‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 37 sur 63 · AUX AMANTES · texte numérisé non relu

AUX AMANTES

Htl y a dans le deuil d'injustes hiérarchies.

^pCertaines fennmes ont le loisir de pleurer Longuement, amplement, un chagrin honoré. D'autres doivent cacher leurs paupières rougies, Car elles n'étaient pas l'épouse, — mais l'Amie. Pour leurs yeux n'est pas fait l'éclair mouillé qui brille Et dit au monde une blessure toute neuve... Le silence est leur part. Ce ne sont pas les Veuves, Ce ne sont pas non plus les Mères, pas les Filles. Celles-ci ont pleuré bien haut! Elles le peuvent, (C'est la libation des larmes de famille). Etant celles à qui, d'office, il est permis De prolonger leur cœur dans le cœur des amis.

l86 LA DIVINE TRAGÉDIE.

Bienheureux, après tout, ceux qui pleurent ensemble! Mais vous, dont la douleur à leur douleur ressemble, Combien plus morne et plus précaire est votre sort. Vous qui ne pouvez pas même honorer vos morts, Humble troupeau, vous, les Amantes solitaires, Qui n'avez pas le droit commun à la lumière Et qui, bien que le cœur vous fasse tant de mal, N'avez pas davantage une place marquée Au banquet de la mort qu'au festin nuptial!

Vous viviez cette amour attentive, ignorée,

Dont l'âme se contente en savourant les heures.

La solitude est bonne alors; mais quand on pleure.

Ce chagrin-là, n'avoir personne à qui le dire î

Ne pas sentir un peu cette câlinerie

Sans laquelle la peine encore paraît pire!

Personne ne murmure à ces femmes : « Amie,

Je me rappelle... il était bon... que je vous plains ! »

Personne, — et cependant la main cherche une main.

Oh! ne pouvoir jamais s'éveiller de la vie,

Et quand on sent passer dans l'air un baiser tendre.

Ce baiser-là, n'avoir personne à qui le rendre!...

Il faut vivre, poursuivre, aller dissimulant

Un mal qui vous esseulé et vous ronge pourtant!

LE CERCLE d'ÈVE. 187

Ravalez votre cri, vos sanglots, votre rage. Vous n'êtes pas u la vraie » ! \ vous, aucun message Ne fut expédié pour vous proclamer veuve. Vous savez seulement qu'fV ne reviendra plus. Rien d'autre de la mort ne vous est parvenu ! Vos désespoirs, autant que bien des deuils m'émeuvent, Mais certains ont souri, quand vous laissez traîner Derrière vous, — pour rien, pour votre cœur tout seul, La longue majesté de vos voiles de deuil ! Vous formez le troupeau sombre et prédestiné. x\Ioi, je vous plains. Combien êtes-vous par le monde, Ainsi, l'âme vidée, et pour qui nul ne prie, Poussière ensevelie dans le choc des patries?

0 porteuses de lampe! 0 vous, douces hosties.

Prêtresses sans mandat, Antigone infécondes.

Vous êtes cependant le grand foyer d'amour.

Celui qui vit de sa flamme seule et qui crée

Au hasard. — C'est son droit. Pensons à vous toujours,

Car vous entretenez la lumière sacrée

Et le monde vous doit un peu de son élan...

Vous avez tout perdu, vous autres. En soufflant

Sur vos lampes, le vent a fait la nuit complète !

Dans cette mort sans fond quelles veuves vous faites !

l88 LA DIVINE TRAGÉDIE.

Et, puisque tout amour s'abolit et s'efface.

Quel vide que celui dont vous marquez la place !

Le monde aura bientôt saigné tout son amour

Si ce grand flot de pourpre et si cette hécatombe

Continuent de nourrir ces millions de tombes!

Plus tard, quand tout sera fini, dans bien des jours.

Quand se sera fermée la terrible blessure,

Certes, la terre refleurira ; la nature

Refait facilement des arbres à sa taille.

Elle réparera ses ruines, ses désastres.

Tout ce qu'avait mis bas le soufflet des batailles;

Mais on ne refait pas l'amour! Il est trop vaste,

Il est trop haut! L'amour est chose continue;

Il lui faut le poli du temps, et sa patine.

C'est un chef-d'œuvre lent, médité. Si l'on tue

Le chef-d'œuvre, c'est tout l'amour qu'on assassine !...

