‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 20 sur 63 · LE COMBAT D'AVIONS · texte numérisé non relu

LE COMBAT D'AVIONS

Dans le soleil on voit deux flèches minuscules

Se chercher, voleter, tourner, monter, descendre,

Comme autour d'un étang dansent deux libellules.

On croirait les amours d'insectes. C'est très tendre

Et pas terrible. L'aile heureuse a des virages

Qui semblent en passant caresser les nuages.

De temps en temps, au loin, de petits flocons blancs

Éclatent, qu'on dirait accrochés à leurs flancs.

C'est tout un long semis de boules transparentes

Jetées là pour marquer la route dans le ciel.

Des détonations profuses, la détente

Sèche de la mitrailleuse marquent le duel.

Le combat gracieux impossible à atteindre,

Perdu dans ces flocons qu'un vent léger dénoue...

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Et tout cela est si distant de notre boue!... On entend, tout là-haut, cliqueter les cylindres. Bruits mêlés de machine et d'armes qui ferraillent. En bas, couchés dans leur cantonnement, parmi Les collines boisées et les champs assoupis, Tous les soldats muets regardent la bataille...

Alors, seuls, ayant pris plus de hauteur, féroces,

Les deux oiseaux de proie Tun sur l'autre foncèrent, i

Deux faucons décapuchonnés, oiseaux colosses

Qui tiennent des éclairs tonnants entre leurs serres.

Le corps à corps est brusque, exact et ponctuel.

Une voracité terrible emplit le ciel.

Tous deux montent à la façon des aigles lourds,

Des éperviers, par de grands cercles tournoyants.

C'est aussi le lazzo que décrit le vautour

Fascinateur avant de briser son élan

Et de s'abattre net sur la proie, dans la plaine...

Le bec pointu des mitrailleuses crache et fume.

Des espèces de jets lancés font des antennes

A ces bêtes du ciel qui secouent leur écume

En blancs flocons, éparpillés sur tout l'azur!

Tantôt chaque avion se redresse ou se penche

Et s'écroule comme un bolide, en avalanche,

Ou bien tantôt, bouclant la boucle, d'un vol sûr, Il rebondit presque aussitôt pour patiner Sur la piste céleste avec ses ailes blanches!

Maintenant à grands coups mortels, éperonnés. C'est bien le corps à corps où deux rages expirent, Chacun voulant survoler l'autre et lui darder Sa décharge de mousqueton on plein gésier. Prestes, brusques, ils vont, viennent, dans leur délire, Cabrés, droits tout à coup et découvrant des griffes Et des ongles d'acier rutilant au soleil... Ce fut si beau, c'était si grand, ces appareils Qui livraient dans l'azur leurs combats d'hippogriffes Que les soldats, des deux côtés de la tranchée, Oubliant la bataille et relevant la tête, Restaient béants comme un troupeau d'anachorètes... Et lorsque tout à coup la double aile penchée Indiqua que la mort avait frappé son coup, Lorsque l'on vit ce corps raidi, devenir mou, La chose flasque, vague, et rompue qui se traîne. Puis, dans un claquement, se joindre les deux pennes, Comme on lève les bras au ciel de désespoir. Et quand tomba la chose inerte, fulgurante. Décrochée de l'azur, quand ce fut la descente

Da héros qui renonce et qui se laisse choir, Alors, d'en bas, jaillit un hurrah formidable! Un cri d^ovation terrible s'éleva, En l'honneur d'un combat digne de quelque 'fable. Les canons s'étaient tus, pour permettre au hurrah D'emplir seul l'étendue des cieux vers le vainqueur.] Ces soldats ennemis, en agitant leurs casques. Comme jadis César pour les gladiateurs, Les yeux encor emplis de ce duel fantasque. Firent ce que jamais des soldats n'avaient fait Dans aucun temps passé et sous aucun empire; Devenus tout 'h. coup les hommes de la paix, ■

Ayant même oublié la guerre, //6' applaudirent!

Jeux du cirque! Histrions! Vieille ivresse olympique Quoi? C'est donc toi toujours l'instinct héréditaire?^ Et j'aime qu'on ait vu ce moment presque unique ; La beauté du combat singulier faisant taire L'énormité massive et triste de la guerre. ,

Porta triomphalis ! Sous vos arceaux encor Le peuple est là, pressé, qui regarde l'arène. Les jeux du bestiaire, au milieu de la mort. Même après deux mille ans, c'est toujours l'âme humaine Pareille aux premiers jours, c'est le même combat

LE CERCLE DE CAÏN. lOQ

Que le gladiateur poursuit devant César,

L'Histrion merveilleux, mais que l'on affubla

De deux grands ailerons pour emporter son char!. .

