Le lion l'aperçoit, il tressaille, il se dresse ;

L'éclair de ses fureurs passe dans sa tendresse ;

n bondit devant elle, et fier, les crins en feu,

Il s'offre pour amant, a l'épouse de Dieu.

A son étrange hymen son cri royal l'invite! ] !

Comme un volcan qui bout sa pojtrine s'agite ;

Puis sur la rouge arène il allonge son flanc,

Il semble se baigner dans le sable brûlant;

Et l'œil sur la chrétienne, ^i triomphe il déploie

Sa crinière orageuse où son amour ondoie.

Et la sainte qui croit ne donnw que son sang,

Qui ne soupçonne pas cet hymen rugissant,

S'avance vers le monstre et du geste l'attire ;

Le lion immobile adore la martyre.

Et quand Tibère enfin a dissipé l'erreur,

Ne voyant plus la mort, elle fuit de terreur.

Elle franchit le cirque en sa largeur immense ;

Sa voix, ses yeux, ses mains osent crier clémence.

Car le lion est là, sous le lin aux longs plis.

Baisant deux pieds charmants par la frayeur pâlis ; Et, tout baigné de pleurs dont son amour s'augmente, Posant, voluptueux, Tongle sur son amante.

Et la foule romaine en tumulte applaudit...

Ainsi les bataillons du grand peuple maudit Applaudissaient, croyant, dans l'impudique enceinte, Aux bras d'Idaméel voir Sémida la sainte.

Mais voilà qu'un gardien du lac lourd et fumant.

D'une trombe entouré, comme d'un vêtement,

Et guidant, comme un char , la vague qui le porte,

Vient vers Idaméel du fond dé la mer Morte.

« Je parcourais l'espace où mes sombres vaisseaux ,

« Tels que des cormorans plongeant au sein des eaux,

« Entraînent avec eux les âmes submergées,

« Dont éternellement leurs poupes sont chargées.

« Sans jamais se lasser, sans jamais te trahir,

« Notre esprit de démon, s'usant à t'obéir,

« Surveillait, excitait*les humides supplices

« Où l'éclair de tes yeux se baigne avec délices.

« Tout à coup sur le gouffre, océan de l'enfer,

« Qu'un ouragan sans fin bat d'une aile de fer,

« Brille im être inconnu. Mes ondes apaisées

« Se changent, quand il passe, en timides rosées ;

« Elles baisent ses pieds, et plus maître que moi,

« Adamastor paisible, il s'y promène en roi.

« Et son regard commande, et son sceptre réclame

« Tous nos flots, coursiers verts, dont chacun traîne une âme

« Son image apparaît sur la mer des tourments,

« Comme un disque de lune au sein des lacs dormants.

« Mes écueils sous ses pieds ont perdu leurs naufrages,

« Le calme de son front attiédit mes orages !

« Accours, ou pour jamais, loin de son souverain,

« Achève d'expirer ton volcan sous-marin.

« Accours, et saluant ta victoire exemplaire,

« Que rOcéan qui dort s'enfle de ta colère ;

« Et que durant mille ans , comme un ours blanc noyé ,

« Soit roulé dans mes flots l'inconnu foudroyé ! »

11 disait ; mais voilà que les gardiens funèbres,

Veillant au seuil plaintif des prisons de ténèbres.

S'approchent..'. « Roi du mal, un inconnu puissant

« Insulte à notre nuit d'où le maître est absent.

« Autour des durs cachots , comme un larron, il erre ;

« Il franchit sans l'ouvrir leur porte séculaire;

« Puis montant, descendant les larges escaliers,

« Faussant entre leurs doigts les clefs des hauts geôliers ,

« Il imprime en vainqueur sur les marches glacées,

« Ses sandales d'or pur, dans la flamme passées.

« S'il touche les anneaux que nous avons rivés,

« Sa main les élargit aux bras des réprouvés.

« Il s'incline vers tous, portant de l'un à l'autre

« Le rayonnant salut de son regard d'apôtre.

« Au plus noir de l'enceinte en vain nous l'attirons,

« Son baiser pacifique illumine les fronts.

« On le voit des damnés sonder la sépulture ,

« Et replier la nuit qui leur sert de ceinture,

« Et parcourir muet l'espace illimité,

« Où le crime autour d'eux s'est fait obscurité.

« Quel est son nom ?. . . Vient-il t'arrêter dans ta course,

« Et tarir le génie infernal à sa source?

« Vient-il, prenant les fers qu'il détache aujourd'hui,

« Se faire usurpateur des souffrances d'autrui ?

« Ce captif inconnu, sans nom et sans parole,

9M CflAMT YIII.

« Au milieu de tes fils joue un étrange rôle, « Seigneur maître, et jamais ta triple royauté « Ne t'éleva toi-mâne à tant d'autorité! «

A peine ils achevaient... Les gardiens de Tarène, Où chaque grain de saUe est une tête humalae. S'approchent à leur tour... « Roi, nos tigres grondants « Laissent les criminds s'évader de leurs dents. « Un être apfNrivoisant Jusques aux vautours chauves, tt Et nommant par leur nom toutes nos bétes Cuives, « A pareouru trois fois le grand cirque orageux « Où l'enfer, de Titus vient imiter les jeux, « Où le taureau s'irrite et, lançant sous la nue « Avec l'ours monstrueux la jeune fille nue, K S'embarrasse lui-même en des noeuds étouffants « Au milieu d'un combat de dix mille éléphants. « Quel est ce Daniel qui, troublant ton empire, « Dans nos cages d'airain à librement reqnre, « Ose enfoncer ses mains aux nids des stellions, a Et s'aooouder ^i paix sur le dos des lions.' « Sa parole est un charme ; et lorsqu'il fait un signe, « L'espérance aux enfers ouvre son vol de cygne. « Il flatte les damnés que nos réseaux ont ^s; « D'hymnes consolateurs entrecoupe leurs aris ; « Il ramollit sur eux l'ongle de nos panthères, « Ou prononçant tout bas des mots pleins de mystères, « De leurs membres tordus détache, plis à plis, « Tes dragons écaillés sous ses mains assouplis. « Deux léopards jumeaux que l'abîme renomme, « Qu'eât enviés Néron pour les plaisirs de Rome, » Sont venus se jouer comme deux j^mes faons, « Onduleux et craintifs, à ses pieds triomphants.

APPARITION hV CHRIST. MS

« Accours, Idaméel, viens yenger ton outrage, « Et de tes léopards démuseler la rage.

