LE SOLDAT DE
Dieu dit aux fils de Gain le laboureur : « Vous labourerez la terre qui a ouvert la boucbe pour boire le sang répandu. »
Quand on pénètre dans la zone d'épouvante On commence par voir un désert, où se tord Un squelette ahuri, fantomal, d'arbre mort. C'est une sentinelle, au milieu des tourmentes. Qu'un Virgile, sans doute, a dû laisser par là. C'est l'entrée du boyau où j'ai lu « Speranza », L'ouverture du cycle où les âmes défaillent. Le sol tout aciéré, tout dallé de limaille
l38 LA DIVINE TRAGÉDIE.
A remplacé les champs du labour et l'éteule. Partout le désert plat. De loin en loin, des meules Ont l'air d'obus fichés en terre, aérolithes Tombés d'on ne sait quel olympe hétéroclite. Mais plus loin ce n'est plus la zone désertique, Et là point n'est besoin d'arbre qui vous indique Un enfer, sur lequel un exergue est gravé... Rien qu'à le voir, on sent que l'on est arrivé.
Toute une Alpe effondrée dans la tourbe pt la marne î De près, de loin, partout où le combat s'acharne, C'est la marée de boue, un pressoir liquoreux Qu'ils foulent de leurs pieds et qui leur gicle aux yeux. On les voit, enivrés du limon qu'ils ont bu. Tituber sur ce sol pétri par les obus, Enfoncer au cloaque épais, sans bord ni berge, Et d'où, comme l'épave après l'orage, émerge Des débris, des tronçons, mille formes étranges. Rudiments de matière, innommables mélanges Où ne se reconnaît rien qu'on puisse nommer... Par là-dessus, errant, un être fauve, hirsute. Presque marécageux, vague habitant des huttes. D'un sordide fumier encore mal exhumé, Enduit d'un vêtement durcifié de terre,
LE CERCLE DE GAIN. iSg
Un revenant de préhistoire, homme-calcaire
Dont la barbe pétrifiée et les moustaches
Pendent en stalactite, en dépôts d'alluvions!
C'est l'ancêtre vivant tel que l'homme l'arrache
Vu rocher basaltique, à^la grotte sans fonds.
Il est encor couvert de matière éruptive,
Blanc comme un ossement sorti de la chaux vive,
Et ses deux poings ont l'air de deux boules qu'il mange,
Une sorte de pain blêmi, stratifié!
Et cet ermite, le Baptiste de la fange,
Paré d'une poitrine écailleuse, moitié
Saurichnite du Nord et caïman du Gange,
Tient — comment? — entre les deux mottes de ses mains,
Un pieu dont l'un des bouts lui va jusqu'aux moustaches,
Qu'il agite comme un impitoyable engin.
Un pilon avec quoi son poing baratte et gâche
Ces consistances d'huile ou de cambouis terreux...
On croirait que la terre a vomi ds^ns ces creux
Des flots de vase et tous ses quartz liquéfiés !
Cet homme, enfoui là, semble, du front aux pieds,
Se transformer en pierre, à l'instant où la pierre
Redevient le gluant liquide élémentaire
Et, quand de toute part, comme dans la Genèse,
S'épand la fonte des coteaux et des falaises...
l4o LA DIVINE TRAGÉDIE.^
Quoi? toute cette lave immonde et pataugée Qu'éructe le cratère en travail des tranchées, C'est cela qu'ils ont fait de la terre natale? Terre de France, aimée d'une amour sans égale, Ils la pétrissent, la draguent, la manipulent Pour en faire une pâte vivante, une nappe En fusion que, de l'aurore au crépuscule, Vautrés comme des chiens dans la fange qu'ils lappent, On leur voit triturer et brasser I Ventre à plat, Ces nageurs sont si bien incorporés en elle Qu'on se demande quel déluge conserva Pour nous cet amphibie fossile, originel. Intact et tellement amoureux de son auge Qu'il y roule, qu'il s'y ébroue, qu'il y patauge. Dans un délire heureux, vague, tortu, difforme, Jusqu'à ce qu'ivre-mort et vaincu, — il y dorme 1...
