‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 31 sur 63 · LETTRE D'UNE GRAND'MÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE D'UNE GRAND'MÈRE

Mon petit, je t'écris. On m'a bien annoncé Que tu n'es plus, que tu reposes sous la croix, Dans un pays très difficile à prononcer. Quelle folie! Il n'est pas vrai que cela soit I

Et je prendrai la plume et j'écrirai quand même. Je dois t'aimer bien plus que ta mère ne t'aime, Puisque moi je t'écris, au bout de la maison. Quand je l'entends qui pleure à travers la cloison.

Ne doute pas de moi. Je n'ai pas cru, mon gas ! Tu vis toujours. Tu vis... Je sais quand tu mourras. Tu mourras, vois-tu bien, quand nous pourrons le croire Un jour. Ce jour-là seul. Gelui de la Victoire.

l62 LA DIVINE TRAGÉDIE.

Ce jour-là, par exemple, où tout sera si beau,

Ahl combien serons-nous de mères à sentir

Que, quel que soit l'endroit qu'aient marqué vos tombeaux,

Pour la première fois vous venez de mourir!

Jusque là tout décès me paraît provisoire. Ton matricule a dû s'effacer. Et d'abord Pourquoi nommer l'absence avec ce nom : la Mort? Pourquoi dire à l'absence : u Habille-toi de noir » ?

A ce compte, vois-tu, nous avons pris le deuil Quand la patrie, frappant du poing à notre seuil, Nous eut dit : « Ils sont beaux, vos enfants. Prêtez-les! » Elle avait dit : prêter. Nous vous avions donnés!

Quand vous eûtes quitté l'ombre de nos demeures. Nous savions que vous ne reviendriez jamais. Alors, à quel moment peut-on dire : u C'est fait »? Personne n'en sait rien. C'est nous qui dirons l'heure.

Jusque là vous vivez, et tant que nous voudrons! Vous avez tellement fait de trous dans la terre Pour vous battre ! — Il paraît que c'est cela, la guerre! — Mourir, c'est n'être encor pas remonté du fond.

LE CERCLE d'ÈVE. l63

On t'a choisi un camarade pour sous terre. C'est la chambrée. Tâche d'avoir un bon voisin. Serrez-vous. Dormez bien d'un sommeil exemplaire., Épaule contre épaule, et la main dans la main.

Ta mère a de la mort une bien pauvre idée ! Elle s'habille en noir. Moi, je m'habille en brun... Il est vrai qu'à mon âge on n'est pas très fixée. Mes deuils sont si nombreux que je n'en porte aucun.

Mais quand éclateront des trompettes de rois, Et lorsqu'ils reviendront, le laurier à leur front. Nous, qui n'attendrons plus, alors nous tomberons, En poussant de grands cris, et toutes à la fois !

C'est quand nous les verrons rire, les autres mères, Vous tenir par le cou en criant : « Le voilai » Que nous, nous sentirons, en resserrant nos bras. Vos corps soudainement se réduire en poussière I

Mais même alors je garderai mon avantage. Car je serai plus près de toi, étant plus vieille... Ta mère sentira que l'on n'est pas pareille Dans le deuil ! Et, jalouse, elle enviera mon âge.

l64 LA DIVINE TRAGÉDIE.

En attendant ce jour si beau — mais qui révolte! — Ici tout va. Ton père a rentré les récoltes. Il n'aime pas lorsqu'il nous voit ces airs contrits Qu'ont les chattes quand on leur a pris leurs petits.

Moi, je trouve toujours que ton père a raison... C'est que je t'aime tant, mon cher petit garçon I Aussi, moi, j'ai repris la plume sur ma table... Tu vois que c'est toujours moi la plus raisonnable!

Ma lettre arrivera où que vous vous trouviez... Si, par hasard, elle se perd, en cours de marche, Etant partie comme la colombe de l'Arche, C'est qu'elle aura jeté le rameau d'olivier!...

Adieu, mon grand. Tu vois, moi, je n'ai pas douté. On est si fier de toi! C'est si doux, la fierté!... A se revoir. Fais bien tout ce que tu dois faire. Profite du repos. Je t'aime, Ta grand'mère.

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