‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 18 sur 63 · LA CHARGE · texte numérisé non relu

LA CHARGE

L'officier leur a dit : u Mes enfants ! Allons- y I Apprêtez- vous... On va charger dans cinq minutes,^ C'est l'heure. » Tous les fronts se sont tournés vers lui W' ¥. On est prêt, capitaine. » Il leur sourit : a La lutte Sera chaude. » Mais tous lui rendent son sourire.

Ils sont deux cents, ployés au fond de la tranchée. Ilg vivaient là, depuis des mois, regardant luire Au-dessus d'eux toujours cette toile accrochée Que l'homme prisonnier a dénommé le ciel. Ayant mis en commun le rire et la douleur, Ils vivaient là, tant bien que mal, depuis Noël, Mangeant, fumant, peinant, chantant, et tous en chœur.

LE CERCLE DE CAÏN. <j5

Ce semblant de foyer, dans l'éternelle attente, C'était un peu de la maison. On s'y faisait. Ceux d'autrefois vivaient, plus captifs, sous leurs tentes... On pensait : a Si le temps devient un peu moins frais, La poisse moins collante aux pieds... » Et puis voilà, Dans un grand coup de feu subit, immédiat, Qu'il faut partir, qu'il faut quitter sans nul regret Ce qu'à force de le vouloir on appelait : Maison. Maison sans lit, sans silence et sans feu!... Des absents quelquefois, des blessés, a Bonsoir, vieux! » Disait-on... Somme toute, une vie très possible. Consentie, où, pourvu que l'homme peine et trime, On tirait bonnement son temps...

L'heure terrible A sonné. Un frisson dans leur cœur unanime Est descendu. La charge! Enfin!... Il leur tardait! Vous pouvez commander, capitaine. On est prêt.

0 minute profonde, effarée et sublime !

Ciel claustral qui recèles en toi les décrets,

Les destins, les arrêts, les désignations,

Et qui vas, tout à coup, libre et brisant tes gonds.

Jeter cette semaille affreuse, par poignées,

Dans le vent du hasard où roulent les armées!

Pas un soupir. Ah 1 nul besoin qu'on le répète ! Ordre simple et formel : charge à la baïonnette. Tous les hommes ont tâté les pointes, d'un geste. On ajuste un képi, on boutonne sa veste. Tous les préparatifs prudents, pour si Ton meurt.

L'œil se fixe sur cet acier que rien ne plie,

Ce fer de lance à qui dans leur brutale humeur

Les braves ont donné ce beau nom : Rosalie !

Rose de sang, fougueuse rose incarnadine

Et qui fleurit au bout tuteuré des fusils...

Chacun tout bas redit le nom de son pays

Et celui de sa femme. Ensuite, c'est l'échiné

Courbée, que, vivement, ensemble, à coups de bêche,

On les voit ajouter trois marches au talus,

Trois marches pour poser le pied, de brèche en brèche,

Et d'où, quand sonnera la charge des élus,

Ils pourront s'élancer en trois bonds, sur la Mort.

On se tait... Le clairon comme un mince éclair d'or Pointe, droit devant lui, sa ligne horizontale. Il attend comme pour bondir à la rescousse. (( Une minute encor. » Toutes ces faces pâles Se tournent. Un aimant surnaturel les pousse,

La bouche vers la bouche et la main dans la main*

C'est l'adieu!... Une angoisse immense les étreint,

l ne angoisse suée, heureuse, presque douce,

Une allégresse qui blanchit toutes les faces,

Et, tous ces pauvres gens qui vont mourir s'embrassent!...

(( Adieu... Je t'aimais bien !... Tu sais, vieux, si j'y reste...

Ma femme?... C'est promis!... T'iras voir la bourgeoise ..

Et puis... hein?... souviens-toi... dans le sac, sous ma veste

Cent francs pour ton tabac... » Et les mots s'entre-croisenl,

Se fondent, volent, s'écrasent et se pénètrent!...

Une vague d'amour passe sur leur poitrine.

Ils sentent à leurs fronts, leurs yeux, dïins tout leur être,

Monter l'émotion fraternelle et divine.

Toute la charité humaine vient d'éclore

Dans ces chairs désignées qui palpitent encore.

C'est le dernier frisson, c'est le dernier hurrahl...

Les dieux doivent pleurer dans le ciel, — s'ils sont là!

Quelques sanglots, quelques prodigieux sourires. Des noms propres, gémis, murmurés, des jurons... Ah ! suprême union impossible à décrire ! Chaque baiser donné, c'est l'obole à Caroji. Ils vont franchir le noir Léthé de la tranchée, Et, sans un cri, on voit ces lèvres rapprochées

gS LA DIVINE TRAGÉDIE.

Se baiser, comme, au jour des soleils triomphaux,

Face à face, ils feront se baiser les drapeaux...

En avant!... Est-ce un pli de vague qui projette

Cet étincellement furieux sur sa crête .^

En avant ! . . . Hors du sol ils viennent de bondir !

C'est une draperie humaine au vent jetée,

Une forêt qu'un vent de joie fait retentir

Et dont la cime en feu va se précipiter!...

Entendez-les! C'est la dernière Marseillaise!...

Une salve de feu les salue. Elle luit

Comme un brandon qui fait éclater des fournaises...*!

Un craquement de toile, et, par-dessus ce bruit

Sinistre, une ruée de poussières... Et puis...

La France est maintenant toute cicatrisée De ces sillons quittés et de ces fosses vides. Oh! les calmes sillons où sur la terre humide On ne voit qu'un rideau d'alouettes posées!... Que sont-ils devenus, ceux qui les habitèrent Et qui s'en sont allés vers le grand horizon?... Oh! qui recomblera tous ces trous dans la terre? En les voyant vidés, croules, tous ces sillons, , Et comme s'il flottait sur leur forme creusée f

Une tiédeur de vie qui s'est éternisée, *

Je songe à des oiseaux nu)rts, envolés, partis,

Je songe à des oiseaux qui sont tombés du nid...

Ainsi donc, c'était là, c'était là, mon ami!...

Et mon pas s'alourdit en marchant dans ces plaines.

Je pense que mon âme à moi fut pauvre et vaine.

Lu remords m'avertit que je ne pourrai plus

Ltre pareil encore à celui que je fus...

Un fardeau douloureux dans mon cœur est entré,

Et je sens tout le poids de la fraternité.

biblioVm^ca

Page 1