‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 19 sur 63 · L'AUTEL DES PARFUMS · texte numérisé non relu

L'AUTEL DES PARFUMS

Voici le grand moment terrestre des parfums.

Et c'est cette heure-là que l'homme ajira choisie

Pour projeter la lourde et pouacre asphyxie,

Ces colonnes de feu sur le charnier des Huns,

Ces creusets éclatés en plein azur, d'où sort ^

Toute une effusion nouvelle de la mort,

Cependant que le mai qui vient, blanc d'aubépines,

Surchargé de parfums prêts à s'évaporer,

Oppose à la science une alchimie divine, ^

Toute l'invention du printemps adoré!... *

Oh! comme elle est novice et tendre, cette année,

Notre vieille nature enfantine, occupée

A préparer ses blés, ses parfums et ses branches,

Quand l'homme sonibre est là qui la mine et la broie

Sans qu'elle en ait distrait une heure de sa joie 1 . . .

Printemps! c'est votre règne et c'est votre revanche.

Parfums! votre beauté ne sera pas souillée.

Allez! dispersez- vous sous la jeune feuillée,

Et ne redoutez point l'offense des charniers!

L'air est à vous quand c'est le temps que vous veniez.

Je me rappelle encor les jours d'été derniers

Où l'on sentait planer sur les champs de bataille,

Par-dessus l'effroyable odeur cadavéreuse

Dont le relent vous époumone et vous assaille,

Une suavité toute délicieuse,

Aromate subtil que la nature aspire,

Qui met sur le charnier un suaire de myrrhe!

Morts exquis, quel parfum ^e dégage de vous?

Quelle est cette fumée qui se traîne et somnole

Sur la bruyère en fleurs et sur le sang des houx.^^

Semblables aux vapeurs qui baignent les corolles

Et gagnent peu à peu les prés et les vallons.

Derrière les premiers relents nauséabonds,

Des entrailles des morts s'élèvent des volutes

Qui font penser aux sacrifices des Genèses

Et donnent à ces champs la paix des soirs de Ruth...

Quel est ce voile d'or flottant sur les fournaises?

Quelle est cette colonne immense de parfums?

Ce n'est plus leur fumée abjecte, sépulcrale,

Les nuages de brome ou les vapeurs chimiques.

On dirait l'encens lourd et vague des tropiques.

Respirez I C'est l'odeur de l'âme. Elle s'exhale

De l'ossuaire immonde et du charnier commun.

Elle nage vers Dieu, Elle monte en spirales.

Elle purifie tout. Elle assainit l'espace.

Rien ne résiste à son odorante brassée.

On sent le fond du ciel lorsque son aile passe

Et que sur tous ces corps elle étend sa fumée...

Si tu marchais parmi les sillons écarlates,

A travers les troupeaux de morts qui gesticulent,

Passant, tu sentirais que ton cœur se dilate

Pour l'avoir respirée au fond du crépuscule!

Elle se fond avec l'odeur pacifiante

Qui vient des bois charmants où le chevreuil habite,

Elle rôde à l'orée feuillue ou dans les sentes.

Il semble qu'elle vient d'un tas d'herbes qui fume.

Mais je la reconnais cette odeur ! Je la hume.

Elle embellit l'horreur suspendue et muette...

Odeur qui vous enivre, et si profondément

Qu'on prête à cette plage aride de squelettes

La gloire et la splendeur dont se vêt l'océa^n...

Tous ceux qui sont tombés sur la Mère des Mères

Et gisent là, couchés dans l'herbe ou la poussière,

LE CERCLE DE CAÏN. Io3

Ceux qui surent jeter leur âme aux sacrifices.

Ces demi-dieux humains, éventrés, qui pourrissent.

Sont autant de bouquets et de fleurs répandues

Sur les marches et sur les tapis d'un autel I

C'est toute une révolte et toute une étendue

D'offrandes d'où s'élève un parfum immortel,

Si fort que tout à coup on se sent emporté

Vers un pays d'azur et de suavité.

Tous ces morts, ramassés dans leurs gestes d'instinct,

Redevenus de petits êtres enfantins,

Dans les oppressions de leurs poses à plat,

Leurs ratatinements frileux, rudimentaires.

Leurs croisements étroits de jambes et de bras,

Leurs attitudes de sommeil et de prière,

Dans une expression de souffrance sans nom

Sont là, jetés, comme une hotte d'embryons...

Mais le grand champ des morts est le pays des âmes.

Marcher dans ce désert, c'est sentir qu'on avance

A travers une sphère opaque, lourde et dense,

Si chargée qu'on attend qu'il en sorte des flammes.

Or ce n'est que l'amour qui flotte et qui surnage !

C'est sa moiteur féconde et son exhalaison

Qui monte de ces morts et de tout ce carnage,

Ces morts tuméfiés, ces morts que nous pleurons,

Troupe sur qui la nuit va jeter son manteau Pudiquement pour que toute horreur soit proscrite, Ces morts qu'on ne peut plus oublier quand on quitte Les champs où sont dressés leurs tas monumentaux! Non, je ne pourrai plus l'oublier, cet arôme Puissant, substantiel, morts, que vous sécrétez! ' C'est le charnier purifié par vos fantômes. Pour l'avoir aspiré dans un soir lourd d'été, Mêlé à la senteur vaporevise des bois, Des plaines, des vallons, des ondes et des cieux. Ah! puissé-je à jarnais te conserver sur moi, Parfum qui vient de vous, ô morts délicieux! Imprègne pour toujours mon cœur, mes vêtements. Mon œuvre, et mêle au plus débile de mes drames Ton immortalité et ton recueillement, Inépuisable, incomparable odeur de l'âme!

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