‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 29 sur 63 · LE CALENDRIER · texte numérisé non relu

LE CALENDRIER

C'est le calendrier de la nouvelle année. Je l'ai pris. Tous les noms s'animaient sous mes doigts; Les uns — réminiscence adorable et fanée — Semblent des noms de fée ou bien des noms de rois; Les autres sont des noms tout simples, qu'ont redits Tant de bouches ! ... Et maintenant comme ils m'émeuvent, Ces noms qui désormais seront des noms de veuves Ou d'orphelins! ces noms qu'on appelle « petits » Sans doute parce qu'ils contiennent l'infini I... Mais, entre tous les noms diaprés qu'à l'enfance Accordent ceux aussi qui lui donnent la vie, Epelez bien les noms des femmes de la France...

i54 LA DIVINE TRAGÉDIE.

Qu'ils sont beaux tous les noms des femmes, les Marie,

Les Jeanne, les Lucie, et les Marthe, les Anne!

Songez dans quel soupir ils ont été redits,

Ces noms, les derniers mots, ou sacrés ou profanes.

Que leurs bouches auront murmurés et choisis

Pour l'agonie horrible au fond des solitudes,

Ces noms désespérés comme des bras tendus.

Et qui représentaient ce qu'ils aimaient le plus

Sur terre, le secret de leurs béatitudes,

Un visage, deux yeux, une forme, des bras,

A qui se rattachait un nom comme un collier...

Et c'était, par-dessus toute chose, ici-bas.

Leur talisman suave et jamais oublié.

Hélas 1 l'arbre, la meule, et la bise et les bois

L'auront, seuls, entendu pour la dernière fois, —

Car ils auront tous eu cette même pensée

De mourir dans le même amour.

Seigneur, Seigneur!

Accueillez avec eux la phrase prononcée, Car elle est comme une autre un hymne en votre honni Puisqu'ils en auront fait la suprême prière, Et puisque jusqu'à vous sont montés, de la terre. Par delà l'agonie et par delà les tombes.

LE CERCLE d'ÈYE. l55

Tous ces noms exhalés comme un vol de colombes !

Et puis, ce fut fini!... Le silence a repris

Les mots comme il a bu la vie. Et c'est atroce...

Mais entre tous ces noms de saintes réunis,

Faits pour sonner l'amour, le baptême ou les noces,

Il en est un que ne porte aucun agenda.

Pourtant, apparemment, c'est un nom de personne.

Il est même le plus répandu, celui-là I

Le beau nom! A combien de femmes on le donne!

A toutes il leur va si bien — vieille ou petite,

Ridée, fraîche, jolie, châtaine, noire ou blonde!

Il appartient à tous, il est à tout le monde.

Il vaut toutes leurs Jeanne avec leurs Marguerite,

Et si fruste qu'il soit, dans sa banalité,

Il n'est pas de héros qui ne l'ait prononcé

Tendrement, saintement et misérablement

A l'heure où le héros redevient un enfant.

Il a jailli, d'un trait, sur les champs de bataille

C'est peut-être celui qu'ils ont le plus crié,

Qui sait? quand les mordit la chienne aux dents d'acier.

C^est le nom sans pareil qui monte des entrailles

De l'être et de la terre entière, -— le plus beau!

Comme ils l'auront râlé avidement, et comme

l56 LA DIVINE TRAGÉDIE.

Il dut sortir vivant du cœur des morts! Tout homme Qui le dit est sacré, — et bien plus le héros, Lorsque c'est un héros expirant qui le nomme ! . . . Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas, entre mille?... Mais depuis qu'ils l'ont dit, là-bas, le difficile Est de le prononcer sans pleurer, maintenant. Deux syllabes, pas plus. C'est celui-là : «Maman. »

ler janvier 1916

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