LE CRI
Comme ils crient, comme ils crient et sur toute la terre I L'hommage doit monter aux: narines des dieux, Encens intarissable, énorme et savoureux!... Qu'ils accueillent comme l'hommage le meilleur, Le cri qui leur jaillit à tous, du fond du cœur, Celui qui contient tout, ce cri, le premier mot Par qui s'ouvre la vie. Le dernier qui la clôt.
Après qu'on l'eut couché tout sage et tout petit, — Dix-huit ans, guère plus, c'était un volontaire, — Comme un bébé qui se retourne dans son lit Paresseusement et tendre, il se laissa faire, Border, sangler... Mais quand tout à coup il sentit Que c'était vrai, bien vrai, que c'était bien un lit,
l58 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Il fondit en sanglots entrecoupés, atroces,
Avec cette grimace affreuse qu'ont les gosses.
Il répétait : « C'est bon, c'est bon!... Dieu! que c'est bon!
Intarissablement, mais de quelle façon !
Mêlant la pure extase au plus noir désespoir...
On lui disait : « Qu'as-tu? Réponds-nous .^^ Qu'as-tu donc.^
Navrant spectacle, et même abominable à voir.
Au point qu'on retenait ses larmes avec peine!
u J'ai... j'ai... que depuis si longtemps... tant de semaines
Trois mois!... n'importe quand ni où, matin ou soir,
J'ai couché sur la terre nue... J'ai eu si froid!
Madame... alors... songez.., c'est la première fois
Que je sens... que je suis... » Le reste il l'acheva
En plongeant lourdement sa tête dans les draps,
Tout comme si, de les palper, de les étreindre.
Ce fût une caresse et qu'il sentît des bras
Le tirer au lointain, vers celle qui sait plaindre
Et consoler.
u C'est bon!... Comme je suis content! » Puis d'une expression mi-triste, mi-ravie : « Et ce serait' le jour le plus beau de ma vie, « Si j'avais à côté de moi... elle... maman!... » Alors il renfouit sa tête obstinément
LE CERCLE d'ÈVE. iSg
Et se reprit à murmurer, durant des heures,
Sans arrêter : « Je veux maman ! ... Je veux maman I »
Et c'est plus triste encor quand c'est l'homme qui pleure
Et que c'est, près de lui, la femme qui sourit I
A la fin, progressivement, il s'endormit.
Tous les autres, public gagné, public facile, En écoutant ce mot qui sortait de ce lit. Regardaient, fixement, l'ombre dans leur asile Monter...
La plainte allait toujours s'affaiblissant.
Un seul, le plus âgé je crois bien, regardait D'un regard plus farouche et presque menaçant, Avec de la rancœur, même un rire mauvais... Mais je ne voulus pas savoir ce qu'il avait; Car je venais de lire au fond de sa pensée.
Oui, ce fut bien cela la phrase prononcée
Par tous ceux qui sont morts sur les champs du carnage !
Pas la phrase, le cri — l'unique mot, le seul! —
Le mot originel et, quel que fût leur âge.
Nous savons que ce mot leur servit de linceul.
aà.
iGo LA DIVINE TRAGÉDIE.
Tu peux les plaindre, ami ! Mourir comme eux, c'est plus
Que mourir!... Et purtant la pire des misères
N'est pas de s'en aller sans que vienne une mère.
Réserve ta pitié, si tu te sens ému,
Pour un sommet plus haut et plus aride encore!
Es-tu celui qui songe? Alors songe aux soldats.
Vieux ou jeunes, mais que déshérita le sort.
Couchés également par la faux des combats,
Qui, dans l'impulsion dernière de la mort.
Ont appelé leur mère, — et qui n'en avaient pas!