‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 38 sur 63 · LES FRONTS BLANCS · texte numérisé non relu

LES FRONTS BLANCS

L'heure de l'hôpital... Combien y penseront

Plus tard, avec un tendre et fugitif regret,

De ces femmes sur qui joliment s'échancrait

Le voile aux deux grands plis partagés sur le front!

L'heure de l'hôpital!... Les grands tilleuls, la cloche,:

Les quinconces, la cour, l'odeur de réfectoire,

Et la salle du fond, et le couloir à gauche,

Règlements d'autrefois, silence obligatoire

Du couvent strict que l'on redécouvre à des âges

D'où toute pureté eût dû sembler proscrite...

Et le dortoir tout lisse et blême à chaque étage,

La nuit tombante avec des robes qui s'ébruitent

Au milieu d'enfantins soupirs sortant des lits,

La lampe basse, et puis les pépiements d'oiseaux

LE CERCLE I) KVE. 196

Dans l'écœurante aurore et son ciel appâli...

Des fraîcheurs s'exhalant du parquet à carreaux,

Des souvenances de religiosités,

Et la persuasion d'être, un peu comme au couvent.

Des sœurs laïques près de grands enfants gâtés...

Et cela, pas toujours, des heures, par moments

Pas plus... très en dehors du chez soi quiet et tendre!

\h! qu'elle sonnera l'heure de l'hôpital

Dans de vieux cœurs, et comme elle saura répandre

Son grand apaisement sonore et monacal

Sur des vieillesses sans amour, qui se souviennent

D'avoir de quelques fronts approché leur haleine,

D'avoir senti frémir des chairs, même meurtries,

Sous des doigts qui jamais ne tremblent ni n'hésitent

A se tremper avec méthode et minutie

Dans chaque plaie comme autrefois dans l'eau bénite !

Du reste, toutes, nous, les femmes, les aimeuses, Pas seulement les esseulées ou les déçues, Ces heures-là, les avons-nous assez vécues A la douce clarté des lampes en veilleuse !... Toutes, nous pleurerons nos robes et nos voiles, Nos charités momentanées, certains regards Jaillis, trop caressants, des bandages de toiles,

igô LA DIVINE TRAGÉDIE.

Des regards qui rendaient plus tristes les départs,

Les échanges muets, souriants et masqués,

Que de longues douleurs avaient communiqués

A ces âmes de fruste, éprises, dans leurs fièvres,

De l'élégance trop carminée de nos lèvres...

Oh 1 l'humble et sourd désir de ce lourdaud qui boite !

Oh ! la gouaillerie tremblante de sa voix.

Et la piteuse horreur du pansement de ouate,

Quand l'homme nous regarde avec des yeux narquois !

Courage, assentiment de vivre et d'espérer,

Héroïque douceur du mâle, ou bien vertiges,

Mains crispées, longs appels, sueurs et bras serrés,

Et vous, les premiers pas de l'homme qu'on dirige

Tout comme on avait fait pour son premier enfant!.

Nous nous rappellerons ces heures de sagesse

Un peu dolente, où nous passions dans les dortoirs

Comme un collège lilial de sœurs professes.

Avec nos souliers presque de bal ou de soir.

Et nos grands airs de carmélites à diplômes...

Mais notre gloire indubitable ce sera

D'avoir tenu dans la faiblesse de nos bras

La statue héroïque et mutilée de l'homme...

Sainte Thérèse avec un peu de Dalila...

Très peu... mais juste assez, pour aimer que le maître

fi

LE CERCLE d'^VR . 197

Défaille et laisse alors sa force se démettre Dans de petites mains parfumées de lilas... Pour nous, nous garderons, et toujours aussi vive, Même quand nous aurons dépouillé notre rôle. L'étrange émotion qu'éprouve la captive De tenir son seigneur appuyé sur l'épaule, Une force suprême à la fin désarmée!... Toutes, nous nous étions si bien accoutumées A voir ces révoltés sombres s'humilier, A les sentir faiblir lorsqu'on leur dit : Je veux... J'ai pressé leurs mains rudes. Toi, jeune ouvrier, J'ai séparé sur ton front l'or de tes cheveux, Toi, paysan farouche et noir, je t'ai pansé. Tu t'appuyais comme l'eût fait un fiancé. Vous avez été tous de grands enfants blottis, Des maîtres asservis au charme de l'élève, Et vous nous regardiez, même au fond de vos nuits, Avec des yeux levés vers les plafonds du rêve... [Longtemps je resterai devant vous, dans vos songes. Et moi, longtemps aussi, plus tard, je sentirai [Comme des pressions de mains qui se prolongent... [J'aurai toujours plaisir à me refigurer [Vos marches à pas lents, votre voix maladroite, [Vos rudesses, ces plis, ces ravines étroites

igS LA DIVINE TRAGÉDIE.

Que l'âpre hiver avait creusés sur vos deux joues...

La tristesse du pansement que l'on dénoue...

Ainsi, couple souflfrant, uni, sans préjugés,

Toi l'homme et moi la femme à qui ton bras s'appuie,

Je crois que nous avons tendrement échangé

L'un l'autre, ma douceur, et toi ta frénésie.

Tout reprendra, c'est sûr ; — pas pour les femmes seules!

Quand la vie monotone et vide, la vie veule

Aura repris son cours après la grande paix,

Il y aura, sorties du flot qui composait

Tout ce collège interminable d'infirmières,

Des femmes qui seront, en d'obscures contrées,

Avec leurs tempes pour toujours découronnées,

Les seules ici-bas, à regretter la guerre I...

Combien dans quelques coins de province moisie

Revivront cette lancinante poésie

Qui traversa leur âme et les illumina!

Combien repasseront, dans leurs jours sans éclat,

Cette page d'amour à jamais déchirée ! . . .

Et déjà, moi qui parle ainsi, comme au passé,

Comme une qui, déjà, se souvient et recrée

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