« De cet audacieux viens fustiger les torts, « Viens redonner ton âme à tes alligators! »

Soudain Idaméel s'adressant aux fantômes :

« Apparaître à la fois dans trois de mes royaumes! « Dans trois de mes enfers combattre au même instant! « Allez dire à ce roi que l'empereur l'attend . « Son audace me plaît; allez. »> Et tous ensemble. Les sinistres gardiens qu'un même effroi rassemble. Partent, et ramenant l'être surnaturel.

S'étonnent d'accomplir l'ordre d'Idaméel.

Laissant des deux côtés de son pâle visage.

Tomber de ses cheveux le pacifique ombrage.

L'étranger s'avançait, par trois démons conduit. Ainsi qu'une blancheur sur les pas de la nuit, n s'avançait au sein du gouffre sans limite.

Elisée, éveillant la jeune Suuamite, Sans doute dans ses traits avait l'expression De ce front tout empreint de résurrection!

Ligne où les purs contours rendent l'esprit visible. Miracle de la forme à l'art inaccessible, Profil majestueux, primitive beauté, Type saint dont Adam priva l'humanité.

D'une grâce sans nom son maintien se décore.

Sa taille, comme un pin tout baigné dans l'aurore. S'élève et fait flotter, ineffable couleur.

De sa robe d'azur Tindécise pâleur!

Abîme de pitié, traversé d'espérance.

Quelquefois son regard voile sa transparence.

fU CHANT VIII.

De peur de se trahir peut-être... ou d'aveugler

Par trop de rayons ceux qu'il venait consoler.

On devine à son pli, tracé dans la lumière,

Que la foi sur sa lèvre a gravé la prière.

Il tient, tel qu'un pasteur, un roseau dans sa main ;

Ses doigts ont un anneau comme en un jour d'hymen !

Autour de lui, de loin, et d'un vol unanime,

Comme autour d'un flambeau les spectres de l'abtme

Circulent, sans savoir s'ils doivent l'éviter,

Ou si dans ses lueurs l'enfer peut s'abriter !

« Tous mes sujets sur toi fixent un ceil avide ; « Vois au-dessous du mien ce trône resté vide, « Dit le monarque; vois, c'est celui d'où Satan « Tomba pour se creuser un tombeau pénitent.

« Mesure sa hauteur avant d'y prendre place, « Escompte tous les dards du serpent qui l'enlace. » L'être inconnu s'approche, et puis monte à pas lents Du trône délaissé les hauts degrés brûlants; Et sous son pied distrait écrase la couleuvre Qui s'agitait déjà pour se remettre à l'œuvre.

Idaméel reprend... « Ton génie a des droits « A siéger près du mien dans le conseil des rois. « Le génie en tout temps, force qui se contemple, « Dieu qui meurt étouffé s'il n'agrandit son temple, « Veut d'illustres projets, et sans te faire affront, « Nous en méditons un plus vaste que ton front. « Nous allons, devant toi, le discuter encore ; « Viens grossir d'un éclair l'orage près d'éclore. »

Le sphinx se lève, il veut ouvrir ce grand débat.

« Ton peuple, Idaméel, se prépare au combat;

« Mais jusqu'où montera notre fier capitaine,

« Pour trouver un rival au niveau de sa haine?

« Quel espace sans nom doit être parcouru?

« De leur ciel dévasté les dieux ont disparu;

« £t nous entraînerions vers la trompeuse voûte

« Le chaos avec nous, pour compagnon de route.

« On peut s'en rapporter à moi, contemporain

« Des plus vieux noms inscrits sur la pierre ou l'airain ;

« A moi qui , l'œil ouvert, loin de l'ombre où nous sommes,

« Ai gardé tous les dieux qui gardèrent les hommes;

« Et dont l'ongle de fer sur sa base a rivé

« Chaque immortel d'un jour, par les siècles rêvé.

« J'ai demandé pour eux sur la rive thébaine

« L'aumône d'un autel à la frayeur humaine.

« De ses sables brûlants l'Egypte a vu surgir

« Ceux que j'ai fait parler, ceux que j'ai fait mugir,

« Et ceux que j'ai vêtus, devant leur mille apôtres,

« Quandles haillons divins passaient des uns aux autres.

« J'ai connu, j'ai pesé tous ces dieux mensongers ;

« Ma croupe de lion les a trouvés légers ;

« Mais la terre, leur mère, au bruit de leur doctrine,

« Sous roiympe étouffant qui pressait sa poitrine,

« Tressaillait de douleur, payant par cent combats

« Chaque dieu nouveau-né qu'elle berce en ses bras.

« On peut s'en rapporter à moi, sous mon portique,

« De tant de songes vains symbole énigmatique.

« Crocodiles, dragons, anubis, éléphants,

« Dieux à la mitre d'or, dieux vieillards, dieux enfants,

« Nourris de sang humain ou de sang de colombe,

« Dans des cieux différents trouvant la même tombe ;

« Grands rameaux qui changeaient de fruit tous les mille ans i

M« CBANT TIII

« Je les Tts taos passer, et des temples croulants « Le temps déracina les dieux comme les pierres ; « Le mêmt vent suffit contre ces deux poussières l « Souvent, durant les nuits, ma croupe a secoué « Leurs restes qui tombaient de leur ciel décloué ; « Et j'ai souvent prêté mes propres bandelettes, « Pour en envelopper leurs étemels squelettes. « Quand l'homme gravissait son pénible chemin, « Il inventa des dieux pour lui donner la main; « Mais les cerveaux mortels, eu se brisant en foule, « De tous les Jupiters ont «nporté le moule.

« Il n'est rien demeuré... Te le diraî-je, roi? « Au matin de mes jours je rêvai comme toi ; « Fatigué, tourmenté, sur mon rocher énorme, « De rénigme du monde et de ma triple forme, « Je voulus la comprendre, et selon mon pouvoir, « Distraire mes ennuis dans l'orgueil du savoir. « Je partis, j'explorai l'univers... Ténériffe « Élargit son volcan sous ma puissante griffe. « Je lus aux flancs du globe, et nul germe de Dieu « Ne frappa mes regards dans ces sillons de feu. « D'un monde de géants l'étonnant ossuaire, « Cinq étages vieillis de squelettes de pierre, « Cest tout ce que je vis, et sur le grand secret, « Ce monde de la mort comme elle fut muet.

« Je rentrai dans mon temple, et mille ans sur mes dalles « Les prêtres d'Osiris usèrent leurs sandales. « Rien... Le déluge vint, et mon œil regardait « Si Dieu ne sortait pas du flot qui m'inondait; « Mais le flot ne servit, de l'Egypte aux deux pôles, « Qu'à lustrer mes cheveux tombant sur mes épaules. « Rien ne parut : je crus sans haine et sans amour,

« PoaToir lire son nom sur le disque du jour;

(c Mais le jour ignorait de quel Bom il se nomme,

« Et je vis le soleil rire du cœur de Thomme,

« Avec le moucheron né d'un souffle des airs,

« Avec Léviatban né du choc des deux mers.