Et ceci, ce n'est pas un des fils de Caïn, Ce n'est pas un produit ethnique ou surhumain. Dans sa gaine, à quelque vestige d'uniforme, Rotondité de casque ou patte d'épaulettes. On voit de quel honneur il est le tâcheron, Pouquoi son cœur s'acharne et son torse halète, Quelle sainte sueur lui ruisselle du front!
LE CERCLE DE CAÏN. I^l
Et l'homme, en contemplant une pareille offrande, Comprend alors, si, pris d'horreur, il se demande Pourquoi ce vêtement sordide, celle boue Sur ce corps, sur ces mains, sur ces bras, sur ces joues, Que la Patrie est pauvre et que, lui coûtant trop De donner un linceul, elle donne un manteau!
Ils marchent, fabuleux, livides légions!
Et cette Grande Armée, blanche sur un ciel noir,
Quand on la voit passer, dans les rayons du soir.
Vous met au cœur le plus auguste des frissons I
Sous leur cilice pâle et crayeux, on dirait
Des pénitents altiers descendant le Thibet.
La boue sculpte au képi un vague alérion.
Ce défilé, ce grand retour, au fond du rêve,
C'est simplement ceci : l'heure de la relève.
Ils marchent, vague humaine, ou torrent qui dévale
Un gave caillouteux, une inondation
Charriant des lambeaux de choses triomphales.
l4a LA DIVINE TRAGÉDIE.
Voilà ce que l'on voit venir de l'horizon. Puis l'œil fixe un à un chaque géant qui va ; Et ce n'est plus alors un fleuve de gravats... Botté de blanc, au poing son gantelet de marbre, Et caparaçonné de lourds maillons durcis Qui mettent à son corps l'écorce des vieux arbres. Chaque homme, en même temps que le ciel s'obscurcit, S'effrite et fait tomber en marchant ses écailles. Il avance, épuisé, les artères saillies... Son sac au dos, coupé dans des pierres de taille, Pèse comme un éclat de roches équarries ! . . . Ces Neptune de bronze ont des mousses calcaires ; On ne sait plus leur âge : ils sont octogénaires. Des neiges de salpêtre étreignent leur thorax. Ces descendants d'Achille et ces neveux d'Ajax S'en vont, gonflés, pesants, et l'on voit sur leur dos, Sur leurs reins, étageant leurs accablants fardeaux : Sacs, flingots et bidons, musettes, cartouchières. Ensevelis sous la mouture de poussières! La voilà cette armée unique, ineffaçable. Taillée dans le Paros, modelée dans le sable, Cette armée qu'un simoun tragique a revêtue Et qui s'avance comme un peuple de statues I Devant nous, une horde imprévue de colosses
LE CERCLE DE CAÏN. l43
Qu'un pouce de sculpteur pétrit en ronde-bosse
S'évade, en plein soleil, débordante de vie,
Mais encore à demi achevée, mal finie.
Un défilé de figurines à l'essai
Ayant jeté trop tôt le drap qui les serrait.
Ou fait s'écarteler les formes du mouleur
Dont le fardeau massif leur comprimait le cœur ! . . .
On demeure saisi d'efi'roi quand on regarde
Cette ébauche d'humanité un peu hagarde
Qui marche, son pied blanc foulant les routes saintes,
En conservant encor sur elles les empreintes
Du limon primitif, créateur, et la trace
De la matrice d'où s'échappa Samothracel
Ce soldat-là, si grand qu'on peut à peine y croire, Tel que n'en retraça jamais aucune histoire, N'est ni le grenadier, ni le légionnaire, Fils de la vieille-garde et de la Grande Armée, Le grognard lutineur de blanches Renommées,
ifif, ],\ niviNK TM A(;i';ni lo.
Ayniil piqué tous les trophées à sa rapière, l'atigué d'avoir lait trembler toute la terre, (Vieilli tous les lauriers, toutes les immortelles, l'it |)ris d'emblée chaque Victoire [)ar les ailes!
(j'était hier renfaiil, le pAle adolescent.
Qui n'eut versé jamais une goutte de sang
Va s'en allait, charmafit et léger dans la vie.
Sorti do rhétorique ou de philosophie.