Un applaudissement vers la sublimité

Du jeu, du risque et de la mort, vient de monter.

Lorsque Faust, à la fm du poème tragique, Est tombé sous les pieds fourchus de son vainqueur. Quand Méphisto, joyeux, ayant fermé boutique. S'apprête à rapporter chez Pluton ce vieux cœur Qu'il a gagné, dans un pari, à Dieu le Père, L'infini frissonnant de cet éclat de rire, Vaincu par le démon qui l'avait défié, Tente un dernier effort pour reprendre au vampire La proie morte sur qui Satan a mis le pied! Car l'âme est là, qui vit encore et qui palpite Dans les chairs froides de la dépouille maudite. Car elle est là, cachée et remuant ses ailes, La voltigeante, la fugitive Psyché, ; Que Satan va sceller dans un cercueil clouté...

Alors, là-haut, le ciel entier et ses cohortes, , Et le père profond, et le père extatique, • Les séraphins et les chérubins de la porte,

IlO LA DIVINE TRAGEDIE.

Dépêchent vers la terre, en flottantes tuniques,

Beaux, divins, amoureux soudain de notre fange,

Tout le Sacré-Collège, au complet, des Saints Anges.

Ils arrivent, flocons gracieux, pêle-mêle.

Et jettent, au milieu d'un grand battement d'ailes,

Des branches d'amandiers et des branches de roses,

Tout l'éblouissement d'un printemps eff'euiUé,

Autour du cercueil neuf dans lequel Faust repose.

Horreur ! voilà Satan distrait par la beauté !

Ces bambins virginaux qui jouent, cette racaille

De grâce et de candeur lui réjouit la chair.

La flamme de l'amour le brûle et le tenaille

Plus que tout le brasier graillonneux de l'enfer;

Il se passe ce drame et cette chose étrange :

Satan transverbéré par la splendeur des anges I

Il voudrait les toucher, les baiser de sa lèvre.

Il tend vers eux des bras chargés de convoitise.

Tout son corps arde de désirs; il a la fièvre. m-

C'est la contagion du beau qui l'exorcise.

C'est le spectre d'amour qui lui marque la peau.

0 triomphe du bien ! ô majesté du beau !

Satan, distrait, poursuit chaque ange; il tend les bras,

Ravi, jouant un jeu qu'il ne soupçonnait pas

Avec des bambins aguicheurs, dans un déluge

LE CERCLE DE GAIN. m

De roses, d'amandiers, de pollens et d'odeurs ! . . .

Le voilà réussi, le divin subterfuge !

Ils ont incendié l'âme du négateur.

Et les anges, ayant fini leur mission

De distraire le mal par la grâce des choses,

Ravissent la dépouille de l'homme au démon

Pour l'apporter à Dieu — au prix de quelques roses...

C'est fini ! le larcin terminé, Méphisto,

Hagard, vaincu par la distraction du beau,

N'a plus qu'à tournoyer sur la tombe vidée.

Psyché est sauve!... Une minute, une seconde,

Ce fut Tenfer abandonné pour une idée,

Et par l'émission d'une aile sur le monde!

C'est là le dénouement que Goethe imagina. Mais sur terre, ici-bas, dans nos Edens de boue Oii rien de notre drame humain ne se dénoue Par l'intervention ailée de l'au-delà, C'est encore beaucoup, ne fût-ce qu'un instant, Au milieu du grand cataclysme universel. Qu'on ait vu, attentive aux grâces de ce duel, L'horreur d'en bas s'arrêter net, — comme Satan Devant les anges. Et c'est beaucoup que la guerre, Retenant un moment son cœur et son haleine,

Pour contempler là-haut quelque prouesse altière, Ait fait crier d'amour les soldats de la haine !

Et moi, dans les remous de cette guerre impie,

J'admire une aussi simple et belle allégorie,

Qui veut l'instinct dompté par la splendeur du geste,

Où la présence des vrais dieux se manifeste

Dans l'acclamation de l'ombre vers l'espace.

En sorte que le jeu farouche d'une chasse

Que l'homme fait à l'homme, au-dessus des forêts,

Et qui suspend l'horreur en raison de sa grâce.

C'est pour nous, ceux d'en bas, comme si l'on voyait,

Dût-elle être payée d'une chute mortelle,

La Beauté, dans l'azur, éployer sa grande ailel... .

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