« Et je vis, immobile au pied de ma colonne,

« Jérusalem mentir autant que Babylone;

« Et lorsque j'entendis vagir le Christ naissant,

« Long rêve douloureux d'un monde vieillissant,

« Mon œil le reconnut sous ses mythes étranges,

« Et le sang d'Adonis teignait encor ses langes:

a Et mon savoir moqueur, en riant, compara

« L'agneau de Bethléem au taureau de Mithra ;

« Et je dis, soulevant le voile de Marie :

« C'est la mère d'Horus qui change de patrie.

« Dieu n'est point... Cesse donc d'ameuter les enî&cs

« Contre ce nom rival, mort avec l'univers. »

Ainsi parle le sphinx... Idaméel réplique :

« Ton œil s'est affaibli sous le soleil d'Afrique,

H sphinx ! s'il n'a jamais pu déchiffrer un nom

« Que chaque Jour l'aurore enseignait à Memnon.

« Dieu, le grand ennemi, le tyran solitaire,

« N'est pas un rêve éclos des sommeils de la terre ;

« Tout l'espace était plein de ses créations ;

« Son souffle éternisait les générations ;

« Mais, semblable à l'idole adorée au Mexique,

« Qu'on nourrissait du cœur d'un enfant de cacique,

<« Ce dieu fort et jaloux, sur sa proie acharné,

« Tordait le cœur saignant du monde nouveau-né.

« Oui, ce vautour du ciel en faisait sa pâture ;

« Son ongle s'y gravait de torture en torture.

268 CHANT YIII.

« S'étonnant d'y trouver les vœux, l'orguett, rerreur,

DoDt il l'avait pétri dans un jour de fureur.

« Il nous tendait la coupe où la raison s'enivre ;

« Ensuite, d'un œil sombre, il nous regardait vivre,

« Et sous l'enchantement du festin préparé,

« Le piège s'entr'ouvrait formidable et doré.

« Et les enfants chéris de ce maître farouche,

« Balbutiant son nom qui leur brûlait la bouche,

a Découragés, vaincus, tout meurtris de leurs fers,

« De ses bras paternels passaient dans les enfers.

« Comme un gladiateur de la Gaule ou de Thrace,

« Qui venait sur l'arène expirer avec grâce,

« L'homme devait souffrir, calme et sans reculer,

« Et sourire à son sang en le voyant couler ;

« Il devait, sans trouver de voix qui lui réponde,

« Saluer en tombant le grand César du monde.

« O démence! ô malheur! sombre dérision!

« Pesant de toutes parts sur sa création,

« Dieu s'efforçait du haut de son trône insensible,

« En donnant l'existence, à la rendre impossible.

« Quand nos espoirs ouvraient leurs vols démesure

« Vers le charme idéal des amours éthérés,

« Sa main nous ramenant sous l'immuable rè^e,

« Au rocher du réel clouait nos ailes d'aigle.

« Pour offrir le bonheur à l'homme combattu,

« Le crime était stérile, autant que la vertu.

« Nulle chance pour nous dans l'urne aléatoire !

« Nous portions comme un deuil le manteau de la gloire !

« Le but que nous touchions éteignait le désir;

« Le ft*uit glaçait la main qui le venait saisir.

« Et comme Isis en proie au r^et qui la navre,

« Nous consumions nos jours à chercher un cadavre.

« Nous préférions souvent, lassés d'un sort pareil,

« L'ombre du suicide à Téclat du soleil;

« Et comme un grand sarcasme, en un jour d'ironie,

« A la face de Dieu nous lancions notre vie.

« Double nature, nœuds étranges... Finfini

« Dans un hymen souffrant au néant réuni ;

« Adultère union, nuit qui rêve l'aurore ;

« Larve que l'on condamne à ne jamais éclore;

« Tel fut l'homme!., ce roi qu'un seul souffle brisait.

n En nous par chaque sens la mort s'introduisait;

« La vieillesse, présent de mépris, de colère,

« Étalait sur nos fronts son masque séculaire;

« Le sommeil, cet Éden qu'on daignait nous laisser,

« Eut ses noirs chérubins venant le traverser,

« Et dont incessamment les lames flamboyantes

« Jetaient sur nos remords des lueurs effrayantes.

« Dieu mit dans notre cœur, à tous les vents livré,

« Le chaos d'où le monde avait été tiré.

« Ce sort était amer; mais pour le rendre pire,

« Pour glacer notre lèvre à son dernier sourire,

« Pour faire circuler, déjà presque tari,

« Aux veines de la terre un sang plus appauvri,

a Christ parut dans le monde; il acheva d'en faire

« Un sentier de rochers semblable à son Calvaire.

« Adieu les songes d'or, l'enthousiasme.... adieu

« Les immortels, rêvés pour consoler de Dieu! ! !

« Adieu Vénus la blonde... Arrachant sa ceinture

« Des flancs décolorés de la triste nature,

« Elle s'enfuit ; et Christ, tout pâle à son autel,

« Étouffa nos plaisirs sous l'éponge de fiel ;

« Nourrit nos voluptés coinme son agonie;

« Sa doctrine reçut les larméis pour génie,

170 CHANT VIIL

« Et de rhuBaanité grossissant les douleurs,

« Retourna le fumier de ce grand Job en pleurs.

<« Gomme on voit le naufrage aux lueurs du tonnerre ,

« Sa clarté n'édaira que les maux de la tarrel

« Levons-nous, vmgeons-nous du présent, du passé ;

« Achevons un combat par Satan commencé.

a Je Fai vaincu lui-même ; et son trône en ruine,

« Marchepied pour atteindre à la cité divine,

« Présage à nos efforts un triomphe éclatant.

« Oui, je renverserai ce qu'ébranla Satan,

« Et l'enfer fera voir, à cette grande marque,

« Qu'il a changé de glaive en changeant de monar^ie. »

L'être encore sans nom se lève, et son accent

Des maudits subjugués couvre l'orgueil i^oissant;

Et nui de son discours n'ose ccmpa* la trame :

Triple filet autour des reventes de l'âme.

Dont chaque maille presse, afin de l'étouffer,

L'uu des forfaits vivants dont il vi^t triompher.

« Tu dis : Il est un Dieu, mot puissant, mot suMme,

« Qui peut de ses clartés illuminer l'abîme !

« Contre l'athée impur tu lui sers de témoin ;

« Du cœur qui sait son nom , Dieu n'est jamais bien loin !

