‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 40 sur 63 · LES HYÈNES · texte numérisé non relu

LES HYÈNES

A cet instant précis où sur la terre entière Retentira l'appel qui met fin au combat, Quand une voix criera : « C'est fini. Halte-là I n Un fauve hurlement de bêtes carnassières

Tenues bridées, en laisse, écumantes d'envie, Répondra des confins de tous les continents, Et la meute, attentive aux festins répugnants, Saluera le signal d'horreur qui la convie,

D'un seul cri, d'un élan rauque et précipité!... L'air, les plaines, les bois en seront infestés, Et, du Nord au Midi, on verra la curée Se repaître de cette horreur prématurée.

On laissera passer l'avalanche. Mais l'homme, En regardant souffler leurs flancs et leurs mamelles, Distinguera, penché sur ce troupeau fantôme, R Qu'il n'était composé que de bêtes femelles.

Car ce seront toutes les hyènes déchaînées, Grattant le sol afin d'en sortir leurs reliques, Ayant pour guide un instinct sombre et spécifique, Gomme un chien reconnaît la proie à ses fumées.-

Nous 1 attendions. G 'est lui! c est le troupeau des Mères,

Dont rien ne peut calmer ni retenir la course,

Et qui s'en vont, les yeux attachés à la terre

Ainsi qu'on voit marcher tous les trouveurs de sources.

Gar il s'agit de s'arrêter juste à la place

Oli des tressaillements, qui les prirent déjà

Quand dans leurs flancs battaient leurs rejetons vivaces,

Viendront les avertir tout à coup que c'est là!

Alors quel pêle-mêle indescriptible et fou Parmi ces aliscamps nouveaux qu'on inaugure, Ges tombes qui s'en vont jusqu'on ne sait pas oii ! . . . G'est une irruption autour des sépultures.

Oui, l'on dirait vraiment des hyènes taciturnes!... Mais la beauté du geste incliné nous rappelle Une allure plus riche en beautés corporelles : Les glaneuses d'épis ou les porteuses d'urnes.

Urnes vides, hélas! vides de toute cendre!... Parmi les tumulus regorgeant de dépouilles, Si grands que si l'envie vous prenait d'y descendre On croirait découvrir des villes dans ces fouilles,

Vous pouvez promener vos désespoirs sans nombre! Et quand bien même tous vos ongles s'useraient A remuer ces nécropoles de décombres, La terre ne vous livrera pas son secret!

Toute place est plus vaine encor que sur la mer Lorsqu'un désespéré vient y jeter la sonde. Aucun chien familier n'aurait assez de flair Pour retrouver l'enfant dans la terre profonde I

Mais le troupeau grommelle et piétine et s'incruste, Et les chercheuses de trésors et d'ossements Vont, le front bas, les mains tendues, s'imaginant Que le bruit de leur cœur les fera viser juste.

LE CERCLE U ' K V E . :i()3

Ce noir public massé réclame et se bouscule.

u Voici ! . . . non ! . . . par ici !.. . » Allons ! troupeau de chiens,

Devins sans coudrier, hyènes du crépuscule,

Chasse creuse!... Rentrez, Vous ne trouverez rien.

(( Quoi rien.^... Leurs cendres se sont-elles confondues? u Vous croyez que le sol déjà nous les a pris?... ((Non, non, une espérance, à tout prix, à tout prix! (( L<a patrie nous les doit. Qu'elle les restitue!...

(( J'en ai deux... j'en ai trois là-dedans. Il m'en faut (( Un au moins sur le nombre! A chacune un lambeau (( De ces enfants que nous n'avons pas marchandés. (( Prenez garde! Rendez-les-nous, rendez, rendez!... »

Mes sœurs, ne voûtez pas plus longtemps votre échine. Ce n'est pas là qu'ils sont, mes sœurs, vous vous trompez. Ce n'est pas là que tous ces corps sont encloués, Pas plus que leurs canons au fond des trous de mine,

Et vous pourriez cent ans errer dans Gésarée, Vous ne trouverez pas celui que vous cherchez. Nous vous crions que chaque tombe est délestée!... Tenez, voici la place oii vos fils sont cachés.

Frémissante du vieil espoir invétéré, La troupe a répondu : « Je ne vois toujours pas!... » Quoi, vous ne voyez pas?. . . Non, folles 1 pas si bas I . . . Mais levez donc les yeux !

Et vous les trouverez.

Page 1