‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 26 sur 63 · L'ILLUSION EN MARCHE · texte numérisé non relu

L'ILLUSION EN MARCHE

Dans cette chiennerie de peuples dévorants,

Dans cette reniflée et ces lampées de sang,

Dans cette mortuaire et sinistre fringale

Qui va de l'orient aux mers occidentales,

Quel est celui d'entre ces flaireurs de supplices.

Bas-empires fourbus ou vainqueurs, qui ne croit

Combattre pour la Vérité, pour la Justice,

Et qui ne s'attribue ce nom : Soldat du droit?

Pas uni... Pas un qui ne s'élance ou qui ne tombe

Dans ce delirium-tremens de la planète.

Pas un qui n'ait livré sa chair à l'hécatombe

Sans avoir cru qu'un Dieu combattait, à leur tête.

Pour l'instauration d'un idéal suprême.

L'Idée marche en avant de l'Acte. Et cette idée

l3o LA DIVINE TRAGÉDIE.

Qui traîne les patries en rut et débridées A toujours nom : Justice et Raison. C'est la même, Quel que soit le drapeau. Et vainqueur, ou victime. Eux sont toujours le droit, l'adversaire le crime. Tout homme, fier soldat de sa chimère, expire, Heureux de lui donner sa vie dans un sourire.

Illusion I Illusion! C'est toi qui mènes

Le monde ! Illusion I C'est toi qui nous entraînes,

Jeunes fous enivrés de ton sillage d'ori

Nous aspirons la transparence de ton corps.

Pour chacun n'es-tu pas la grande poursuivie,

Béatrice apparue au milieu de sa vie?...

Illusion! 0 spectre amer et sans visage,

Forme qu'on voit de dos toujours, dans un sillage,

Ton fantôme indéfiniment multiplié

Passe, et tous ont baisé la trace de ton pied!...

Menteuse illusion! Qui donc sur cette terre

A raison? Vérité, ton nom est-il Mystère?

Et cependant la Vérité indivisible

Est quelque part. La vérité est une. Alors?...

Où?... Chacun la possède et ce n'est pas possible

Qu'elle soit à chacun! Alors? Qui seul a tort?

Ou qui seul a raison?... Béatrice adorée,

LE CERCLE DE CAIN. i3i

Ta vas, — et l'univers se déploie en armée

Derrière ton fantôme apparu... Seulement,

Quelquefois, au plus fort du combat, la nuée

Couvre le corps à corps des peuples écumants.

On ne voit plus. On ne sait rien dans la mêlée.

Qui livre la bataille? Et que se passe-t-ilP

N'est-ce pas toi qui t'es brusquement retournée,

Attendant que tes proies fussent bien en péril?

Puis, démasquant tout ton mensonge, Illusion,

As-tu foncé sur le cortège qui te suit,

Et ces cris de furie forcenée, dans la nuit,

N'est-ce pas la fatale et sombre expiation

Du rêve? N'est-ce pas le guet-apens funèbre

Où, Gircé, tu menais ton troupeau, en chantant?

Ou bien n'est-ce qu'une bataille, simplement,

Et que le meurtre égalera aux plus célèbres,

Avec son même contingent habituel

De morts, son holocauste affreux où se confondent

La race de Gain et la race d'Abel?

C'est probable... Pourtant, lorsque la paix profonde

Est descendue sur le charnier, et que l'aurore

Eclaire enfin de son rayon multicolore

Cette uniformité alignée de chairs mortes.

Parmi tous ces héros démembrés, déjà froids.

l32 LA DIVINE TRAGÉDIE.

A les examiner de près, on s'aperçoit, Gomme à certains coups se reconnaît l'assassin, Qu'il n'en est peut-être pas un seul qui ne porte, A gauche, au même endroit, juste au-dessous du sein, Soulignée par un grand trait de sang circulaire, La griffe monstrueuse et morne des Chimères.

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