UN SPECTACLE AU CAMP
Ce soldat, louvoyant un peu,* s'est rapproché
Du camaïade qui, là-bas, seul, sur la route,
Parce qu'il lait beau temps, à l'écart des tranchées,
Sifflote et, ir.achinal aussi, casse la croûte...
Il regarde s ils sont bien seuls, puis l'abordant,
V pas traînés exprès et cigarette aux dents.
Avec je ne sais quoi d'humble^, presque gêné,
Il dit : (( Je veux me confesser, monsieur l'abbé. ))
Il explique : a Noël... voilà... et puis demain...
Sait-on jamais?... Alors... » L'autre a jeté son pain.
« Bien, je suis à vous. Quand?. .. Pourquoi pas tout de suite?
— Allons-y! Mais voilà, vaut mieux... Les camarades. L'autre a compris : « Là-bas! u fait-il. Un joli site, Ma foi !.. . Quatre bouleaux qui battent la chamade A travers champs; un pli de terrain, — suffisant Amplement pour que nul ne voie et ne se doute Qu'un homme est à genoux et qu'un autre l'écoute.
Ils devisent d'ailleurs d'autre chose en gagnant
L'endroit choisi qui va recevoir cet aveu.
Ils ont bien un peu l'air de combiner un crime
Plutôt que de vouloir se recueillir en Dieu,
Mais affectent — gentils — un ton de blague intime.
Le mégot s'est éteint, u Bougre de vent!... Du feu?
C'est épatant... hier... le colo... trente Boches... »
Ils vont. Puis sérieux : u On sera bien, je crois. »
Ils s'arrêtent. I/un a tiré les mains des poches,
Et l'autre a commencé le signe de la croix.
Que peut-il bien avoir à confesser, cet homme? De quel péché trop lourd dont il s'est senti las Ce pauvre, ce soldat entre tant de soldats, Sevré de toute joie, même du moindre somme, Harcelé par la faim, un cilice de fange
Le vêlant presque entier et lui faisant l'échiné Lourde, — lui, plus privé que celui qui chemine En demandant l'aumône, lui qui trime et mange Le pain noir du devoir, mais qui livre, en pâture, Sa poitrine au troupeau des mâcheuses de chairs, — De quelle boue, soudain, s'est-il compris couvert, Pour qu'il soit là, dans ce paysage d'hiver, Ployant, mystiquement, les genoux sur la dure? Quel compte peut-il rendre à son Dieu?... La Nature Préside à son secret. Le soleil divinise L'instant...
Et c'est peut-être aussi grand que Moïse Conversant, sous le ciel, librement avec Dieu, Ces soldats, côte à côte, et le képi par terre, Les yeux bizarrement tendus vers le ciel bleu, Dont l'un dit : Je m'accuse, et l'autre : Au nom du Père
Colloque d'aujourd'hui ! Ils sont là, mains calleuses Mais jointes... 0 son Dieu, donnez ce qu'il réclame A. ce brave ! Donnez la vaste paix de l'âme. Qui fait la vie possible et la mort savoureuse ! Donnez-lui le sommeil léger sur le sol noir I
Et s'il est vrai que vous alliez le recevoir
Bientôt chez vous... alors donnez, à plein amour!...
Soudain l'agenouillé s'est ému. Il sanglote,
Comme un enfant, à gros bouillons, touffus et lourds;
Les larmes reniflées coulent sur sa capote;
Et le péché dont il a fait dépositaire
Ce soldat, si pareil à lui, mais qui bénit,
On dirait qu'ils sont deux à l'enfouir sous terre!...
Pauvre angoisse d'un cœur effaré d'infini!...
Le prêtre en le voyant misérable et si triste
Se penche et, lui tendant l'épaule fraternelle.
Omet légèrement le sacerdoce et mêle
Les langages profane et sacré. Il l'assiste
De tout son cœur, mais c'est un cœur très maladroit : '
« Attention!... là-haut... comme ici... c'est tout comme
On écope... » Après quoi, il se reprend, le doigt
Levé, selon le rite.
Ainsi parlent ces hommes, Dans la lumière d'or, au seuil de la bataille.
C'est fini. Le pécheur est absous. Il se lève De ce confessionnal de plein air et de rêve.
11 a le front plus clair; il redresse la taille. .
Il respire le vent avec alacrité...
Puis, comme quelques-uns viennent de leur côte,
Et qu'on pourrait comprendre, il tend la main, joyeux.
Et — tout sourire — dit :
<■ Ça va... Merci, mon vieux, n