‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 14 sur 63 · LE DONATEUR · texte numérisé non relu

LE DONATEUR

Ohé ! le pays qu'est derrière !

Je jette ma viande et mes tripes Dans le pétrin de la bouchère.

Va donc, bourgeois ! Fume ta pipe !

Nous, on fait fumer les couteaux.

Faut qu'on pétrisse, avec la terre, Mon quart de viande pour en faire La farce à boucher les boyaux, La bonne pâte humanitaire

Bien boulangée, molle et sans sel !

C'est le rata essentiel :

La pâte à choux, pâte à chaussons

Dans quoi qu'on roui' les tirailleurs

De toutes les conscriptions!

Et servie chaud, à la vapeur!...

Ohé ! le pays qu'est derrière !

J'ai jeté mon sang sur les vignes.

Vous en emplirez votre verre

Du sang des lignards de la ligne !

C'est ça qu'est clair ! c'est ça qu'est bon !

A chaque coup, l'aspersion !

Sur chaque pied de vigne un peu

De barbouillade au petit bleu !

Jusqu'à plus soif, France ma vieille !

Bois donc ! Sans peur 1 Liche la grappe

De Saint-Estèphe à la groseille.

Et puis ma rate ! Tiens ! attrape !

Profite que l'obus y rentre.

Bon sang! ce qui sort de mon ventre,

A coup de mortier, ce qui sort I

Sans que j'y signe un passeport

Ma panse a giclé vers le ciel,

Comme le chou-fleur de l'obus!

Un corps, ce que c'est casuel I

Ohél là-bas, n'en jetez plus!...

Ah I sacré pays de l'arrière,

Ce que tu m'pousses dans le dos !

Par politesse élémentaire

Je te lègue ma livre d'os

Avec tous les trous de mon torse.

Ce que tu pousses,' vrai ! A force

D'être si bien poussé, je sens

Que j'vas tomber les mains devant.

Grains rien ! J'suis bon ! Crains rien pour toi !

Fum' ton perlot! Souff' dans tes doigts.

Ou continue ton baccarat !

Tant que j'y suis, y en aura!

La relève après la relève 1

J'ai jamais eu peur de la crève.

Sache comment que l'on me nomme :

C'est moi, le bon vieux Sans-Fatigue I

Tu sais ? le vieux Jacques Bonhomme !

Pas mal et toi.»^ Toujours bon zigue,

A travers les siècles fourbus !

Je renâcle pas à l'obus.

Depuis dix mille ans que je trime,

Tout à vous, Généralissime !

Viande fumée ! Pas sa pareille I Je vais pisser le sang d'ma treille Sur la terre de mes papas...

Va, ne crains rien, ne t'en fais pas, Pays de l'arrière I On s'attelle.

Bien serrés, à la queue-leu-leii, Et nous labourons lieue par lieue Tes garennes de la Moselle, Et tes terriers de Picardie!...

Ohé, les gas ! Nous, on dégaine !

Nous allons cracher notre vie.

On vous suit. Passez, capitaine !

Ainsi fanfaronne et jacasse

Le pauvre homme avec son flingot

Qui s'en va livrer de nouveau

Sa viande ouverte et sa carcasse

Aux bousiers de France. Mais fasse,

Fasse le ciel que le pauvre homme

Que Jacques Bonhomme l'on nomme

Sois celui, là-haut, bon premier.

Qui s'avance, nu, sans cimier.

Sur le seuil paradisiaque,

Celui qui, droit, comme à l'attaque,

Joue fracassée, bave aux cheveux, Le sang aux dents, debout, se tient Gomme un roi devant les Trois-Dieux, Avec ses tripes dans sa main !

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