« Je te vois cependant sous sa main te débattre ;

« Moi, je veux le juger avant de le combattre.

« Suis-moi ; par la pensée escaladcms son ciel ;

« Faisons de ton orgueil une tour de Babel ,

" Et montons, et des temps franchissons la distance.

« Jéhova seul était, il était l'existence, « Jouissant de lui-même et de sa trinité,

« Et portant sans flàîhir sod poids d'éternité, « Sanfi njul vide en son sein, plein de sa quiétude, « De son immensité peuplant sa solitude.

« Il voulut cep^dant, par libéralité, « Épancher les trésor de sa fertilité, « Et laisser à longs flots s'écouler, comme une onde, « Le trop plein du bonheur inûrii qui l'inonde : « Et l'ange fut alors, l'ange éclos à la fois « Des flammes de son cœur, des souffles de sa voix, « Sa créature aimée et grande et forte et libre, « Dont l'aile harmonieuse à son unisson vibre ; « L'ange !... Mais le plus beau de tous se révolta, « L'amour devint l'orgueil, et le mal exista. « On ôta du blé pur l'archangélique ivraie ; « Et de son cœur blessé voulant fermer la plaie, « Dieu fit l'homme... il fît l'homme orné de liberté, «Don suprême, en qui l'être a sa réalité ; « Don suprême, sans qui la parole est silence! « Don, où le Créateur a mis sa ressemblance!

« Et qui dans chaque cœur de désirs combattu, a Rend possible le mal pour créer la vertu ; « Signe d'élection, magnifique symbole, « Et des trésors divins la plus splendide obole. « C'est le baiser du père, et l'homme nouveau-né, « Le reçut sur son front de grâce couronné , « Au moment où l'esprit, s'unissant à la fange, « Dotait de sens mortels une forme de l'ange, « La plaçant dans Éden, pour que son œilsubtil « Pût juger la patrie aux beautés de l'exil.

« Oh ! quelle aube du ciel prépara sa paupière « A pouvoir contempler l'amour et la lumière! « Quel ami lui parla pour la première fois,

« Afin d'harmoniser la prière à sa voix !

« Et vint lui dire : —En toi que ma puissance brille,

« J'ai créé l'univers, tu créeras la famille;

« Et pour rendre à ton cœur l'Éden même plus doux,

« Je te donne un hymen dont l'archange est jaloux.

« Je te donne en bonheur tout ce que Tâme espke,

« Homme! je te permets de m'appeler ton père ! !

« Homme, ta conscience est l'instinct de ma loi,

« Reste dans l'innocence afin de vivre en moi ;

« Adore, prie, attends au sein de ton extase :

« Le miel de la liqueur repose au fond du vase ! —

« L'homme n'écouta pas; toujours le même oi^eil!

« Et la concupiscence agrandit le cercueil;

« Et le mal s'étendit sur tout ce qui respire ;

« La lèpre du monarque infecta son empire ;

« Tous deux étaient unis par un lien si fort,

« Que la création en prit un air de mort ; •

« Et comme l'âme humaine en sa source altérée,

« L'autre image de Dieu resta défigurée.

« Et, que fit Jéhova?... De tristesse voilé,

« Jeta-t-il au néant le monde maculé ?

« Non. L'on vous vit alors, paternelles entrailles,

« Baigner de pleurs divins le deuil des funérailles,

« Et vous rouvrant encor pour un enfantement,

« De votre charité sublime écoulement,

« Arracher votre fils unique de vous-même,

« En criant au pécheur : — Regarde si je t'aime ! ! ! —

« Présent dont nul ne peut mesurer la valeur,

« L'homme s'était fait crime et Dieu se fit douleur,

« Lui tendant une main, excès d'amour étrange!

« Qu'il n'avait pas tendue à la chute de Fange.

« L'homme s'était fait crime, et le Dieu de Sion

« Fît de sa croix un sceptre à Texpiation.

« Il vint, il éteignit, brisant l'arrêt sévère,

« Les foudres de Sina sous le sang du Calvaire ;

« Du goufire aux feux impurs où Satan se perdit

« Le mal était monté, Jésus-Christ descendit.

« Il vint, sans que ce mal ou le dompte ou Teffraîe,

« S'incarner en triomphe au fond de chaque plaie :

« Des fausses voluptés puissant contre-poison,

ft Souffle épurant une âme à chaque exhalaison ;

« Aromate, sans qui tombaient en pourriture

« Les membres mutilés de l'humaine nature;

« Feu sacré, feu vivant, que la grâce allumait,

« Prenant tous les tourments des cœurs qu'il consumait,

ft Afin que, dévoré jusque dans ses racines,

« Le mal s'évaporât en souffrances divines,

« Afin que le Sauveur, dans son ascension,

« Imprimât son élan à la création ;

« Et que pour l'épurer, de parcelle en parcelle,

« Sa clarté rayonnât dans l'âme universelle! î! !

« Tu te plains de la vie, inextinguible feu;

« Ta poussière se plaint d'avoir réfléchi Dieu !

« Tu viens lui reprocher, te posant en victime,

« Le désespoir, épi qui germait dans le crime ;

« Et quand dans son amour tu vivais abîmé,

« Tu lui dis en fureur : — Te ne m'as pas aimé ! ! ! —

« Ces griefs dont l'enfer admire l'énergie,

« Job les énuméra dans sa grande élégie ;

« Et depuis sept mille ans, sophisme suborneur,

« On les a vus crouler sous la voix du Seigneur.

« Pourquoi renouveler cette inégale lutte ?

« L'esprit n'a blasphémé que du fond sa chute !

fTi CHANT VIII.

« Et toujours la verta , calme ea radyeisîté,

« Ressemblait au bonheur par quelque grand coté! ! !

« Le monde n'était pas ce que tu semblés croire,

« L'honmie, ce dieu tombé, n'y manquait point de gloire,

a Et son premi^ Eden, dévasté sous ses pas,

« Gardait de beaux débris dont tu ne parles pas.

a Idaméel! Pourquoi ce déni de louanges?

« Sa ruine imposante étonnait les archanges !

« On lisait sa grandeur jusque dans ses revers ;

« Ses IN'ewtcm lui levaient les plans de Funîvers ;

« Ainsi que dans Fespace infini, sa conquête,

« Les globes mesurés ciroilaient dans sa tête ;

« La foudre analysée en ses mains sommeillait;

« Près du Verbe divin sa parole brillait.

« Féconde intelligence, abeille préparée

« Pour extraire le miel de la fleur incréée,

« U retrempait son vol de clartés en clarté.

« La terre avait pour lui ses immortalités.

« Il savait, il savait du Créateur suprême

« Ce qu'on en peut savoir sans être Dieu soi-même !

