LE HÉROS
J'exècre le poncif bravache et soldatesque.
La guerre est une vaste et merveilleuse fresque,
Sur la toile du temps brossée à larges traits...
Je n'admets pas que, sous couleur de populaire,
Pour monter un tirage à cent mille exemplaires,
L'image et le journal prostituent le portrait.
Le type est galvaudé. Nous les avons trop lus
La blague du biffm, le faux mot du Poilu,
Le coq-à-l'âne en fleur aux lèvres de Gavroche
Qui tombe en débitant sa pirouette aux Boches.
Le (( Tirez donc, les gas ! » ou le « Debout, les Morts I »
Cette poncivité grasse et de bon rapport
Qui de l'historien ne fait plus qu'un faussaire,
Emargeant à l'affreux mensonge de la guerre,
l34 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Et qui donne à la bouche horrible qu'on mutile
L'expression stupide et fausse de l'idylle !
Vérité, vérité manifeste, au cœur triste.
Vérité devant qui s'effare l'utopiste
Et le pharisien, il faut qu'on te défende,
Et que tu n'ailles pas crouler sous la légende !
Oh ! lève- toi, vivante, et telle que tu fus
A travers ton chaos monstrueux et confus.
Mais illumine-nous de ta vaste colère.
De ton hautain dégoût, vérité de la guerre,
Simple, dure, terrible, entraînant un torrent
D'idées, autour de toi rôde le guet-apens
De l'immense bêtise humaine qui dégrade
Toute noblesse de penser par des bravades,
Qui nous sort son panache pauvre et périmé,
Ses exhortations vides, ses bouts-rimés,
Sa feinte gaillardise ou son sublimé indigne,
Tout ce patriotisme fade à tant la ligne
Et ravale le réalisme de la guerre
A l'image à deux sous pour école primaire!...
Et tout ce maquillage éhonté de la mort,
Sous prétexte de nous verser le réconfort I
Ahl ce qui sortira pourtant de toi, Pensée!...
Cette insulte, quand tu volais à l'apogée,
LE CERCLE DE CAÏN. l35
Ce coup de feu contre ton aile, et le génie
Douloureux qu'aujourd'hui notre noblesse expie,
C'est ce drame fiévreux et grave que l'on sent
Battre et nous remonter dans la chaleur du sang!
Au-dessus de la blague nauséeuse et terne
De Pantruche, je vois des beautés plus modernes.
Je ne conteste pas Gavroche et le briscart
Qui rendent l'âme dans un rire goguenard.
Ce sublime livresque existe. U est fort beau.
Pareille insouciance embellit le tombeau —
Mais il est, en ces temps, un plus large héroïsme,
Un plus lucide orgueil dans le patriotisme.
Quelque chose de plus humain dans l'âme humaine,
Et de plus réfléchi devant la mort prochaine.
Nous voyons des sommets plus purs à la vertu!...
Je préfère cent fois au titi héroïque ,
Un soldat tout aussi réel, plus authentique :
Ce grand héros improvisé, inattendu.
Ce bel enfant, aux traits graves d'aristocrate
Hier encore assortis au ton de sa cravate,
Qui, penché sur l'étude et docile aux pensées,
Prévoyait mal à quelle immense destinée
Son cœur était promis et son dédain voué;
Cet homme, indifl'érent à se faire tuer,
l36 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Mais que savoir la mort triste et laide n'empêche Nullement de mourir le premier sur la brèche, Hautain, plein de mépris pour tant d'^insanité, Ce penseur qui renie la guerre fratricide Mais, empoignant les flancs de l'Archange irrité Qui l'emporte en chantant au vent de sa chlamyde, S'élance, et — pâle un peu de s'en aller mourir, — A tous ces chiens saignants et hurlant de désir, Gomme un quartier de viande à la meute en furie, Jette la sombre ardeur de sa mélancolie!...