LES GRILLONS
Lorsque la nuit descend sur la grand'plaine rase,
Tout est gîté. Plus rien ne bouge. Calme plat.
La lune à l'horizon se faufile et s'embrase.
Sur ce désert, une rosée par-ci par-là
Met sa fraîcheur. Et l'on entend frémir des feuilles..
Vastitude des soirs, frigidités lunaires !
C'est l'heure où la nature écrasée se recueille.
Alors dans ce désert de la nuit triste et claire,
S'élève tout à coup un grand chant souterrain.
Des voix, montées d'on ne sait où, qui retentissent
A travers les sillons cheminants et lointains.
De quel gouffre entr'ouvert et de quel orifice
A surgi cet écho strident .►^... On ne voit rien.
La plaine est plate, droite, et calme comme un flot
lO
n4 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Le chant monte. Il est là tout près, et puis il gagne Le bois prochain, le fleuve, toute la campagne... Quelles sont donc ces voix, fortes dans le soir chaud, Qui laissent au hasard s'ébrouer leurs clameurs. Gomme le chœur des invisibles moissonneurs Quand le jour a jeté sa faucille et qu'on voit Se poser mollement la lune sur les bois.^...
Et de quel temple souterrain peut-il s'agir .►^
Ce sont, cachés au fond des sillons, sans se voir,
Comme s'ils entonnaient quelque messe du soir,
Et jusqu'à l'horizon qui finit de bleuir,
Des peuples dont la stridulation égale.
Par les beaux soirs d'été, la chanson des cigales...
Ce sont ceux de chez nous, ce sont ceux de TAsie,
De Bénarès, du Sahara et de Mysore,
Et ceux de l'Amérique, et ceux de Westphalie,
Tous ceux du Canada, de Ceylan, de Lahore,
Arabes, Marocains, Écossais, Bavarois,
Tous ceux de France, ceux des Iles britanniques.
Les Allemands, sous tout le ciel, tous à la fois,
Avec tous leurs banjos et leurs tambours d'Afrique,
Et les guzlas, les cymbalons, la flûte aiguë,
Les pistons de guinguette, avec leurs gramophones,...
LE CERCLE DE CAÏN. Il5
Tous ces hommes aux peaux confondues, noires, jaunes,
Blanches, brunes, musclées, maigrelettes, charnues,
Tous chantent I Et chacun chante la même chose,
Quelle que soit la mélopée et le refrain.
Et quoi que dise la chanson du ciel lointain,
Et son adagio, ses soupirs et ses pauses...
Ils chantent les pays brûlants qu'ils ont perdus
Tous ces ciels merveilleux qu'ils ne reverront plus,
Les uns sans bien savoir pourquoi même ils sont là
A pourrir sur le sol d'un pays inconnu.
Ils jettent à plein vent, doux après le combat.
Les hymnes du repos, les longues nostalgies,
Les regrets à l'enfance et l'amour de la vie.
Ils chantent la maison, le toit et la fumée,
Toujours la maison, les enfants, la bien-aimée,
Et leurs pluies, leurs soleils, et leurs gloires suprêmes,
Et la couche où l'on dort et la couche où l'on aime.. .
Les yeux se sont tournés vers le rêve invisible.
Il n'y a plus de mort I II n'y a que l'espace,
A travers quoi l'âme s'enfuit, s'essore et passe,
Comme un pigeon dans les contrées de l'impossible.
Toute chanson répond à l'autre, — et la vénère
Et la comprend. Ce sont les chansons de la terre...
L'heure du souvenir envahit les armées.
Il6 LA DIVINE TRAGEDIE.
Chaque tranchée écoute au loin chaque tranchée,
Et, désolement nostalgique, chaque voix
Avec l'accent de sa traînante mélopée
Semble dire à la terre : « Hélas î Pourquoi? Pourquoil
On ne distingue rien. La plaine est plate et rase. Les prés, pleins de vapeurs, sont comme à l'ordinaire, à I Au moment où commence un vaste chant d'extase, Le soir, quand tout s'allège et que la lune est claire... Il n'y a de changé que ces voix souterraines; Car dans tous les sillons tracés de son labour L'homme est là, somnolent, parmi le demi-jour Qui marque son repos et la fin de sa peine, «^
Mystérieusement tapi, les yeux levés... ]^
Ne sont-ce pas des moissonneurs las, dans les blés.»^ Et leur hymne nocturne et triste est tout pareil A celui qui, après le coucher du soleil. S'élève avec le vent dans les soirs chauds d'été. Lorsque les voyageurs des espaces stellaires Écoutent jusqu'à eux, rêveusement, monter, ^
Dans le chant des grillons, la plainte de la terre.