« A peine un dernier voile étendu sur les cieux

« Cachait leur sanctuaire à Téclair de ses yeux ;

« Et ce voile, cette ombre entre eux et lui placée,

« Cette ombre inaccessible au vol de la pensée,

« N'avait pas de secrets lointains que ne surprît

« La foi, rayon du cœur plus vivant que l'écrit !

« La prière y montait, feu qui réconcilie.

« Chaque âme ea oraison avait son char d'Élie !

« Mais tu n'eus pas le tien, et comme un dard vainqueur,

« Ta parole toujours blessa le Christ au cœur.

« Quoi I tu ne compris pas la foi, chaste héritage ;

« Flambeau qui du péché combattait le nuage ?

APPARITION DO CHRIST. t75

a Quoi, tu De sus, géant, sur ton front, en tout lien,

<t Qu'altérer pour l'enfer l'image de ton Dieu! !

« Quoi, tu ne compris pas cette croix solennelle,

w De la création def de voûte éternelle,

« Arbre générateur des siècles respecté,

« Axe sanglant sur qui tournait l'humanité !

« Tu blasphèmes le Christ I ce Dieu de la souffrance !

« Sais-tu quelque horizon plus beau que l'espérance ?

« Tu blasphèmes le Christ; as-tu compté ses maux ?

« Sais-tu quels fouets brûlants ont mis à nu ses os ?

« Sais-tu que pour la main même qui le flagelle,

« n sortait de ses chairs une vertu nouvelle,

« Et que son sang coula dans le cercle des jours,

« Une heure à Golgotha, sur l'univers toujours î î !

« n passa par la nuit et par la tombe impure,

« D'Adam mort en Éden formidable figure ;

« Et dans ses bras vainqueurs vers le jour souleva

« L'homme réengendré du cœur de Jéhova !

« Lorsque tout s'écroulait de l'arène au lycée,

« Christ étaya le monde avec une pensée ;

« Rome alla dépouiller sa souillure aux déserts ;

« L'Olympe des Néron fut balayé des airs ;

« Et pour l'associer à son triple mystère,

« Le Thabor rayonnant transfigura la terre.

« Tout instinct social aurait été vaincu,

« Si trois siècles de plus Jupiter eût vécu.

« Et ce n'est pas en vain, dans les mêmes hommages,

« Que l'âme de Platon devança les rois mages;

« Et ce n'est pas en vain que son œil inspiré

« Vit resplendir le Verbe au ternaire sacré :

« Le Verbe, effusion qui, lorsqu'on veut renaître,

« Nourrit de sucs vivants les racines de l'être;

«e CHANT VIII.

« Le Verbe, ardent flambeau, miroir jamais terni,

« Où chaque esprit l)omé se voit dans Tinfini.

« Tu blasphèmes le Christ et les dons qu'il octroie ! I !

a Des pleurs de Madeleine as-tu sondé la joie?

« As-tu vu le larron sous les clous tressaillir,

« Et du fond d'un remords le Paradis jaillir ?

« Les vertus de Tenfant compter aux jours du père,

« Les blessures du cœur se fermer sous la haire,

« Et dans un air nouveau, pour ne plus se flétrir,

« Sur le fumier de Job les lys du ciel fleurir?

« Tu blasphèmes le Christ ! ! 1 dieu de François de Paule,

« Qui portait au bercaU l'agneau sur son épaule ;

« Et qui, comprenant seul les regrets et les pleurs,

« Gardait l'apothéose à toutes les douleurs :

« Du sceau de la pudeur marquant la jeune fille,

« Et des bras de la croix entourant la famille;

« Ouvrant un autre Éden à la maternité,

« Donnant, comme un trésor, l'Église à la cité;

« Sur les berceaux d'un jour ainsi que sur les tombes,

« De son doux Évangile envoyant les colombes,

« Il dépouillait Terreur de ses voiles épais.

« D'un enfant de Jésus l'ange enviait la paix,

« Et nul chant n'égalait, à l'entour de son trône,

« Sur les harpes de Dieu les hymnes de l'aumône;

« Et la goutte d'eau froide offerte en son saint nom ,

tt Devenait sous son œil un fleuve de pardon.

« Tu blasphèmes le Christ! et du fond des tortures

« Tu dis : — Vois ce qu'il fit de nous, ses créatures!—

« Tant qu'autour du soleil votre terre a marché,

« Le soleil rédempteur ne s'est jamais couché.

« Et même, Idaméel, quand tu saisis le glaive,

« Peut-être, à ton insu, dans ta nuit il se lève;

« Tout prêt à rallumer ses rayons éclatants,

« Peut-être il recommence où s'arrêta le temps ;

« Peut-être on va revoir cette lutte incessante,

« B'Éden à Josapfaat jadis allant croissante !

« Seul miracle d'amour qui ne soit point écrit,

« Peut-être les enfers portent leur Jésus-Christ! ! !

« Les j^eurs de Sémida... » Mais se levant ensemble,

Tels que les monts sortis du globe en feu qui tremble.

Lorsqu'un volcan refait dans ses jeux surprenants

Les profils sinueux des larges continents.

Les princes, les grands chefs des gouf&es de souffrance,

Aveuglés des rayons de la haute espérance,

Insistent l'orateur, dont la robe de lin

Portait dans ses plis bleus l'aube du jour sans fin.

Idaméel, lui seul, n'éclate point encore, Semblable au noir taureau sculpté dans Madagore, Que la main de l'artiste a fait calme et couché. Mais dont le sein profond porte un obus caché. « Qui donc es- tu? réponds... tu gardes le silence!... « Mets avec tes conseils ton nom dans la balance; « Ds sont nouveaux ! jamais sur le sol enflammé, « Aux rameaux des enfers de tels fruits n'ont germé. « Je crains que sous leurs poids l'arbre entier ne s'affaisse . « Quel attentat manqué t'a donné la sagesse?

« Que fais-tu parmi nous ? Le prophète se tait ! ! ! « Approchez tous, mes fils, par âge de forfait; « Examinez-le bien avec vos regards d'aigle ; « Dites-nous de quel crime il agrandit son siècle ! « Son nom... » L'abîme alors ouvre sa profondeur, Chaque cercle vomit un examinateur.

tîÈ CHANT Vin.

Caïn vient le premier, courbé sous la grande ire,

Ayant son droit d'aînesse au dévorant empire.

Caïn, ce laboureur du seigneur rejeté,

Dont le crime en deux parts scinda l'humanité.

Et qui dans ses sillons, pour sa récolte amère.

Perpétua le fruit qu'avait cueilli sa mère.