Combien leur faudra-t-il de siècles ou d'années

Pour le restituer à la face du ciel ?

Je crains bien qu'il y ait un grand vide éternel

Ici-bas. Et j'entends la terre ruinée

S'écrier : a J'ai si mal au milieu de mon cœur!

Certes on aimera encore ! . . . Tous les hommes Enlaceront toutes les femmes; mais la somme, La somme immense de l'amour, ah ! j'ai trop peur

LE CERCLE d'ÈVE. l8o

Que nulle humanité ne puisse la parfaire !

Quelque chose à jamais est mort sur notre terre.

Et c'est dommage, en vérité... Nous avions fait

L'amour si beau, si grand, si libre, — à notre image;

On en subtilisait l'essence. Oui, c'est dommage I

La vie était très chaude et vibrante. Jamais

Dans nos jardins n'avait fleuri plus de tendresse,

Autant de réciproque et profonde pitié.

C'était peut-être vrai que la terre progresse.

Et qu'on aurait dû voir, l'un à l'autre appuyé.

Le couple merveilleux de l'homme et de la femme,

S'avancer, librement, de clartés en clartés!

En tous les cas on s'aimait bien, — avec de l'âme

Et de la justice, énormément de bonté...

\hl vous le saviez bien, vous autres, les Amantes,

Trésors choyés, dépôt sacré, flammes vivantes!

Ah ! vous le saviez bien, quand vous serriez les bras.

Que cet amour divin on ne le refait pas

Et que le cœur de l'homme était toute douceur,

Toute lumière!... Hélas! paradis entrevus,

Edens réalisés! — Amantes, pauvres sœurs,

Tout un monde a sombré qui ne renaîtra plus !

Il faisait bon de vivre, ici, en nos saisons.

Un grand pressentiment emplissait l'horizon...

ïgo LA DIVINE THAGEDIE.

C'était beau comme un soleil levant...

0 nature, Nature ingrate et folle, ô marâtre, ô méchante. Quel regret d'avoir vu briser ta perle pure, Et tes plus hauts sommets crouler dans l'épouvante! Tu fleurissais et tu multipliais l'amour. Pourquoi, soleil, avoir interrompu ton cours ? Et moi, qui te parais de mon culte idolâtre, Je voudrais te crier le cri de Gléopâtre, Au seuil de son tombeau : « Ingrate! Que tu sois Maudite, toi, Vénus à ton destin parjure, Et toi, plus belle encore et plus folle, ô nature, Que je vois resplendir pour la dernière fois ! Peut-être nous étions ton chef-d'œuvre charmant, Et tu nous fais mourir à ton plus beau moment! ))

L'AIMEUSE

Est-ce toi, la tête en corolle, Avec le voile qui le pend Sur la nuque aux boucles frivoles, Parmi les linges et les fioles Et les cris de l'agonisant, Est-ce donc toi, ma belle enfant, Que je rencontrais en visite, Jacassant dix heures de suite, Rapide, oublieuse, menue, Jeune femme que j'ai connue Petite, petite?

Tu souffrais, on n'en savait rien.

De tendresses mal contenues.

19a LA DIVINE TRAGEDIE.

Tu n'avais pour tout entretien Que des phrases très décousues, Qui se perdaient dans la cohue, Sur l'amour, ta maison, ton chien.

Tes grands soucis, tant et si bien Que pour t'apaiser au plus vite, Si légère, on n'hésitait pas A te serrer entre les bras.

Petite, petite.

0 femme ! depuis tant d'années Que tu m'expliques les raisons Pour lesquelles tu t'es donnée.

Sans espérer de guérison, J'ai toujours pensé que : a Je t'aime », Ce beau mot christianisé, Tu ne l'adressais qu'à toi-même !, Et je ponctuais de baisers Cette histoire cent fois redite.

Jusqu'à ce que, coûte que coûte, Peu à peu tu te fisses toute Petite, petite.

Maintenant, rude et le cœur fort.

Est-ce toi sur ces lits penchée

Qui batailles avec la mort, Comme un soldat dans la tranchée?.

C'est en souffrant que tu trouvas, Femme, ton chemin de Damas.

Tu n'es plus semblable à naguère.

Des bras de l'ange de la guerre Toi, la filleule d'Aphrodite Qui renouvelles la légende, Tu t'élances grande, très grande...

Petite, petite I

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