Courant h ses premiers rendez -vous clandestins,
Le gracile danseur des tangos argentins,
Pres(pio bouclé, tout svelt(\ et caressé des femmes!
Aujourd'hui le voici, la colère dans l'Ame,
Mué, dans un élan d'ardeur précipitée,
Mn ce géant, (;n ce colosse (juaternaire
Qui, dépassant tous les héros do cent coudées,
riclipse pour jamais les porteurs de tonnerres,
l'ous les (iésars fourbus (^t les Napoléons.
Il monte par-dessus toutes les légions
l*our dresser une stature [)resqu(; idcînlicpie
A celle du vieil ancôtrc géologique :
r/étie né de la boue, après lo jour septième,
(a*éé [)ar Dieu d'un peu d'argile et de poussière,
Lo vieil Adam issu de notre hunuis, le mémo
LE CEHGLF-: DE fcAÏN. I/i5
Que celui-là qui fut le premier sur la Terre 1...
Car l'homme du pays d'Kden et d'Iiévila,
{•Ist devenu -- Dieu qui le voit! — cet enfant-là 1...
0 prodige émouvant, plus beau (pic tout au monde!
Il a fallu peut-être au globe cent mille ans
Pour créer tout à coup ce cœur dans cet enfant
El pour perpétuer dans cette fange immonde
Un être conscient, pensif, qui réunit
(]e que l'âme a produit sous le ciel de plus lin,
De plus rare, un enfant pareil au séraphin,
l']t l'être inachevé des Ages du granit,
Min que du baiser de l'homme avec la fange
11 sortît l'archétype absolu du guerrier.
Du défenseur du sol, le héros tout entier
Qui descend jusqu'au cœur de sa terre et la venge
En la tenant contre sa poitrine, à pleins bras!...
L'histoire encor, peut-être, uri jour, te reverra, Héros superbe et blanc qui rejettes dans l'ombre Les braves, les martyrs et les vaillants sans nombre, Mais rien n'égalera jamais celte épopée. Si sobre, sans parade et sans écl.it d'épée. Quant à moi, tout au bas du dessin que j'ai fait
l/i6 LA DIVINE TRAGÉDIE.
De ce grognard nouveau qu'eût envié Raffet, De ce héros plus grand que les plus légendaires, Je vois la Gloire qui paraphe le portrait Et, s'inclinant très bas devant l'image épique, Écrit :
Soldat de la Troisième République.
Logue !
Dieu fatidique appelle : « Logue ! Viens I » Par nous que soit réalisé le mythe ancien 1 Ton épée a tracé sa barre sur l'Europe. On entend ton cheval effaré qui galope De l'un à l'autre bout du sillage divin. Le feu jaillit de la barrière gigantesque. La flamnie barbelée déploie son arabesque Intangible, au-dessus du Cercle de Caïn... Quel est le dieu caché dans ce Buisson ardent Qui s'embrase de l'orient à l'occident ? Quel est le nom de la divinité dormante Autour de qui la flamme effuse, crisse et chante? Espérance? Beauté? Fille de la douleur,
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Ton nom? Chaste dormeuse au milieu de ta forge, Dans la forêt vulcanisée par l'enchanteur, Dis-moi ton nom, dis, l'invisible, dont la gorge Prépare son éclat de marbre pentélique?
Il sera pour nos fils la suprême musique Ce nom, dont nous avons le désir entêté, Et que nous prononcions autrefois : liberté!... Comment sortira- t-il, ce nom, de la refonte Que la flamme et le fer ont fait de toute chose? Logue! Viens!
Monte autour de l'Intangible. Monte!
Illumine la nuit de ses paupières closes ! Je ne distingue pas la déesse cachée, Mais, Logue, protecteur des vieilles chevauchées, Derrière la barrière ardente de tes piques. Je sais que, doux, puissant et grave, dort un dieu, Et j'entends, à travers les tonnerres du feu. Sa respiration paisible et prophétique!
Janvier-Décembre 1916.
Entrammo a ritornar nel chiaro monJo.
Inferno, c. ixxiv, V. i34.
Nous entrâmes dans ce chemin pour retourner au monde lumineux.