Hagard et vagabond,^ il cache dans son sein

Sous une peau d'hyène un bras droit d'assassin ;

Mais il ne peut cacher, et nul âge n'efface

Le signe que la main de Dieu mit à sa face.

Et regardant de près le prophète ou le roi :

« C'est Abd, cria-t-il, qui redescend vers moî,

« Lui, Tenfent préféré du ciel et de mon père,

« A ce titre deux fois attirant ma colère ;

« Lui, pasteur innocent, plus doux que ses agneaux,

« Dont la massue un jour a fracassé les os.

«i C'est Abel qui d'en haut vient, ayant Dieu pour guide,

« M'absoudre de ma haine et de mon fratricide.

« C'est Abel !.. » Et ce cri court d'échos en échos.

Voix, dans la nuit, pleurant de l'abîme au chaos.

Puis vient Sémiramis, parricide Immortelle.

Le sphinx par habitude a tremblé devant elle. Trois diadèmes noirs, d'emblèmes dépouillés, Pendent confusément à ses cheveux souillés.

Elle vient, le front bas : ce n'est plus cette reine Dont le monde pour vivre a respiré l'haleine. Cette Sémiramis dont la virile main.

Poussant d'un geste altier les pas du genre humain, Rejetant les fuseaux comme une ignominie.

Tendait sur l'univers les fils de son génie.

Alors que l'Orient, ainsi qu'un encensoir.

Lui jetait des parfums de l'aube jusqu'au soir; Alors qu'on i»)urris$ait des miettes de ses tables^ Tout un troupeau de rois parqué dans ses étables, Pour leur faire toraîner l'or de son char vermeil; Alors que le plus granid de ses dieux, le soleil, Venait lui-même, empreint aux poitrines des mages, S'abaifô^'à ses pieds tout ruisselants d'hommages. Son oeil, plein maintenant de réprobations, Répand autant de pleurs qu'autrefois de rayons. Elle approche et s'écrie : « Oui, plus je le contemple, (t C'est INinus ; demandez au gardieo de son temple, « Au sphinx qui nous écoute, il le reconnaîtra; « Car il était présent, quand l'Orient pleura ; « Car il était présent, quand Turne expiatoire « Bien plus que du roi mort prit le deuil de ma gloire! « Quand mon âme orageuse et lançant ses édairs, « Berceau tumultueux d'un nouvel univers, « Crut que Sémkamis, du ooucliant à l'aurore, « Montant sur un cercueU, se grandissait encore; « Et que son large firont, ceint d'un pouvoir nouveau, « Des jugements du ciel dépassait le niveau.

« C'estNinus, quid'en haut vient, ayant Dieu pour guidfi| « M'absoudre de ma gloire et de mon parricide. « C'est Ninus !.. » Et ce cri court d'échos en échos, Voix, dans la nuit, pleurant de l'abîme au chaos.

Ri^tespierre à son tour, gravissant le rivage De la mare de sang qu'il traverse à la nage, Vient arrêter devant l'étonnant envoyé, Son profil convulsif de chat- tigre effrayé ; Robei^ierre ! . .. tribun que la terreur évoque En^e les fronts chargés des forfaits d'une époque,

Propageant une idée à Taide du bourreau,

Changeant le char des rois en rouge tombereau !

Robespierre!... artisan des publiques tempêtes,

Nain devenu colosse en abattant des têtes,

Et qui, pontife étrange, au terrestre séjour

Osa décréter Dieu mis à Tordre du jour!

« C'est Louis, a-t-il dit... Sous nos sombres coupoles

« Laissez-moi recoller sa tête à ses épaules,

« Sa tête qu'il n'a plus et que le fer coupa ;

« Je la porte en mes mains depuis qu'elle toYnba.

« La nuit, sur mon chevet de pierre je la place,

« Et ma lèvre frissonne à son baiser de glace;

« A son baiser d'amour, à ce signe clément,

« Dont le roi des enfers a fait mon châtiment.

« Car j'ai versé jadis, sous la hideuse lame,

« Plus de sang qu'il n'en faut pour submerger une âme.

« Escorté par la mort, des cités aux hameaux,

« J'ai trop de l'arbre humain émondé les rameaux.

V C'est Louis, qui d'en haut vient, ayant Dieu pour guide,

« M'absoudre de mon nom et de mon régicide.

« C'est Louis ! ...» Et ce cri court d'échos en échos,

Voix, dans la nuit, pleurant de l'abîme au chaos.

Idaméel se lasse et dit : — « Elle est étrange, « Cette voix du remords où ton nom trois fois change! « Louis, Ninus, Abel... triple étranger, suis-nous « Vers un dernier témoin, le mieux instruit de tous! »

Un mont, dressant plus haut que les plus hautes cimes Ses rocs entrecoupés de volcans et d'abîmes,

Pesait sur Lucifer, orageuse prison, Ayant de toutes parts la nuit pour horizon :

Désert immense et nu, solitude de pierre.

Telle qu'il la fallait à Satan solitaire.

Il était là, ce roi de son trône arraché, Conune dans un cercueil dans ses remords couché; Vieilli de lassitude et rongé d'anathème; Exilé de sa pourpre et non pas de lui-même; Ne voyant, n'entendant, ne respirant que soi ; Se créant un enfer à part pour être roi !

Enfer plus sombre encor que la nuit étemelle. Creusé par sa pensée et sans bornes comme cÛe; Enfer assez peuplé par un seul habitant.

Tout vide de bûchers, mais tout plein de Satan. Il remonte en esprit, dans cette ombre profonde. Le cours de ses destins où se noya le monde.

Le flot lourd du passé bat son front caverneux; L'hydre des souvenirs le presse de ses nœuds; L'hydre des souvenirs, se levant tout entière, Hérisse d'aiguillons son dur chevet de pierre. Embrassant d'un regard tous les maux qu'il porta. Ces fruits toujours vivants dont pas un n'avorta. Au fond du désespoir sa chute se consomme; Vaincu par le Très-Haut, par lui-même, par l'homme. Captif et gémissant dans l'oubli de la mort.

Sans combler de ses pleurs le gouffre du remord , Sans apaiser cette âme où tant d'horreur habite, Ce cœur où des tourments l'éternité palpite.

Jamais Idaméel, depuis qu'en se jouant

Il avait couché là le réprouvé géant,

De son rival tombé ne vint visiter l'ombre :

VÊ €HANT TIIL

L'orgueil l'en séparait, et la montagne sombre Pesant sur le vaincu de toute sa hauteur.

Avait toujours été sous les pieds du vain^eur. Mais voici qu'il descend vers Fardiange rebdle. Et par son nom céleste avec m^ris Tappdle :

« Lucifer!... Diet£er !... viens, regarde, et dis-OMi « Si cet être aux e^it iM)ms en possède un pour toi? «Leconnats-Ui! »

Satan se relève et soupire, Et semble en se dressant reconquérir l'empire; Et de ce moavememt, jusqu'au fiaîte ébranlé. Le mont, comme un homme ivre, a longtemps efaaacdéf Sur ses rocs décharnés conservant avec crainte Des memlMres du vieux roi Tind^ébile emprdnte. Oh ! du sein de Satan quel sanglol s'âança.

Quand le triple étran^r jusqu'à lui s'avança, Apportant avec soi son atmosi^ère Manche, Ainsi qu*une aube au l<»n qui dans les cieux s'épandie ; Et calme et l'oeil levé snr le iront du géant. Comme l'astre des nuits sur le sombre Océan.

Lucifer! ô roi de l'ombre et du bla^ème!

Tu contemples enfin un autre que toi-même; Qud regard ! ! ! oh ! combien il édaire ta nuit, Et qu'il emporte haut ton âme qui le suit!

Tu te traînes aux {ûeds de l'envoyé sublime!

Adorant la poussière où sa trace s'imprime.

Vit sous ses pas vainqueurs, dans un muet efi&oi, Dépliant tes remords comme un tapis de roi , Tu viens de tes flancs nus lui montrer la blessure. Tu viens toucher ses mains, ses bras, sa chevelure. Pour ta foi qui grandit de moment en moment ,

Un nouvel éclair sort de ehaque attQuchement ;

Une sueur de saog sur tes membres ruisselle.

Père des habitants que Tabîme recèle,

Tu veux sentir le coeur de ce fils nouveau-né,

Que des siècles de pleurs peut-être t*ont donné.

Mais de ce cœur puissant, tel qu'un coup de tonnerre,

Le premier battement te couche sur la terre ;

Tu tombes plein du nom que le remords t'apprit.

Criant aux réprouvés: —Mes fils, c'est Jésus-Chbist!

Quand des pâtres ^fants tendent des réseaux frêles Qui doivent affliger le nid des tourterelles , Et sous le firmament et la feuille des bois Dépeupler le printemps de ses plus jeunes voix, Si quelque aiglon , perdu loin des rocs de son aire, Dont le vol est encore inconnu du tonnerre.

Embarrasse son aile entre les fils légers De ces liens honteux à sa race étrangers.

Tous les pâtres ont fui sa première bataille. Captifs dans leur terreur plus que lui dans la maille, Ils ont déjà cru voir ce roi de l'horizon En débris, dans les airs, disperser sa prison. Tel recule l'enfer;... mais son roi fier et calme. Du combat engagé voyant grandir la palme, Le regard sur Jésus, le pied sur Lucif^ :

« L'ennui du Paradis te jette en notre enfer! « Tu pourras te distraire à parcourir nos voies, « L'abîme a plus de maux que le ciel n'a de joies ! « Tu les connaîtras tous, je dois t'en prévenir ; « Et ton père, ô Jésus, nous apprit à punir. »

Jésus lui répondit.... « Frappe d'une main sûre.

« Tépancherai mes dons de blessure en blessure.

« Écoute, Idaméel : Sur ton globe natal ,

« Un mont cachait à tous ses veines de métal;

« Et les hommes passaient à ses pieds , sans connaître

« De ses rocs méprisés quels trésors devaient naître.

<t Or, il advint qu'un jour l'orage descendit ,

« De tonnerres armé, sur ce roc qu'il fendit.

« La tempête exploita cette mine ignorée.

« Pour enrichir la foule, en tumulte attirée,

« Sous le feu des éclairs la veine ruissela ;

a A chaque coup de foudre un fleuve d'or coula. »

« — Mais, dit Idaméel, la foudre que je porte, « Peut consumer le mont et tout son or.

— N'importe.

« La palme des tourments rayonne, et je suis prêt... « Privé de nourriture, im reptile expirait:

« Une génisse passe et vient livrer, féconde, « Tous les flots onctueux de sa mamelle blonde « Au reptile vaincu par la faim qui le mord , « Et couché pour mourir dans un tronc d'arbre mort. « Le serpent les aspire, et, nourrisson sauvage, « Torture en ses replis les sources du breuvage ; « Et le lait qui s'échappe, et frais et parfumé, « A grossi les poisons du monstre ranimé.

« Chaque flot innocent du trésor qui ruisselle, « Aux fureurs de son œil ajoute une étincelle ; « La génisse déjà semble s'épouvanter Cl De ce fils d'un moment qu'elle osait allaiter; « Et lui , de tous ses dards a dressé la colère ; « De son premier baiser il a blessé sa mère.

« Sa mère qui s'enfuit, emportant à saa flanc

« Les orbes ennemis du nourrisson sifflant.

« Il boit l'ingratitude au sang dont il s'inonde;

« A sa victime en pleurs nouant sa chaîne immonde ,

« Et d'un reste de vie ardent à triompher,

« Pour arrêter sa course, il vient de l'étouffer.

« Et la triste génisse, en son amour trompée,

« De son propre bienfait expire enveloppée.

« Ainsi je viens donner la nourriture ; ainsi

a Tu me verras tomber, si je succombe aussi.

a —Bien ! » repr^d le monarque; et son regard appeUe, Et son regard revêt d'une armure nouvelle Dix puissances du mal, ministres éprouvés, Fantômes vétérans, aux grands jours réservés. Il livre Jésus^hrist à ces cfae£s du supplice ; Puis, craignant que des cieux quelque ardente milice Ne hasarde son vol jusqu'au gouffre enflammé, Où son rival divin s'est lui-même enfermé.

Vers le chaos lointain qui bat leurs tours altières , n court de ses états surveiller leurs frontières. Son pied d*airain résonne aux larges escaliers. La révolte et la mort, ses spectres familiers, A ce roi voyageur servent d'impure escorte ; Après le tourbillon dont le souffle l'emporte Ils s'élancent, perdus sur les rocs écumeux.

Dans la sauvage horreur des horizons brumeux. Tantôt, par les degrés d'une tombe en spirale. Ils s'élèvent tous deux dans l'ombre sépulcrale; Pour aller raviver les cendres d'un volcan.

Tantôt, comme un coursier, ils pressent l'ouragan; Tantôt leur vol dormeur semble couver l'orage.

aM CHANT VIIL

Lear cri fait reenler la eonne dn image. Et leurs jeux yagabonds à travers le diaos , Du désordre étemel alimenteiit les flots.

Ainsi , sous le soleU , deux vertes demois^es, Qui découpent ses feux aux gazes de leurs aOes , En des cerdes joyeux se poursuivent longtanps ; De glaïeul en glaiail font le tour du printempi; Cherchent la perle humide où leur trompe s'abrewre ; Suivent le l(mg réseau des lotus Meus du fleuve Sans crainte de ternir, comme le papillon , Leur oorsdet changeant trempé de vermilkm ; S'enivrent de dart^, de parfums, de murmiures, S'endorment sur les eaux sans mouiller l^urs parures, Ou dans de frais détours, de platanes vdlés , Se suspendent ensemble aux bourgeons ^ilés.

Sur leur dos frémissant les s^t couleurs se montrait , Dans un rayon du jour leurs baisers se rencontrent. Et les tièdes zéphirs jusqu'au soir ont bercé Les amours voltigeants du couple ^trdaeé.

SËMIDÂ.

(àMifte sotts ua palmier da Paradit.)

« O ma viole! pourquoi, ma douce viole aimante, Vous taire sur mon cœur, de tristesse dormante ? rappelle en vain votre àme, et l'hymne commencé Expire en votre sein comme un cygne blessé ! De lilas couronnée, et si jeune, et bénie, Pourquoi me refuser vos baisers d'harmonie Et vous cacher ainsi sous mes cheveux ?

LÀ TIQUE CÉLESTB.

Pourquoi ?

Regardez Madeleine aussi triste que moi.

Christ est absent, et moi , comme la fleur des plaines En l'absence du jour je retiens mes haleines. Et je le redemande, et j'espère, et j'attends. Et j'attends , pour chanter, la vie et le printemps. Et veuve, et de lilas tristement couronnée , Je referme en pleurant l'âme qu'il m'a donnée.

Ne m'interrogez plus sous vos doigts frémissants : Pourquoi loin de l'autel vouloir brûler l'encens ? Poète abandonné des souffles du génie, Ne voyant plus l'amour j'ai perdu l'harmonie. Et mes fils lumineux , des anges applaudis , Ont cessé de chanter aux fleurs du Paradis ; Et je ne verse plus dans leur coupe irisée De mes notes du ciel la suave rosée.

Sous votre chevelure, aux regards des élus, Sémida , cachez-moi , ne m'interrogez plus ; Ne m'interrogez plus , allez à Madeleine, Et sous les amandiers parlez-lui de sa peine.

SÉMIDA.

Madeleine-Marie, aux grands yeux blei^s et doux, Je viens , je vous regarde et je suis avec vous. Sous vos paupières d'or, chastement abaissées , Comme un nid d'oiseaux blancs se cachent vos pensées. Dites-moi , dites-moi votre rêve ; et s'il est , Pour votre âme amoureuse, aussi doux que le lait , Je veux vous saluer sur votre front de sainte D'un baiser à travers vos voiles d'hyacinthe ; Si , comme l'ébénier, il est triste, ma sœur. Je veux vous saluer d'un baiser sur le cœur. »

Madeleine écoutant souleva sa paupière; Et leurs âmes alors, échangeant leur lumière. Se virent des pensers pareils en ce moment , Pareils , comme en leurs yeux le bleu du firmament ; Et sous les amandiers , sous leur blancheur fleurie.

A tous leurs entretiens , du Dieu né de Marie Mêlèrent le doux nom, eomme à ses beaux présents La reine de Saba mêlait toujours Fencens.

SÉMIDA.

« Depuis le triste jour où longtemps nous pleurâmes, Me reposant en lui comme les autres âmes, Je pense à Christ, ma sœur, et le demande aux cieux. Est-ce pour me punir qu'il se cache à mes yeux ?

MADELEINE

Où donc étes-vous, Christ, notre soufHe adorable ?

SEMIDA.

La fleur de Famandier vous cherche ainsi que nous.

MADELEINE

Les échos endormis au fond des bois d'érable S'éveillent en disant : — Christ , où donc étes-vous ? —

Si pour le retrouver, sœur, nous partions ensemble. Le demandant tout bas à ce qui lui ressemble; Aux lys blancs de sa mère^ à l'agneau caressant, A l'humble nictantès dans la nuit fleurissant. Comme sa douce grâce au fond d'une âme sombre? Si nous le demandions à l'air, au jour, à Fombre, Au loxia qui passe, au doux printemps de mai, Comme vous, autrefois, avec sœur Salomé.^

MADELEINE

Non, le ciel est trop vaste; et parmi ses aurores,

Dans ses bois de palmiers, sous ses firats m^edores, Nous nous égarerions; ievona-nous, car voilà Eve qui vient domiant la main à Méfaala.

A-t-elle vu celui que notre cœur demande ?

De son front maternel l'auréole est plus grande Que la nôtre : elle sait ce qae nous igncHnws.

ÈVK.

Je vous aime, et mes mains se posent sur vos fr(»its. Je passais ; ime voix m'a dit sous le palmiste : —Avez- vous vu monffls, ma sœur, mon âme est triste?— Enfants, c'était la reine, oh! tomlxMis à genoux; Car la mère du Christ le cherche comme nous.

HÉHALA.

Quel silence de deuil loin des pas du Messie!!!

On entendrait , mes sœurs les feuilles de l'ixie

Se fermer au soleil , et de Talexanor

Aux fleurs du balsamier se poser l'aile d'(»r.

L'archange Gabriel a dénoué l'écharpe

Qui retient sur son e<Eur les soupirs de sa harpe.

L'hymne étemel se tait dans les cieux du matin.

Oh ! j'ai peur du silence ; un souvenir lointain

Se révdUe, et s'entend dans mon âme agitée.

Comme l'alexanm* ou l'ixie attristée.

BVE.

Enfant, pourqum pâlir sous tes longs cils soyeux? Quand la paix est en nous, le silence est joyeux.

MÉHALA.

Que ma douleur fut grande au jour du fratricide! !

LE DRAME ni

MADELEINE

Que ma douleur fut grande au jour du déicide ! !

MÉHALA.

Hélas! hélas ! Famour se cache à ses élus!

A la paix de nos cœurs l'Éden ne suffît plus.

MADELEINE

OÙ donc êtcs-vous, Christ, notre souffle adorable ?

La fleur de Tamandier vous cherche ainsi que nous.

EVE ET MEHALA.

Les échos endormis au fond des bois d'érable S'éveillent en disant : Christ, où donc étes-vous?

SEMIDA, à Eve.

Mère, pour le chercher si nous partions ensemble. Le demandant tout bas à ce qui lui ressemble ?

EVE

Oui, mes filles, venez, venez...

MADELEINE

Moi, j'attendrai.

Le parfum de ses pieds dort sous ma chevelure, Et de mon cœur d'amante embaume la Uessure; Je rêverai de lui sous cet arbre sacré.

»i CHANT IX.

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